d’être arrivé à Paris assez à temps pour la voir, car elle a accompli
son douzième lustre.
«J’avouai que sa danse était merveilleuse.
—C’est, ajouta mon ami, la première danseuse qui ait osé sauter sur
notre théâtre; car avant elle les danseuses ne sautaient pas; et ce
qu’il y a d’admirable, c’est qu’elle ne porte point de caleçon.
—Pardon; j’ai vu...
—Qu’as-tu vu? C’est sa peau, qui à la vérité, n’est ni de lis, ni de
rose.
—La Camargo, lui dis-je, d’un air pénitent, ne me plaît pas; j’aime
mieux Duprès.
«Un vieil admirateur, qui se trouvait à ma gauche, me dit que dans sa
jeunesse elle faisait le saut de basque et même la gargouillade, et
qu’on avait jamais vu ses cuisses quoiqu’elle dansât à nu.
—Mais si vous n’avez jamais vu ses cuisses, comment pouvez-vous savoir
qu’elle ne portait point de tricot?
—Oh! ce sont des choses qu’on peut savoir. Je vois que Monsieur est
étranger.
—Oh! pour ça, très étranger.»[102]
Que cette «fille de qualité» ait ou n’ait point porté de caleçon,
Mlle Mariette, dite «La Princesse», en raison de sa liaison avec
M. de Carignan, n’en portait à coup sûr point et le prouva jusqu’à
l’évidence, le soir où ses jupes furent accrochées par les aspérités
d’un portant.
L’accident aurait pu arriver à toute autre. Ces demoiselles de la
danse avaient, en effet, adopté sans se faire prier, l’usage des robes
courtes de la Camargo: elles permettaient d’apprécier leurs jambes et
apprécier n’est-ce pas un peu désirer?
Par contre, elles se souciaient peu d’embarrasser leurs cuisses de
ce «pantalon qui, serré au genou, produisait sous la jupe, un effet
disgracieux.»[103]
L’accident prévu devait donc se produire, et l’on fait communément
remonter à «cette vision d’art» l’origine de l’ordonnance de police
qui imposa le port du «caleçon» à toutes les comédiennes, chanteuses,
danseuses et simples figurantes des divers théâtres de Paris»[104].
«Mlle Mariette n’est pas étrangère à l’ordonnance qui prescrivit les
caleçons. Un soir, cette danseuse eut sa robe, ses jupons et ses
paniers enlevés par les aspérités d’un décor sortant du dessous et posa
pour l’antique pendant quelques secondes devant une salle fort garnie
applaudissant à ce spectacle inattendu.»[105]
Le lieutenant de police avait-il attendu l’accident pour intervenir,
ou, en contravention, Mlle Mariette méritait-elle une amende, comme une
vulgaire théâtreuse?
La première des deux hypothèses est la plus plausible. L’Administration
s’émeut toujours après, elle prévoit rarement.
Une telle ordonnance ne pouvait pourtant passer inaperçue. Les plus
graves problèmes de la politique ou de la diplomatie sont peu de
choses, auprès des amours d’une comédienne ou des débauches d’une fille
d’Opéra. Le _Journal des inspecteurs de M. de Sartines_ et les rapports
de Marais sont, à ce point de vue, singulièrement édifiants. Paris a pu
vieillir, mais n’a guère changé.
Aussi, devons-nous à l’ordonnance, rendant le caleçon obligatoire, deux
des pages les plus gaies peut-être de la correspondance de Grimm:
«C’est Camargo qui osa la première faire raccourcir ses jupons, et
cette invention utile qui met les amateurs en état de juger avec
connaissance les jambes des danseuses, a été depuis généralement
adoptée; mais alors elle pensa occasionner un schisme dangereux.
Les jansénistes du parterre criaient à l’hérésie et au scandale, et
ne voulaient pas souffrir ces jupes raccourcies; les molinistes, au
contraire, soutenaient que cette innovation nous rapprochait de
l’esprit de la primitive Église, qui répugnait à voir des pirouettes
et des gargouillades embarrassées par la longueur des cotillons. La
Sorbonne de l’Opéra fut longtemps en peine d’établir la saine doctrine
sur ce point de discipline qui partageait les fidèles. Enfin, le
Saint-Esprit lui suggéra, dans cette occasion difficile, un tempérament
qui mit tout le monde d’accord; elle se décida pour les jupes
raccourcies, mais elle déclara en même temps, article de foi, qu’aucune
danseuse ne pourrait paraître au théâtre sans caleçon. Cette décision
est devenue depuis un point de discipline fondamental dans l’église
orthodoxe, par l’acceptation générale de toutes les puissances de
l’Opéra et de tous les fidèles qui fréquentent ces lieux saints[106]».
Mercier commente également cette ordonnance. Il ne la fait intervenir
qu’après l’accident de Mlle Mariette et témoigne de l’ignorance dans
laquelle les Parisiennes vivaient généralement de ce voile protecteur:
«C’est toujours après l’accident que vient la loi réparatrice. Le jeu
subit d’une décoration ayant accroché les jupons d’une comédienne et
coupé son rôle, il s’ensuivit une ordonnance de police, qui enjoint
à toute actrice ou danseuse de ne paraître sur les planches d’aucun
théâtre sans caleçons.
«L’actrice qui joue le rôle grave de Mérope ou d’Athalie n’en est pas
plus dispensée que celle qui bondit et fait des cabrioles au-dessus
des têtes pressées du parterre. Cette loi s’étend depuis la salle de
l’Opéra[107] jusqu’à la loge du _grimacier_.
«La tragédienne superbe, sous ses majestueux habillemens, et déjà
respectable par elle-même, doit encore se munir de ce voile caché
contre les accidents ignorés et imprévus, ainsi que la saltimbanque de
chez _Nicolet_, pour qui ce vêtement n’est pas une précaution superflue.
«Excepté les actrices, les Parisiennes ne portent point de caleçons;
ils sont d’usage dans des pays plus froids. S’ils étaient adoptés
à Paris, nos femmes délicates, qui aiment à courir partout, se
préserveraient d’une infinité de maux que le froid et l’humidité leur
occasionnent[108]».
Garsault, en son _Art de la Toilette_, ne souffle mot du caleçon et
la Du Barry, qui possédait de si jolis bidets, semble en avoir ignoré
l’usage. Ainsi, laissait-elle apercevoir à Léonard, ce héros ridicule,
«un petit pied et beaucoup plus de la moitié d’une jambe modèle
exposés avec cette recherche de coquetterie qui s’inquiète peu du
qu’en-dira-t-on».
Le drôle n’ayant su cacher son ravissement la comtesse ne put
s’empêcher de sourire:
«Et tout en se récriant sur mon défaut de perspicacité la maîtresse de
Louis XV fit sur son canapé le plus indiscret des mouvements, et put se
convaincre que mes yeux savaient mieux pénétrer que mon esprit[109]».
La jambe modèle devait être de beaucoup dépassée car, comme la plupart
des Parisiennes, Jeanne Bécu ne portait point de pantalon.
Quelques-unes, pourtant, commençaient à s’en munir pour monter à
cheval, d’autre pour des raisons d’hygiène infiniment respectables,
mais peu écoutées.
Les premières suivant l’_Encyclopédie_ étaient assez nombreuses, les
secondes: l’exception:
«En France, plusieurs femmes portent actuellement des caleçons pendant
l’hiver pour éviter des maladies; et pendant l’été, par propreté,
presque toutes les bourgeoises qui vont souvent à la campagne, à
cheval, portent aussi des caleçons[110]».
Non moins que sœur Véronique, un subtil industriel s’était fait une
spécialité de leur confection. Il y dut sa vogue et son surnom. La
_Liste des Seigneurs et Dames venus aux Eaux de Spa, l’an 1773_,
fournit l’adresse du personnage et donne l’origine de son surnom:
«N. Pantalon, connu sous ce nom par la quantité qu’il en a faits,
tant pour hommes que pour femmes, très commodes pour monter à cheval,
demeure rue de la Sauvenière, à Spa[111].
En Hollande, non pour monter à cheval, mais pour patiner, les femmes et
les jeunes filles en portaient également:
«Le prétendu de Mlle Casanova m’attacha des patins, et voilà les
demoiselles en train, en courtes jupes, bien culottées en velours noir
pour se garantir de certains accidents[112]».
Bien plus, cet aventurier de Casanova nous révèle également ce détail:
les servantes elles-mêmes prenaient soin de passer une culotte sous
leurs paniers, lorsque certaines besognes les forçaient à dominer par
trop la tête des passants.
«Cette maison paraissait être un bloc de marbre, car l’extérieur en
était recouvert comme l’intérieur; elle devait avoir coûté des sommes
immenses. Le samedi, une demi-douzaine de servantes, perchées sur des
échelles, lavaient ces magnifiques murs. Ces servantes, portant de
larges paniers, étaient obligées de se mettre en culotte, car sans
cela, elles auraient trop intéressé les passants curieux[113]».
En vérité, je n’aurais jamais cru la Hollande aussi vertueuse, et tels
personnages de Teniers nous avaient habitués à moins de retenue.
Quant au caleçon des danseuses, il n’avait point tardé à rallier les
suffrages des «amateurs». Il avait du bon et faisait mieux désirer ce
qu’il cachait.
L’«abonné» était déjà en puissance:
«Vous voyez souvent en Angleterre, écrit l’_Espion anglais_, Mlle
Heinel; mais il n’est pas possible qu’elle y ait montré son talent
pour la pantomime comme elle l’a fait ici dans le ballet de _Médée
et Jason_, où elle a rendu le rôle de la célèbre magicienne avec une
vérité qu’on ne peut surpasser. Les demoiselles Allard et Peslin sont
depuis trop longtemps au théâtre pour que vous ignoriez leur nom et
leur mérite. Les gavottes, les rigaudons, les tambourins, les loures,
tout ce qu’on appelle les grands airs leur fournissent sans cesse une
occasion d’imaginer une variété de pas étonnante: leur chef-d’œuvre est
surtout la gargouillade, c’est-à-dire les écarts, les tournoymens, les
pirouettemens sur un seul pied, les développemens des charmes secrets,
qu’un perfide caleçon dérobe sans cesse aux yeux, mais qui ne fait
qu’irriter davantage les désirs des amateurs[114]».
Certains n’étaient cependant pas sans protester, entre autres Robbé de
Beauveset, cet enfant perdu de la Muse, qui vivait et soupait à Paris
de son esprit et des deux pensions qu’il touchait, l’une de Mgr de
Beaumont, archevêque de Paris et l’autre de Louis XV, que ses contes
en vers amusaient. Robbé, qui, en ce moment ne tombait pas dans les
convulsions du cloître Saint-Médard après avoir prêté aux caleçons
une origine singulière dans son adaptation un peu libre du bref _Si
femoralia_, fulmina dans ces termes contre ce qui n’était pas encore le
«tutu» des danseuses:
O caleçons! Voile modeste
Qu’au détriment des yeux la pudeur déterra;
A nos regards lascifs, obstacle trop funeste,
Masque d’appas secrets, toujours on te verra
Éclipser à nos yeux la cuisse blanche et leste
De nos danseuses d’Opéra!
Avant que la triste réforme
Dont à jamais Dieu damne les auteurs,
Eut fait sur tous les culs sauteurs
Endosser l’habit uniforme,
L’avide spectateur dressé sur ses ergots,
Suivant dans l’air une jambe élancée,
A l’aide d’une jupe à l’instant rehaussée,
Des cuisses de nos camargos
Découvrait du moins la naissance,
L’orgueil d’un fémur portant à l’œil frappé,
Par un hasard de luxure échappé,
Aiguisait l’appétit de la concupiscence.
On jouissait d’un beau cul dans les airs,
Comme on jouit du brillant des éclairs.
Mais qu’à présent une sauteuse alerte,
Quittant la terre aux yeux du public enchanté,
Communique au panier son élasticité
Qu’aperçoit-on dessous? Qu’une cuisse couverte
De son harnais plissé tout je ne sais comment,
Et fait un vrai haut-de-chausse ottoman.
Que le foudre sacré dont le pape Alexandre
Pulvérisa jadis le caleçon romain
Ne puisse-t-il réduire en cendre
L’audacieux, l’impitoyable humain,
Qui, sous ce béguin ridicule,
De Terpsichore emboîta les genoux,
Au mépris d’une sainte bulle,
Comme au détriment de nous tous[115].
En dépit de ces protestations, le caleçon passa à l’étranger et
y devint obligatoire. A Rome, les danseuses durent en porter dès
1765, et, en attendant que leurs maillots verts transformassent en
grenouilles les marcheuses des théâtres napolitains, en 1780, une
ordonnance pontificale contraignit, à Rome, les ballerines à porter des
culottes de velours noir.
Les marionnettes elles-mêmes n’échappèrent pas à cet empantalonnement,
tant on avait du «nu» une crainte que n’eût point désavouée le plus
vertueux des sénateurs:
[Illustration]
«Quant à la perfection des entrechats et des ronds de jambe de
mesdames les marionnettes de Rome, je ne citerai qu’un fait qui me
dispensera de toute autre louange. Les pudiques scrupules de l’autorité
romaine ont astreint ces sages et irréprochables sylphides à porter des
caleçons bleu de ciel, tant on craint les dangers de l’illusion[116]».
O Guignol! une interpellation au Luxembourg, parce que, en se laissant
choir, Mme Guignol aura laissé constater aux gosses assemblés qu’elle
n’avait pas de pantalon.
Mais il est vrai qu’elle n’a ni cuisses, ni jambes.
Il y eut mieux, d’ailleurs. Si le caleçon était obligatoire, il était,
en Espagne du moins, interdit aux danseuses de laisser apercevoir sous
leurs jupes le leurre du caleçon et une amende d’un écu était réservée
à celles qui avaient failli à cette prescription.
Casanova raconte, non sans esprit, comment, à Barcelone, la Nina
encourut l’amende et évita le lendemain son retour. Ce fut même là,
suivant le Vénitien, l’origine de sa fortune. Mlle Churchill se fit
aimer en laissant voir son derrière. Il en fut de même de l’artiste:
—Comment le comte Ricla en est-il devenu amoureux?
—Écoutez. L’histoire n’est pas longue et elle est singulière.
«A peine arrivée à Barcelone, il y a deux ans, venant du Portugal, on
la prit pour figurante dans les ballets, à cause de sa belle figure,
car pour son talent elle n’en a pas: tout ce qu’elle fait fort bien
est la _rebaltade_, sorte de saut en reculant et en pirouettant. Le
premier soir qu’elle dansa, elle fut vivement applaudie du parterre,
parce que en faisant la _rebaltade_, elle montra ses caleçons jusqu’à
la ceinture. Or, il faut savoir qu’en Espagne, il y a une loi qui
condamne à un écu d’amende toute danseuse qui, en dansant sur la scène,
a le malheur de montrer ses culottes au public. Nina, qui n’en savait
rien, se voyant applaudie, recommença de plus belles; mais à la fin du
ballet, l’inspecteur lui dit qu’il lui retiendrait deux écus de son
mois pour payer ses impudentes gambades. Nina jura, pesta, mais ne put
s’opposer à la loi. Savez-vous ce qu’elle fit le lendemain pour éluder
la loi et se venger?
—Elle dansa mal peut-être?
—Elle dansa sans caleçons et fit sa _rebaltade_ avec la même force,
ce qui causa au parterre un tumulte de gaieté tel qu’on n’en avait
jamais vu à Barcelone. Le comte Ricla qui, de sa loge, avait tout vu et
qui se sentit à la fois saisi d’horreur et d’admiration, fit appeler
l’inspecteur pour lui dire qu’il fallait exemplairement punir cette
audacieuse autrement que par les amendes ordinaires.—En attendant,
amenez-la moi.—Voilà Nina dans la loge du vice-roi, et qui, avec
son air effronté, lui demande ce qu’il lui voulait.—«Vous êtes une
impudente et vous avez manqué au public.—Qu’ai-je fait?—Le même saut
qu’hier.—C’est vrai, mais je n’ai pas violé votre loi, puisque personne
ne peut dire qu’il a vu mes culottes; car, pour être sûre qu’on ne les
verrait pas, je n’en ai point mis. Pouvais-je faire plus pour votre
maudite loi qui par surprise, me coûte déjà deux écus? Répondez-moi.»
Le vice-roi et tous les grands personnages présents eurent besoin de se
mordre les lèvres pour s’empêcher de rire, car dans le fond Nina avait
raison, et une discussion approfondie sur cette loi violée ou non eût
produit un grand ridicule. Le vice-roi, qui sentit la fausse position
où il se trouvait, se contenta de dire à la danseuse que si à l’avenir
il lui arrivait de danser sans culotte, elle irait passer un mois en
prison au pain et à l’eau. Nina fut obéissante»[117].
Le caleçon, c’était un peu pour le public le fruit défendu et sans qu’à
Londres une loi aussi draconnienne interdit aux danseuses de laisser
voir le leur, le parterre se montrait friand de ce voile intime. Mlle
Coulon, qui, dans ses pirouettes, laissait voir jusqu’au dernier bouton
de sa culotte, savait le prix que les spectateurs attachaient à cette
exhibition:
«La danseuse Coulon a dansé la première; il m’a paru ainsi qu’à tous
les spectateurs qu’elle a fait beaucoup de progrès, surtout dans les
sauts, car elle a fait voir au moins dix fois, dans de très longues
pirouettes, le plus haut bouton de son caleçon; elle a été fort
applaudie»[118].
Au surplus, La Nina n’était pas seule à supprimer, quand il lui
chantait, le caleçon réglementaire: les comédiennes, à qui il était,
à vrai dire, moins nécessaire, ne se gênaient pas davantage. D’où ce
dialogue emprunté à Casanova, car il faut toujours revenir à ce diable
d’homme quand il s’agit de la fin du XVIIIe siècle:
—Quand même nous saurions nos rôles comme le _Pater_, nous sommes
certaines de rester court si le souffleur n’est pas dans son trou.
—Fort bien, madame, dis-je à celle qui était chargée du rôle de
Lindane, je remplirai moi-même votre trou, mais je verrai vos caleçons.
—Il serait difficile, dit le premier acteur, elle n’en porte pas.
—Tant mieux.
—Vous n’en savez rien, monsieur, lui dit-elle[119].
Cette manie aussi qu’ont certaines gens de ne pouvoir garder pour eux
les petits secrets qu’une défaillance ou un moment d’abandon ont pu
leur révéler!
Quant au souffleur, ne le plaignez pas trop. Lorsque, dans un trou, il
manque la réplique, ne croyez pas qu’il dorme, point du tout: il _voit_.
[Illustration]
LES COSTUMES A LA GRECQUE
_Notre-Dame de Thermidor, Thérèse Cabarrus, devenue la citoyenne
Tallien, est la reine de la mode, elle se montre à Frascati, ainsi
vêtue ou plutôt dévêtue, sa robe à l’athénienne fendue latéralement,
laissant voir ses jambes dans un maillot couleur chair, avec des
cercles d’or à la place des jarretières et des cothurnes à l’antique et
des bagues à chaque doigt de ses pieds de statue._
ROBIDA.
[Illustration]
LES COSTUMES A LA GRECQUE
Avec la Révolution, les préoccupations changèrent. Il s’agissait bien
des caleçons de la Nina, et ce n’était pas lorsque les hommes se
disaient sans culottes que les femmes allaient se mettre à en porter.
De belles aristocrates, chuchotant et riant dans une tribune de
l’Assemblée nationale n’auraient pas été étrangères à l’appellation que
prirent les patriotes:
—Monsieur le Président, veuillez donc faire taire ces deux sans
culottes! s’écria l’abbé Maury, dans une phrase dépourvue de
galanterie[120]. Le mot fit fortune et resta.
Il a sur d’autres mots l’avantage de fixer un détail de mœurs, en
indiquant l’ignorance dans laquelle les belles dames du temps vivaient
de ce vêtement.
Il ne nous apprend rien, mais confirme ce que nous savions.
Il en était de même des aimables vendeuses qui, au Palais-Royal,
faisaient surtout commerce de leur corps, et ont valu aux anciennes
galeries de bois une mauvaise réputation longue à disparaître.
Comme dans les maisons Tellier, «Madame» fournissait leur trousseau
aux pensionnaires, dont les charmes formaient le meilleur fonds de
sa boutique. Mais, déjà, il arrivait à ces nymphes d’abandonner la
retraite peu champêtre où elles célébraient à prix fixe les mystères de
la blonde déesse, sans prendre soin de restituer à la tenancière les
«dessous» qui leur avaient été prêtés.
La partie lésée—dans l’espèce la demoiselle Testard, marchande
mercière, avait l’unique recours de porter plainte devant le
commissaire de police de la section. Ainsi connaissons-nous par le menu
les moindres voiles des demoiselles Séraphine et Louise Boutet, âgées
l’une de dix-sept ans et l’autre de seize. «Bas de coton, chemise de
toile coton, à coulisse, et garnie d’un tour de mousseline brodée...
jupon de dessous de taffetas rose... fichu de linon et bonnets de satin
rose orné de blonde ou de satin blanc garni de gaze et dentelle en or».
Ni l’une ni l’autre des délinquantes ne portait de corset et la gêne
d’un pantalon leur était totalement inconnue.[121]
Les culottes que ces dames ne portaient pas eussent été, cependant,
plus que jamais utiles. Les fessées patriotiques qui allaient bientôt
avoir la vogue eussent même été une suffisante excuse aux pantalons
fermés.
Cette pauvre Théroigne de Méricourt ne fût peut-être point devenue
folle, si un pantalon eût atténué les effets de sa disgrâce, et
combien de croupes plus aristocratiques eussent dû à cette percale
providentielle de n’être point dévisagées par la populace.
Dans la crainte de la fessée, certaines pour remédier au manque
de pantalon, n’hésitèrent point devant une mesure radicale. Elles
cousurent leur chemise, ce qui, pour reprendre un mot de Mme Cardinal,
ne devait guère être commode.
«A Lyon, le jour de Pâques 1791, au sortir de la messe de 6 heures,
une foule, armée de fouets de corde, se précipite sur les femmes.
Déshabillées, meurtries, le corps renversé, la tête dans la fange,
elles ne sont laissées que sanglantes, demi-mortes; une jeune fille
meurt tout à fait; et ce genre d’attentats se multiplie tellement qu’à
Paris même, des dames, qui vont à la messe orthodoxe, ne sortent plus
qu’avec leur chemise cousue en guise de caleçon»[122].
Ainsi: «Se serait répandue, suivant quelques-uns, la coutume, chez les
femmes de la bourgeoisie, de porter des pantalons»[123].
Je ne crois pas, comme l’a fait un collaborateur de l’_Intermédiaire_,
qu’il y ait lieu de généraliser cette mesure et de trouver dans la
chemise cousue l’origine du pantalon.
Les docteurs Cabanès et Nass donnent cette explication pour ce qu’elle
vaut et ont raison.
Cette chemise cousue, c’était un peu comme le sac, dont un hôtelier
malouin affublait ses servantes pour déjouer les entreprises des
voyageurs trop entreprenants:
«Cette anecdote racontée par du Sommerard. Dans un voyage à la suite
de l’Empereur, je crois à Cherbourg, il allait voir Saint-Malo,—en
compagnie d’un vieux vaudevilliste. Ils étaient servis par une très
jolie bonne. Le vieux vaudevilliste, très paillard de sa nature, la
décidait à venir lui ôter ses chaussettes, le soir, dans sa chambre.
La charmante fille était cousue dans un sac. C’était l’habitude
d’alors de la maison, qui était, je crois, l’_Hôtel Chateaubriand_:
toutes les servantes étaient ainsi cousues dans des sacs par le maître
d’hôtel»[124].
En Allemagne, suivant le Dr Percy, les religieuses d’un couvent de
Bavière avaient mieux fait, et à l’approche des troupes françaises, ne
s’étaient point contentées de coudre leurs chemises ou de revêtir des
sacs. «Ces timides et respectables filles» s’étaient confectionnées de
véritables culottes:
«Dois-je dire en terminant que, dans la campagne de l’an VIII, les
religieuses d’un couvent isolé de Bavière, effrayées à l’approche de
notre armée, se firent à la hâte chacune une culotte particulière,
que me montra dans la suite leur directeur, mais dont la sage retenue
des Français fit bientôt reconnaître l’inutilité à ces timides et
respectables filles»[125].
Loin de s’être généralisé, l’usage de la culotte était si rare encore,
que le trousseau fourni par le Directoire à Marie-Thérèse-Charlotte, la
fille de Louis XVI et de Marie-Antoinette n’en comptait pas.
Au commencement de l’an IV, le gouvernement échangea, en effet, Madame
Royale contre les représentants Camus et Drouet, l’ancien maître de
poste de Sainte-Menehould, contre les ambassadeurs Maret et Sémonville,
et contre le général Beurnonville, tous prisonniers de l’Autriche.
Par les soins de Benezech, un trousseau fut établi pour la princesse,
«par la citoïenne Veuve Soüel, marchande, rue du Faubourg-Honoré».
M. P. Bonnassieux en a publié le devis dans le _Bulletin de la Société
de l’Histoire de Paris et de l’Ile-de-France_[126]. Il offre de grandes
analogies avec celui de Mlle de la Briffe d’Amilly (1785), publié deux
ans plus tôt par M. J. Guiffrey[127].
De part et d’autre, absence absolue de pantalons. Les chemises de la
princesse sont «fines», tandis que celles de Mlle de la Briffe étaient,
à part une, de simple toile. C’est à quoi se borne le linge de corps,
car on ne saurait considérer comme tel des «frottoirs» de futaine ou de
mousseline qui, à proprement parler, sentaient terriblement encore leur
aristocrate.