célèbre pierre de Rosette, découverte en 1799, qui, grâce à son triple
texte en caractères hiératiques, démotiques et grecs, a fourni à
Champollion et à ses successeurs, la clef de toutes les inscriptions
hiéroglyphiques. Mais il conviendrait de ne pas perdre de vue que cette
pierre date des Ptolémées, c’est-à-dire d’une époque où l’Égypte
Pharaonique, la véritable Égypte, était morte depuis longtemps. C’est du
reste pour cette raison que, dans ces notes, je ne parle pas des temples
de Denderah et de Philæ, qui comptent parmi les plus beaux et les mieux
conservés, mais appartiennent à une Égypte posthume, à une Égypte sans
âme, factice et théâtrale, qui n’a plus rien à nous apprendre et rabâche
infatigablement ce qu’elle ne comprend plus. Déjà, sous la XXVe
dynastie, environ cinq siècles avant notre ère, la conquête persane
avait porté à la puissance sacerdotale, qui était la conscience du pays,
un coup dont elle ne se releva pas. Trois cent cinquante ans plus tard,
lors de la seconde invasion, sous le règne de Nektanébos, les temples
furent pillés, et les prêtres qui étaient l’élément nationaliste et,
depuis la XXIe dynastie, les véritables souverains, massacrés ou
déportés. Or, c’étaient les prêtres seuls qui détenaient le sens secret
de l’écriture hiéroglyphique, et, les prêtres du temps des Ptolémées,
n’étant apparemment que des usurpateurs non initiés, ne pouvaient donner
à des signes qu’ils maniaient sans en comprendre toutes les
significations, un sens qu’ils ne connaissaient point. Il est donc fort
possible que cette fameuse clef de Rosette n’ouvre qu’une très petite
porte qui ne donne accès qu’à des constatations matérielles et que
Champollion et ses continuateurs aient traduit des milliers de textes
sans rencontrer une seule fois la pensée réelle, la pensée profonde des
anciens prêtres. Voilà pourquoi l’on peut dire, à plus forte raison
encore que ne l’affirmait Naville, que l’interprétation des hiéroglyphes
n’est que provisoire.
Quoi qu’il en soit, et tel que nous l’entendons aujourd’hui, le _Livre
des Morts_, comme presque toutes les écritures égyptiennes, est avant
tout un rituel de magie, un formulaire magique. Il enseigne au défunt
les paroles qu’il doit prononcer pour écarter les monstres qui
l’attendent dans l’autre monde et se faire ouvrir les portes qui donnent
accès à la vie bienheureuse dans les jardins d’Ialou. Et afin qu’il ne
les oublie pas, on peint ces paroles sacrées sur son sarcophage. Tout ce
que nous savons de la religion égyptienne est ainsi saturé de magie. On
était convaincu que certaines formules, certains gestes, certains actes
apaisaient ou maîtrisaient les dieux, enchaînaient, déchaînaient,
dirigeaient les forces inconnues de ce monde ou de l’autre. Le
gouvernement n’était, au fond, qu’une oligarchie sacerdotale fondée sur
la magie; et l’Exode nous a conservé le souvenir «des secrets de leurs
mages», comme dit la _Bible_: la verge changée en serpent, les eaux du
Nil et de toute l’Égypte, jusque dans les vases, converties en sang, le
pays couvert de grenouilles, etc. Dans un conte de l’ancienne Égypte,
traduit par Maspéro[3], l’_Histoire véridique de Satni-Khamoïs_, on voit
de même un sorcier éthiopien lutter, «par formules de grimoire», contre
un sorcier égyptien. L’Éthiopien, devant le Pharaon, fait jaillir une
flamme dans la cour d’audience. Aussitôt, l’Égyptien produit au ciel
«une pluie du Midi» au-dessus de la flamme et celle-ci est éteinte en un
instant. Ensuite, l’Éthiopien fait paraître une nuée immense sur la cour
d’audience, «si bien que personne n’aperçoit plus son frère ni son
compagnon». L’Égyptien «récite un écrit vers le ciel» et déblaie
celui-ci. Enfin l’Égyptien fait surgir une énorme voûte de pierre,
longue de deux cents coudées et large de cinquante, au-dessus du Pharaon
et de ses princes. Le Pharaon pousse un cri d’épouvante ainsi que tout
le peuple. Mais le sorcier les rassure en faisant paraître un canot de
papyrus qui se charge de la voûte et s’en va avec elle «au bassin
immense, à la grande eau de l’Égypte», c’est-à-dire au lac Mœris. Après
quoi l’Éthiopien s’avoue vaincu et promet de ne plus revenir en Égypte
avant quinze cents ans.
[3] Maspéro. _Les Contes populaires de l’Égypte ancienne_, p. 177.
Il est certain que ces prodiges ressemblent étrangement à ceux que
produisent encore de nos jours les fakirs de l’Inde, notamment au fameux
miracle de la corde accrochée au ciel, le _Rope climbing_, que bien des
voyageurs ont constaté. Sont-ils dus à un don de suggestion tellement
puissant qu’il crée même à distance, et quels que soient le nombre et le
scepticisme des spectateurs, une hallucination collective?
[Illustration: scènes d’intérieur à la façon d’un bas-relief.]
La magie d’aujourd’hui n’est plus que de la métapsychie, c’est-à-dire
une série de phénomènes encore mal expliqués, dus au magnétisme, à
l’hypnotisme, au médiumnisme ou à d’autres forces inconnues de notre
subconscient. Y a-t-il une autre magie, une autre source d’énergie,
peut-être extra-humaine, dans le royaume des morts ou dans celui des
êtres invisibles qui probablement nous entourent? Il serait aussi
téméraire de l’affirmer que de le nier. Tout ce que nous pouvons inférer
de certaines attitudes égyptiennes, constamment reproduites sur les
peintures murales, c’est qu’ils connaissaient, entre autres, toutes les
pratiques de l’hypnotisme. Tous leurs gestes d’oblation, de protection,
d’imploration, de consécration, bras étendus, mains ouvertes sur la tête
et la nuque, passes le long de l’épine dorsale, sont des gestes de
magnétiseurs. Les dieux étaient d’inépuisables réservoirs de fluide
qu’ils transmettaient aux hommes. Le «Setep Sa», notamment, ou
«projection du fluide de vie» qui assurait la protection magique en
apposant les mains ouvertes entre les omoplates, rappelle exactement ce
qu’on nomme en hypnotisme «le signe de Moutin» par lequel nos
magnétiseurs, au début de leurs séances, éprouvent la sensibilité de
leurs sujets. Et il est évident que l’hypnotisme, qu’ils connaissaient
probablement beaucoup mieux que nous, peut produire des phénomènes qui
semblent absolument miraculeux.
Ils connaissaient aussi, comme l’attestent des textes formels[4], les
pratiques corollaires de l’envoûtement, c’est-à-dire l’art de
transporter à distance, sur un individu déterminé, tous les mauvais
traitements qu’on fait subir à une figurine façonnée à la ressemblance
de la victime. Le colonel de Rochas, le docteur Carl du Prel et d’autres
métapsychistes sérieux prétendent que cette opération est
scientifiquement réalisable, que c’est une expérience de laboratoire
qu’ils ont réussie presque autant de fois qu’avec l’aide de bons médiums
ils l’ont tentée.
[4] Budge. _Egyptian Magic_, p. 77.
Au surplus, comme je l’ai dit ailleurs, dans _Le Grand Secret_, tout ce
qui concerne les fameux mystères de l’initiation égyptienne est de
source relativement récente et date de l’époque où les traditions et les
théories hindoues, chaldéennes, juives et néoplatoniciennes fermentaient
dans l’Alexandrie gréco-romaine des Ptolémées. Dès la conquête persane,
mais surtout depuis la XXXe dynastie, c’est-à-dire trois siècles avant
J.-C., l’Égypte des Pharaons était morte, ses prêtres déportés et leurs
secrets, s’ils en avaient eus, irrémédiablement perdus. Quant aux écrits
de l’Hermès Trismégiste, c’est-à-dire «neuf fois plus grand», attribués
à Thot, l’Hermès égyptien, quant à la Table d’Émeraude, aux révélations
de Jamblique et autres livres de chevet des occultistes, ils remontent
tout au plus aux premiers siècles du christianisme. Mais nous
reparlerons plus loin des mystères réellement égyptiens, c’est-à-dire
des mystères de l’époque pharaonique.
* * * * *
Jusqu’à quel point ces prêtres, ces grands magiciens, étaient-ils de
bonne foi? On a des preuves qu’ils trompaient par des moyens assez
simples la crédulité populaire. Voyez, par exemple, à Karnak, la
chapelle obscure où se trouve la statue d’une déesse à tête de chat,
Sekhmet, à moins que ce ne soit Mout ou Bastet, tant les divinités sont
interchangeables, uniquement éclairée par une lucarne percée dans le
plafond. La lumière tombe si habilement, si fantastiquement sur les
reliefs de la face, que celle-ci semble s’animer, remuer, même à nos
yeux prévenus d’Européens incrédules. Du reste, beaucoup de leurs
statues, qui étaient des statues parlantes dont les bras et la tête se
mouvaient, étaient puérilement truquées. Ainsi, quand on voulait, par
exemple, animer le dieu Chons Neferhotep, la troisième divinité de la
triade de Thèbes, on le transportait dans une partie du temple où se
trouvait un plancher d’argent évidemment préparé. Il ne fallait au
demeurant pas se donner grand mal pour tromper le bon peuple. Il
suffisait, dans les cérémonies et les processions, que le prêtre prît le
masque d’un dieu, pour que tous fussent convaincus qu’ils voyaient le
dieu même. On a enfin découvert, dans tous les temples, des passages
souterrains uniquement connus des initiés, par lesquels ceux-ci venaient
s’approprier les offrandes que les dieux étaient censés avoir
consommées.
Où finissait la science véritable, où commençait l’imposture? Qui savait
qu’on trompait, qui ne le savait pas? Qui pourrait le dire quand il est
question de notre propre religion? Il est donc bien difficile de le
discerner quand il s’agit d’un culte mort il y a trois mille ans.
Avaient-ils constaté qu’il était décidément impossible d’élever les
masses aux hautes conceptions monothéistes, à la sorte de panthéisme
agnostique qu’ils semblent, quant à eux, avoir atteints; et dès lors
laissèrent-ils la crédulité et la superstition populaires suivre leur
pente naturelle et descendre peu à peu aux inextricables et basses
complications du polythéisme et du fétichisme le plus puéril ou le plus
sénile? Nous retrouvons un phénomène analogue en d’autres religions,
notamment dans celles de l’Inde et de la Perse. Presque toutes, afin de
se mettre à la portée des hommes, se compliquent, se dégradent,
s’avilissent, à mesure qu’elles s’éloignent de leurs sources.
Il est certain que ces prêtres étaient très puissants; mais il est non
moins certain qu’ils ne devaient pas, comme on est assez porté à le
croire, disposer de moyens surnaturels pour défendre leur cause. Ils
luttent parfois contre les rois; et, comme de simples mortels, sont
obligés de céder à la force brutale. C’est ainsi, j’y ai déjà fait
allusion, qu’Aménophis IV, père de Toutânkhamon, pour se débarrasser des
prêtres de Thèbes dont la puissance offusquait la sienne, confisque
leurs immenses richesses et supprime simplement leur dieu Amon auquel il
substitue Aton, la divinité solaire d’Héliopolis. Sous Toutânkhamon,
nouvelle révolution: on détrône Aton et l’on restaure Amon; et tous ces
drames où se mêlent les dieux et qui devraient se passer entre initiés
suprêmes, dans les plus hautes régions de la magie, se dénouent
vulgairement, comme de simples intrigues politiques, au profit de celui
qui a derrière lui la force armée.
V
LA RELIGION SECRÈTE
Quant à la religion secrète, à leur religion réelle, au milieu de
beaucoup d’incohérences,--car l’incohérence, le manque de logique, de
suite dans les idées, est ce qui caractérise surtout la théologie
égyptienne,--nous en saisissons parfois les grandes lignes que n’ont pas
entièrement recouvertes les végétations parasites de la religion
populaire. Nous remarquons alors qu’au fond, leurs dieux innombrables ne
sont, sous les noms les plus divers, qu’un seul dieu qui était en même
temps tous les autres et qui changeait de titre ou de forme selon les
localités, selon les temples, selon ses fonctions, selon les rois ou les
dynasties. Le Pharaon dès cette vie et tous les hommes après leur mort
sont dieux et virtuellement tous les dieux qu’ils désirent devenir. Dieu
est tout, tout est dieu, par conséquent il n’y a qu’un seul dieu et on
ne peut savoir ce qu’il est puisqu’il est tout. Nous aboutissons ainsi à
un panthéisme tellement étendu qu’il devient monothéiste et verse
forcément dans l’agnosticisme absolu, puisque nous ne pouvons connaître
le grand Tout.
Les mystères étaient, si l’on peut hasarder cette antiphrase, la
manifestation principale de cette religion secrète. Ils étaient célèbres
dans l’antiquité; et les mystères grecs, notamment ceux d’Éleusis, les
plus fameux, en dérivaient directement. Les milliers de tableaux,
retrouvés dans les tombeaux et les temples, nous montrent que ces
mystères n’étaient que la représentation allégorique du grand drame de
la mort et de la résurrection. Sous le mythe d’Osiris ressuscité se
cachait l’histoire de tous les hommes. De même qu’Osiris avait été
rappelé à la vie par des cérémonies et des formules magiques, de même,
pour tout homme, par la reproduction des mêmes cérémonies et des mêmes
formules, par la magie imitative, en un mot, la mort devenait le berceau
d’une nouvelle vie. Pour le profane, qui prenait au pied de la lettre la
réalité de cette nouvelle naissance, il s’agissait d’une vie à peu près
analogue à celle qui venait d’expirer; pour l’initié, il était question
d’une vie plus spirituelle, d’une vie éternelle et universelle dans ce
qu’était devenu peu à peu l’idée du «Totem» amplifié, c’est-à-dire dans
le grand Tout. Et l’initiation n’était, au fond, qu’une représentation
préparatoire ou une répétition générale, durant la vie, du grand drame
posthume de la mort et de la nouvelle naissance.
* * * * *
Ce panthéisme agnostique et optimiste sans conviction, où aboutissaient
les mystères, était revêtu, pour ceux qui ne pouvaient s’élever jusqu’à
lui, de mille allégories anthropomorphes ou zoomorphes. Les textes qui
le consacraient et proclamaient que l’homme est exactement et totalement
dieu, identique à tous les dieux, n’étaient pas, malgré certaines
précautions, réellement secrets. Ils étaient contenus dans le _Livre des
Morts_, et se transmettaient de père en fils. Mais ces textes trop
hauts, s’ils avaient été inconsidérément divulgués, eussent anéanti la
religion. On les laissait dans l’ombre et pratiquement on n’en tenait
pas compte. Pour pouvoir se multiplier, les prêtres de ce dieu
secrètement unique et inconnaissable, multipliaient à l’infini ses noms,
ses attributs, ses images. Des formules magiques suppléaient aux pensées
qu’on ne pouvait comprendre, qu’on évitait de répandre. Ces formules
fournies et consacrées par les prêtres, étaient censées rendre ceux qui
les possédaient et ne savaient pas, aussi puissants, aussi heureux dans
l’autre monde, que ceux qui savaient, c’est-à-dire les initiés. On peut
croire qu’il y avait ainsi deux sortes d’initiations, l’une supérieure,
au panthéisme, à l’agnosticisme absolu, l’autre, aux formules magiques,
plus pratique et plus générale, comme, à côté de la religion qui priait
et adorait les dieux, et se confondant souvent avec elle, il y avait la
magie ou la sorcellerie, qui savait contraindre les dieux à faire ce que
l’homme désirait. Ici, se manifeste une fois de plus l’incohérence de
l’âme égyptienne qui atteint parfois les plus hauts sommets des plus
grandes religions, pour retomber l’instant d’après dans les pires
niaiseries et les fantasmagories les plus barbares et les plus puériles.
Nous voyons alors celui qui vient de reconnaître qu’il est l’égal des
dieux d’Abydos et d’Héliopolis, souverain de la terre et du ciel, maître
d’hier et de demain, émanation de Râ, user de petites recettes, de
misérables mensonges et de mots de passe pour écarter les crocodiles,
les hippopotames, les tortues, les serpents, les cynocéphales et les
ânes rouges qui lui barrent la route qui mène aux champs éternels
d’Ialou, le grand paradis agricole.
Ce panthéisme agnostique, qui paraît être jusqu’ici le plus haut point
que les religions aient atteint, que peut-être la pensée humaine puisse
atteindre, était-il, comme on l’a soutenu, l’écho d’une tradition ou
d’une révélation très ancienne provenant d’une autre race, d’une race
disparue, d’une race plus intelligente, plus spirituelle que toutes
celles qui lui ont survécu? Si le fond de toutes les grandes religions
est à peu près le même, si elles aboutissent toutes à l’absorption, à
l’anéantissement dans le divin, faut-il croire qu’à un certain moment
cette idée tomba du ciel toute faite et que les diverses religions
primitives ne firent que la répéter en la mutilant, en l’obscurcissant?
A première vue, cette conjecture est assez séduisante; mais bientôt,
quand on étudie la question, semble très discutable. Comme le fait fort
justement remarquer M. Alexandre Moret, l’un des meilleurs égyptologues
français, à l’origine des croyances religieuses, en Égypte comme
ailleurs, à la période du fétichisme, «la plupart des primitifs croient
leur âme en sûreté parce qu’elle est liée au «Totem», c’est-à-dire à une
espèce animale ou végétale, ou à une classe d’objets qui ne peuvent
_tous_ périr. A la mort même de l’individu, le «Totem», âme collective
immortelle, récupère cette parcelle, émanée de lui pour une passagère
existence[5].»
[5] A. Moret. _Au Temps des Pharaons_, p. 173.
Ainsi, dans la nuit des siècles sans histoire, quand il commence à peine
de sortir de la fange animale, l’homme se préoccupe déjà de la survie de
son esprit et lui trouve un refuge. N’est-ce pas l’humble origine de la
croyance en l’immortalité de l’âme et tout ce qui, sorti du misérable
«Totem», a grandi et s’est épanoui, en même temps que l’intelligence,
jusqu’aux dieux sans limites, aux dieux inconnaissables de l’Inde, de la
Perse, de l’Égypte, jusqu’au dieu suprême d’Israël qui est non pas le
Jéhovah de la Bible, mais celui des traditions secrètes, l’En-Sof du
Zohar, c’est-à-dire un point d’interrogation dans le Néant? Tous ces
dieux nous pourrions encore les adorer aujourd’hui sans déchoir, puisque
notre agnosticisme rationnel et scientifique n’a pas trouvé autre chose,
et, en tout cas, n’a pas trouvé mieux, car la dernière vérité ce fut
toujours, c’est encore et ce sera probablement toujours, qu’après la
mort on disparaît dans le «Totem» total, qu’on n’a jamais rien su, qu’on
ne sait pas encore, qu’on ne saura jamais; et que peut-être Dieu même ne
sait pas. Et c’est ainsi qu’en dépit de toutes nos expériences, en dépit
de toutes les conquêtes de notre science, pour tout ce qui touche à nos
origines et à nos fins, nous ne sommes guère plus avancés, nous n’en
savons pas plus que le sauvage préhistorique qui adorait comme symbole
de son dieu, de l’immortalité de son clan ou de son âme, un chat, un
faucon, un crocodile ou un roseau.
De cette religion supérieure, plus ou moins latente, du reste moins
coordonnée, moins méditée et moins philosophique que celles de l’Inde ou
de la Perse, les Égyptiens n’avaient guère conservé qu’un dogme
essentiel qui formait le soutien de toute leur morale: le Jugement des
Morts. C’est, au surplus, de ce jugement des morts que dérive presque
toute leur littérature religieuse. Les parties les plus hautes de ce
dogme, principalement l’Osirification, la déification de l’âme ou le
retour de l’âme en Dieu, qui rejoint le Nirvana védique, de même que le
panthéisme agnostique, tombe peu à peu dans l’oubli; du moins on n’y
insiste pas, on le laisse dans le vague; et on ne se figure plus le
jugement que comme une comparution devant un tribunal où la procédure
ressemble à s’y méprendre à celle des tribunaux de cette vie. On connaît
suffisamment les péripéties de ce drame judiciaire d’outre-tombe, et je
me borne à en rappeler ici les grandes lignes. Amené devant Osiris et
quarante-deux divinités qui représentent les péchés qu’elles sont
chargées de punir, le mort, stupéfait, aperçoit son cœur sur un des
plateaux de la balance que tient Horus, tandis que l’autre plateau porte
une image de Mâat ou Maït, c’est-à-dire la Justice absolue. Il plaide
alors sa propre cause et fait sa confession. Cette confession, comme
toute la morale égyptienne, est entièrement négative. Il énumère tous
les péchés qu’il n’a pas commis. Plutôt que de faire le bien, en Égypte,
il importe de ne pas faire le mal. Si l’équilibre des deux plateaux
atteste la sincérité de la confession, le défunt devient l’égal
d’Osiris, il est Osiris même, et, étant Osiris, tous les dieux. Il est
libre d’aller où il veut, il prend la forme qu’il désire, il choisit son
destin, il peut monter dans la barque solaire où il devient Râ,
c’est-à-dire le dieu suprême, il peut se rendre aux champs paradisiaques
d’Ialou, en un mot, il est de la famille divine, «les dieux l’entourent
et le goûtent, car il est comme l’un d’eux».
Mais, s’il faut en croire ce que nous voyons sur les murs des tombeaux,
il ne semble pas que le défunt s’intéresse beaucoup à cette déification,
ni qu’il soit fort curieux de monter dans la barque de Râ ou de
séjourner aux champs d’Ialou. Il est libre d’aller où il veut, par les
cieux et la terre; mais plutôt que d’errer dans un infini qui ne lui
inspire pas confiance, il préfère rester près de sa momie et retrouver
dans un tombeau confortable, bien meublé et bien approvisionné, les
occupations et les avantages bien connus de sa vie terrestre. C’est du
moins ce que paraît attester le vague où est laissé, dans les
sépultures, tout ce qui se rapporte à la déification, et par contre, le
soin extrême qui préside à l’installation, à l’organisation de la vie du
«double», lequel n’est peut-être pas l’âme proprement dite, l’âme
divine, mais assurément, au point de vue pratique, l’âme la plus
intéressante, l’âme habituelle, l’âme humaine de la vie indéfiniment
prolongée.
Il y a là une superposition de croyances plus ou moins inconciliables
et, en tout cas, mal amalgamées; et, en Égypte, comme partout, la moins
haute a fini par prévaloir et se généraliser. Le jugement des morts
lui-même qui extériorisait si noblement le grand drame de la conscience
se jugeant elle-même, ne se maintint pas longtemps sur les hauteurs où
nous l’avons admiré; et bientôt il suffira que le plus grand criminel
récite certaines formules magiques pour qu’il soit accueilli par Osiris
et divinisé comme l’innocent.
Qu’arrive-t-il si le mort n’est pas justifié devant le tribunal
posthume, si son cœur lourd de crimes fait pencher la balance du côté de
l’abîme et s’il ne s’est pas muni de formules magiques pour tromper ou
dominer les dieux? Le plus grand des égyptologues anglais, Le Page
Renouf, prétend que, dans les textes découverts jusqu’ici, on ne parle
nulle part des châtiments réservés à l’âme ou au cœur du condamné[6]. Je
crois qu’il fait erreur. En tous cas, dans bien des tombeaux, et
notamment dans cette terrible Vallée des Rois qui est une immense
fournaise noire et désolée, où jamais ne tombe une goutte de pluie, sur
les murs de l’hypogée de Séthos Ier, découvert en 1817, par Belzoni,
j’ai vu, de mes yeux, d’incontestables figures de réprouvés, représentés
la tête en bas, dans les ténèbres, ou des âmes envoyées dans des corps
de pourceaux tourmentés par des singes, parce que, paraît-il, le
pourceau est le seul animal qui jamais ne regarde le ciel. Il est,
affirmait mon drogman égyptien, impossible de le maîtriser tant qu’il a
le nez en terre, dans l’ordure. Il résiste à tout, se débat comme un
démon, pousse des hurlements qui ameutent le village. Relevez-lui
brusquement le groin, il s’arrête stupéfait, sidéré, épouvanté ou
attendri à l’aspect de l’admirable voûte bleue qu’il n’avait jamais
entrevue. Ses cris aigus sont coupés nets; il devient plus docile qu’un
enfant et l’on en fait tout ce qu’on veut.
[6] P. Le Page Renouf. _Lectures on the origin and growth of Religion
as illustrated by the Religion of ancient Egypt_, p. 183.
VI
L’ATMOSPHÈRE SPIRITUELLE