que les femmes comme il faut aient eu leurs préjugés et que les femmes
comme il en faut aient osé seules arborer ce travesti.
«Ce costume, à demi-masculin, ajoutait en effet La Mésangère, a quelque
chose d’étrange, et le petit nombre de femmes qui se sont montrées en
pantalon sur les boulevards et aux Tuileries ont été l’objet d’une
curiosité si inquiétante, que les filles seules ont osé adopter ce
vêtement»[148].
Les filles... et les petites filles; tout au moins pour prendre leurs
leçons de gymnastique, car il apparaît déjà comme le corollaire
nécessaire des exercices physiques. La fillette de bon ton a, par jour,
une «heure de gymnastique en blouse et larges pantalons marins»[149].
Mais, en dehors du trapèze et des anneaux, le pantalon restait ignoré.
Il ne figure dans aucun trousseau de mariage. M. Henri Bouchot a
reproduit le devis de celui de Mlle de Luxembourg. Il comprend bien
«huit douzaines de chemises brodées au plumetis, deux douzaines de
jupons, une douzaine de camisoles, une douzaine et demie de fichus de
nuit, deux douzaines de serre-tête en batiste, etc.,[150]» mais nulle
apparence de pantalons.
L’_Almanach des Modes_ donne la composition d’un trousseau, en cette
année 1817. Malgré la longueur de ce document, je ne crois pas inutile
de le reproduire. Il est instructif et a son intérêt:
«Voici une note exacte de ce qui compose le trousseau d’une riche
héritière; elle est puisée aux meilleures sources. Nous en appelons à
toutes les demoiselles; qu’elles disent s’il y a rien là de superflu.
«Deux douzaines de chemises de toile de Frise, petits poignets garnis
en Valenciennes;—2 douzaines _id._ de percalle, poignets brodés; 18
chemises de toile pour la nuit;—6 _id._ de percale forme montante
et manches longues, avec garniture de mousseline au col; lesquelles
peuvent servir de jupon et de camisole;—6 camisoles de nuit, garnies
en feston;—6 _id._ pour le matin, garnies de bandes brodées;—6
jupons de basin superfin;—6 _id._ de percalle, à garnitures variées
en mousseline;—12 bonnets de nuit en batiste d’Écosse, garnis de
mousseline brodée et festonnée;—4 douzaines de mouchoirs de batiste
à vignette blanche;—1 douzaine _id._ de toile superfine;—1 douzaine
_id._ de batiste brodée;—4 douzaines de serviettes de toilette;—6
peignoirs de toilette;—1 douzaine de frottoirs;—8 robes de percalle,
façons diverses;—4 robes-redingote;—1 robe de mariage en mousseline
des Indes (la garniture unie à fournir par le futur, doit être du prix
de 150 fr. au moins);—12 fichus et canezous en mousseline brodée,
garnis de tulle;—3 bonnets de mousseline brodée;—4 pièces de petite
dentelle;—6 douzaines de paires de bas superfins;—2 pièces de percalle
pour employer à volonté;—colerettes, bandes brodées;—1 douzaine
de madras;—1 douzaine de taies d’oreiller garnies de dentelle;—4
couvre-pieds en percalle garnis;—1 couvre-pieds de parade, point de
Bruxelles;—1 douzaine de coiffes de pelottes, brodées avec chiffre et
dentelle;—1 robe de cachemire blanc à bordure pour le matin;—_id._ à
palmes pour le soir»[151].
Cette lingerie prêtait, bien entendu, matière à exposition et à
protocole:
«Quelques jours avant le mariage, le trousseau doit être disposé sur
une table que l’on recouvre de mousseline ou de quelqu’autre étoffe
précieuse, pour être montré aux parents et amis. Les différentes
parties en sont nouées avec des faveurs, et séparées par des bouquets
de fleurs artificielles.
«Il faut ajouter au trousseau de la mariée le cadeau qu’elle doit faire
à son futur; il est aussi simple qu’autrefois. Ce sont:
«Deux chemises de batiste;—1 paire de manchettes et jabot de
dentelles;—2 cravates de mousseline;—2 madras[152]».
Après le trousseau, la corbeille:
«Le futur donne en échange de ce présent une _corbeille de mariage_
renfermant:
«Une douzaine d’éventails riches et variés;—4 aumonières garnies en or
et en acier;—3 douzaines de gants longs; 6 douzaines de gants courts;—1
douzaine de bourses variées, en or et soie, en acier, en perles;—2
flacons en cristal de roche avec bouchons d’or;—jarretières élastiques
avec coulants, médaillons, etc.;—1 bonbonnière d’écaille blonde avec
cercles d’or;—1 bonbonnière en cristal; 12 robes de fantaisie;—1 voile
d’Angleterre;—1 cachemire long;—1 cachemire carré; 1 robe de tulle;—1
robe lamée;—nécessaire complet en vermeil;—1 écrin;—1 buisson de
fleurs artificielles;—1 paquet de plumes d’autruche.
«A la _corbeille_ on joint souvent un _sultan_, dans lequel on met les
gants et les éventails, et que l’on garnit d’odeurs. On doit aussi
remplir d’or une ou même plusieurs des bourses que l’on dépose dans la
corbeille[153]».
Frottoirs, bonnets de nuit, madras! une douzaine ou deux de pantalons
sembleraient sans doute, aujourd’hui moins «superflues».
Mais, malgré les deux estampes du _Bon Genre_, cet accessoire
était loin d’être entré dans les mœurs. A la scène même, oubliant
l’ordonnance de police qui y avait rendu, jadis, le caleçon
obligatoire, combien de jolies filles n’en portaient pas. A Toulouse,
Louis Minet de Rosambeau, le roi des comédiens ambulants, le fit, à
cette époque, prouver jusqu’à l’évidence à une de ses pensionnaires:
«Une soubrette imprudente, qui ne souffrait d’observation de personne,
obstruait la scène pendant les entr’actes, faisant la roue, le dos
appuyé contre le rideau, au milieu d’un demi-cercle d’abonnés du
théâtre. Un soir de représentation qu’elle restait sourde, selon
son habitude, aux injonctions de Rosambeau, qui tenait l’emploi
de régisseur, celui-ci fit monter la toile. La tige de bois qui la
traverse en bas releva les jupes de la mijaurée, laquelle, paraît-il,
ne portait pas ce soir-là de linge protecteur. Aussitôt effroi, fuite
précipitée des gandins et hilarité de la salle devant la soubrette vue
de... dos. Après cet intermède imprévu, pendant lequel notre héros
s’était désopilé la rate, blotti dans le manteau d’arlequin, le rideau
retomba.
—Ça m’est égal, dit à ce moment la soubrette, cherchant à dissimuler sa
colère, _ils n’ont pas vu la figure_!
«Le mot est resté[154]».
Ce n’est pas que la femme négligeât, pour reprendre l’expression de
Brantôme, d’entretenir sa jambe belle. Le luxe des bas était extrême,
au contraire, et ce billet emprunté au _Journal des Dames et des
Modes_, en donne une idée:
«Voulez-vous, mon cher Edmon, mettre quelque chose de très nouveau dans
la corbeille de votre future, achetez une demi-douzaine de bas de fil
de dentelle de M. Dubost; chaque paire ne coûte que 172 francs. Achetez
vite pendant que vous êtes amoureux; car après...[155]»
On ne porte pas des bas de ce prix-là pour les enfouir dans des tuyaux
de percale ou de mérinos.
Les petites filles semblent à peu près seules à en porter en 1819; on
les assortit à leur robe:
«Même en hiver, le pantalon des petites filles avait toujours été
blanc; on le fait en mérinos, comme la robe et on le garnit de
fourrure[156]».
En 1820, cependant, le pantalon semble prendre le meilleur et quelques
femmes commencent à en porter; nouveauté que le recueil de La Mésangère
n’est pas sans trouver un peu ridicule.
Dans un article consacré au budget d’un ménage parisien, on lit, à la
date du 31 mai 1820:
«On ne croirait pas une chose, c’est qu’une des plus fortes dépenses de
ma belle est en caleçons; elle en fait faire par douzaines, et elle ne
monte pas une fois à cheval, elle ne rentre pas du bal ou du bain que
ses pauvres caleçons ne soient en loques; elle a une ouvrière à demeure
exprès pour les entretenir[157]».
Plus que jamais, La Mésangère attribue au pantalon une origine
anglaise; l’explication qu’il en fournit ne laisse pas d’être assez
inattendue:
«On sait que les Anglaises ont plus d’occasions que nos dames de faire
des voyages sur mer, et par conséquent de monter à l’échelle, qui
est ordinairement fixée le long du bord du vaisseau. Comme elles ont
remarqué qu’en cette circonstance elles étaient exposées à laisser trop
voir leur jambe, elles ont, par bienséance, et non par coquetterie,
adopté la mode des chemises et des caleçons garnis de malines brodée.
On se doute bien que nous ne parlons que des dames, d’une certaine
classe, et non de celles qui ne possèdent pour toute garde-robe qu’un
jupon blanc, un spencer noir, et un shall bleu[158]».
Les occasions de monter à l’échelle manquant en France, non seulement
les femmes, mais nombre de petites filles, ne portaient pas de
culottes, ce qui ne les empêchait pas de sauter à la corde «avec une
décence admirable»:
«Passez aux Tuileries, et vous verrez toutes les petites filles (même
celles qui ne sont point en pantalon), munies d’une longue tresse
terminée par deux poignées en bois, sauter, faire sur cette corde des
_croisés_, des _doubles_ et jusqu’à des _triples tours_, avec une
décence admirable[159]»:
Au Bois, où la promène, le matin son père, nous apparaît, en voiture,
ainsi vêtue «Mlle Emma, âgée de 6 ans: grand chapeau à bord plat,
en tissu, dit paille de riz, entouré d’un simple ruban Bleu Elodie;
tunique et pantalon de perkale, avec une triple garniture; souliers de
maroquin rouge lacé(s)...[160].
Malgré le manque de pantalons, les jupes continuent à être courtes,
très courtes; des trotteuses ou peu s’en faut et elles ne sont pas sans
grâce:
«Une robe à la mode doit être assez courte pour que, lorsqu’une femme
marche, on voit le tour que forment les rubans-cothurnes des souliers
au-dessus de l’endroit où il se croisent. Aussi les bas à jour sont-ils
très recherchés[161]».
Quant aux fillettes, leurs pantalons sont tellement longs que, sans
ambage, on les dit «en pantalon»:
«Les cerceaux... Regardez cette jolie enfant en robe courte, en
pantalon...»[162].
Quelques femmes en portent pour se baigner et leur costume de bain
mérite d’être décrit. C’est une nouveauté, comme l’école de natation où
il est obligatoire:
«Un spéculateur vient de former près du Pont-Neuf, un établissement
où les dames et les demoiselles du bon ton peuvent non seulement se
baigner, mais apprendre à nager sans aucune espèce d’inconvénients.
Chaque leçon coûte 30 sols, ou par abonnement 25 sols. Le costume
de rigueur se compose d’un caleçon ou d’un pantalon-veste d’un seul
morceau, en flanelle ou en mérinos. La veste est sans manches. Autant
qu’il est possible, les commençantes doivent porter le caleçon
préférablement au pantalon, qui gênerait leurs mouvements.
«La dame qui nous a communiqué ces détails, s’est trouvée aux bains
du Pont-Neuf avec des Anglaises et de jeunes Françaises de très bonne
compagnie».[163]
Pour monter à cheval, au contraire, nombre d’amazones n’en portent pas
et certaines ont trouvé ce moyen d’obvier aux inconvénients du vent et
du galop: «Un long jupon de couleur descend presque jusqu’aux jarrets
du cheval; il est retenu sous le pied par une espèce de chaînette dorée
qui traverse le jupon, ce qui le force à dessiner gracieusement les
formes. Mais ce nouveau moyen de prévenir les inconvénients attachés
à un exercice qui peut parfois compromettre la décence des femmes
n’offre-t-il pas un danger éminent dans le cas d’une chute? Au reste,
c’est le genre du jour; et ce n’est pas à nous, prêtresses de la mode,
à blâmer ouvertement les abus où elle peut entraîner».[164]
Si incomplet qu’il puisse paraître aujourd’hui, le trousseau des
femmes était luxueux cependant. Le _Journal des Dames et des Modes_ du
25 décembre 1821, signalait dans le trousseau d’une nouvelle mariée
une «camisole destinée à la première nuit de noces... du prix de 500
francs».
La camisole de noces, pourquoi pas la chemise à trou?
De son côté, le luxe des bas ne diminuait pas. Le 5 janvier 1822,
figuraient parmi les objets qui ont du débit:
«Des bas de soie _entièrement_ formés de point de dentelle. Ce dernier
article se trouve dans le magasin de bonneterie situé à l’un des coins
des rues de Richelieu et Saint-Marc».
Cette année 1822 fut pourtant témoin d’un retour offensif du pantalon:
«Au mois de mai 1822, quelques femmes reprirent le pantalon; c’étaient
des femmes à équipage; et on ne les vit guère à pied que dans les
galeries du Musée, promenade où peu de personnes étaient admises.
Leur pantalon blanc dépassait de quelques travers de doigt une
blouse de batiste écrue. (Voyez le no 1972 de la suite des _Costumes
parisiens_).[165]
La vogue des blouses commençait en effet. La Mésangère en fournit cette
description:
«Les robes en blouse, que quelques couturières appellent
_gallo-grecques_, n’ont pour ornement autre chose que des plis comptés
et arrêtés, qui passent sur le corsage, tant devant que derrière, et
descendent jusqu’à la garniture du bas, laquelle est elle-même formée
de remplis... Le seul endroit où, avec ces robes, l’étoffe soit tendue,
c’est sur les hanches»[166].
Les débuts de cette mode qui devait être durable semblent avoir été
pénibles:
«Les personnes qui ne sont point allées au Salon, les deux premiers
samedis qui en ont suivi l’ouverture, et celles qui ne vont point au
bois de Boulogne, doivent regarder comme imaginaire la mode des blouses
pour les dames élégantes et celle des pantalons sous les blouses; car
on ne voit ni l’un ni l’autre vêtement dans nos promenades»[167].
La blouse prit, il est vrai, beaucoup mieux que le pantalon, et la
gazette sut tout de suite trouver au nouveau venu une excuse malhonnête:
«Les femmes qui ont des raisons particulières pour cacher leurs
jambes, ont la ressource du pantalon, mais une blouse doit être faite
courte»[168].
Le _Journal des Dames_, loin de désarmer, dans sa justice relative,
joint l’ironie à ses critiques:
«En voyant maintenant deux compagnes de couvent, se rencontrant avec
leur grand chapeau de paille, leur blouse de toile écrue, leur pantalon
et leurs guêtres, on les prendrait plutôt pour deux jeunes paysans que
pour deux Parisiennes»[169].
La blouse devait triompher de ce mauvais vouloir et son triomphe fut
éclatant:
«On eut la _blouse_, une robe-sur-tout légère et très ample, bouffante
sur la poitrine, serrée d’une ceinture à la taille, et devenue presque
la seule parure négligée des Merveilleuses entre 1822 et 1830. La
blouse comporte le pantalon de percale, tombant sur la chaussure,
brodé et festonné à outrance, et coquettement montré par un geste
gracieux que toutes connaissent bien. Après avoir raillé la blouse et
l’avoir ridiculisée, au théâtre des Variétés, en un mot, lancée par
la meilleure réclame, on lui fit une fortune durable. Sincèrement,
la Restauration ne sut rien trouver de plus délicieux ni de plus
artistique en fait de toilette. Longtemps la blouse corrigea les
intempérances du gigot et des tailles en gaîne»[170].
La fortune du pantalon fut moindre. Les «courtisanes» furent seules
d’abord à la suivre:
«Déjà en 1822, écrit Edmond Texier, quelques élégantes de la
Chaussée-d’Antin avaient voulu faire adopter la mode des longs caleçons
de mousseline, portés par les enfants; mais chose singulière, les
courtisanes seules adoptèrent cette mode décente; il n’en fallut pas
davantage pour la discréditer»[171].
Il en serait différemment aujourd’hui et cet exemple suffirait sans
doute à faire adopter, de nos jours, n’importe quelle mode.
Le luxe affolant des bas ne devait pas être étranger à ces
résistances... On ne porte pas des bas à jour de 180 francs pour les
enfouir sous cette malencontreuse lingerie.
«Parmi les bas de coton à jour exposés au Louvre, il en est de 180
francs la paire. Au-dessus du brodequin là où il n’y plus de jours,
jusqu’à la bordure du haut le tissu est plus transparent sur la jambe
qu’au brodequin même, où pour former les jours, il y a nécessairement
quelques brins de coton réunis en parties mates»[172].
Pour mieux faire valoir le bas et la jambe, les robes sont courtes,
idéalement courtes, dépassant, pour danser, à peine le mollet:
«Une robe de taffetas écossais, une robe de gros de Naples ne doivent
point approcher des jambes; une femme à la mode marche au milieu de sa
robe»[173].
Cette même année, Jenny Vertpré, cette jolie fille du temps, dont la
vogue fut grande, apparaît aux Variétés, dans _l’Actrice en voyage_, en
blouse et en pantalon. C’est, en quelque sorte, la consécration de la
mode nouvelle.
La femme possède la science des euphémismes. Que, pour patiner ou
pour braver les accidents des jeux en plein air, elle ait revêtu cet
accessoire encore peu usité, elle n’avouera pas avoir un pantalon, elle
sera «assurée».
D’autres, il est vrai, y mettront moins de formes et arboreront
bravement pour monter à cheval, la chaînette n’ayant pas pris, «un
pantalon de peau avec des bottines noires»[174].
La crainte de montrer son derrière serait-elle donc le commencement
de la sagesse? Chutes et culbutes possibles sont les seules raisons
d’être du pantalon... Il est précieux pour les «jeunes personnes»
et leur permet de jouer en plein air sans trop laisser voir de leur
individu. Puis, un amusant détail de sa confection nous est révélé:
ces petites fentes latérales permettant de l’attacher sur les côtés,
appelées à disparaître avec le Second Empire, pour reparaître ensuite
et disparaître à nouveau:
«Le matin, à la campagne, pour courir dans le jardin, pour monter sur
les cerisiers et pour jouer sur le gazon, les jeunes personnes portent
de larges pantalons de perkale, qui s’attachent sur les corsets, et qui
s’ouvrent et se boutonnent sur les côtés»[175].
L’année suivante, en 1824, le _Journal des Dames_, pour l’ordinaire si
hostile à cette mode qui n’en est pas encore une, semble s’y rallier.
Il en chante les avantages, pour ne pas dire les bienfaits, non
seulement pour les fillettes, mais pour les jeunes filles et pour les
femmes:
«Les pantalons de perkale sont très à la mode en ce moment pour les
enfants, les jeunes personnes et même les dames. A la campagne ils sont
d’une nécessité absolue. Comment sans ce vêtement protecteur, oser
monter sur un coursier, aller à âne ou se risquer sur la balançoire?
Mais aussi faut-il le dire: quand une jeune élégante est protégée par
le bienheureux pantalon, il n’est pas d’écolier qui puisse lui être
comparé, c’est un vrai lutin»[176].
C’était trop beau pour durer. Suit ce conseil aux amazones dépourvues
de pantalon, pour obvier aux retroussis de la jupe:
«On met un spencer avec un jupon de mérinos. Les demoiselles qui n’ont
point de pantalon font faire au bas de leur jupon, une boutonnière
pour le fixer à droite et à gauche, au moyen d’un des boutons de leurs
guêtres»[177].
Loin de partager l’enthousiasme du journal de La Mésangère, l’_Hermite
rôdeur_ saisit surtout le ridicule de ces modes qui l’étonnent:
«Nous avons nos _précieux_ ridicules en fait de modes, dans le XIXe
siècle, et jamais nos ancêtres ne nous ont fourni une chose plus
extraordinaire que l’échange des culottes et des jupons entre les
deux sexes; car tandis que nos belles ont usurpé les pantalons, le
sexe qui en tout devrait être mâle, a emprunté la toilette des femmes,
en portant des corsets, des estomacs matelassés, de larges pantalons,
pareils à des jupons, et même des pantalons plissés, qui ressemblent
tellement à des jupes, qu’il est difficile de les distinguer.»[178]
Les ridicules des femmes ont pour excuse la mode, (une jolie femme
est-elle jamais ridicule?) ceux des hommes se pardonnent moins.
D’ailleurs, elles continuaient à s’embarrasser si peu de ces
«objets-là»—le mot est d’une très honnête dame—et le pantalon restait
si bien l’apanage des petites filles, que, par ce détail seulement,
leur costume différait de celui des grandes personnes:
«Si l’on excepte un pantalon de perkale à larges remplis, le costume
des petites filles est pareil à celui de leurs mamans»[179].
Pour ces femmelettes, il semble, par contre, de rigueur:
«Pour les petites demoiselles, on porte toujours sous la blouse un
pantalon de perkale à cinq remplis»[180].
Les frileuses ignorent encore l’ignoble travesti des pantalons de
flanelle ou de futaine; des guêtres en tiennent lieu:
«On fait pour les dames des guêtres qui montent jusqu’aux genoux; elles
sont les unes en batiste écrue, les autres en laine, et tiendront lieu
de pantalons»[181].
Le costume habillé ne comporte, bien entendu, ni guêtres, ni pantalon.
Les robes de bal sont plus courtes que jamais et la richesse des bas ne
diminue pas:
«Les robes de bal laissent apercevoir au moins la moitié de la jambe.
Pour donner une idée de la transparence des bas, nous dirons que
jusqu’à l’endroit où finit le brodequin, c’est du tulle, et plus haut
de la gaze»[182].
Les protagonistes du pantalon, car il y en a, n’abandonnent pourtant
pas la lutte. Une patineuse laisse apparaître sous sa jupe, en 1826, le
voile qui la protège:
«Nous avons vu une jeune dame patinant: elle portait un costume
en casimir garni de fourrure, un pantalon l’assurait contre
l’inconvénient des chutes»[183].
D’autres pour tâcher de gagner des adhérentes au pantalon, en changent
le tissu:
«Quelques dames—ces mots en disent long—portent des pantalons, mais la
bourre de soie et le cachemire de France ont remplacé la toile et la
perkale»[184].
Le pantalon s’humanise et fait lui-même des concessions. Il consent à
se raccourcir et se garnit:
«Il y a pour les Merveilleuses, des caleçons de deux sortes: les uns
ressemblent aux caleçons ou culottes courtes des hommes; les autres aux
pantalons collans, mais ils ne descendent point au-dessous du brodequin
d’un bas à jour.
«Les caleçons longs sont en mousseline épaisse, dite mousseline de
Suisse, ou en perkale. Quelques-uns ont une petite broderie, un tulle
plissé, une dentelle à leur bord inférieur. Un cordon passé dans une
coulisse, ou une agrafe, ou encore un bouton plat les assujettit
au-dessous du mollet.
«Quelques dames portent des caleçons courts d’une étoffe de laine
extrêmement fine, et bâtissent à leur extrémité une manchette de
mousseline épaisse»[185].
Vains efforts. Ces caleçons ne prennent pas pour cela et, même pour
patiner, nombre de femmes semblent s’en passer:
«L’un des jours où il a fait un beau froid, on a remarqué sur le bassin
de La Villette, une dame qui patinait avec autant de grâce que de
hardiesse. Robe noire de gros de Naples très courte et garnie de trois
rangées de hauts volants, chapeau noir, brodequins noirs: tel était son
costume... Si la dame portait un pantalon, il devait être fort court,
car, quoique le vent agitât le bord de sa robe, nous n’avons vu au
dessus du brodequin qu’une jambe bien tournée»[186].
A la mer, on ignorait encore le pantalon prescrit à l’école de natation
du Pont-Neuf, en 1826, «à Dieppe, on se contente de robe de serge verte
ou brune»[187].
Ce devait être bien joli et d’une complète incommodité pour nager.
Allez, avec ce costume faire autre chose que trempette.
Le pantalon reste décidément le propre—et comment?—des amazones et des
fillettes:
«Pour monter à cheval, les Merveilleuses font faire des pantalons et
des canezous de mousseline anglaise à mille raies. Les pantalons sont
froncés autour de la cheville et garnis de deux volants, celui de
dessus orné d’une petite dentelle et à tête»[188].
Celui des fillettes s’attache à la taille par une ceinture:
«Les pantalons garnis que les petites demoiselle portent sous leurs
jupes courtes ne sont point attachés avec des bretelles, ni avec une
boucle, mais avec une ceinture passée dans une large coulisse»[189].
En 1828, le bazin remplace pour les amazones la mousseline anglaise:
«Les amazones sont en drap fumée de Navarin, chapeau gris et cravate
noire à bordure de couleur. Très court par devant, l’habit d’Amazone
laisse voir l’étrier de la jambe droite, et même un brodequin noir en
satin turc et un pantalon blanc de bazin à milles raies»[190].
Ce pantalon avait même parfois des sous-pieds:
«Nous avons vu en tilbury des dames portant le costume suivant: amazone
de drap fumée de Navarin à jupe sans queue. Corsage à shall, chemise
d’homme plissée à petits plis plats, et fermée par trois boutons d’or
émaillé; col plaqué contre les joues; cravate de soie noire; sautoir
en cachemire rouge croisé comme un petit shall; pantalon de bazin à
sous-pieds, et brodequins de satin turc»[191].