assez de ses jambes pour que le faucon désencapuchonné aperçut ses
caleçons bleus (_la calza turchina_) et ses mules de velours noir,
élégances qui le firent haleter de luxure»[46].
Philosophe moqueur, Montaigne fait allusion à la magnificence de ces
chausses, quand il raille ces voyageurs qui savent:
«Rapporter seulement à la mode de nostre noblesse française combien de
pas à la _Santa Rotonda_ ou la richesse des callessons de la signora
Livia»[47].
Corona, dont le recueil existe manuscrit dans plusieurs bibliothèques
d’Italie, en fait, dans une de ses nouvelles, porter de moins
magnifiques aux religieuses qu’il met en scène. Ils se rapprochent des
pantalons de Tullia d’Aragona et plus encore de l’horrible flanelle
germanique, bien plus que des hauts-de-chausses plus haut décrits.
On les portait en laine au _monastère de l’Archange_, et les saintes
filles semblaient plutôt y prendre gaiement l’existence.
Le conteur ajoute, pour excuser leurs débordements «que les caleçons de
laine qu’elles portaient excitaient outre mesure leurs esprits vitaux
et leurs muqueuses»[48].
Cette explication un peu spécieuse n’est pas sans rappeler une histoire
qu’aimait à raconter le bon père Ricord, et dans laquelle il mettait un
brave curé de campagne et Madame sa Soutane.
Le digne homme, contrairement aux nonnes de Corona, ne portait pas de
caleçon et expliquait ainsi bien des choses, encore que la réalité fût
plus simple encore.
Cette excitation spéciale est sans doute étrangère à la règle qui, dans
la plupart des ordres, a fait interdire aux religieuses l’usage des
pantalons. Il faut plutôt voir dans cette prohibition un effet du vieux
cas de conscience que se posèrent et discutèrent les casuistes: une
femme pêche-t-elle mortellement ou véniellement en empruntant à l’autre
sexe son costume en tout ou en partie?[49]
Et dire que cette niaiserie fut un des principaux motifs qui
entraînèrent la condamnation de Jeanne d’Arc!
Un monastère conduit à un autre. Du monastère de l’Archange, passons
à ceux de l’amour. Vecellio après avoir décrit le costume des
pensionnaires de certains couvents dont l’hospitalité est généralement
assez écossaise pour que cet accessoire semble inutile, leur fait
cependant porter de véritables culottes:
«Elles portent des bracelets d’or, des globules d’argent au cou, et
même des espèces de culotte comme les hommes, avec des bas de soie ou
de drap brodé»[50].
Après tout, si ce travesti versait les illusions nécessaires aux
habitués triés sur le volet, le volet clos, de ces derniers salons?
C’était comme un uniforme; et, passant du rang à l’état-major, les
détails en variaient peu. Racinet décrit ainsi, avec de plus amples
détails, les chausses des courtisanes, non le macaroni napolitain, mais
le gratin vénitien:
«Notre exemple no 7 montre, ainsi que le dit Vecellio, que les
courtisanes vénitiennes étaient vêtues en dessous _à la masculine_. Les
culottes _marinesques_, _provençales_, _guéguesques_, _braguesques_,
comme les appelle Blaise de Vigenère, les chausses prolongées jusqu’aux
genoux étaient à leur usage. Il n’est pas probable, quoique leur
corsage fût taillé en pourpoint, que pour se montrer à l’intérieur,
elles se contentassent d’enlever leur jupe. Le buste démesurément
allongé eût été trop disgracieux lorsque l’on quittait les patins,
et comme le panseron avait deux épaisseurs de bourre, l’une fixée
au pourpoint même, l’autre dans le gilet de dessous (M. Quicherat,
_Histoire du Costume de France_), il est bien plus vraisemblable de
supposer que ces femmes affublées de la culotte ne conservaient que
le gilet qui se trouvait sous ce pourpoint masculin. On voit ici que
la culotte large avait des poches intérieures latérales; c’était un
vêtement coquet, brodé, tailladé. La mode d’appareiller la couleur des
bas à celle des chausses était alors remplacée par l’usage contraire,
les chausses étaient d’une couleur, les bas d’une autre. Ces bas aux
coins brodés étaient de soie, faits à l’aiguille, ou de drap...»[51]
Ces aimables enfants poussaient si loin l’élégance de leurs chausses
que plus d’une fois les provéditeurs (_provveditori alle pompe_)
durent intervenir et essayèrent de réduire, par des amendes, ces
extravagances[52].
Ne se contentant pas de porter des culottes, elles aimaient à se
montrer ainsi vêtues: ce fut l’objet de pénalités nouvelles qu’il
fallut appliquer en partie double.
Si les femmes affectaient de sortir habillées en hommes, quelques-uns
de ceux-ci, affichaient au contraire pour le costume féminin, un faible
désordonné.
Dès le milieu du XVe siècle, on crut devoir sévir contre ces travestis.
Le recueil de M. Brunet _les Courtisanes et la Police des mœurs à
Venise_ cite et reproduit trois textes caractéristiques sur ce point.
Le plus ancien, 1443, vise les..., mettons le troisième sexe, ce sera
plus convenable:
«Et a simel condicion sotozaxa ogni homo trovado in habito femineo,
over altro habito desconveniente perdando el vestimento e livre cento
per cadaun e star mexi 6 in prexon, etc.»[53]
Les deux autres, c’est vraiment plus propre, ont trait aux courtisanes.
L’un, daté de 1480, légitime cette prohibition par des raisons
historiques; la cendre de Sodome et de Gomorrhe en a séché l’encre:
«Habitus capitis quem mulieres Venetiarum gerere a modico tempore citra
ceperunt non posset esse inhonestior, et homnibus qui illas videant, et
deo omnipotenti quem per talem habitum sexum dissimulant suum et sub
specie virorum viris placere contendunt quo est species quedam sodomie,
etc»[54].
Nouvelles menaces en 1578, celles-là rédigées en italien:
«E cresciuta a questi nostri tempi talmente la gran dishonesta et
sfazatezza delle cortegiane et meretrice de Venetia che per prender et
illaguear e gioveni conducensosi a sui apetiti, oltra diversi altri
modi hanno trovato questo novo et non più usato di vertisi con habiti
de homo... che sia proibito alle meretrici et cortigiane sopradette
l’andar per la citta vagando in barca vestite da homo, etc.»[55].
Il en était de même à Rome. Les courtisanes y avaient également la
manie de sortir vêtues à la masculine et M. E. Rodocanachi de fournir
ces amusants détails:
«Cependant, chose bizarre, le costume qu’elles affectionnaient le
plus était le costume masculin. Non seulement elles sortaient dans la
rue, mais elles allaient à la messe en habits d’homme! L’ambassadeur
mantouan tout en admirant leur air réservé, s’en étonne un peu, ce qui
prouve que cette mode était particulière à Rome[56]. Quel pouvait être
le but des courtisanes en se travestissant de la sorte? Était-ce pour
jouir plus complètement d’une liberté qu’on leur marchandait alors si
peu pourtant? Était-ce par pur caprice? Je n’oserais émettre l’avis que
c’était afin de se soustraire dans la rue aux obsessions et de dépister
les galants. Le mot de l’énigme se trouve peut-être dans la déposition
d’une servante qui décrit ainsi le costume que portait sa maîtresse
lors d’une équipée. Elle avait, dit-elle, des pantalons et une casaque
bleu turquin, relevés d’or et d’argent; des bas de soie verte, un
manteau de drap madré et une toque ornée de plumes. Le costume ne
devait pas laisser que d’être seyant et des plus avantageux, et l’on
conçoit que les courtisanes y tinssent fort.
«Le conseil communal rendit bien une ordonnance _contra mulieres
inhonestas ne se vestiant habitu virili_, destinée à mettre un terme
à cet abus, mais l’amende était alors minime, quelques écus, et à ce
prix les courtisanes pouvaient se payer de nombreuses infractions,
ce qu’elles ne manquèrent de faire, comme bien on pense. Aussi
augmenta-t-on plus tard la pénalité, qui fut successivement portée à
quinze, puis à vingt et même à cent écus! Preuve que la prédilection
de ces dames pour le costume masculin était donc difficile à
déraciner[57].»
En souvenir de quoi, sans doute, par un de ces retours de race chers
aux généalogistes, on put voir, aux beaux temps de la bicyclette, les
agents de M. Lépine faire la chasse aux petites femmes qui, soit
à la musique du Luxembourg, soit par les terrasses de Montmartre,
déambulaient et se déhanchaient en culotte, sans avoir même l’excuse de
la plus humble Clément où asseoir leur séant rebondi.
[Illustration]
DIX-SEPTIÈME ET DIX-HUITIÈME SIÈCLES
_Ah! ah! quel charmant paysage!_
(MISS HELYETT.)
[Illustration]
DIX-SEPTIÈME ET DIX-HUITIÈME SIÈCLES
Si grande qu’ait été la vogue du pantalon féminin au XVIe siècle, elle
prit fin avec lui.
Des attardées, en petit nombre, s’obstinaient seules à en porter
durant les vingt premières années du siècle suivant. Des marquises
n’échappaient pas à ce travers, suivant le _Pasquil de la Cour sur le
retour de Bordeaux_[58] en décembre 1615.
Un carosse de marquise
Versant, fut veu la chemise
D’une dame et son calçon
Et jurèrent les poètes
De le mettre en la chanson[59].
D’où il faut conclure, puisque l’on vit à la fois la chemise et
le caleçon, que celui-ci était ouvert et laissait indiscrètement
s’échapper le pan de chemise cher à Zola et familier à tant d’autres,
car, il n’est pas à supposer que la dame le portât sous la chemise.
La signora Léonora Galigaï était également restée fidèle à cette mode
de son enfance. Après l’assassinat de son mari, le maréchal d’Ancre,
(24 avril 1617), et avant qu’elle ne fût conduite à la Bastille, le
sieur du Hallier, capitaine des gardes, fut chargé de perquisitionner
dans son hôtel et de saisir ses bijoux.
L’exécuteur des basses œuvres du jeune Louis XIII et du favori Albert
de Luynes poussa loin ses investigations sur la personne de la veuve.
De nos jours, à défaut des rayons X, on eût au moins eu recours au
ministère d’une matrone:
«Et enquise si elle n’avoit point de bijoux sur elle, elle haussa sa
cotte et monstra jusque près des tétins. Elle avoit un calson de frise
rouge de Florence; on lui dit en riant qu’il falloit donc mettre les
mains au calson. Elle respondit qu’en autre temps elle ne l’eusse pas
souffert, mais lors tout estoit permis; et Du Hallier tasta un peu sur
le calson»[60].
En Loir-et-Cher, d’autre part, les Archives départementales mentionnent
dans l’inventaire des biens et hardes laissés par Léonor Pégorier,
femme de Louis du Buisson, seigneur de Clénor, décédée le 14 mai 1615,
«une paire de canesons de fustine à usage de femme estimez quatre
sols»[61].
La châtelaine n’en portait sans doute que l’hiver, et par les grands
froids, seul moment, auquel, suivant cette prédiction d’Astrophile le
Roupieux, on en faisait encore usage:
«Nos fringantes Damoiselles reprendront leurs calessons de laine»[62].
Toujours la populaire et royale futaine de Marie Stuart; elle peut
paraître luxueuse, il est vrai, à côté du parchemin, dont, trente ans
plus tard, Babonnette, devait fabriquer ses culottes.
Boileau nous a révélé l’avarice de cette Marie Ferrier, femme du
lieutenant criminel Jacques Tardieu, mais il s’était tenu au-dessous de
la vérité en nous parlant de son jupon bigarré de latin:
Peindrai-je son jupon bigarré de latin:
Présent qu’en un procès sur certain privilège
Firent à son mari les régents d’un collège,
Et qui sur cette jupe, à maint rieur encor,
Derrière elle faisait dire _Argumentabor_?
D’après un poète anonyme du temps, ce vêtement fait de trois thèses
latines, aurait été d’un usage plus intime. C’était un caleçon et la
dame le laissa apercevoir un beau jour sous ses jupes relevées.
Une certaine Magistrate,
Depuis le genouil jusqu’au flanc,
Couvroit sa cuisse délicate
D’un caleçon de satin blanc,
Mais caleçon de profonde science.
Dont un Docteur avoit honoré l’Eminence
Et que cette profane à son ventre appliqua
Si bien qu’on y put voir au moment de sa chute
A l’endroit qui chez elle a tant fait de dispute.
_Questio physica_[63].
D’autres en portaient encore, «et, pour attirer les challans» ne
craignaient point de le leur laisser voir:
«Ouy da, M. G. (Maître Guillaume), mais il vous reste encore une
visite, entrons en la gallerie des Merciers, vous me direz votre
opinion des belles dames qui sont icy pour attirer les challans...
«Cependant pour emploier le tems à leur guise, chacune tasche
d’emmancher la vétille.
«L’une enfille son aiguille à tastons,
«L’autre empeze son linge sale,
«L’autre rattache ses caleçons»[64].
C’étaient là des exceptions. Marie de Médicis elle-même semblait avoir
renoncé à cette mode d’origine italienne.
Aussi, l’un des premiers soins de l’abbé de Choisy en s’habillant en
femme avait-il été de supprimer ses caleçons. Leur absence donnait à
son déguisement plus de vraisemblance:
«Quand je vis que mon dessein réussissoit, j’ouvris aussi cinq ou six
boutonnières du bas de ma robe pour laisser voir une jupe de satin noir
moucheté, dont la queue n’étoit pas si longue que celle de ma roble.
J’avais encore par dessous un jupon de damas blanc qu’on ne me voit que
quand on me portoit la queue; je ne mettois plus de haut-de-chausses,
il me sembloit que cela ressembloit davantage à une femme, et je ne
craignois point d’avoir froid, nous étions en été»[65].
Mlle de La Fayette[66] n’en portait sans doute pas davantage, le jour
de l’accident conté peut-être un peu crûment, mais de façon plaisante
par M. de La Porte: la présence d’un caleçon eût rendu moins visibles
les traces de sa défaillance. L’anecdote n’est pas du meilleur goût,
mais peint à merveille la liberté d’allure et de langage de la cour au
commencement du XVIIe siècle. Anne d’Autriche précédait ainsi Louis
XIII et ses pincettes dans la voie de la grossièreté.
On ne saurait souhaiter au plus couard des experts semblable mission.
Malgré soi, on pense au mot si connu de Théophile Gautier sur le siècle
de Louis XIV:
«Pendant ce temps, il se fit une cabale de M. de Saint-Simon, de
Mgr l’évêque de Limoges, de Mme de Seneçai et de Mlles d’Aiches, de
Vieuxpont et de Polignac pour introduire Mlle de La Fayette à la place
de Mme de Hautefort[67]. S. E. protégea tellement cette intrigue qu’en
peu de temps on vit que le Roi ne parloit plus à Mme de Hautefort, et
que son grand divertissement chez la Reine étoit d’entretenir Mlle de
La Fayette, et de la faire chanter. Elle se maintint bien en cette
faveur par les conseils de ceux et celles de son parti, et n’oublia
rien pour cela; elle chantoit, elle dansoit; elle jouoit aux petits
jeux avec toute la complaisance inimaginable; elle étoit sérieuse quand
il falloit l’être, elle rioit aussi de tout son cœur dans l’occasion,
et même quelquefois un peu plus que de raison; car un soir à
Saint-Germain en ayant trouvé sujet, elle rit si fort qu’elle en pissa
sous elle, si bien qu’elle fut longtemps sans oser se lever, le Roi
l’ayant laissée en cet état, la Reine la voulut voir lever, et aussitôt
on apperçut une grande mare d’eau[68]. Celles qui n’étoient pas de son
parti ne purent se tenir de rire, et la Reine surtout, ce qui offensa
la cabale, d’autant plus qu’elle dit tout haut que c’étoit La Fayette
qui avoit pissé; Mlle de Vieuxpont soutenoit le contraire en face de la
Reine, disant que ce qui paraissoit étoit du jus de citron, et qu’elle
en avoit dans sa poche qui s’étoient écrasés; ce discours fut cause que
la Reine me commanda de sentir ce que c’étoit; je le fis aussitôt, et
lui dit que cela ne sentoit point le citron; de sorte que tout le monde
demeura persuadé que la Reine disoit vrai; elle voulut sur le champ
faire visiter toutes les filles pour sçavoir celle qui avoir pissé,
parce qu’elles disoient presque toutes que ce n’étoit point La Fayette;
mais elles s’enfuirent dans leurs chambres. Toute cette histoire ne
plut point au Roi, et moins encore la chanson qui en fut faite[69];
mais comme ce n’étoit point un sujet pour que le Roi témoignât être
fâché contre la Reine, la chose se passa ainsi; et les Demoiselles
n’osèrent pas non plus faire paroître leur ressentiment, remettant à
se venger dans l’occasion, comme elles le firent dans la suite en ma
personne»[70].
En dehors de ce petit accident, il en était un plus fréquent auquel
le manque de caleçon ne laissait pas de donner un intérêt bien
particulier. L’histoire galante fourmille de chutes malheureuses—pas
pour tout le monde—dont l’estampe du XVIIIe siècle a maintes fois tiré
parti.
Les poètes aussi, d’ailleurs. Dès le XVIIe siècle, l’un d’eux, et
non des moindres, Voiture, adressait, en forme de stances, cette
gentillesse à une précieuse qui, en tombant de carosse, avait laissé
voir de sa personne des trésors généralement réservés à la plus stricte
intimité.
C’était, affirme la légende, Mlle Paulet, dont le nom méritait mieux,
en vérité, d’être connu par autre chose que l’impôt auquel il dut
longtemps son impopularité.
Malgré certaines mines et des périphrases restées légendaires, la
pruderie n’étouffait pas à l’Hôtel de Rambouillet. Il est un mot, que
bien avant Richepin—le Richepin de la _Chanson des Gueux_ et non des
_Annales_—la langue des dieux osait employer alors qu’il ne s’agissait
ni de lampes, ni de sacs, mais de ce qu’avait pu laisser voir, en
tombant, une pauvre fille, démunie comme ses contemporaines, de
pantalon.
STANCES
_Sur une Dame dont sa jupe fut retroussée en versant dans un carosse à
la campagne._
Philis, je suis dessous vos loix
Et sans remède cette fois,
Mon âme est vostre prisonnière;
Mais sans justice et sans raison,
Vous m’avez pris par le derrière,
N’est-ce pas une trahison?
Je m’estois gardé de vos yeux,
Et ce visage gracieux
Qui peut faire pastir le nostre,
Contre moy n’ayant point d’appas,
Vous m’en avez fait voir un autre,
Dequoy je ne me gardois pas.
D’abord il se fit mon vainqueur,
Ses attraits percèrent mon cœur,
Ma liberté se vit ravie,
Et le méchant, en cet estat,
S’estoit caché toute sa vie
Pour faire cet assassinat.
Il est vray que je fus surpris,
Le feu passa dans mes esprits,
Et mon cœur autrefois superbe,
Humble se rendit à l’Amour,
Quand il vit vostre cu sur l’herbe,
Faire honte aux rayons du jour.
Le Soleil confus dans les Cieux,
En les voyant si radieux
Pensa retourner en arrière,
Son feu ne servant plus de rien.
Mais ayant vu vostre derrière,
Il n’osa pas montrer le sien.
En découvrant tant de beautez
Les Sylvains furent enchantez,
Et Zéphire voyant encore
D’autres appas que vous avez,
Même en la présence de Flore,
Vous baisa ce que vous sçavez.
La Rose, la reine des Fleurs,
Perdit ses plus vives couleurs;
De crainte, l’œillet devint blesme,
Et Narcisse alors convaincu,
Oublia l’amour de soy-mesme
Pour se mirer en vostre c...
Aussi rien n’est si précieux,
Et la clarté de vos beaux yeux,
Vostre teint qui jamais ne change
Et le reste de vos appas,
Ne méritent point de loüange
Qu’alors qu’il ne se montre pas.
On m’a dit qu’il a des défaux
Qui me causeront mille maux,
Car il est farouche à merveilles,
Il est dur comme un diamant,
Il est sans voix et sans oreilles
Et ne parle que rarement.
Mais je l’aime, et veux que mes vers,
Par tous les coins de l’Univers,
En fassent vivre la mémoire,
Et ne veux penser désormais
Qu’à chanter dignement la gloire
Du plus beau cu qui fut jamais.
Philis, cachez bien ces appas,
Les mortels ne dureroient pas,
Si ces beautez estoient sans voiles.
Les Dieux qui règnent dessus nous,
Assis là-haut sur les Estoilles,
Ont un moins beau siège que vous.[71]
«Ah! ah! quel charmant paysage!» se serait écrié Piccaluga, à l’époque
heureuse où la pauvre Biana Duhamel et le prince consort étaient, au
grand scandale de l’Élysée, accueillis, aux Ambassadeurs, par une
intempestive _Marseillaise_. Hélas! par ces temps de pudibonderie
honteuse, que diraient les successeurs de M. Bérenger, ce dernier
rempart de la vieille gaîté française, s’il plaisait à quelque poète de
la Butte, de célébrer ainsi les culbutes au Moulin de la Galette, d’une
gigolette dépourvue de pantalon?
C’était, pourtant, le cas de toutes à cette époque. Gigolettes, non
pas, mais grandes dames, à peine si, à la cour du Grand Roi, les plus
illustres prenaient soin de s’en munir pour monter à cheval. Souvent
même, elles négligeaient cette précaution: c’étaient, en cas de chute,
des horizons aperçus non moins vastes que ceux que chanta Voiture.
L’on en riait. Rien de tel pour égayer une chasse. Le soleil que Louis
XIV avait pour emblème ne l’empêchait point d’apprécier la lune à sa
juste valeur. Bussy-Rabutin, cette mauvaise langue, nous dit la gaîté
du roi et de sa maîtresse—du moment—Mlle de Fontanges, alors «durement
enceinte» au souvenir de l’accident qui, le tantôt, avait dévêtu l’une
des chasseresses:
«La chasse finie, le Roi descendit de cheval prit place auprès d’elle
(Mlle de Fontanges), et la conduisit dans son appartement. Elle étoit
pour lors dans l’humeur la plus gaie du monde; et elle dit mille
plaisanteries à son amant sur le divertissement qu’une de la troupe
avoit donné en tombant de son cheval. Le Roi rioit de tout son cœur,
particulièrement quand elle dit devant plusieurs personnes que cette
chute devoit être d’autant plus sensible à cette chasseresse, que les
dames ne s’étoient pas pourvues de caleçons contre l’ordinaire. Cela
donna occasion à Mlle de B..., fille d’honneur de Madame, de dire
qu’elle mourroit, s’il lui étoit arrivé un pareil accident...»[72]
Allons donc! Il arriva à Mlle Churchill et elle n’en mourut pas, au
contraire!
Le pantalon ne sévissait pas plus, alors, à la cour d’Angleterre qu’à
celle de France. Mlle Churchill, entre autres, n’en portait pas; ce à
quoi elle dût d’asseoir définitivement son crédit. Pouvait-elle choisir
meilleur fondement? Sa figure pouvait laisser à désirer, son corps
était, par contre, superbe et digne de fixer les désirs qui voyagent en
croupe?
«Mlle Churchill chancela, fit quelques cris et tomba. La chute ne
pouvoit être que rude dans un mouvement si rapide; cependant elle lui
fût favorable de toutes les manières: car, sans se faire aucun mal,
elle démentit tout ce que son visage avoit fait juger du reste. Le
duc mit pied à terre pour la secourir. Elle étoit tellement étourdie
qu’elle n’avoit garde de songer à la bienséance dans cette occasion;
et ceux qui s’empressèrent autour d’elle la trouvèrent encore dans une
situation assez négligée. Ils ne pouvoient croire qu’un corps de cette
beauté fût de quelque chose au visage de Mlle Churchill. Depuis cet
accident, on s’aperçut que les soins et la tendresse du duc ne firent
qu’augmenter, et l’on s’aperçut à la fin de l’hiver, qu’elle n’avait
pas tyrannisé ses désirs ni fait languir son impatience»[73].
Parfois même, comme dans les contes bleus ou dans les romans de M.
Henry Bordeaux, l’aventure se terminait par un bel et bon mariage.
Notre vieil ami Loys Guyon, sieur de la Nauche, fournit cet
enseignement:
«Une demoiselle d’assés médiocre maison en biens, âgée de dix-huict
ans ou environ, servante d’une grande maison de Lymosin, estant en la
compagnie de sa maistresse, voyageant en autre pays, voulant franchir
un fossé, tomba de dessus son cheval par terre, ses cotillon, robbe,
chemise se trouvèrent renversez sur son corps, qui fut cause que les
assistans en bonne partie de la compagnie virent toutes les parties
secrettes de cette demoiselle, ventre, cuisses et fesses. Et si estan
treuvé un jeune homme noble et riche, il descendit de son cheval et la
contempla quelque peu de temps, après il la recouvrit, releva, baisa,
et remonta à cheval, et à cause des belles et blanches parties qu’il
avoit recogneu en elle, il en devint amoureux et pour récompense de
son service et amitié qu’il lui portoit la pria de lui prester tout
et si peu qu’il luy plairoit. Mais la fille fit la sourde. Ce que
voyant, ses désirs et concupiscence s’accreurent et il lui dit qu’il
l’espouseroit; mais elle sage ne lui accorda que solenellement il ne
l’eust espousée; ce qu’il fit, ce que tout le monde trouva estrange,
d’autant que les maisons et qualitez n’estoient réciproques. Et combien
qu’elle aye desja plus de quarante ans elle se sçait tenir si propre
en toutes les parties de son corps, et principalement les parties qui
premièrement incitèrent son mari à la rechercher, qu’il l’ayme autant
que jamais»[74].
Puisse cette histoire morale faire réfléchir les jeunes filles à la
recherche d’un épouseur, les matins de partie de campagne, au moment de
passer leur «inexpressible»... ou de passer outre.