Au lecteur:
Voir les Note de Transcription et Table des Matières en fin de livre.
Le Pantalon Féminin
IL A ÉTÉ TIRÉ DE LA PREMIÈRE ÉDITION:
_10 exemplaires sur Japon impérial
numérotés de 1 à 10_
_et 20 exemplaires sur papier de Hollande
numérotés de 11 à 30._
[Illustration]
PIERRE DUFAY
UN CHAPITRE INÉDIT DE L’HISTOIRE DU COSTUME
Le Pantalon Féminin
NOUVELLE ÉDITION REMANIÉE, CONSIDÉRABLEMENT AUGMENTÉE
ET ILLUSTRÉE D’UN FRONTISPICE A L’EAU-FORTE
ET DE 20 GRAVURES HORS-TEXTE
[Illustration]
PARIS
CHARLES CARRINGTON
LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES PARISIENS
11, RUE DE CHATEAUDUN, 11
1916
_A SON ALTESSE LA FEMME
A LA PARISIENNE_
_En souvenir de sa Grâce, de ses Charmes
et de ses Dessous._
[Illustration]
PRÉFACE
d’ARMAND SILVESTRE
ÉCRITE POUR LA PREMIÈRE ÉDITION
_C’est une chose rare qu’un livre de belle humeur et de réelle
érudition tout ensemble. Aussi ai-je accepté de grand cœur de présenter
celui-ci au public, malgré que le vêtement qui l’a inspiré me soit
un objet d’horreur tout à la fois et d’envie, car, non seulement le
pantalon féminin m’irrite par son manque de beauté, mais, aussi par les
privautés impertinentes dont il jouit dans la vie sociale._
_Qu’a fait, après tout, ce chiffon ridicule, pour mériter d’aussi
belles destinées? Lui qui peut dire, comme le poète persan: «Je ne suis
pas la rose, mais j’ai gardé un peu de son parfum!»_
_Les disciples de Zoroastre, admirateurs des astres, n’en voulaient pas
davantage aux nuages légers qui voilaient parfois le disque lumineux
de la Lune, en sa plénitude majestueuse, que moi à ce malencontreux
habit qui dissimule des rondeurs bien autrement harmonieuses. Que vient
faire, dans le ciel de nos lits, cette vapeur de toile ou de batiste
malséante, dont certaines refusent de se dépouiller même pour réjouir
nos mains seulement, dans la pénombre familière?
Mais je me suis vite convaincu que l’auteur était aussi antipathique
que moi à cette mode, qu’il fait seulement remonter à Salomé, mais qui
proclama, dans l’histoire de l’humanité, la déchéance d’Ève. Car la
feuille de vigne fut la première culotte et le symbole d’un premier
châtiment. Encore que la pitié de Dieu_,—
Les dieux parfois, mon fils, sont bons quand ils sont jeunes
_comme dit le vieux Thamus de Paul Arène—n’eût imposé à la femme
coupable ce vêtement que d’un côté, ce qui laissait les horizons libres
de l’autre et ne gênait en rien le point de vue que j’appellerai
culminant. C’est ce qui fit faire immédiatement un demi-tour à Adam,
qui trouva que la vie était encore supportable avec cette copieuse
consolation. Comment la femme en vînt-elle à aggraver, elle-même, sa
punition, en se voilant aussi l’autre face? Ce précieux volume abonde,
sur ce point, en hypothèses dont aucune ne me satisfait. Je ne crois
pas, comme Vignola, que ce fut pour monter plus commodément à cheval,
l’amazone ayant été une exception dans l’histoire des races. Ni pour
se garantir du froid, comme quelques médecins le lui ont conseillé.
Allez donc voir si elle écoute ceux-ci quand ils lui interdisent de se
décolleter! Je ne m’en plains pas; mais si abondant que soit ce que
nous révèle leur corsage ouvert, la compensation est insuffisante. De
simples satellites de la Lune! voilà tout!_
_Je ne puis trouver, à cet usage, qu’un motif ou déshonnête ou
désobligeant. Salomé était dans le premier cas. Ses brayes, si
consciencieusement décrites par Flaubert, étaient un excitant aux
rêveries malsaines du vieil Antipas. «L’indécent n’est pas le nu,
mais le troussé», a dit si justement Diderot. Ainsi les courtisanes
vénitiennes qui portaient des pantalons luxueux, comparables à de très
fines voiles palpitantes au moindre souffle. Car Théophile Gautier me
montra, dans un livre ancien, qu’elles recouraient encore à un autre
raffinement, écrasant au moment psychologique, entre les plis de leur
double rose naturelle, de petites vessies pleines de parfums, simulant,
par le bruit, une distraction embaumée. Il y avait même la plaisante
aventure d’un amoureux se précipitant sous les draps pour humer cet
arome et en sortant désappointé par une distraction réelle. Ainsi les
contemplatifs pouvaient-ils s’imaginer qu’ils voyageaient vers Cythère
poussés par un vent léger et chargé d’odeurs suaves. Dans ces deux cas,
le pantalon fut visiblement inventé pour émoustiller les vieux cochons._
_Dans d’autres, il répondit en s’installant dans les mœurs, au besoin
inné chez les femmes de faire enrager ceux qui les aiment vraiment.
Car vous ne les verrez avoir d’attentions délicates que pour ceux
qui leur montrent quelque indifférence, fausse ou réelle. Quant aux
vrais fervents de leur chair, elles ne sont préoccupées que de leur
en montrer le moins possible. D’autres encore—ce fut certain quand la
mode en vint de Londres—l’acceptèrent tout simplement avec enthousiasme
parce qu’elles avaient les cuisses défectueuses. Jolie raison pour les
autres! Quelle occasion c’était de retirer même ses jupes ou de choir
d’âne comme lady Churchill qui se fit aimer en montrant son derrière.
Ah! j’oubliais des personnes encore fatalement vouées au culte de
ces affreux accessoires: les lingères qui en fabriquent et en aiment
particulièrement la confection. Car celle-ci ne demande pas le soin
qu’exige un chapeau de la part d’une modiste, et volontiers cette
coiffure postérieure va à toutes les physionomies._
—_Je te vois, petit coquin! comme dit l’inscription foraine qu’on
lui pourrait donner pour devise. Je te vois, mais te reconnais à
grand’peine! ajouterait un mélancolique._
_Ah! qu’on me ramène à l’admirable costume de Notre-Dame de Thermidor,
de cette belle Tallien dont la foule saluait au passage les jambes
sculpturales, dans les larges échancrures de sa jupe traînante, comme
on s’incline devant un front célèbre à la couronne de lauriers! Les
vraies époques d’art sont celles où l’on ne parle pas seulement du
visage des femmes, quand on s’entretient de leur beauté._
_C’est dans le costume des bicyclistes dames qu’on mesure aujourd’hui,
l’horreur du pantalon... Et Dieu sait si les séants sont larges!
Comme ceux des zouaves, ce qui donne un côté bien particulièrement
rétrospectif aux souvenirs d’amour qu’ils peuvent évoquer. Pouah!
et, s’il en faut croire M. Lépine, de jeunes personnes qui n’y sont
pas forcées, revêtaient ce demi-sac tout simplement pour plaire aux
clients de la rue, et sans l’excuse de la moindre bécane à enfourcher
postérieurement._
_Voilà qui suffirait seul à affirmer la décadence de nos goûts._
_Mais je ne veux pas m’attrister en de mélancoliques réflexions sur
ce sujet, j’aime bien mieux remercier l’auteur de ces pages érudites
et joyeuses, de toutes les citations aimables dont il a repeuplé
ma mémoire, depuis les jolis vers de Voiture dont j’avais égaré le
texte, jusqu’à la page cueillie dans_ les Bigarrures et touches du
seigneur des Accords, _mon livre de chevet quand j’étais à l’École
Polytechnique, et que j’avais dérobé à notre bibliothèque scientifique
où il se trouvait bien par hasard et où je l’avais découvert. C’était
au beau temps de ma jeunesse, durant cette accalmie impériale qui
avait du bon: car, autant qu’il m’en souvient, beaucoup de femmes ne
portaient pas de culottes, pendant cette période césarienne. Celles
d’aujourd’hui en ont fait un symbole de revendication sociale, une
façon de drapeau qui ne flotte pas précisément sur leurs têtes.
Avocates et médecines rêvent de revêtir notre costume masculin dans
toute son infamie._ Di avertant omen! _Ce sera du joli._
_Je ne veux pas retarder davantage le plaisir que goûtera le lecteur
à s’instruire sur un sujet très grave et dont les sots, seuls, ne
comprennent pas le sérieux, où la forme emprunte au fond une majesté
particulière et où le contenant participe à la gloire du contenu. Par
cette légende pittoresque et documentée, il sera conduit jusqu’au
seuil de ce temps misérable où—souvenir profané des temps divins d’Ève
et de Noé!—le vin de nos verres est fabriqué par des chimistes et la
feuille de vigne, elle-même, est devenue, aux formes de nos amoureuses,
un pantalon!_
ARMAND SILVESTRE.
[Illustration]
LES ORIGINES
_L’usage du pantalon dans la toilette des femmes ne se perd pas dans la
nuit des temps._
BERTALL
[Illustration]
LE PANTALON FÉMININ
LES ORIGINES
Le Pantalon féminin! Pourquoi pas? Des érudits et des chercheurs ont
écrit l’histoire et retracé les origines de la chemise, du corset, de
l’éventail, de l’ombrelle. Le pantalon, seul, semble avoir été négligé.
C’est là, en vérité, une lacune qu’il conviendrait de combler.
Des dessous de la femme, nul n’est plus moderne; il semble en
constituer la quintessence. Il a le charme d’une inutilité d’autant
plus soignée que quelques-uns seulement doivent jouir de sa vue. «Un
trou avec de la dentelle autour», disait une jolie femme que son
radieux sourire n’empêchait point de se souvenir de la définition du
canon; quelque chose comme «l’écrin qui enferme le rubis», ajoutait une
autre.
Comme l’écrin, le pantalon s’entr’ouvre pour laisser contempler à nos
yeux émerveillés les joyaux qu’il recèle. Il les rend plus désirables
en les voilant, mais il ne les cache pas.
Grave sujet de réflexions pour les jeunes gens du temps présent,
hommage respectueux rendu par le vice à la vertu: puissent les
disciples de M. Bérenger reconnaître la salutaire influence de leur
maître, au cours de ces pages dont la femme nous a fourni le fond et
la forme, encore que, il le faut confesser, le pantalon féminin soit
rarement fermé.
Son «usage ne se perd pas dans la nuit des temps», écrivait
judicieusement, il y a quarante ans, le dessinateur Bertall[1];
toutefois, si Eve la blonde qui, après la pomme, se contenta d’une
feuille de vigne, en ignora l’usage et si beaucoup d’autres l’ignorent
encore, la femme n’attendit point la crinoline pour arborer cet
accoutrement d’un genre nouveau. Bien avant que fussent révolus les
temps des cages et des cerceaux, certaines se plurent à porter la
culotte, aussi bien au propre qu’au figuré.
Soucieux de la vérité historique, le grand Flaubert, dans son
_Hérodias_, faisait porter à Salomé des «caleçons noirs semés de
mandragores», et, dans son adorable _Aphrodite_, Pierre Louys se garde
bien de taire les «caleçons fendus»—déjà—de la reine Bérénice.
Ce n’est pas là seulement littérature. A Rome, comme les danseuses du
Tabarin ou du Moulin Rouge, acrobates et actrices de mimodrames étaient
tenues d’en être munies. Au mot _subligatus_, le _Dictionnaire des
Antiquités romaines_ d’Antony Rich et celui de Saglio fournissent, à ce
sujet un dessin caractéristique.
De même, les chutes au tennis ne datant pas d’aujourd’hui, Philœnis,
l’une des héroïnes de Martial (_Epigr._ VII, 67) a soin de passer un
pantalon avant de jouer à la balle.
C’étaient évidemment là des cas où il pouvait paraître _indispensable_.
Mais, en dehors de ces jeux, à certaines époques tout au moins, les
Romaines: matrones, affranchies et femmes du peuple firent mieux et en
portèrent d’une façon courante.
Les fouilles et les moulages opérés à Pompéi, par M. Fiorelli, ne
laissent sur ce point aucun doute.
Dans la grave _Revue des Deux Mondes_, M. Beulé commentait ainsi la
découverte de ces corps de femmes moulés dans la cendre:
«Les cuisses sont recouvertes d’une étoffe fine qui constitue un
véritable caleçon. Ce qu’on avait cru remarquer sur les empreintes du
souterrain de Diomède devient ici un fait certain. En y réfléchissant,
le costume antique était si transparent chez la femme, si court chez
les hommes, si sujet aux accidents de la vie en plein air, que le
caleçon ou un équivalent étaient nécessaires pour que la pudeur ne
fût pas à chaque instant blessée. La sculpture n’avait pas à tenir
compte du caleçon, qui disparaissait sous le costume; toutefois, sur
la colonne Trajane, on était déjà averti que les soldats romains en
portaient; à Pompéi on constate que même les esclaves et les femmes du
peuple avaient ce vêtement qui, surtout alors était indispensable»[2].
Puis, au sujet d’une jeune fille:
«Deux anneaux de fer passés à ses doigts attestent sa pauvreté; son
oreille écartée et large, son origine prolétaire. Sur les cuisses,
on reconnaît un caleçon assez fin; au contraire, l’étoffe du reste
des vêtements est grossière, déchirée par places, mais elle laisse
voir des chairs fermes et polies, des contours d’un réalisme presque
embarrassant qui rappelle le modèle dans l’atelier.»[3]
Toutes étaient loin d’en porter, cependant. Calphurnie, outrée d’avoir
perdu la cause qu’elle venait de plaider, aurait même donné aux juges
que n’avait pu toucher la grâce de son talent, une preuve, empruntée à
Phryné, de l’ignorance où elle vivait de ce vêtement.
Ce geste dont devait se souvenir la Mouquette aurait même été la cause,
suivant Furetière, de la loi qui fit interdire aux femmes l’exercice du
barreau:
«Calphurnie fut cause qu’on a interdit le barreau aux femmes, parce
qu’ayant plaidé une cause qu’elle perdit, elle en fut si irritée
contre les Juges, qu’elle se découvrit impudemment le derrière et le
leur montra par mépris. On ordonna en même temps que jamais femme ne
plaideroit»[4].
Sans doute, craignait-on que la justice, malgré sa cécité légendaire,
se laissât trop facilement influencer si de tels éléments
d’appréciation continuaient à être soumis au tribunal.
L’Ordre des Avocats compte aujourd’hui d’adorables «consœurs»: est-ce
en raison du pantalon dont on les croit munies sous leur robe que la
sévérité de la loi s’est, dirai-je à leur endroit, si singulièrement
adoucie?
Pour Vignola, comme pour Beulé, la Romaine aurait porté sous la _stola_
un caleçon d’un tissu délicat et... «des chaussettes»[5].
Oh, oh!... voilà qui est un peu osé; mais Vignola joint tant d’esprit à
son talent.
Le caleçon se retrouve également dans la Gaule et la Gallo-Romaine ne
portant pas de bas, ce serait à retenir autour du genou leurs culottes
qu’auraient servi les jarretières luxueusement ornées: camées, pierres
gravées, émeraudes ou améthystes, dont les fouilles nous révèlent
parfois la richesse[6].
La sculpture n’a point toujours négligé ce détail. Au Louvre, parmi les
délicieuses statuettes en terre cuite provenant de Myrina, figure un
Atys hermaphrodite, en costume phrygien, dont, dans le mouvement de la
danse, la tunique courte laisse voir, tombant jusqu’à la cheville, les
jambes d’un pantalon étroit et uni[7].
Le pantalon, combien qu’on ait longtemps semblé l’ignorer, appartenait
si bien au costume de la femme antique, qu’en 1807, se faisant auprès
de leurs contemporaines les apôtres peu écoutés de ce vêtement oublié,
les docteurs Desessartz et de Saint-Ursin ne craignaient point de se
reporter à l’antiquité et de la donner comme exemple:
«Parmi les vêtements de l’antiquité grecque, que le goût et la santé
devraient faire prendre au sexe en Europe, il en est un dont j’ai
toujours regretté qu’on ne soupçonnât pas le besoin: c’est le double
caleçon, l’intérieur de toile et l’extérieur d’une soie légère, qui,
en interceptant le passage de l’air, soit dans la marche ordinaire des
femmes, soit dans leurs danses animées, préviendrait les rhumatismes
et d’autres incommodités... Cette antique et nouvelle parure, si elle
était adoptée, aurait encore l’avantage de les délivrer des entraves de
leurs triples jupons[8].
Ce conseil fut, il est vrai, un peu suivi. Parmi les grandes dames de
la cour impériale, Hortense fut seule, à peu près, à consentir, et
par un simple caleçon, à ce retour à l’antiquité. A peine si sa mère,
l’impératrice Joséphine, en portait parfois pour monter à cheval et
combien en ignorèrent toujours l’usage. Quant à ceux d’Hortense, le
grand livre de Leroy, à défaut des indiscrétions de la chronique, nous
en révèle l’élégance.
De Rome, le _subligat_ des acrobates et des actrices de mimodrames
était passé à Byzance, où au VIe siècle, il était interdit aux femmes
de se dévêtir sur la scène sans en être munies.
Notre temps n’a rien inventé, à part la _Volupté nouvelle_... et elle
s’en va en fumée! c’était déjà le _cache-sexe_ cher à M. Bérenger, dont
les échos du Palais de Justice ont popularisé le nom, ces dernières
années.
Procope, que son nom semblait vouer à ces potins politiques, nous a
révélé ce détail de mœurs ignoré. Théodora elle-même, dans une nudité
dont elle se montrait peu avare, se voyait forcée de conserver ce mince
vêtement destiné à mettre un frein à la licence des rûts.
«Souvent, au théâtre, devant le peuple entier, elle ôtait ses vêtements
et s’avançait nue au milieu de la scène ne gardant qu’un petit caleçon
qui cachait le sexe et le bas-ventre. Ceci même, elle l’aurait
volontiers montré au peuple, mais il n’est permis à aucune femme de
s’exposer tout à fait (nue) si elle ne porte pas au moins un petit
caleçon sur le bas-ventre...[9].
Avec l’invasion barbare, le pantalon semble avoir disparu de la
toilette des femmes, pour passer, sous le nom de _braies_, dans celle
des hommes. Le Moyen-Age est, au point de vue qui nous occupe, d’une
pauvreté de renseignements navrante.
A peine si deux vers du _Roman du Renard_ nous font connaître
que quelques femmes en portaient... et fermés encore! Sans doute,
estimaient-elles, comme Willy, que c’était plus distingué[10].
Cela a ses braies avalées
Qu’elle avait... fermées.
Patience, malgré le silence des auteurs, le pantalon ne devait par
tarder à faire une nouvelle apparition sous les jupes des dames. Le
_Dictionnaire du Mobilier_ de Viollet-le-Duc en fait foi aux articles
_Jarretière_ et _Braies_:
«Pour danser, les dames portaient des hauts-de-chausses (caleçons)
et des bas-de-chausses, par conséquent des jarretières. Les caleçons
portés dans les bals sous les jupes étaient commandés par une
observation d’hygiène très exacte. Pendant le XIVe siècle, les dames
portaient des jarretières de soie brodée, qui, serrées sur le
bas-de-chausses, au-dessus du genou, étaient croisées sous le jarret et
venaient s’attacher au-dessus du genou. Les caleçons descendaient sur
les jarretières plus ou moins haut et ne serraient point la jambe»[11].
Ce fut même, suivant l’éminent architecte, l’origine du nom de bas:
«Les femmes qui ne portaient jamais de braies à pieds, mais des
caleçons descendant aux genoux, avaient des hauts-de-chausses, d’où le
nom de bas est resté»[12].
Tandis que Viollet-le-Duc se borne à signaler l’existence du pantalon
dans la toilette féminine pour danser seulement, M. Alfred Franklin,
dans son intéressante série la _Vie privée d’autrefois_, généralise cet
usage, sans, malheureusement, indiquer davantage ses sources:
«Toutes les femmes portaient des hauts-de-chausses ou caleçons,
et l’objet des jarretières était précisément de les attacher aux
bas-de-chausses ou bas, que l’on ne cherchait point à dissimuler.
L’habitude du cheval, l’ensemble un peu brusque des manières
découvraient souvent la jambe. La jarretière n’est donc pas encore une
pièce secrète du costume; on la couvre d’ornements, on y peint des
devises, des armes, des pensées, parce qu’elle est destinée à être
montrée»[13].
De son côté, Vignola confirme:
«Les châtelaines» portaient aussi une culotte d’étoffe à crevés, qui
leur permettait de chevaucher à califourchon ou en croupe»[14].
Comment les dames avaient-elles été amenées à s’attribuer cet
accoutrement viril? On est, sur ce point, réduit aux conjectures.
En dehors de l’observation d’hygiène signalée par Viollet-le-Duc, ne
faut-il pas, comme M. le professeur Nardi, de Bari, trouver l’origine
du caleçon à cette époque dans le mode de chevaucher qu’avaient alors
les femmes?
«Le pantalon des dames fut-il inventé au Moyen-Age par des maris
jaloux? Fut-il à certaine époque une ceinture cadenassée?[15] C’est
possible, quoique l’histoire reste muette sur ce point. Au Moyen Age,
les pauvres dames trottèrent à cheval par les mauvais sentiers de
l’Italie, de l’Espagne ou de la France; les selles pour femmes et pour
hommes étaient semblables. Dans ces conditions, une jeune fille devait
éviter certain froissement immédiat des arçons; et une dame tombant de
cheval, préférait ne montrer qu’un fond d’étoffe. Les chutes de cheval
ont dû donner naissance au caleçon»[16].
C’est fort vraisemblable. Mais, hypothèse pour hypothèse,—il est bon
de rire quelquefois—pourquoi, analysant ce plaisant conte du chevalier
de la Tour-Landry, que cite Gudin[17], ne pas chercher l’origine du
caleçon, ou, à plus proprement parler, du pantalon, dans l’irrésistible
besoin qu’éprouvent parfois les femmes de tromper leur mari ou leur
amant?
Celui de la dame était vieux et cordier, et la chère âme le cocufiait
avec la furie bien française dont était digne le prieur d’un couvent
de cordeliers. Les Carmes ne sont pas seuls à jouir de certaines
prérogatives.
A deux reprises, le pauvre homme faillit être convaincu de son
infortune et pincer, sans avoir recours au commissaire de police, cet
ange tutélaire des maris trompés, l’épouse coupable en flagrant délit.
Grâce au ciel, sa voisine veillait, et l’on sait si les voisines ont
toujours été indulgentes à l’adultère de la femme. Voici comment, pour
la seconde fois, elle sut la sauver:
«Après une aultre foiz lui avint que il cuida prendre une poche aux
piez de son lit pour aler au marché a iij leues d’illec, et il prist
les brayes du prieur, et les troussa a son eisselle. Et quant il fut
au marchié et il cuida prendre sa poche, il prist les brayes, dont il
fut trop dolent et couroucié. Le prieur, qui estoit cachié en la ruelle
du lit, quand il cuida trouver ses brayes, il n’en trouva nulles, fors
la poche qui estoit de costé. Et lors, il sceut bien que le mary les
avoit prinses et emportées. Si fut la femme a grand meschief, et ala à
sa commère de rechief et luy compta son fait, et pour Dieu elle y meist
remède. Si lui dist:
«Vous prendrés mes brayes et je en prendray unes autres, et je lui
diray que nous avons toutes brayes, et ainsi se firent. Et quant le
preudhomme fut revenu moult dolent et moult courouciez, sy vint la
faulse commère le veoir, et lui demanda quelle chière il faisoit: car
mon compère, dist-elle, je me doubte que vous n’ayez trouvé aucun
mauvais encontre ou que vous n’aiez perdu du vostre.
[Illustration]
«—Vrayment, dist le bonhomme, je n’ay rien perdu; mais je ay bien
autre pensée. Et au fort elle fist tant qu’il luy dist comment il
avoit trouvé une brayes, et quant elle l’ouy commença à rire et à lui
dire:—Ha, mon chier compère, or voi-je bien que vous estes deceu et en
voye d’estre tempté; car, par ma foy, il n’y a femme plus preude en
ceste ville que est la vostre, ne qui se garde plus nettement envers
vous qu’elle fait. Vrayment, elle et moy et aultres de ceste ville
avons prises brayes pour nous garder de ces faulx ribaulx qui parfoiz
prennent ces bonnes damoiselles à cop, et afin que vous sachiez que
c’est vérité, regardez se je les ay. Et lors elle haulsa sa robe et luy
monstra comment elle avoit brayes, et il regarda et vit qu’elle avoit
brayes et qu’elle disoit voir; si la crut et ainsi la faulce commère la
sauva par ij foi»[18].
Il est à noter que les contes du chevalier de la Tour-Landry étaient
destinés à «l’enseignement de ses filles». Que n’a-t-il écrit pour ses
fils—quand ils auraient vingt ans?—c’eût été plutôt joyeux.
Sans que son usage fût général, le pantalon féminin était donc connu et
porté par certaines au Moyen-Age.
Après être devenu la parure favorite des courtisanes de Rome et de
Venise, passant les Alpes et la Manche, il devait, au seizième siècle,
jouir d’une vogue inconnue jusque-là à la cour de France, aussi bien
qu’à celle d’Angleterre.
Vogue passagère: il ne tardera pas à disparaître des mœurs et des
dessous. Celles même qui sembleraient avoir le plus besoin de ce
vêtement protecteur le plus souvent inutile, les ballerines et les
amazones, ne voudront pour rien au monde s’en embarrasser.
Deux siècles passeront ainsi. Pour qu’à notre époque il retrouve sa
vogue et sa grâce anciennes, il faudra que chutes et scandales se
soient multipliés; que la police, cette pure gardienne des mauvaises
mœurs, soit intervenue; que par cinquante années de luttes enfin, il
soit parvenu, la crinoline aidant, à s’imposer à la femme moderne,...à
la ville et l’hiver tout au moins.
[Illustration]
LE PANTALON FÉMININ
AU XVIe SIÈCLE
_Les dames portaient, sous la cage du vertugadin en tambour, le
haut-de-chausses ajusté selon l’usage masculin._
RACINET.
_C’est pour désigner les chausses de dames que le mot caleçon fut créé._
QUICHERAT.
[Illustration]
LE PANTALON FÉMININ AU XVIe SIÈCLE
Tandis que Cesar ecoutoit cecy, son laquais, qui despuis fut roy
d’Espagne, estoit derriere luy pour avoir de la chair. Estant
importuné, il se retourne et luy dit: Cap de biou, mon laquais, je vous
donneray mornifle: et tout sert. Si tu veux de la chair, prends-toy aux
fesses.
«BOECE.—Il a mis cela en effect et est cause qu’il y a tant de dames
bossues, d’autant qu’il sçavoit en plusieurs lieux que celles qu’il
attraperoit, il les happeroit aux fesses, comme estant les plus
savoureuses et mieux faisandées; joint qu’il estoit assez aisé, parce
qu’alors les dames n’avoient point de culotte. Il est vray, ouy; je
ne dis point comme les autres fois, quand je mentois par oüy-dire.
Je l’ay veu: c’est que, pour crainte que cela n’advint, plusieurs ont
fait faire des caleçons, ou brides à fesses, afin de se garantir; et
les autres qui n’avoient pas cette industrie, pour sauver leur cul,
craignant la dent laquaisme, ont mis la chair de leurs fesses sur leurs
épaules. Cela est donc la cause des bossues[19].»
Telle serait suivant Béroalde de Verville l’origine du pantalon
féminin. Je la donne pour ce qu’elle vaut, substituant, bien entendu,
d’après la sagace interprétation de Paul Lacroix Charles-Quint à César.
Bien que, dans des conditions analogues, des religieuses d’Outre-Rhin
se soient, à la fin du XVIIIe siècle, confectionné à la hâte des
caleçons à l’approche des troupes françaises, ce n’est là évidemment
qu’une boutade du conteur.
Mais elle est intéressante en ce qu’elle signale la nouveauté de
la mode qui commençait à sévir sous les jupes des dames et des
demoiselles. Brantôme, Taboureau des Accords, Henri Estienne,
confirmeront le dire de Béroalde et ne craindront pas de parler plus
longuement des caleçons de leurs contemporaines.
Si les soldats de Charles-Quint ne furent pour rien dans cette
petite révolution intime, Catherine de Médicis et les modes qu’elle
importa d’Italie—sans compter sa façon particulière de monter à
cheval—semblent, au contraire y avoir été pour beaucoup.
A effet semblable, cause semblable. De même que, sous le Second Empire,
la crinoline et les cages devaient imposer et généraliser l’usage du
pantalon, les _vertugades_, qui écartaient et faisaient ballonner les
jupes, furent, vraisemblablement, sous Charles IX, son auxiliaire le
plus puissant.
Il ne les accompagna pas tout d’abord, il est vrai. Au début du règne,
les filles de Catherine—Brantôme est très affirmatif sur ce point—ne
portaient point de caleçons. A défaut de ce correctif nécessaire, les
pauvres dames commencèrent par aller quasiment nues sous l’énorme
cloche de leurs jupes, et la _Complainte de M. le Cul_ les railla assez
gaillardement:
Ces vertugalles ouvertes
Laissent les fesses découvertes[20]
L’on ne tarda guère pourtant à y mettre bon ordre:
«Par-dessus le corps piqué fut mis un pourpoint auquel s’attachaient
les chausses. Les femmes furent amenées par la mode des jupes écartées
à s’approprier cet attribut tout viril. C’est pour désigner les
chausses de dames que le mot caleçon fut crée» (Quicherat)[21].
Le mot n’aurait-il pas été imité, plutôt, de l’italien _calzone_, comme
l’indique M. le professeur Nardi? l’objet, comme les vertugades, dont
il corrigeait les écarts et l’indiscrétion, semblant venir d’Italie.
Taboureau des Accords donne, cependant, une étymologie, très française,
si française même que sa gauloiserie me force à la passer sous silence.
C’est de la linguistique: les premières lignes suffiront à donner le
ton du morceau. Elles ont, également, le mérite d’établir la nouveauté
du mot et de la chose:
«On dit que quand les dames de la Cour commencèrent à porter des
hauts-de-chausses, elles firent une convocation générale pour sçavoir
comment elles les nommeroient, à la différence de celles des hommes:
Enfin, du consentement de toutes, elles furent surnommez de ce nom
_caleson_...»[22].
Henri Estienne, signale en moraliste, ou peu s’en faut, cette mode
nouvelle.
Il y a, avec de l’esprit et du gai savoir en plus, du Père la Pudeur
dans ses appréciations:
«CELTOPHILE.—Or ça, les vertugales ou vertugades qui avoyent la vogue
de mon temps, sont-elles demeurées?
PHILOSAUNE.—Ouy, mais elles ont depuis commancé à porter aussi une
façon de haut-de-chausses qu’on appelle des calçons; et comme elles
portent des hauts-de-chausses, aussi portent-elles des pourpoints:
tellement que vous en verriez maintenant beaucoup en chausses et en
pourpoint, aussi bien que les hommes.
CELTOPHILE.—De mon temps cela eust esté trouvé fort estrange.
PHILOSAUNE.—Elles ont toutesfois quelque excuse honneste à ceste sorte
d’habillement, je ne dis pas simplement Excuse honneste, comme on parle
ordinairement, mais regardant à l’honnesteté qu’elles allèguent.
CELTOPHILE.—Comment?
PHILOSAUNE.—Qu’elles usent de ces calçons, pour ce qu’elles ont
l’honnesteté en grande recommandation. Car outre ce que ces calçons
les tiennent plus nettes, les gardans de la poudre (comme aussi ils
les gardent du froid), ils empeschent qu’en tumbant de cheval, ou
autrement, elles ne mostrent _ha cryptein ommat’ arsenωn
chreωn_: pour user des mots d’Euripide, où il parle de
l’honnesteté de Polyxène, alors mesme qu’elle allet tumber du coup de
la mort.
CELTOPHILE.—I’enten bien ces mots d’Euripide, Dieu merci.
PHILOSAUNE.—Ces calçons les asseurent aussi contre quelques ieunes gens
dissolus, car venans mettre la main soubs la cotte, ils ne peuvent
toucher aucunement leur chair. Mais comme l’abus vient en toute chouse
encore que l’invention ne soit pas abusive, quelques-unes de celles qui
au lieu de faire lesdits calçons de toile simple, les font de quelque
estoffe bien riche, pourroyent sembler ne regarder pas aux chouses que
nous avons dictes: mais en se mettant en chausses et en pourpoint,
vouloir plustost attirer les dissolus que se défendre contre leur
impudence»[23].
Donnant à cette nouveauté une raison moins honnête, le regretté Henri
Bouchot, mettait en jeu, dès le début, dans ses _Femmes de Brantôme_,
la coquetterie bien plus que la pudeur:
«Les maigres ont imaginé mille supercheries pour sauver les apparences;
elles portent des caleçons rembourrés à la façon des hauts-de-chausses
masculins, on a dit par pudeur en dansant la volte, mais en réalité
pour mouler la jambe à leur gré. Du Billon dans son zèle excessif,
mettait au compte de Sémiramis cette invention biscornue, «tant pour se
garder du vent de bise que de la main trop légère des mignons»; mais le
caleçon ne dépendait ni de l’une ni des autres comme de bien entendu,
il était un objet de luxe, une tromperie. Que de fois la main légère
s’égarait sur des tailles robustes et souples où des cartons élastiques
suppléaient aux vices de nature. Tout est postiche à la cour de France,
il n’y a guère que les dents qu’on ne sache remplacer encore; les
patins laissent croire à l’élégance, les caleçons arrondissent les
jambes grêles, les cheveux rapportés augmentent la chevelure naturelle
détruite par les pommades et les cosmétiques»[24].
* * * * *
Messire Loys Guyon, Dolois, sieur de la Nauche, que nous aurons
occasion de retrouver au sujet d’une jeune fille qui, comme les
Catayennes, n’en portait pas, dit et vante, d’autre part, la richesse
de ces caleçons:
«Les femmes et filles de par deça semblent avoir opinion que les hommes
désirent qu’elles ayent les fesses et les cuisses grosses et rebondies,
comme les Catayens[25] par ce qu’elles s’estudient à persuader cela
aux hommes, par leurs amples vertugadins qu’elles portent. Davantage,
elles font plus que icelles Catayennes, d’autant qu’icelles avoyent les
fesses et cuysses sous leurs vestemens nües, et les femmes de par deça
revestent ces parties de calçons, non pas de petite estoffe, comme de
toille, ou de futaine, mais de satin, taffetas, veloux toille d’or et
d’argent, qu’on ne leur fait monstrer; au contraire, par nos loix,
celles qui les monstrent librement, et sans raison, sont infames: il
eust été bien plus seant aux Catayennes de porter des calçons de ces
riches estoffes, pour encore adiouster de la grâce et allechement à ces
parties, pour estre recherchées des hommes, pour les avoir à mary, que
non pas à celles de par deçà, comme j’ay dit, qui ne leur est permis de
les monstrer, encor moins de se laisser toucher. Ce qui donne occasion
à plusieurs, de penser telles femmes, qui usent de ces façons de faire
n’estre chastes»[26].
Une finale qui ressemble fort à celle d’Henri Estienne. L’on sait si
les héroïnes de Brantôme se gênaient peu pour montrer leurs caleçons et
les laisser toucher. Mais qui songea, jamais, à les taxer de pruderie?
Tous les historiens du costume, Racinet, Challamel, Ary Renan et autres
ne manquent point de mentionner, avec plus ou moins de détails, cette
intrusion du haut-de-chausses dans la toilette féminine.
Racinet et Challamel se montrent, toutefois, moins affirmatif que
Quicherat:
«Les dames portaient sous la cage du vertugadin en tambour, le
haut-de-chausses ajusté selon l’usage masculin; on lui donnait le nom
de caleçon, mais il ne différait pas de celui des hommes; il était
attaché à un pourpoint mis par-dessus le corps piqué, ou corset à
armature; les bas de soie de Naples ou d’Espagne étaient attachés au
caleçon avec des aiguillettes ou retenus sous la jarretière comme on le
faisait pour le haut-de-chausses; leur couleur était intense, on les
portait rouges, violets, bleus, verts, noirs»[27].
Culotte d’homme plutôt que pantalon féminin. Ce travesti rappelle les
courtisanes italiennes bien plus que les honnêtes dames du seigneur de
Bourdeilles, «chose italienne», dont Racinet nous fournit cet autre
exemple:
«Peut-on généraliser l’étrange alliance du costume féminin et du
costume masculin dont l’exemple, particularisé par Vecellio et
Bertelli, se rencontre ici? On voit par les gravures d’Abraham Bosse
qu’au moins cette mode bizarre ne s’était point propagée parmi les
courtisanes du nord de l’Europe pendant la première partie du XVIIe
siècle. Quant aux grandes dames françaises, l’habitude que Catherine
de Médicis leur fit prendre, selon Brantôme, de chevaucher en mettant
la jambe dans l’arçon, au lieu de continuer à être assises sur leur
monture en ayant les pieds posés sur la planchette, pouvait bien avoir
contribué à leur faire adopter par-dessous leurs jupes le complément
du costume masculin; leur corsage clos, avec les épaulettes et le
mancheron, se rapprochait déjà fort du pourpoint.
«Tous les visiteurs de l’Exposition du costume organisée aux
Champs-Élysées, en 1874, par l’Union centrale, ont pu y voir le
portrait en pied, de grandeur naturelle, contemporain de l’époque dont
nous nous occupons, représentant une dame richement vêtue, qui porte la
culotte descendant aux genoux, transparaissant sous une jupe de gaze
des plus claires. Le cas est certes rare, mais il ne paraissait pas que
cette dame fût une courtisane[28]».
Pour Robida, la jambe passée dans l’arçon donna lieu à cette autre
innovation:
«Les femmes empruntèrent au costume masculin une espèce de pourpoint
à hauts-de-chausse qui se mettait sous la robe. Ces caleçons, ainsi
s’appelaient-ils, permettaient, malgré les larges jupes, d’enfourcher
plus commodément les arçons[29]».
Quant à M. Augustin Challamel—sans appuyer son dire sur aucun texte—il
se contente de considérer le caleçon des dames de la cour comme
l’exception et non comme la règle:
«Quelques-unes portèrent des caleçons par-dessous leurs robes.
Mais cette mode ne fut pas généralement adoptée, parce qu’elle ne
s’accordait guère avec les accessoires du costume»[30].
L’_Histoire de la Mode_ peut avoir été écrite pour les jeunes filles,
ce n’est pas une raison pour ignorer à ce point l’œuvre de Brantôme.
Elle fourmille de détails précieux pour qui veut décrire les élégances
du passé: malgré l’encre bleue que devait l’auteur à ses lectrices,
elle ne lui aurait point permis de se montrer aussi affirmatif.
[Illustration]
[Illustration]
LES HÉROINES DE BRANTOME
LES COURTISANES DE VENISE ET DE ROME
_Cette curiosité qu’elle avoit d’entretenir sa jambe ainsi belle faut
penser que ce n’estoit pour la cacher sous sa juppe, ny son cotillon
ou sa robbe, mais pour en faire parade quelques fois avec de beaux
callessons de toille d’or et d’argent, ou d’autre estoffe, très
proprement et mignonnement faits, qu’elle portoit d’ordinaire._
BRANTÔME.
_La richesse des callessons de la Signora Livia._
MONTAIGNE.
[Illustration]
LES HÉROINES DE BRANTOME
LES COURTISANES DE VENISE ET DE ROME
Toutes les héroïnes de Brantôme, ou presque, portent, en effet,
des pantalons. Parfois même, ils sont de toile d’or ou d’argent;
volontiers, elles les laissent voir, soit pour montrer leur jambe
qu’elles savent belles, soit sous l’effort de quelque main malhonnête,
friande de rondeurs et d’intimités plus haut placées.
Ces caleçons, un satirique anonyme cité par Pierre de l’Estoile, les
chansonnera:
Pour les dames et damoiselles
Sont cent mille modes nouvelles;
Pignouers, tabliers et calessons,
Coiffures de cinq cents façons[31]...
Brantôme n’a garde, en attendant, d’omettre de détailler les dessous de
ses amoureuses. Il célèbre le luxe de leurs culottes ou dit si elles
n’en ont pas.
Deux grandes dames—sans doute élevées dans un pensionnat de
Lesbos—apparaissent ainsi, «toutes retroussées et leurs caleçons bas»,
à un écolier, qui, l’œil collé à un trou de la cloison, suit avidement
cette leçon de choses...
Ce bon monsieur de Bourdeilles décrit même assez gentiment la scène;
mais les mœurs sévères qui nous régissent m’empêchent de suivre son
exemple. Baudelaire fut poursuivi pour moins et je serais inconsolable
de faire condamner à mon tour la grande Sapho et de faire une peine
même légère à ces enfants fidèles au «rite inventé».
Je préfère renvoyer l’«hypocrite lecteur» que «ces choses» peuvent
amuser au premier discours des dames galantes où elles sont décrites
par le menu[32].
Telle autre, une Espagnole, qu’un compagnon du conteur connut à Rome
dans un sens à satisfaire pleinement l’Écriture, avait vis-à-vis de son
serviteur des exigences un peu déconcertantes:
«Quand il l’accostoit elle ne vouloit permettre qu’il la vist, ny qu’il
la touchast par ses cuisses nues, sinon avec ses calsons»[33]...
Singulière pudeur, dira-t-on, et des âmes naïves pourront se demander
si c’était la conséquence d’un vœu?
Non pas: la dame avait simplement une cuisse plus maigre que l’autre.
Mais on peut conclure de cette anecdote que les pantalons de ces «cinq
à sept» étaient forcément ouverts, tandis que ceux du petit ménage,
qui, de nos jours, eût si volontiers fréquenté le Hanneton, étaient
fermés comme ceux de Claudine ou de la Môme Picrate.
Le caleçon ne se contente pas de voiler: il supplée, corrige et
rembourre au besoin. Rien n’est nouveau sous le soleil, ni même sous
la lune, et le coton n’avait pas attendu la création de notre Académie
nationale de musique et la divine aventure de Cléo de Mérode, pour
jouer dans les ballets et la figuration le rôle que l’on sait.
«A quoy pour suppléer, telles dames sont coustumières de s’ayder
de petits coissins bien mollets et délicats à soustenir le coup et
engarder de la mascheure; ainsy que j’ai ouy parler d’aucunes, qui
s’en sont aydees souvent, voire des callesons gentiment rembourrez
et faits de satin, de sorte que les ignorants, les venans à toucher,
n’y trouvent rien que tout bon, et croyent fermement que c’est leur
embonpoint naturel: car, par-dessus ce satin, il y avoit des petits
callesons de toille volante et blanche; si bien que l’amant donnant le
coup en robbe, s’en alloit de sa dame si content et satisfait, qu’il la
tenoit pour très bonne robe[34]».
Cela faisait, si je ne m’abuse, deux caleçons au lieu d’un et ce «coup
en robbe» induit non moins à supposer qu’ils étaient ouverts l’un et
l’autre.
Quelques-unes, pourtant, avaient déjà la fâcheuse habitude de les
porter fermés, et, non plus une petite amie, mais le Balafré, suivant
M. Lalanne, de déchirer de sa main brutale, dans une embrasure de
fenêtre, cette malencontreuse lingerie:
«L’autre frère, sans cérémonie d’honneur ny de parole, prit la dame
à un coing de fenestre, et, luy ayant tout d’un coup escerté ses
calleçons qui estoyent bridez, car il estoit bien fort, luy fit sentir
qu’il n’aimoyt point à l’espagnole, par les yeux, ny par les gestes du
visage, mais par le vrai et propre point et effet qu’un vray amant doit
souhaitter; et ayant achevé son prix fait s’en part de la chambre[35]».
Ouverts ou fermés? grave question dont la solution était déjà soumise,
comme on voit, au gré et à la fantaisie de chacune. Il est de petits
plaisirs passagers auxquels il n’est pas bon d’opposer, si illusoire
soit-il, l’obstacle d’une toile d’or ou d’argent. Celles que ne tentent
pas l’imprévu furent toujours l’exception: elles seules les portaient
«bridez» et le conteur prenait soin de le noter.
Comme Béroalde, comme Taboureau, comme Estienne, Brantôme signale la
nouveauté de cette mode. Vingt-cinq ou trente ans plus tôt, on n’en
portait pas encore. C’était le cas des filles de Catherine de Médicis,
qui, au début du règne, ignoraient ce travesti sous la jupe et la
reine de prendre à leur endroit, ou mieux à leur envers, des privautés
auxquelles l’éducation anglaise et quelques vieux messieurs sont seuls
restés fidèles:
«Aucunes fois sans les despouiller, les faisoit trousser en robe, car
pour lors elles ne portoyent point de calsons, et les claquetoit et
fouettoit sur les fesses, selon le sujet qu’elles lui donnoyent ou pour
les faire rire, ou pour plorer[36]».
Ces dames n’avaient point attendu que Colombine eût prêché, dans le
_Gil-Blas_, l’Évangile des dessous, pour les simplifier quand il
leur plaisait, et pour supprimer, l’été, le pantalon, pour éviter le
surcroît de chaleur qu’il leur apportait. Brantôme exulte à cette
vision de nymphes demi-nues et en véritable amant de la femme, semble,
attacher, cette fois, plus de prix aux somptuosités de leur corps qu’à
celles de leur lingerie.
«Mais le meilleur fut que la dame, parce que c’estoit en esté et
faisoit grand chaud, s’estoit mise en appareil un peu plus lubrique que
les autres fois, car elle n’avoit que sa chemise bien blanche et un
manteau de satin blanc dessus et les calleçons à part[37]».
Ou encore,—l’été était très chaud, paraît-il:
«Ce n’est pas par contraire, par son contraire se guarir, ains
semblable par son semblable, bien que tous les jours elle se baignast
et plongeast dans la plus claire et fraische fontaine de tout un païs,
cela ny sert, ny quelques légers habillemens qu’elle puisse porter,
pour s’en donner fraîcheur, et qu’elle les retrousse tant qu’elle
voudra, jusques à laisser les callessons, ou mettre le vertugadin
dessus eux, sans les mettre sur le cottillon, comme plusieurs le
font[38]».
Passage peu clair, comme le faisait judicieusement remarquer M.
Bouchot, qui ne fait remonter qu’à 1577 ou environ la mode des caleçons.
D’une part, les unes supprimaient le pantalon, «comme plusieurs
le font», ajoute Brantôme et d’autres sembleraient, en mettant le
vertugadin sur le caleçon, sans _le_ mettre sur le cotillon, conserver
le pantalon, mais supprimer le jupon, ou son équivalent, comme il a été
longtemps de mode. Mais alors, il faudrait lire _le_ et non _les_; au
reste, le bon Brantôme était-il à un lapsus de langue près?
Dames et demoiselles avaient, au surplus, une singulière façon de se
vêtir pendant la canicule, et l’on comprend si elles devaient faire
bon marché de ces inutilités.
Bois d’amour ou bois sacré, le déshabillé de Mlle de Sainte-Beuve[39],
entre autres, eût pu paraître charmant. Dans une église, il avait lieu
d’étonner:
«Les _Mémoires sur l’Histoire de France_, t. I, p. 272, disent qu’elle
se laissa mener par le bras à travers l’église de Saint-Jean-en-Grêve,
seulement couverte d’une fine toile et d’un point coupé à la gorge
pour être muguettée et attouchée, au grand scandale de plusieurs qui
assistaient de bonne foi aux processions; les _Notes sur la Satire
Ményppée_ disent la même chose[40]».
Sans doute... les «Enfants de Marie» nous ont habitué à une autre
tenue... pourtant sur les sculptures des chapiteaux, on en voyait bien
d’autres. Il eut été de mauvais goût de se scandaliser par trop.
Était-ce bien là, pourra-t-on se demander, le véritable pantalon
féminin ou de ces hauts-de-chausses bâtards, sortes de culottes de
bicyclette avant la bicyclette, dont parle Racinet?
Parfaitement, c’était bien là le pantalon féminin et il avait déjà son
charme ambigu et un peu pervers. C’étaient, par-dessus les coussins
rembourrés corrigeant les cuisses défectueuses, de véritables pantalons
«de toile volante et blanche».
Pantalons de femmes également, encore que d’un luxe un peu douteux,
quoique royal, que n’eût point, en son beau temps désavoué Mlle Otéro,
ceux qu’avait accoutumé de porter Catherine de Médicis.
«Et par ainsi, sur cette curiosité qu’elle avoit d’entretenir sa jambe
belle, faut penser que ce n’estoit pour la cacher sous sa juppe, ny
son cotillon ou sa robbe, mais pour en faire parade quelques fois avec
de beaux callesons de toile d’or et d’argent, ou d’autre estoffe très
proprement et mignonnement faits, qu’elle portoit d’ordinaire: car
on ne se plaist point tant en soy que l’on en vueille faire part à
d’autres de la veue et du reste[41].
Pantalons de femmes encore, ceux de l’infortunée Marie Stuart qu’ils
fussent en toile de Hollande: «sept aulnes de Ollande pour faire six
paires de callesons à la royne» (_Inventaire d’Edimbourg_, 1563) ou
plus prosaïquement en futaine, comme le jour de son supplice.
Ah, nous sommes loin des toiles d’or et d’argent de la Florentine.
Quelle femme de chambre consentirait à porter aujourd’hui, au-dessus
des «bas de soye bleue», retenus par des «jarretières de soye», ces
«caleçons de futaine blanche» de la reine martyre?[42]
De la futaine, fi! ma chère.
En Italie, au contraire, d’où le caleçon, comme la vertugade était
originaire, il semblait plus se rapprocher du haut-de-chausses que du
pantalon.
Les «onze pantalons de coton» que relève M. E. Rodocanachi[43] dans
l’inventaire de la célèbre courtisane romaine Tullia d’Aragona (23
avril 1556) paraissent avoir été l’exception.
Ces demoiselles se plaisaient, le plus souvent, à revêtir de véritables
chausses masculines, bouffantes et tailladées, qu’elles étaient à peu
près seules à porter.
Pietro Aretino, ce divin Arétin[44], si peu connu et si mal jugé
en France, sur la foi des mauvaises reproductions des planches de
Marc-Antoine, sera, si vous le voulez bien, notre introducteur auprès
de ces rouées personnes qui venaient faire antichambre dans son palais.
On ne saurait choisir meilleur guide, encore qu’une bourse bien
garnie eût pu paraître suffisante. Après les _Dames galantes_, les
_Ragionamenti_:
Tout d’abord dans l’_Éducation de la Pippa_, ces conseils de la Nanna à
sa fille:
«Renonce d’abord à ta fierté, renonces-y te dis-je, parce que si tu ne
changes pas de façons, Pippa, si tu n’en changes point, tu n’auras pas
de braye au derrière (_non havrai brache al culo_) »[45].
On voit, par cette menace maternelle, si le caleçon devait tenir au
cœur des jeunes personnes qui se destinaient à la Carrière et dans la
_Ruffiannerie_, une matrulle expérimentée de savoir l’importance que
peut prendre, auprès d’un gentillâtre imbécille, un coin de pantalon
entrevu à propos sous le retroussis d’une jupe.
Les Vieux Messieurs datent de Suzanne et les petits vieux les avaient
peut-être précédés: