on lui remit, à Bâle, les deux caisses contenant l’envoi du Directoire.
Toutefois, elle fit adresser ses remercîments à Benezech: «Je suis
touchée de son attention, dit-elle, mais je ne puis accepter ses
offres»[128].
La Révolution avait accompli son œuvre. Aux bourrasques populaires qui,
par la rue en délire, troussaient et fessaient les aristocrates, avait
succédé la réaction thermidorienne. La Convention se décimait elle-même
et envoyait ses membres les plus marquants à l’échafaud. Saturne
dévorait ses enfants.
Comme la poudre, le sang grise. Dans ce Paris plein de deuils, où il
n’était une famille qu’ait épargnée la guillotine, l’on dansait à
cœur joie. Sébastien Mercier, dans son _Nouveau Tableau de Paris_, a
tracé un croquis vivant de ces bals d’une gaieté féroce. Les modes
les plus osées, les plus contraires à notre climat et à nos mœurs y
étaient lancées. On ne se vêtait pas, on se dévêtait à la grecque. Par
une température souvent rigoureuse, le caleçon devait donc fatalement
reparaître sur les cuisses nues des femmes.
«Vingt-trois théâtres, dix-huit cents bals ouverts tous les jours;
voilà ce qui compose les amusements du soir.
«Ici des lustres embrasés reflètent leur éclat sur des beautés coiffées
à la Cléopâtre, à la Diane, à la Psyché. Là une lampe fumeuse éclaire
des blanchisseuses qui dansent en sabots avec leurs muscadins, au bruit
d’une vieille (_sic_) nazillarde. Je ne sais si ces premières danseuses
chérissent beaucoup les formes républicaines des gouvernements de
la Grèce, mais elles ont modelé la forme de leur parure sur celle
d’Aspasie; les bras nus, le sein découvert, le pied chaussé avec des
sandales, les cheveux tournés en nattes autour de leurs têtes, c’est
devant des bustes antiques que les coiffeurs à la mode achèvent leur
ouvrage.
«Devinez où sont les poches de ces danseuses; elles n’en ont point;
elles enfoncent leur éventail dans leur ceinture; elles logent dans
leur sein une mince bourse de maroquin où flottent quelques louis;
quant à l’ignoble mouchoir, il est dans la poche d’un courtisan, à qui
l’on s’adresse lorsqu’on en a besoin.
«Il y a longtemps que la chemise est bannie; car elle ne sert qu’à
gâter les contours de la nature, d’ailleurs, c’est un attirail
incommode; et le corset en tricot de soie couleur de chair ne laisse
plus deviner, mais apercevoir tous les charmes secrets. Voilà ce qu’on
appelle être vêtue _à la sauvage_; et les femmes s’habillaient ainsi
pendant un hyver rigoureux, en dépit des frimas et de neige»[129].
* * * * *
C’était, en attendant _Madame Sans-Gêne_, la _Sans-Gêne_, en tant que
mode. Les vieilles gens n’étaient pas sans s’effarer un peu de ces
nouveautés: le chansonnier Jean-Étienne Despréaux, qui, après avoir
été danseur à l’Opéra et maître de ballets à la Cour, avait épousé,
en 1787, la Guimard, sur le retour—elle avait alors quarante-quatre
ans—leur a consacré, sur l’air de la _Bourbonnaise_, les amusants
couplets que voici:
_Grâce à la Mode_
ou
_La Sans-Gêne_
Grâce à la mode,
On n’a plus d’cheveux (_bis_)
Ah! qu’c’est commode,
On n’a plus d’cheveux,
On dit qu’c’est mieux.
Grâce à la mode
On n’a plus d’corset, (_bis_)
Ah! qu’c’est commode,
On n’a plus d’corset,
C’est plus vit’fait.
Grâce à la mode,
On n’a plus d’fichu, (_bis_)
Ah! qu’c’est commode,
On n’a plus d’fichu,
Tout est fichu.
Grâce à la mode
Un’chemis’ suffit, (_bis_)
Ah! qu’c’est commode,
Un’chemis’ suffit,
C’est tout profit.
Grâce à la mode,
Plus d’poches à présent, (_bis_)
Ah! qu’c’est commode,
Plus d’poches à présent,
C’est plus commode.
Grâce à la mode,
On n’a plus qu’un vêt’ment, (_bis_)
Ah! qu’c’est commode,
On n’a plus qu’un vêt’ment
Qu’est transparent.
Grâce à la mode,
L’mouchoir à la main, (_bis_)
Ah! qu’c’est commode
L’mouchoir à la main,
Sert de maintien.
Grâce à la mode,
On va sans façon, (_bis_)
Ah! qu’c’est commode,
On va sans façon
Et sans jupon.
Grâce à la mode,
On n’a rien d’caché, (_bis_)
Ah! qu’c’est commode,
On n’a rien d’caché,[130]
J’en suis fâché.
Ces couplets semblent, en vérité d’hier et viser, non les _Incroyables_
de l’an VI, mais les aimables petites femmes, qui, ces dernières
années, _aux quatre heures de la toilette des dames_ avaient ajouté
celle du tango.
Elles étaient vêtues, elles aussi, à la _Sans Gêne_, leur jupon ne les
importunait guère, et elles ne cachaient pas grand’chose—qui songeait
à s’en fâcher, à part les maris et les amants jaloux? de leurs charmes
réputés les plus secrets.
Ah! Parisiennes, qui, sous le voile de la Croix-Rouge, avez su faire
succéder du jour au lendemain, à ces frivolités votre inlassable
dévouement et l’inépuisable trésor de vos soins, qui dira jamais votre
grâce et votre cœur?
Ne nous émotionnons pas, cependant, et revenons aux contemporaines
de Thérésia Cabarrus, de Mlle Lange et de la belle Madame Hamelin.
L’honnête citoyen Mercier continuera à être notre guide:
«On distingue celles qui ont mis des bagues aux doigts de leurs pieds,
celles qui portent un vêtement étroit, couleur de chair, et si étroit,
«qu’on peut gager qu’il n’y a pas de chemise sur la peau»[131].
Les Américaines n’ont donc rien innové en supprimant la chemise sous
la combinaison. Quant à ce vêtement si étroit, il n’est autre que le
pantalon.
Cette façon nouvelle de s’habiller comportait en effet, cet accessoire
nouveau. C’était très joli aux femmes de montrer leurs cuisses sous la
jupe fendue, mais, elles étaient un peu comme Pauline Borghèse: si le
nu ne les gênait pas, le froid les eût incommodées.
Le pantalon était le corollaire nécessaire du costume à la grecque. Ce
fut sa rentrée en scène effective.
Mercier ne se borne pas à signaler la chose, il crée le mot:
«Quel bruit se fait entendre? Quelle est cette femme que les
applaudissements précèdent. Approchons, voyons. La foule se presse
autour d’elle. Est-elle nue? je doute. Approchons de plus près; ceci
mérite mes crayons; je vois: son léger pantalon, comparable à la
fameuse culotte de peau de Mgr le comte d’Artois, que quatre grands
laquais soulevaient en l’air pour le faire tomber dans le vêtement, de
manière qu’il ne formât aucun pli; lequel, ainsi emboîté tout le jour,
il fallait déculotter le soir, en le soulevant de la même manière et
encore avec plus d’efforts; le pantalon féminin, dis-je, très serré
quoique de soie, surpasse peut-être encore la fameuse culotte par sa
collure parfaite; il est garni d’espèces de brasselets. Le juste au
corps est échancré savamment, et sous une gaze artistement peinte,
palpitent les réservoirs de la maternité»[132].
Pardonnons à Mercier ces «réservoirs de la maternité», pour lui savoir
gré seulement d’avoir substitué au vilain mot caleçon, cet autre, si
joli et si moderne, aujourd’hui entré dans la langue, autant que dans
les mœurs: le pantalon féminin.
Comme Brantôme et comme l’Espion anglais, Mercier en dit le charme:
«Le pantalon couleur de chair, strictement appliqué sur la peau, irrite
l’imagination et ne laisse voir qu’en beau les formes et les appas les
plus clandestins.»
Pantalons de merveilleuses, pantalons de Thérésia Cabarrus, maillot
plus encore que pantalon, dont le _Portefeuille d’un Incroyable_[133]
et le joyeux caricaturiste Robida ont également chanté le los:
«Notre-Dame de Thermidor, Thérèse Cabarrus, devenue la citoyenne
Tallien, est la reine de la mode, elle se montre à Frascati, ainsi
vêtue ou plutôt dévêtue, sa robe à l’athénienne, fendue latéralement,
laissant voir ses jambes dans un maillot couleur chair, avec des
cercles d’or à la place des jarretières et des cothurnes à l’antique et
des bagues à chaque doigt de ses pieds de statue»[134].
D’autres, des professionnelles, étaient plus dévêtues encore. Elles
avaient bien emprunté à Thérésia Cabarrus sa jupe de gaze, mais, pour
mieux faire valoir leurs charmes, elles avaient négligé d’infliger à
leur nudité le mensonge d’un maillot.
Les inspecteurs de police dont les potins et les ragots cherchaient
à tromper, le matin, l’ennui de Louis XV, n’étaient pas morts avec
l’ancien régime. L’un deux, semblant avoir, par avance, trempé sa plume
dans l’écritoire de Joseph Prudhomme, rendait compte ainsi à la place
de Paris de ce que l’on voyait, le dimanche 26 mars 1799, dans le
Jardin des Tuileries:
«A 7 heures du soir dans les Tuileries, deux femmes se promenaient,
étant vêtues d’une chemise de gaze rose sous laquelle on voyait leurs
corps absolument nus.
«Cette mise indécente a occasionné un attroupement de curieux. La Garde
a fait justice au total, en dissipant l’attroupement et en chassant ces
deux femmes[135]».
Une couverture eût été plus indiquée que la main de fer, eût-elle
chaussé le gant de velours. Les malheureuses ne devaient pas avoir
chaud.
En dehors des rhumes, des bronchites toujours à craindre et de la garde
qui semblait avoir abandonné les barrières du Louvre pour s’intéresser
davantage à celles qui n’étaient pas opposées à la curiosité des
hommes, ces élégances n’étaient pas sans danger.
En voiture ou à Frascati:
«De l’ancien Frascati vestale enamourée», le costume à la grecque
pouvait être de mise, mais, il était imprudent de l’arborer, le
dimanche, aux Champs-Élysées, parmi les bousculades et les liesses
populaires.
Les fessées patriotiques et le supplice de Théroigne n’étaient pas si
lointains, que ces dames du quatrième État aient sans esprit de retour
renoncé à ces petits jeux.
Lisez plutôt le _Supplément à la Quotidienne_ du 3 messidor 1797; c’est
une scène de lavoir, digne au surplus de la muflerie des hommes et
femmes, un dimanche d’été, dans le métro:
«Les hommes avaient commencé il y a quelques années à se parer d’une
sorte d’habit moitié grec moitié polonais. Rien au monde n’était
ridicule comme le manteau des Grecs sur des épaules parisiennes. Ce
ridicule fut bientôt senti, et l’on ne vit plus errer ni dans nos
carrefours ni dans nos halles ces nouveaux Achilles, ces Agamemnons,
ces Orestes qui paraissaient plutôt des échappés de théâtre que des
citoyens français.
«Nos dames sont saisies d’une manie semblable, mais il faut avouer que
le costume antique leur sied beaucoup mieux. Dans les théâtres, les
bals et les jardins particuliers cette nouveauté attire l’attention des
curieux, ce qui flatte l’amour-propre des jolies femmes, mais ce diable
de peuple est monté sur un autre ton, il est né moqueur, et puis il
éprouve je ne sais quel malin plaisir à se dédommager par ses sarcasmes
énergiques des avantages qu’il ne partage point avec la classe opulente.
«Dimanche dernier, deux femmes très jolies, très bien faites et parées
à la grecque arrivent aux Champs-Élysées dans un léger phaéton. Elles
n’avaient point de cavaliers, mais elles conduisaient un enfant pour la
décence, et cet enfant était l’Amour lui-même, il ne lui manquait que
des ailes.
«Descendues de leur char triomphal elles entrent dans ces allées
où, tout autre jour elles n’eussent entendu que les madrigaux et
les soupirs de leurs admirateurs; mais c’était un dimanche et les
imprudentes avaient oublié que ce jour-là est, parmi nous, celui des
saturnales.
«Elles entrent donc au milieu de la satyrique cohue. A l’instant des
cris, des brouhahas, des éclats de rire se font entendre de toutes
parts.—Regardez donc cette robe transparente.—A-t-elle un pantalon ou
n’en a-t-elle pas?—Regardez-y, messieurs, regardez-y. C’est à vous de
juger cette affaire.
«La foule augmente, on se pousse, on se presse autour d’elles. C’est à
qui les verra, les uns grimpent sur les épaules de leurs voisins, les
autres se glissent entre leurs jambes...
«Imaginez, cher lecteur, s’il est possible, ce qui se passait dans
l’âme de nos deux héroïnes. Leur teint délicat et frais rougit de honte
et de colère: elles veulent fuir, mais comment? Entourées par dix mille
individus elles ne peuvent pas même faire un pas...
«O peuple discourtois! la pitié n’entre-elle donc pas dans ton âme! et
deux jolis minois n’ont-ils donc aucun pouvoir sur toi?
Ne chargeons point pourtant les hommes d’une accusation aussi grave,
seuls ils n’eussent point prolongé aussi longtemps le supplice de
leurs intéressantes victimes. Mais vous devinez d’où partaient les
traits les plus empoisonnés.
«Toutes ces petites bourgeoises, qui dans leurs habits du dimanche se
trouvaient tout à coup éclipsées firent bientôt dégénérer la curiosité
en outrage, ce furent-elles qui poussèrent les hommes autour de nos
deux infortunées et qui leur dictèrent les épigrammes les plus acérées.
L’on reconnaît bien à ce trait le génie féminin. Chacun voulut plaire à
sa jalouse compagne, et chacun devint coupable.
«Pour finir en un mot, la force armée accourut à ce rassemblement,
trouva nos deux victimes immolées à la risée publique et parvint à les
soustraire à leurs barbares sacrificateurs.»
L’esprit public n’a point changé et la foule n’est pas devenue
meilleure: les infortunés mannequins qui cherchèrent à lancer les
premières jupes-culottes en firent la cruelle expérience. Qu’il
n’arrive pas une femme d’avoir à rattacher sa jarretelle à la traversée
d’un marché, des femmes pourtant, rien que des femmes, si on peut leur
donner ce nom, ne lui épargneront aucun quolibet et nulle injure...
est-ce qu’elles en portent, elles, des jarretelles?
Le bon sens des Parisiennes et le climat ne devaient pas tarder à
avoir raison, en dehors des jalousies dominicales, d’une mode jolie
peut-être, mais absurde, loin du ciel et du soleil de l’Hellade.
Le costume à la grecque disparut et avec lui le pantalon couleur chair.
Il n’allait pas tarder à reparaître sous une autre couleur.
[Illustration]
L’EMPIRE, LA RESTAURATION.
LA MONARCHIE DE JUILLET
_Quant à l’inexpressible, sachez-le, mes belles lectrices, il est
absolument moderne et même contemporain, c’est une mode anglaise et nos
grand’mères ne le connaissaient pas._
VIOLETTE.
_Hortense a beau être reine et avoir fait le beau Dunois, elle est
aussi une vraie grande dame; elle fuit les extravagances, les modes du
lendemain, mais elle a ses coquetteries particulières et inusitées,
comme ces pantalons brodés de malines ou de mousseline festonnée que
nulle autre ne porte._
H. BOUCHOT.
[Illustration]
L’EMPIRE, LA RESTAURATION, LA MONARCHIE DE JUILLET
Quant à l’inexpressible, sachez-le, mes belles lectrices,—écrivait
Violette dans son _Art de la Toilette_—il est absolument moderne et
même contemporain: c’est une mode anglaise et nos grand’mères ne les
connaissaient pas»[136].
C’est là se montrer un peu affirmatif. Il en est de même de l’élégant
dessinateur Vallet, qui fait seulement remonter l’usage du pantalon au
règne de Charles X.
«C’est vers la fin du règne de Charles X que les femmes commencent à
porter des pantalons mais cet usage ne se généralisa que beaucoup plus
tard et rencontra tout d’abord de violentes résistances»[137].
En ce qui touche les résistances, M. Vallet, qui a semé dans la _Vie
Parisienne_ et dans l’ancien _Chat Noir_ tant de jolis croquis, est
dans le vrai. Elles furent violentes et de longue durée.
Quant à la date, il convient de faire des réserves. Le pantalon n’avait
pas attendu la fin de la Restauration pour se produire. La lutte durait
à cette époque, depuis plus de vingt ans déjà et l’avantage ne semblait
pas appartenir au pantalon lorsque «le pieux monarque» dut reprendre le
chemin de l’exil.
«Mode anglaise», comme le dit avec raison Violette. Retirée à
Rodney-Hall, au milieu d’anciennes émigrées, dans une sorte de maison
de retraite que dirigeait Mme de Mirepoix, Mlle de Condé n’avait pas
assisté sans étonnement à cette nouveauté. Les pantalons des jeunes
filles, comme leurs jupes courtes et leurs jeux, la scandalisaient un
peu.
[Illustration]
Faisant déjà très vieille dame, elle écrivait à son père:
«Je suis prête à me persuader qu’au lieu de cinquante ans, j’en ai deux
cents par le changement de tout ce que j’ai vu et connu autrefois.
Par exemple, pour les jeunes personnes, au lieu de cette décence de
maintien, de cette retenue, de tous ces devoirs de bienséance de notre
temps, j’ai sous les yeux des _culottes_—très nécessaires à la vérité
pour les extraits de jupes qui les couvrent—une manière de courir en
faisant voir les jambes au-dessus du genou. Plus des simples jeux de
notre enfance. Collin-maillard, les Quatre-coins, avaient quelque
apparence de règle: il n’en faut plus, il faut aller devant soi sans
savoir où l’on va, se pousser, se jeter par terre, se rouler sur
l’herbe»[138].
Pantalons de fillettes, soit; mais les femmes n’allaient pas tarder à
s’en emparer. Une tentative assez sérieuse, du pantalon pour se glisser
dans la toilette des femmes, marqua les premières années de l’Empire.
L’exemple partit de haut, la reine Hortense adopta la mode nouvelle et
y resta fidèle.
—Mademoiselle, je dois commencer par vous prévenir que je ne porte pas
de jupon.
J’ai connu une aimable femme pour qui tout essayage débutait par cette
phrase, alors que ce n’était pas là encore une mode générale.
Il en était de même il y a plus d’un siècle, et c’est même au manque de
jupons ou à leur réduction au strict minimum, par quoi se signalaient
les élégantes, que La Mésangère, dans son intéressant _Journal des
Dames et des Modes_, attribue la première vogue du pantalon en 1804:
«Depuis quelques jours plusieurs ménages de Paris sont en querelle, les
dames, accoutumées à ne porter qu’une seule robe, s’obstinent malgré la
saison, à se vêtir toujours aussi légèrement qu’en été; les médecins et
les époux vouloient que ces dames missent un jupon de plus; la plupart
des femmes ont opposé la résistance la plus opiniâtre, vu qu’un jupon
de plus nuisait au transparent et grossissait les formes.
«Quelques-unes avoient menacé du divorce, au cas qu’on voulut les
soumettre à une mesure aussi vexatoire; enfin la plus adroite d’entre
elles a accommodé l’affaire en adoptant un caleçon de laine qui
réchauffe sans grossir; ce terme moyen a été généralement suivi;
en conséquence on peut assurer que la plupart de ces dames portent
aujourd’hui la culotte»[139].
Vogue passagère, si passagère que La Mésangère avait totalement
oublié cet amusant écho lorsqu’il écrivait dans son _Dictionnaire des
Proverbes Français_, ce passage souvent cité qui ne fait remonter qu’à
1809 l’apparition du pantalon en France:
«En 1807, nous arriva de Londres la mode des pantalons pour les
petites filles. Les exercices de saut se pratiquent en Angleterre dans
les écoles de jeunes filles; c’est pour cela qu’on leur a donné des
pantalons. Le goût français ayant fort embelli ce vêtement, quelques
femmes, au printemps de 1809, tentèrent de se l’approprier.
«On les vit se promener en pantalon de perkale garni de mousseline, les
unes sur les boulevarts, les autres aux Tuileries. Quoique leur robe
fût longue et le pantalon très peu visible, elles marchaient les yeux
baissés, parce que tout le monde avait le regard fixé sur elles.
«Ces pantalons furent jugés comme les hauts-de-chausses dont parle
Henri Estienne dans le premier de ses _deux Dialogues du langage
français italianizé_...»[140]
Dans ses _Nouvelles d’il y a cent ans_, l’_Echo de Paris_ a signalé
cette nouveauté qui frisait presque le scandale:
«Tant de garnitures de robes blanches, tant de pamélas de paille
jaune, de pèlerines découpées, de petits fichus effilés, de cothurnes,
parurent, le 27 (avril), aux Tuileries, qu’on avait de la peine à se
rendre compte des demi-toilettes de la veille. Les cothurnes étaient
vert tendre ou citron. On voyait aussi des guêtres de nankin: une dame
même avait un pantalon garni, froncé à la cheville, et qui dépassait la
robe de deux doigts[141]».
Un aimable érudit, collaborateur assidu de l’_Intermédiaire_, a
retrouvé un document curieux de l’époque, c’est un «patron de calesson
rectifié» datant de 1806, pour le tracé duquel on avait fort mis à mal
de superbes parchemins du XVIe siècle.
Ajouterai-je que la dame pour qui ce patron avait été rectifié
jouissait d’avantages postérieurs et ne rappelait en rien la fameuse
poupée à Jeanneton.
C’était là l’exception; non les avantages postérieurs, mais le
pantalon. Peu de femmes souscrivirent à la nouvelle mode. De toutes les
clientes de Leroy, le grand couturier du temps, la reine Hortense est
seule à en porter, ou du moins à en commander.
Le _grand-livre de Leroy_, conservé à la Bibliothèque Nationale[142],
nous révèle, à côté du compte plutôt modeste de Mlle de Vienne, du
Théâtre-Français et des riches costumes de chasse de la reine de
Naples, ces voiles d’un ordre plus intime au débit de la fille de
Joséphine, pour l’année 1812:
Juin 12. Façon d’un pantalon de percale, 18 francs.
Juin 13. Blanchissage d’un pantalon et de la robe 5 fr.; Façon d’un
pantalon avec bordure, 24 francs.
Septembre 27. Façon de deux pantalons de percale garnis de mousseline
festonnée à 18 fr.; 36 francs,[143].
Peut-être trouvera-t-on que c’était un peu cher pour la percale, mais
c’était une originalité et toute originalité se paie.
L’Impératrice n’avait pas sacrifié, elle, à cette nouveauté. Son
trousseau comprenait bien 500 chemises—elle en changeait trois fois
par jour—148 paires de bas de soie blancs, 32 de soie rosés, et 18 de
couleur chair, mais c’est tout juste si on pouvait leur adjoindre «deux
pantalons en soie de couleur chair pour monter à cheval»[144].
A part Hortense et quelques audacieuses que la chose avait pu tenter,
les grandes dames de l’Empire ignoraient, comme nos aïeules, «ce petit
vêtement inutile et bizarre»[145] et Colombine était dans le vrai,
lorsqu’elle transcrivait dans l’ancien _Gil-Blas_, ces spirituelles
paroles d’un académicien:
«Voyez-vous, madame, dans ma jeunesse, sous l’Empire, les femmes ne
portaient pas de pantalon, si bien que lorsque nous apercevions, ne
fut-ce que cinq centimètres de jambe sous la jupe, notre imagination
grimpait le long des bas et nous entraînait extasiés vers des régions
aussi intimes que délicieuses. Nous ne voyions pas, mais nous savions
que nous pourrions voir, le cas échéant: Victor Hugo n’a-t-il pas dit
que c’était déjà quelque chose de regarder un mur derrière lequel il y
avait quelque chose. Mais, aujourd’hui, quand même nous apercevrions
la jambe jusqu’au genou, nous savons que là notre vue serait
irrémédiablement arrêtée par un obstacle, que notre voyage suggestif
aboutirait à un entonnoir de batiste et nous nous arrêtons découragés
au pied du mur»[146].
Les tentatives du pantalon pour prendre place parmi les dessous de la
femme se renouvelleront sous la Restauration et ne seront pas souvent
plus heureuses. Tantôt gagnant, tantôt perdant, le pantalon, beau
joueur, ne renoncera pas à la lutte. Il la poursuivra sous la monarchie
de Juillet, et enfin verra la Crinoline, la fameuse crinoline, amener
l’heure de son triomphe, comme jadis les vertugades avaient amené celui
du «calesson».
Pauvre crinoline, pour nous si laide et si ridicule, quelles armes
n’a-t-elle point fournies aux caricaturistes; les vertugades
n’avaient-elles point eu contre elles les prédicateurs et les
moralistes[147]?
La chute de l’Empire et le retour des Bourbons n’avaient cependant pas
étouffé la foi qu’avait le pantalon dans son... étoile. En 1817, deux
planches du _Bon Genre_ évoquent empantalonnées les novatrices du jour.
Ce sont: les _Parisiennes à Fontainebleau_ et les _Grâces en pantalon_.
Évoquant et pastichant le groupe de Canova, l’une, de dos, en bleu,
tient par l’épaule et le haut du bras ses deux compagnes. Sa jupe
s’arrête à mi-jambes, et, jusqu’à la cheville, où le serre une
coulisse, pour s’évaser ensuite en un plissé, tombe son pantalon, bleu
également, assorti à la robe.
Les jupes des deux autres jeunes femmes sont plus courtes encore.
L’une verte, relevée par devant jusqu’aux genoux, découvre le pantalon
blanc, qui, s’amincissant et formant des plis, couvre de son volant les
cordons du cothurne.
La troisième semble en peignoir, ou peu s’en faut... Garni d’un
ruché, celui-ci s’entr’ouvre haut, livrant aux regards, semblable
aux précédents et d’un jaune tirant au vert, cet accoutrement
extraordinaire et à moitié turc qu’était un pantalon de femme en 1817.