Par un fait exprès, le dix-septième et le dix-huitième siècles

foisonnent de chutes joliment révélatrices. Toutes, marquises,

comédiennes ou bourgeoises, ignoraient la gêne et l’androgynat

de l’empantalonnement. A son défaut et à défaut d’un Voiture,

chroniqueurs et rimailleurs s’en mêlèrent et chantèrent ces accidents

à... cœur joie.

Seules, quelques comédiennes, connues surtout pour leurs cabrioles,

comme la Du Parc, se munissaient pour se livrer à ce jeu, d’une

culotte, à laquelle elles ne devaient pas tarder à renoncer:

«On voyait ses jambes et partie de ses cuisses, dit Mlle Poisson, par

le moyen de sa jupe fendue des deux côtés avec des bas de soie attachés

en haut d’une petite culotte»[75].

Jupe fendue et culotte: tout cela est très moderne, mais, la moutarde

ne date-t-elle pas, en tant que danse, du XVIe siècle?[76]

Une autre «théâtreuse», la Beauchasteau, portait également, suivant

Tallemant des Réaux, des caleçons, mais l’esprit ne semblait guère être

venu à cette fille, encore qu’elle ait fait ou plutôt laissé faire pour

cela tout le nécessaire:

«A une farce, la Beauchasteau voulut faire la goguenarde, elle demanda

à Jodelet—comédien du Marais et de l’Hôtel de Bourgogne, mort en

1660—ce que c’était que l’amour;

«Je ne sais. C’est un Dieu qui a un flambeau, un bandeau, un carquois.

«—J’entends: c’est un Dieu qui a une flèche que M. de Lespy envoya

l’autre jour dans un calçon de chamois à Mlle de Beauchasteau»[77].

Oui, trésor. Enfin, du moment qu’il était en chamois.

Ou c’étaient de vieilles dames restées fidèles à cette habitude perdue.

D’après leur correspondance scatologique, la duchesse d’Orléans et son

amie l’Électrice de Hanovre auraient été du nombre:

«Vous étiez de bien mauvaise humeur, quand vous avez tant déclamé

contre le c....; je n’en saurais donner la raison, sinon qu’assurément

votre aiguillette s’étant nouée à deux nœuds vous avez c... dans vos

chausses»[78].

* * * * *

Non plus en chamois, mais fermés: c’était complet! mais à l’âge des

deux correspondantes, qui pouvait en avoir cure?

A part ces exemples, absence absolue de pantalons. Ils auraient

cependant été bien nécessaires. La boue de Paris, comme la... rougeole

de Rouen avaient mauvaise réputation:

Que de gens de toutes façons,

Hommes, femmes, filles, garçons

Et que les culs à travers cottes

Amasseront icy de crottes,

S’ils ne portent des caleçons[79]

Diane et ses compagnes, dans l’_Ovide bouffon_, n’en portaient pas

davantage, et leurs ébats aquatiques en étaient aussi dépourvus que

les séants des bourgeoises de Paris, qui allaient muser à la foire

Saint-Germain et y chercher aventure:

Dedans cette eau froide et gelée

Diane et toute sa tolée,

Quant elles avoient le cu chaut,

Pour avoir fait maint soubresaut,

Sans calleçons et sans chemises

Venoient faire mille sottises[80].

Au XVIIIe siècle, suivant Quicherat:

«Il y eut plus étrange que cela: c’est que porter un caleçon

(précaution dont usaient quelques personnes en très petit nombre) fut

considéré comme un signe de mœurs équivoques»[81].

Même pour courir, à la suite du quartier général de Maurice de Saxe,

les mauvais et peu sûrs chemins des Flandres, les actrices qui

composaient la troupe de Favart avaient négligé de prendre cette

précaution.

C’est presque un passage du _Roman comique_:

«Un jour une troupe de comédiens, à la tête desquels se trouvait un

nommé Mézière, s’était mise en marche pour Cologne, où elle devait

jouer devant l’Electeur. A peine était-elle hors des faubourgs de

Bruxelles, qu’elle était surprise par les hussards ennemis qui

commencèrent par la dépouiller. On ne laissa aux femmes que leurs

chemises et un simple jupon; les hommes furent tous rangés en

cercle, à genoux, en attendant qu’il fût statué sur leur sort. L’un

de ces malheureux, un ancien libraire du quai des Augustins, appelé

Flahaut, se fiant sur son érudition et sur son éloquence, se lève en

qualité d’orateur de la troupe et adresse une harangue en latin au

commandant des hussards pour implorer sa pitié. L’officier l’écoute

sans l’interrompre, et, pour toute réplique lui allonge un coup de

sabre qui, contre toute prévision, ne fut pas mortel. Honteux de

sa maladresse, il allait redoubler, lorsqu’il fut arrêté par un

cri perçant, et un spectacle aussi étrange qu’inattendu. L’une des

actrices, Mlle Grimaldi, femme d’un danseur italien surnommé _Jambe

de fer_, pour échapper à l’horreur d’un pareil massacre, avait pris à

deux mains son petit jupon et l’avait ramené sur sa tête, sans trop

songer aux conséquences[82]: mais, en de semblables moments, l’on ne

pense pas à tout. Elle se jette aux pieds du chef de la bande, et,

dans cette posture que la légèreté du costume rendait au moins bizarre,

elle le supplie, tout en larmes, avec cette onction qui part du cœur,

d’épargner ses camarades, de n’immoler qu’elle, puisqu’il lui fallait

une victime.

«Comment ne pas être attendri? comment aussi garder son sérieux à

l’aspect de cette pauvre danseuse, dont la tête était enfouie au

détriment du reste, dans son insuffisant jupon? Nos hussards allemands,

pour cette fois, se conduisirent en galants hommes. Ils rendirent la

liberté aux prisonniers; ils poussèrent la générosité jusqu’à leur

abandonner des lambeaux de mantelets et de tabliers pour se couvrir,

et distribuèrent aux femmes, au lieu de leurs robes, des habits de

caractère. La Grimaldi eut pour sa part un costume d’Arlequin[83]...»

Les _Étrennes à Thalie_ auxquelles M. Desnoiresterres a emprunté les

éléments de ce récit ne disent pas si Grimaldi-Arlequin poussa le

dévouement aussi loin que Boule-de-Suif, et si l’irascible capitaine

put jouir autrement que par la vue des rondeurs que lui avait révélées

le linge tendu—peut-être même relevé—sur les charmes postérieurs de la

suppliante.

C’est évidemment là le dénouement le plus plausible.

Si on ignorait en tournée l’usage du pantalon, à plus forte raison, ne

le soupçonnait-on pas tant à la ville qu’à la campagne. Temps heureux,

temps de l’escarpolette et de ses hasards, des parties à ânes—un

Montmorency avant Paul de Kock—et de leur imprévu. C’étaient alors

les embarquements pour Cythère et pour ailleurs, dont, dans l’ancien

_Gil-Blas_, Colombine a joliment évoqué le souvenir.

Pourtant, les chutes continuaient. Recouvrant les têtes poudrées à

frimas, les jupons relevés dévoilaient, en de soudaines apparitions de

roseurs potelées, un véritable moutonnement de croupes. Il n’y avait

pas scandale; la gaîté seule saluait ces menus accidents. Jean-Jacques,

dans ses _Confessions_, est à peu près seul à témoigner de la pitié

pour «le derrière de Mlle Lambercier, qui, par une malheureuse culbute

fut étalé tout en plein devant le roi de Sardaigne à son passage»[84].

Si le souverain avait déjà pour les pantalons l’aversion connue de

Victor-Emmanuel, il dut être amplement satisfait. Jean-Jacques,

contempla l’objet, mais osa à peine sourire:

[Illustration]

«J’avoue que je ne trouvai pas le moindre mot pour rire à un accident

qui, bien que comique en lui-même, m’alarmait pour une personne que

j’aimais comme une mère et peut-être plus»[85].

Le philosophe ne nous a guère, en vérité, habitués à cette réserve et

ses contemporains sont loin de la partager. L’un, entre autres, le

comte de Caylus, ce bizarre grand seigneur, archéologue, romancier et

rimeur impénitent, semble avoir voué le champagne léger de ses rimes à

la célébration du «trésor caché», révélé par une chute d’âne, de Sophie

Arnould.

* * * * *

Le jour même du mariage de la cantatrice, il lui adressait cet

épithalame:

Oui, sans doute, un joli visage

Même entre amis est bien venu,

On s’en aime un peu davantage

Un baiser en est mieux reçu.

Un jour, un âne trop sauvage

Vous dévoila comme on a su.

Lors l’amitié prudente et sage

Regretta tant de bien perdu.

De ce jour votre mariage

Dans notre esprit fut résolu.

Aujourd’hui, l’amour fait usage

De tout ce bien que l’on a vu[86].

Je ne sais si Sophie fut une épouse parfaite, mais elle avait si bon

cœur.

_A Mademoiselle***_

_Les vers expliqueront ce qui avait donné lieu._

Quand d’une effrayante manière,

Un jour la tête la première,

Votre honnête homme de papa

Tout au milieu des fossés se baigna,

On dit que quelqu’un demandât

Ce qui pourroit moins vous déplaire

Que sa chute il recommençât

Ou qu’un âne encor vous fit faire

Ce saut qui tant nous amusa.

Votre réponse alors fut modeste et fière;

Je consens à montrer, Monsieur, ce qu’on voudra

S’il plaît à Dieu, la chose arrivera;

Et votre choix nous montrera

Et bon cœur et joli derrière»[87].

Sophie Arnould ne fut pas seule, à vrai dire, à montrer ainsi son

derrière,—il ne faut pas croire, ainsi que prétendent les misogynes,

qu’ils se ressemblent tous—d’autres, dont les noms nous ont échappé

excitèrent également la verve du comte.

L’inévitable chute d’âne et une échelle un peu raide à descendre

servirent de prétexte à deux sœurs pour montrer le leur. Véritable

leçon d’astronomie pratique qui se chantait sur l’air de _Gabrielle de

Vergy_:

_Chanson sur deux sœurs qui ont montré ce que l’on va voir._

De deux gentes sœurs, la cadette

Monta fort bien au pigeonnier;

Décemment la chose fut faite,

On dit qu’on ne saurait le nier.

Mais en descendant cette belle,

A tous si bien nous le montra,

Qu’on dit: Il faut tirer l’échelle

Après avoir vu ce cul-là.

On n’eut que ce cul dans la tête

Pendant plus de deux ou trois ans,

On le chante, chacun le fête,

Chacun lui fait des vers galants.

Pourtant, à ce succès unique,

Un obstacle se rencontra,

Et ce fut par une bourrique

Qui son frère aîné nous montra.

Chacun des deux a son mérite,

Par la forme l’un excellait,

Et quant à l’autre, l’on le cite

Pour être blanc comme du lait.

Dans cette cause d’importance

Bien juger est notre devoir.

Veut-on entendre ma sentence?

Que c’est une affaire à revoir.

Avec les chutes si plaisantes

Du joli couple que voici,

Elles n’en sont que plus décentes

Et nous devons conclure ici:

Que malgré la tant douce amorce

De nous montrer si joli cu,

Chacune d’entre elles nous force

A n’admirer que sa vertu[88].

Comme sujet d’admiration, j’en aimerais autant un autre; Caylus a fait

mieux, ne serait-ce que cette amusante dispute entre fille et mère.

_A une femme qui avait fait une chute d’âne._

Air: _Tu croyais en aimant Colette._

Une aventure aussi fameuse

Doit enfanter plus d’un couplet,

Leur chute sera moins heureuse

Que la vôtre qui tant nous plaît.

Lorsqu’on vit cette culebutte,

Chacun au ciel levant les mains

S’écrioit: Grands Dieux! Quelle chute!

Grands Dieux! Quelle chute de reins!

Entre les fleurs, j’aimois la rose,

Ma foi, depuis ce que j’ai vu,

Voyez quelle métamorphose

Je ne veux qu’être gratte-cu.

Ce cul, de beauté peu commune,

Sembloit la Lune dans son plein;

On a fait un trou dans la Lune,

Disoit quelqu’un à son voisin.

On entendoit dire à la mère

Complimentez-moi, me voilà,

Ne dois-je pas être assez fière

Quand c’est moi qui fis ce cul-là?

La fille sans reconnaissance,

Lui dit: Maman, chacun son tour,

De vous, s’il reçut la naissance,

Aujourd’hui je l’ai mis au jour.

Avec intention maligne

Ce tour était par Belzébut,

D’une manière toute indigne,

Dressé contre notre salut.

Depuis je me mets en prières

Contre ce diable trop rusé;

Mais se sauver par les derrières

Avec vous semble malaisé.

Oui, l’on feroit bien une estampe

De ce malheur, si vous vouliez,

Ce seroit un beau cul-de-lampe

Que celui que vous montriez[89].

Il était vraiment par trop dangereux pour toutes, comédiennes ou

grandes dames, de faire une chute devant le comte de Caylus. Aussi,

avant de monter à âne, pour éviter les débordements de ce lyrisme

particulier, certaines demandaient-elles au poète de leur fournir un

caleçon qui les protégeât contre les indiscrétions d’une chute et de

ses rimes.

C’était risquer de provoquer son indignation et il s’indigna.

_A Mesdames***_

_qui demandaient des caleçons pour monter à âne._

Quand sur un âne autrefois on montoit

En arrivoit ce qui pouvoit,

Il était des chutes heureuses

Chacun alors en profitoit,

Et telle de nos promeneuses

Sait fort bien ce qu’il en coutoit.

Dites-moi de quoi l’on s’avise,

Quelle mauvaise invention

D’augmenter de précautions.

Et n’est-ce pas une traîtrise

En cavalcade ainsi qu’au rendez-vous,

De se cuirasser en dessous?

Est-il juste de bonne foi

Qu’à moi-même on s’adresse?

Et quelle maladresse

De vous fournir des armes contre moi?

Du moins faut-il bien que je sache

Ce dont il est question,

Et j’y mets la condition

De me montrer ce qu’on veut que je cache[90].

A la cour de France, sous Louis XVI, malgré l’austère surveillance de

Mme de Noailles, cette duègne grave et solennelle que Marie-Antoinette

avait, en une heure de gaîté, surnommée Mme l’Étiquette, il arrivait

encore de choir d’âne, même à la reine.

M. Frantz Funck-Brentano a joliment conté l’anecdote. Elle égaye du

rire frais de la fille de Marie-Thérèse le sombre drame dont l’_Affaire

du Collier_ devait être le prélude:

«Il arriva qu’un jour que Marie-Antoinette était montée à dos d’âne,

la bête d’un coup d’arrière-train la jeta sur le gazon. La voilà

assise dans l’herbe haute, les jupes retroussées et battant des mains:

«Vite allez chercher Mme de Noailles, qu’elle nous dise ce que veut

l’étiquette, quand une reine de France est tombée d’un âne![91]»

Pas plus que ses dames d’honneur, l’infortunée souveraine—le

_Livre-Journal de Mme Eloffe_ en fait foi—ne portait de pantalons...

Mais, le comte de Caylus n’était plus là pour célébrer cette chute.

Puis, eût-il osé?

[Illustration]

LE CALEÇON DES COQUETTES DU JOUR

_Excepté les actrices, les Parisiennes ne portent point de caleçon._

MERCIER.

[Illustration]

LE CALEÇON DES COQUETTES DU JOUR

Quelques tentatives faites pour réacclimater sous les jupes le caleçon

aboli de l’escadron volant de Catherine, donnèrent naissance à ce poème.

Il avait la prétention d’être comique et Bachaumont qui, sans doute ne

l’avait pas lu, le juge, sur son titre, ordurier:

«Le Caleçon des Coquettes du jour. La Haye, 1763, in-8. Cet ouvrage

ordurier se distingue assez par son titre et ne mérite pas une plus

grande attention[92]».

N’exagérons rien, il n’est pas ordurier, il n’est qu’ennuyeux.

Encore que la librairie belge ait cru devoir rééditer cette pauvreté,

elle est peu connue. Malgré sa fadeur, il n’est donc peut-être pas

inutile d’en donner une brève analyse et d’en citer quelques extraits.

Place Saint-Sulpice, le vent qui balaie le bureau du tramway d’Auteuil

ne datant pas d’aujourd’hui, une femme, Dorimène, vient à tomber. La

rafale soulève ses jupes et sa chemise, offrant aux regards le double

globe de ses rotondités naturelles.

«Une grande sœur grise», sœur Véronique, l’aide à se relever et à

réparer le désordre de sa toilette; un peu placière, elle lui offre le

bras et la reconduit chez elle, pour lui vanter sa marchandise.

Nous ne sommes pas encore à l’époque où la supérieure d’un couvent

d’Orléans refusera de laisser confectionner par ses pensionnaires

les pantalons d’un trousseau de mariage, «vu l’inconvenance de ce

vêtement». Sœur Véronique ne se contente pas, contrairement à la

plupart des religieuses, de porter des culottes, elle-même les

fabrique et elle voudrait bien en vendre à Dorimène. Cet accessoire

lui permettrait, une autre fois, d’éviter les suites d’un semblable

accident:

J’en rougis aussi.

On doit rougir, être en souci,

A moins de n’être pas pudique,

D’une avanie aussi publique,

Dont vous pouviez vous garantir,

Pour éviter tout repentir.

Et comment, ma sœur, je vous prie,

Lui dis-je, et de quelle façon

Vous en seriez-vous garantie?

Si vous portiez un caleçon,

Par pudeur, me répondit-elle,

D’une toile bien blanche et belle

Quand le plus impétueux vent

Ou par derrière, ou par devant,

Vous trousserait dans une rue,

Sur une place, ou bien ailleurs,

Le caleçon frappant la vue

Ferait taire tous les railleurs.

Je tiens ce conseil d’une tante,

Qui, tandis qu’elle était vivante,

Craignant que des vents furieux,

Ou de ces galants curieux,

Coureurs des filles d’Amathonte,

Pressés par d’amoureux transports

Ne me fissent l’horrible honte,

D’exhiber celle de mon corps,

Me tint, à ma dixième année,

Exactement caleçonnée,

Depuis les reins jusqu’au-dessous,

Deux bons pouces de mes genoux.

Un peu étonnée, Dorimène retient la sœur Véronique à souper. Le vin

achève de lui délier la langue et nous apprenons ainsi pour quelle

raison sa tante, qui à vrai dire était sa mère, mais ne compliquons pas

le récit, la condamna à compliquer ses dessous de cet entonnoir d’un

nouveau genre:

Mais comme au-dessus de l’anus,

Vous avez un horrible signe,

Je veux que vous portiez toujours,

Pour en changer tous les cinq jours,

Un blanc caleçon de cretonne,

Mesure prise à votre cu,

Par moi-même, afin que personne

Du défaut dont il est pourvu

N’ait connaissance.

Un horrible signe? Allons donc! il y a des grains de beauté qui sont

parfois du meilleur effet! et, confiante, la chaste brebis raconte sa

vie; pour une femme, c’est un peu raconter ses amours.

Tout d’abord des souvenirs de pension, non, de couvent. Claudine fut de

tous les temps à l’école. Véronique portait déjà son fameux caleçon, et

au moment de l’introduction du duo saphique, sa partenaire ne laissa

pas d’être étonnée en présence de cet obstacle alors imprévu:

Brûlant pour moi d’un vif amour,

Avec ardeur, cette tribade

S’y prit de si bonne façon,

Que défaisant mon caleçon,

Dont elle parut très surprise,

Elle me fit une sottise

Qui me cause encor du regret.

Dans une rencontre plus sérieuse et en face d’un adversaire mieux

armé, la place ne devait pas tarder à capituler sans conditions et à

démanteler ses faibles remparts.

Cela se passa comme à l’ordinaire, dirait Longus: le déshonneur de la

guerre tout au plus.

Dorimène sait ce qu’il en est et se montre bien plus curieuse de savoir

comment peut bien être fait un pantalon de femme? Envie d’autant plus

facile à contenter que la Sœur voit là une occasion unique de vanter et

d’écouler sa marchandise:

De vos malheurs consolez-vous,

Ma chère Sœur, unissons-nous

D’amitié pour toute la vie,

Et pour remplir mon autre envie

Faites-moi voir le caleçon

Que vous portez. Sœur Véronique,

Se troussant alors sans façon,

Me dit: Madame, j’en fabrique

Depuis longtemps parfaitement,

Dans ma cellule, sourdement,

A douze francs pour la main-d’œuvre

Pour les dames dont la manœuvre

Est de cacher leur pays bas;

Parce qu’un galant homme attache

Moins d’attraits aux frappants appas,

Qu’à ceux que le caleçon cache».

C’est peut-être un peu cher pour la façon; mais toute nouveauté se

paie. Puis, la confection d’un semblable caleçon n’est pas aussi simple

que peut penser le vulgaire. Celui de la religieuse comporte deux

brayettes, comme certains modèles allemands et Véronique d’en vanter

les avantages et la commodité:

Le mien, quoique déjà sali,

Depuis six jours que je le porte,

Sur moi ne fait pas un seul pli;

Regardez: il est fait de sorte,

Que par derrière et par devant,

Déboutonnant ces deux brayettes,

Que je crois artistement faites,

On se sert du moulin à vent,

Et du moulin à l’eau sans gêne,

Pour leurs diverses fonctions[93];

C’est une des inventions

Qui cache ce qu’on a d’obscène

Dont bien des femmes font grand cas.

Pas tant que cela, semble-t-il. Bien peu en faisaient cas. A la scène,

les comédiennes et même les danseuses n’en portaient pas. Si, en dehors

de celle de la pièce, une chute venait à se produire, elle ne manquait

pas d’être plaisante.

Bachaumont, non encore atteint de sa pruderie de décembre, raconte tout

au long l’accident qui marqua les débuts de Mlle de Maisonneuve:

_C’est là une chose qu’une femme n’oublie pas._ «1763—mai 3—Mlle de

Maisonneuve, petite-fille de la femme de chambre de Mlle Gaussin, celle

dont on a déjà parlé et dont l’abbé de Voisenon a décélé les talens,

vient de débuter: elle a de la naïveté, de l’intelligence et promet

beaucoup; elle a été très bien accueillie aujourd’hui; elle a joué dans

la _Gouvernande_ et dans _Zénéide_. Dans la première pièce, comme elle

est en tête-à-tête avec son amant, on vient l’avertir de se retirer; en

fuyant elle est tombée dans la coulisse et a laissée voir son derrière.

Mlle Bellecour, dite Gogo, soubrette, est venue très modestement lui

remettre ses jupes. Le tout s’est passé au contentement du public,

qui a fort fêté le cul de l’actrice et la modeste Gogo. La jeune

personne n’a point été déconcertée, elle est rentrée peu après sur le

théâtre[94]...»

Le _Mercure de France_ donne bien un compte rendu élogieux de cette

«première» et trace un joli portrait de la débutante, mais, de même que

Collé, il tait son accident.[95] Victor Fournel, par contre, en parle

dans ses _Curiosités théâtrales_[96] et, par une double confusion,

l’attribue à la modeste Gogo elle-même, qui serait, à son dire, Mlle

Beauminard.

L’héroïne de cette aventure, Louise-Adélaïde Berton de Maisonneuve,

dont le père était orfèvre, comme M. Josse, joua peu sous son nom et

fut surtout connue au théâtre sous celui de Mlle d’Oligny[97].

Dans son étude sur _la Raucourt et ses amies_, M. Jean de Reuilly

croit trouver dans cette chute l’origine de l’ordonnance qui rendit le

caleçon obligatoire à la scène:

«Le jour de ses débuts, D’Oligny en sortant de scène tomba dans la

coulisse et fit voir son derrière au public...

«La plaisante chute de D’Oligny eut pour résultat l’obligation pour les

dames de théâtre d’avoir une culotte ou un caleçon sous leurs jupes.

On peut donc dire que cette actrice est l’inspiratrice du pantalon

féminin qui, de la scène a gagné la ville au commencement du XIXe

siècle»[98].

L’accident ne me semble pas avoir eu d’aussi graves conséquences. Le

public se contenta de rire et le lieutenant de police ferma les yeux.

Mlle de Maisonneuve resta étrangère à cette réforme, qui suivant les

contemporains aurait eu pour berceau non la Comédie-Française, mais

l’Opéra.

On suppose, en effet, quelles piquantes révélations le ballet devait

réserver à ses fervents, du jour où Mlle de Camargo y eut importé

l’usage gracieux des robes courtes.

Mlle Sallé tenta, de son côté, à Londres, une révolution analogue,

quand elle y créa, en 1784, le ballet de _Pygmalion_. Mais sa haute

vertu qui lui valait une estime particulière des Anglais et lui avait

fait refuser un don de 2.000 guinées, dont on devine le motif, ne

s’était cependant point embarrassée d’un caleçon pour paraître sur la

scène. La novatrice était pour la simplification du costume et non pour

sa complication. Son costume, dont le _Mercure de France_ fournit la

description ne laisse aucune place à un pantalon:

«Elle a osé paraître dans cette entrée sans panier, sans jupe,

sans corps, et échevelée, et sans aucun ornement sur sa tête; elle

n’était vêtue, avec son corset et un jupon, que d’une simple robbe de

mousseline tournée en draperie et ajustée sur le modèle d’une statue

grecque»[99].

Pour qu’il y eût caleçon, il fallut la Camargo et ses jupes courtes;

puis, il fallut un nouvel accident, car l’accident qui le rendit

obligatoire ne vint que plus tard.

«Elle importa au théâtre, dit M. Nérée Desarbres, l’usage des caleçons,

qui bientôt furent obligés par une ordonnance de police et plus tard

remplacés par le maillot.»[100]

Toutefois, malgré sa verve «capriolante», elle dansait, paraît-il, avec

une décence telle que jamais, à l’époque de ses débuts tout au moins,

elle ne laissait apercevoir sa jambe au-dessus du genou.

Une question se serait même posée, à ce sujet, parmi les habitués de

l’Opéra:

«—Camargo porte-t-elle un caleçon?... Des paris furent engagés sur

cette énigme, jusqu’au jour où l’héroïne interrogée sur ce point

délicat, répondit:—Vous imaginez-vous qu’une fille de qualité ose se

produire sur la scène sans cette précaution?»[101]

Casanova, toujours si véridique, qui vit danser Camargo vieillie, se

montre, cependant, moins affirmatif ou plutôt affirme, par ouï-dire,

qu’elle négligeait, comme ses camarades, cette précaution:

«Immédiatement après, je vois une danseuse qui, comme une furie,

parcourt l’espace en faisant des entrechats, à droite, à gauche, dans

tous les sens, mais s’élevant peu et cependant applaudie avec une sorte

de fureur.

Le Pantalon Féminin · 第 3 / 26 段