nécropoles souterraines et qui enveloppe toute la terre sur laquelle
régnèrent trente dynasties de Pharaons. Ces magnifiques souverains,
divinisés dès cette vie, et divinisés à ce point qu’ils s’adoraient
eux-mêmes, et offraient des sacrifices à leur propre statue, la
respiraient aussi. Dieux tout-puissants, ils étaient souvent des hommes
très mesquins. Je n’en veux pour preuve que le plus grand, le plus
égyptien d’entre eux, le fameux Ramsès II, le Sésostris des Grecs, qu’on
croit être le Pharaon de la Bible. On voit sa momie dans une vitrine du
musée du Caire. C’est maintenant, dans sa boîte de verre, entre deux
soucoupes contenant des désinfectants, un terrible petit vieillard noir,
à demi rongé par les insectes, qui, il n’y a pas longtemps, tourmenté ou
liquéfié par la chaleur tropicale de l’été égyptien, redressa le bras
droit en semant l’épouvante parmi les gardiens de la salle. Il régna
soixante-sept ans. On lui doit les gigantesques constructions de
Louksor, de Karnak, du Ramesséum, d’Abou-Simbel, d’Abydos, les colosses
de Memphis, c’est-à-dire du Delta à la deuxième cataracte, la moitié des
temples et des monuments de l’Égypte. Or, ivre d’on ne sait quelle
vanité hypertrophiée, monstrueuse, maladive, puérile, il semble qu’il
ait voulu être le seul roi qui eût jamais existé. Il était jaloux de
tout ce qu’on avait fait avant lui. La gloire, les souvenirs de ses
prédécesseurs empoisonnaient sa vie. Partout où ce fut possible, il fit
sauter leur cartouche royal taillé dans le granit, pour y substituer, en
creux, le sien. Il aurait voulu abolir, à son profit, toute l’histoire
de l’Égypte. Cette mutilation des cartouches, avec la violation des
sépultures, était du reste, parmi les rois, un attentat assez fréquent.
On ne peut s’imaginer, par exemple, tout ce que firent les successeurs
de la fameuse reine Hatshopsitou, pour tenter d’effacer à jamais la
mémoire de son règne. Il semble qu’ils n’aient pas été assez
intelligents pour faire un retour sur eux-mêmes et se dire que le
mauvais exemple qu’ils donnaient serait fatalement suivi, que leur tour
viendrait et que, malgré toutes les incantations, il leur serait fait à
eux-mêmes ce qu’ils avaient fait à leurs prédécesseurs.
[Illustration: colonnes et chapiteaux.]
* * * * *
L’atmosphère intellectuelle et morale, même autour des trônes, on le
voit, ne monte pas très haut. Elle s’arrête fort au-dessous des cimes
qu’elle atteignit dans l’Inde ou la Perse d’autrefois. Elle flotte
presque à ras du sol et s’élève difficilement au-dessus de l’existence
de tous les jours. On la sent un peu épaisse, un peu étouffante, comme
le climat, comme devait l’être toute la vie de l’Égypte. Somme toute,
l’Égyptien semble avoir été une sorte de bourgeois plus pratique, plus
actif, plus industrieux que l’Oriental d’aujourd’hui. Brûlé plutôt
qu’amolli par le soleil, il est plus Chinois et plus Européen que
proprement Asiatique ou Africain. Fastueux dans ses palais et surtout
dans ses tombeaux et dans ses temples, il se révèle plutôt économe,
terre à terre, formaliste, presque bureaucratique dans le privé. Il est
du reste beaucoup moins austère que ne le feraient croire les milliers
d’images qui le représentent sans cesse environné de mânes et de dieux,
accomplissant des gestes rituels et solennels dans des cérémonies
religieuses ou funèbres. Il ne cache pas ses plaisirs qui pour lui ne
sont pas des vices. Il n’est ni hypocrite ni pudibond. Il aime les
femmes, le vin et surtout la bière, la boisson nationale qu’on prépare
au jour le jour, en même temps que le pain. Il la boit dans les kiosques
ou à l’ombre des treilles, en jouant aux dames ou en écoutant de la
musique, au bord du petit lac qui orne tout jardin, en compagnie de
belles filles vêtues de gazes si légères qu’elles sont «comme de l’air
tissé». Il considère comme un devoir d’épouser, à l’exemple de ses
dieux, une de ses sœurs; et si ces mariages incestueux, répétés durant
des milliers d’années, n’ont pas éteint ou épuisé la race, n’est-ce pas
la preuve que nos préjugés contre les unions consanguines ne sont
peut-être pas scientifiquement confirmés?
Il est certain qu’il n’avait pas, au point de vue de la morale sexuelle,
les mêmes idées que nous. Comme le fait remarquer Maspéro, «les mœurs
étaient faciles en Égypte. Mûre d’une maturité précoce, l’Égyptienne
vivait dans un monde où les lois et les coutumes semblaient conspirer à
développer ses ardeurs natives. Enfant, elle jouait nue avec ses frères
nus; femme, la mode lui mettait la gorge au vent et l’habillait
d’étoffes transparentes qui la laissaient nue sous le regard des hommes.
A la ville, les servantes qui l’entouraient d’ordinaire et qui se
pressaient autour de son mari ou de ses hôtes, se contentaient pour
vêtement d’une étroite ceinture serrée sur la hanche; à la campagne, les
paysans de ses domaines se débarrassaient de leur pagne pour travailler.
La religion et les cérémonies du culte attiraient son attention sur des
formes obscènes de la divinité, et l’écriture elle-même étalait à ses
yeux des images impudiques. Lorsqu’on lui parlait d’amour, elle n’avait
pas, comme la jeune fille moderne, la rêverie de l’amour idéal, mais
l’image nette et précise de l’amour physique. Il suffisait à peu près
qu’une Égyptienne conçût l’idée de l’adultère pour qu’elle cherchât à le
consommer sur-le-champ; mais y avait-il en Égypte plus de femmes
qu’ailleurs à concevoir l’idée de l’adultère[7]?»
[7] G. Maspéro. _Op. cit._, _Introduction_, pp. XLVI-XLVII.
* * * * *
Sans pouvoir répondre à la question malicieuse du grand égyptologue,
rappelons-nous l’histoire de Joseph et de la femme de Putiphar à
laquelle fait exactement pendant l’aventure d’Anoupou, dans _Le conte
des deux frères_, qui date de la XIXe dynastie.
* * * * *
Quant à la prostitution, ils l’envisageaient aussi d’autre façon. Le
Pharaon, dans _Le conte de Rhampsinite_, prostitue sa fille pour
connaître le nom du larron qui lui a dérobé ses trésors. Chéops fait de
même afin de se procurer l’argent nécessaire à l’achèvement de sa
pyramide; l’épouse divine de Baïti consent à trahir son mari en échange
de quelques bijoux et à devenir la favorite du roi; et Thouboui, dans
_L’aventure de Satni-Khamoïs avec les momies_, se livre à Satni, après
le paiement du prix convenu. Aucun des narrateurs ne blâme ou ne
s’étonne. Il est vrai qu’il s’agit ici de contes populaires; mais ils
reflètent peut-être mieux qu’un document strictement historique l’esprit
du temps où ils furent écrits.
Du reste, malgré ces divergences, l’Égyptien est élevé dans l’amour de
la justice et surtout de la vérité qui domine toute sa morale. Pour lui,
le vrai et le juste se confondent à tel point qu’il n’a qu’un seul mot
pour les exprimer, de même qu’il n’en a qu’un pour le mensonge et le
mal. «Dis le vrai, fais le vrai, fais ce qui est conforme au vrai, parce
que la vérité est puissante, parce qu’elle est grande, parce qu’elle est
durable; et lorsqu’on trouve ses limites, on atteint la béatitude[8]»,
lui répète-t-on dès l’enfance; ce qui ne l’empêche pas d’être assez
fourbe, car même après sa mort il ment effrontément à ses dieux et les
«bluffe» sans vergogne, comme si la vie d’outre-tombe était une partie
de poker. Très positif, passablement «dessalé», comme on dirait
aujourd’hui, il garde dans son esprit et dans son cœur de vastes régions
naïves et puériles. Obsédé par l’idée du sépulcre, il est resté une
sorte de grand enfant excessivement sérieux. Il croit aveuglément tout
ce que lui affirment ses prêtres; et Dieu sait si ceux-ci abusent de sa
crédulité! A côté de sa petite existence quotidienne, il a besoin d’une
vie imaginaire énorme, compliquée, redoutable et fantastique. Il se crée
des fantômes effrayants et des milliers de monstres invraisemblables; il
divinise tout ce qui l’entoure et finalement sa propre âme, et voit
immense, fabuleux et déraisonnable dès qu’il s’agit de ses dieux.
[8] G. Maspéro. _Op. cit._, p. 67.
Il évolue très lentement. Comme pour la Chine, à laquelle l’Égypte
ressemble sous tant de rapports, on se trouve tout d’un coup, au début
de l’histoire, en présence d’une civilisation toute faite, dont on ne
découvre pas l’origine, et qui, dans la suite des temps, ne bouge
presque plus. Il s’écoule plus de vingt-cinq siècles des pyramides de
Sakkarah à la domination gréco-romaine; et dès les premiers jours, toute
la théologie, tout ce qui se rapporte à la vie d’outre-tombe, toutes les
croyances populaires, toute l’imagerie religieuse, tous les rites
funéraires sont fixés. La vie politique, la vie agricole, les
instruments aratoires, les chars, les barques, les engins, les outils
restent fidèles aux types primitifs. Seule l’architecture, au bout de
mille ans, va lentement, pesamment, des pyramides du Delta aux
colonnades de Karnak. Encore ne peut-on dire qu’elle se transforme; elle
sort simplement de l’ombre pyramidale pour s’épanouir au grand jour.
Durant près de trois mille ans, non seulement dans les grands domaines
de la religion, de la morale et de l’art, on n’avance presque pas, mais
parfois on recule. On répète si souvent les mêmes choses qu’à force de
les ressasser on finit par les altérer, les déformer, les aveulir, les
vulgariser. La religion tourne à la sorcellerie, la sculpture devient
conventionnelle et s’industrialise, les formules magiques se substituent
aux jugements de la conscience. C’est seulement sous le Nouvel Empire,
un millier d’années avant J.-C., qu’on remarque, en morale, une sorte de
mouvement vers les hauteurs, une réaction de la conscience vers la
justice et le devoir. Mais il est douteux que ce soit une innovation ou
un progrès; c’est plutôt un réveil, un retour aux vertus d’autrefois.
* * * * *
Cette civilisation dont nous venons d’esquisser quelques traits, encore
que fussent assez médiocres les vertus qui la soutenaient, subsista plus
de quatre mille ans. C’est la plus longue, avec celle de la Chine, que
l’histoire ait connue. Durant quarante siècles, alors que tout, autour
d’elle, dans le reste du monde, n’était que barbarie, vols, brigandages,
incendies, massacres et chaos monstrueux, elle assura aux hommes qui en
jouissaient une sécurité, une tranquillité, un bien-être, un bonheur de
vivre que des peuples modernes, comptés parmi les plus heureux,
pourraient leur envier.
Quelles forces la maintinrent? Évidemment et tout d’abord, l’oligarchie
sacerdotale qui la gouvernait; oligarchie de penseurs et de savants qui
gardaient jalousement leurs secrets et que couronnait une monarchie non
pas seulement de droit divin, mais strictement divine, c’est-à-dire dont
le monarque n’était pas le représentant de Dieu sur la terre, mais Dieu
même, Dieu dès avant la naissance, Dieu à tel point que personne, à
commencer par lui-même, ne doutait un instant de sa divinité, Dieu si
sincèrement, si profondément convaincu qu’il adorait sa propre image,
redoutait sa propre puissance et se prosternait devant soi.
* * * * *
Mais d’autres peuples eurent des oligarchies intelligentes, des rois qui
se croyaient dieux, et ne vécurent pas longtemps. Il y avait, chez le
peuple égyptien, comme chez le chinois, à côté de cette autorité divine
qui, de la base au sommet, stabilisait l’édifice social, une force
conservatrice plus humble, mais bien plus efficace, parce qu’elle
imprégnait, ou plutôt saturait tout l’organisme: c’est l’obsession de la
mort et le culte du cadavre. Il est assez étrange que partout où
s’installe, où l’emporte la pensée de la mort, la vie s’agrippe,
s’épanouit, s’intensifie, se multiplie. Les deux civilisations les plus
durables, les plus tranquilles, les plus stables dont nous ayons entendu
parler, eurent pour idéal un cercueil. Serait-ce l’idéal qui convient le
mieux à l’humanité? L’idéal du bonheur matériel, à quelque félicité
qu’il conduise, n’a jamais satisfait personne; il détruit plus vite
qu’il n’édifie et n’aboutit qu’à des catastrophes. L’idéal spirituel des
grandes religions passe à des hauteurs où bien peu de regards le
découvrent. Mais l’humble idéal d’une vie et d’une demeure posthumes, à
peu près pareilles à celles que l’on devra quitter, mais dont on
n’entrevoit pas la fin, est un rêve que tout homme peut faire, que tout
homme peut comprendre. S’il faut en croire les expériences et les
constatations encore discutables de nos métapsychistes, peut-être, de
tous ceux qu’on a préconisés, est-il le moins aventuré, le seul qui ait
une petite chance de se réaliser; de même que l’antique religion des
Pharaons, malgré ses dehors fantastiques et parfois grotesques, était au
fond très raisonnable et, par-dessus les bizarreries et les puérilités
concédées à l’imbécillité du nombre, rejoignait les grandes hypothèses.
En tout cas, cet idéal accessible transposait l’existence sur un plan où
le temps, les bonheurs et les malheurs des jours peuvent encore la
frôler, mais ne la blessent plus sérieusement. Il canalise les
illusions, les aspirations, les déceptions et les ambitions dangereuses.
Il équilibre l’imagination. Il guide les yeux vers un au-delà où ils ne
s’égarent plus. Il enseigne l’attente, la patience, la résignation. Il
donne à la vie une raison d’être qui l’élargit sans la dissoudre dans
l’infini et un but qu’elle est sûre de ne pas manquer.
FIN