On croirait donc, au premier abord, que rien n’est changé, q

MAURICE MAETERLINCK

EN ÉGYPTE

NOTES DE VOYAGE

ORNÉES DE POINTES-SÈCHES ORIGINALES PAR

ÉTIENNE COURNAULT

ÉDITIONS DE LA

CHRONIQUE DES LETTRES FRANÇAISES

AUX HORIZONS DE FRANCE

39, rue du Général-Foy

PARIS

1928

[Illustration: femmes portant des charges sur la tête sur fond de Sphynx

et de pyramides.]

I

L’ÉGYPTE D’AUJOURD’HUI

Si vous voulez garder intacte la vision du monde que composa votre

imagination d’après les récits des voyageurs, les légendes, les poètes

et les rêves de votre enfance et de votre jeunesse, ne sortez pas de

votre maison. Mais si vous préférez la réalité, quelle qu’elle soit, aux

songes inconsistants de la fantaisie, faites le tour de la terre. Vous

aurez bien des déceptions; mais vous apprendrez à voir, à comprendre, à

comparer, vous ferez l’éducation de vos yeux, de votre sensibilité, de

vos désirs, de vos inquiétudes et de votre bonheur. Vous reviendrez sous

votre toit, assagi, souriant, purifié et pour longtemps tranquillisé.

Vous aimerez davantage tout ce qui vous entoure, le pays que vous

habitez et les hommes parmi lesquels vous devez vivre. Vous saurez

goûter les loisirs d’une existence qui vous paraissait injuste, plate,

monotone et bornée. Vous n’envierez plus ceux qui partent vers d’autres

rives et les grands navires qui s’éloignent n’emporteront plus vos

regrets, car vous aurez enfin la certitude qu’il y a sur ce globe bien

peu de merveilles qui vaillent l’idée qu’on s’en faisait.

* * * * *

Je n’y voulais pas croire avant de l’avoir vue, mais l’Égypte est bien

telle qu’une demi-douzaine de cartes postales, grossièrement enluminées

à la manière des images d’Épinal, nous en donnent l’aspect. Obélisques

et pyramides, maigres touffes de dattiers élançant çà et là leurs longs

plumeaux brûlés, innombrables et rectilignes digues, étroites et vertes,

où, découpés en silhouettes sèches sur l’horizon gros bleu, trottinent

sans cesse de petits ânes, passent d’un pas leste des femmes aux voiles

noirs, semblables à des saintes vierges en grand deuil, portant

hiératiquement sur la tête un bidon à pétrole, défilent, non moins

rapides, des hommes à peu près nus ou enveloppés jusqu’au sommet de la

tête de guenilles blanches ou rousses, se balancent de hauts chameaux,

indolents, dédaigneux et majestueux, qui semblent compter chacune de

leurs longues enjambées. Tout cela, hors les chameaux dont rien ne peut

hâter l’allure religieuse, semble inexplicablement pressé et se

précipite, du matin au soir, à l’aller comme au retour, vers un but

qu’on n’aperçoit jamais et dont on cherche l’intérêt, car tout étant

partout exactement pareil, on n’éprouve nullement le désir de se rendre

quelque part. Au bas de la digue croupit une eau limoneuse et jaunâtre.

De place en place deux petits bœufs bossus font tourner lentement la

grande roue informe, branlante et toujours à moitié démolie d’une noria

primitive qu’on appelle ici _sâkiyé_; et, de cent mètres en cent mètres,

aussi loin que s’étend la vue, sur toute la campagne, un pauvre fellah

ruisselant use la journée à irriguer son champ à l’aide du chadouf, qui

n’est, comme au temps des Pharaons, qu’une longue perche oscillante

munie d’un vieux seau, d’une couffe ou d’un panier troué qui puise l’eau

malpropre et la déverse dans des rigoles de limon aussi naïves, aussi

précaires que celles que les enfants, sur nos plages, tracent autour de

leurs châteaux de sable.

A intervalles réguliers, à peu près de lieue en lieue, parmi la plaine

plate et verte: orge, blé, coton, luzerne, trèfle, pavots blancs, canne

à sucre, la touffe de plumeaux brûlés surmonte un amas de masures

noirâtres faites de boue et de paille hachée, aux parois vacillantes,

aux petites coupoles de guingois, incroyablement sales, titubantes,

sinistres, ensevelies dans une poussière de hauts fourneaux, ne tenant

debout que par habitude et prêtes à se dissoudre à la première ondée,

comme un morceau de sucre trempé d’encre. Quelques ânes à l’ombre percée

d’un tamaris, quelques femmes en deuil éternel, accroupies le long de

cases qui ont l’air de jouer à se renverser, quelques enfants nus, en

chocolat, couchés dans de la poudre couleur de marc de café ou de

mâchefer; et, sur tout cela, un grand ciel sec, éblouissant, où ne passe

jamais un nuage. C’est un village de paysans, l’habitacle millénaire du

fellah, que l’on trouve, invariable, durant les douze cents kilomètres

qui vont d’Alexandrie à Assouan, tout le long de la vallée du Nil qui

est tantôt large de plusieurs lieues, comme dans le Delta, tantôt

étroite comme une plate-bande étranglée entre d’âpres falaises fauves,

ou rongée par le sable roux du désert.

Les petites villes qui s’échelonnent au bord du chemin de fer ou du

fleuve, sont également pétries dans la même boue noire, hormis quelques

façades de briques crues ou cuites, plus ou moins blanchies à la chaux,

quelques hangars et quelques baraquements délabrés, parmi lesquels

s’élève la maison ou la villa banlieusarde d’un ingénieur ou d’un

administrateur européen, flanquée des hautes cheminées d’une sucrerie

qui donnent tout à coup au paysage fluvial l’aspect désagréable et

inattendu des plus déplorables faubourgs de nos villes industrielles.

Voilà donc, en quelques mots, l’aspect de l’Égypte d’aujourd’hui.

Était-il le même au temps des Pharaons? Il est difficile de le savoir;

car les peintures murales et les bas-reliefs si merveilleusement

conservés des mastabas, des hypogées et des temples ne reproduisent

guère de paysages. L’art égyptien ignore ou dédaigne la perspective et

les vues d’ensemble; il ne connaît guère que la silhouette simplifiée et

symbolique. Un arbre représente une forêt; une ligne bleue, un fleuve;

une fleur, un jardin. Même le fameux Mastaba de Ti, l’intendant

prévaricateur de la Ve dynastie, où nous trouvons dans leur fraîcheur

miraculeuse tant de détails minutieux et savoureux sur la vie

égyptienne, chasse, pêche, basses-cours, gavages d’oies et de grues,

vannage du blé, laboureurs, moissonneurs, menuisiers, paysannes au

travail, perception des impôts, jeux et acrobaties, bœufs qui passent un

gué, oiseaux, poissons, crocodiles, hippopotames, fourrés de papyrus sur

les marécages du Delta, tout cela ne nous donne qu’une idée assez

incertaine de la campagne et des parcs de l’Égypte d’autrefois. Seules

les terrasses du vaste temple de Deir-el-Bahri construit sous la XVIIIe

dynastie, dans la Vallée des Rois, ont gardé des traces de jardins. On y

voit encore les vasques de pierre, percées de rigoles pour l’arrosage,

et les bas-reliefs ont conservé dans le granit l’épaisse frondaison des

arbres à encens transportés à grands frais du pays de Pount, qui

s’étendait sur les deux rives de la Mer Rouge.

Ce que l’on peut constater, c’est, qu’excepté les environs du Caire, où

se trouvent quelques promenades ombragées et toujours menacées par le

désert, à partir du Delta jusqu’à la première cataracte, hormis les

dattiers et les tamaris, il n’y a plus aucun arbre. Le sycomore qui

était l’arbre national et sacré, a complètement disparu, ainsi que le

papyrus et le lotus, qui symbolisaient l’Égypte du Nord et l’Égypte du

Sud et foisonnaient dans les peintures antiques. On ne les rencontre

plus que dans les jardins zoologiques ou botaniques.

Quant aux grandes villes, notamment Alexandrie et le Caire, comme toutes

les cités plus ou moins légendaires qu’on avait vues, dans ses rêves,

auréolées du prestige oriental, elles déçoivent d’abord. Leur richesse

paraît assez banale, équivoque et de mauvais goût dans les quartiers

européens; et les quartiers indigènes dont on ne saisit probablement la

saveur qu’après un long séjour, semblent, au premier contact,

étrangement misérables, délabrés, sales, malodorants, poudreux et

beaucoup moins colorés et pittoresques que ne le répètent à l’envi les

voyageurs qui ne sont trop souvent que des perroquets bien élevés. Mais

je n’ai pas la prétention de les découvrir ni de refaire ici une

description qu’on a faite cent fois; de même que je ne parlerai pas des

mosquées ni de l’art arabe, qui demanderaient une étude spéciale que

l’on peut faire partout en Orient, aussi bien sinon mieux qu’en Égypte.

II

L’ÉGYPTE DES PHARAONS

L’ART

Somme toute, ce pays, tel qu’on le voit actuellement, n’était la douceur

de son climat durant l’hiver, ne retiendrait pas longtemps le touriste

ou l’artiste, si, derrière le spectacle assez vite épuisé de ses villes,

de son fleuve et de ses campagnes, ne se dressait, vivant encore d’une

vie prodigieuse, l’énigme de la seule civilisation qui, remontant à plus

de sept mille ans, ait laissé sur notre terre des empreintes aussi

nettes, aussi profondes, aussi fraîches, aussi abondantes que si elle

datait d’hier. Il n’est rien sur ce globe qui se puisse comparer aux

temples de Louqsor, aux tombeaux de la Vallée des Rois, à ceux de

Sakkara, aux pyramides, à l’hypogée des Apis. Rien, pas même le fameux

temple d’Angkor ou les palais chinois, qui soit aussi étrange, aussi

imprévu, aussi hallucinant, d’une humanité aussi spéciale, aussi

déconcertante, aussi complète dans un genre qui ne paraît pas appartenir

à notre planète. Rien non plus, qui soit d’un art aussi homogène dans le

bizarre, dans l’imprévu total, d’un art tout ensemble aussi barbare et

aussi raffiné, d’un art qui se tient aussi bien d’un bout à l’autre, du

colossal au puéril, du sublime au grotesque, de l’ébauche la plus

rudimentaire au fignolage le plus minutieux, de la monstruosité la plus

ahurissante à la beauté la plus pure et la plus parfaite, de la

fantaisie la plus invraisemblable à la réalité, à la vérité, à la

sincérité la plus émouvante, la plus délicate que l’homme ait jamais

atteinte en interprétant la nature. Aucune race, aucun peuple, pas même

le peuple grec ou la race chinoise, n’a apposé sur la terre un cachet

plus puissant, plus original, plus indélébile; aucun n’a imposé au monde

une vision aussi compacte, aussi massive, aussi cubique, aussi

oppressive, aussi totale, aussi logique dans son illogisme apparent,

aussi démesurée dans sa mesure géométrique, aussi équilibrée dans son

équilibre spécial. Si l’Égypte n’avait pas existé, ou si, comme

l’Atlantide, tous ses monuments avaient disparu dans une catastrophe

planétaire, un des aspects les plus extraordinaires que l’humanité ait

jamais pris manquerait à l’histoire de notre terre; et il est au surplus

fort probable que l’architecture et l’art grec, ainsi que toutes les

architectures et tous les arts qui en découlent, n’eussent ressemblé que

bien peu à ce qu’ils sont.

Est-ce à dire que ce soit beau? Nous ne pouvons en juger. Trop de

milliers d’années, trop de milliers de pensées nous séparent de ces

monuments formidables. Ils ne sont plus à notre mesure, à notre taille.

Ils représentent un tel gaspillage de forces et de matériaux, ils nous

semblent s’élever si inutilement dans le vide, ils nous paraissent la

consécration gigantesque de conceptions tellement enfantines que d’abord

nous nous tâtons avec inquiétude, comme on se tâte au réveil d’un

mauvais rêve, et que nous nous demandons si nous sommes vraiment sur ce

globe ou dans une planète habitée par des êtres qui ne ressemblent pas

aux hommes. La première impression, c’est l’hostilité de toutes ces

masses maléfiquement colossales, l’écrasement, la résignation qui

renonce à comprendre. Puis, peu à peu, à mesure que l’œil se familiarise

et se décongestionne, on sort de l’accablant malaise, l’humanité de

toutes ces accumulations oppressives remonte à la surface. On y démêle,

on y retrouve en germes féconds les lois et les beautés bien connues des

architectures que nous admirons avec le plus de certitude. Il est

évident que le temple grec, le Parthénon, Ségeste et Girgenti, est déjà,

tout entier, en puissance, dans Karnak. Il ne faut plus un grand travail

ni beaucoup d’imagination pour le sortir de la gangue égyptienne. Il est

déjà, surtout et bien plus complet, dans le temple de la reine

Hatshopsitou, de la XVIIIe dynastie, à Deir-el-Bahri, dans la Vallée des

Rois. Le portique inachevé, avec ses entablements, ses colonnes, ses

chapiteaux, si on le découvrait à Mycènes, ne nous étonnerait pas, et

les Atrides y eussent, sans se sentir dépaysés, sacrifié à Zeus. Il est

cependant l’un des plus anciens de l’Égypte, et remonte à l’an 1.500

avant J.-C. Les Grecs y auraient ajouté un fronton, allongé un peu les

colonnes et l’édifice eût pu être transporté à Agrigente ou à Paestum

sans choquer l’œil le plus sensible.

Mais ce temple de Deir-el-Bahri est un peu exceptionnel et fait

pressentir, beaucoup plus nettement que les autres, les formes

définitives de l’art grec. Il est certain que Karnak, par exemple, bien

que postérieur dans ses parties principales, notamment sa fameuse salle

hypostyle, semble plonger encore dans les confusions ténébreuses et

monstrueuses de la préhistoire. Pour expliquer l’énigme de ces

constructions follement écrasantes, de ces dalles énormes posées sur des

colonnes épaisses, aussi serrées que les fûts d’une forêt de pins, on a

prétendu--et Pierre Loti, entre autres, a répandu cette erreur,--que les

Égyptiens ne connaissaient pas la voûte et que toutes les bizarreries de

leur architecture découlent de cette ignorance. C’était peut-être vrai

dans les temps tout à fait primitifs; mais, dès la XVIIIe dynastie, qui

a couvert toute l’Égypte de constructions colossales, nous trouvons à

Deir-el-Bahri de vastes galeries voûtées, et, derrière le Ramesséum, le

grand temple funéraire consacré par Ramsès II à Amon, on voit encore ce

qu’on appelle les Greniers de Joseph, immenses magasins couverts de

voûtes dont les briques portent le cartouche du Pharaon qui fit bâtir la

salle hypostyle de Karnak, archétype de l’architecture égyptienne qui ne

semble connaître que les lignes droites.

Non, ils n’ignoraient pas la voûte; mais, comme les Grecs d’ailleurs,

ils ne l’aimaient pas, ils la dédaignaient, ils la réservaient aux

édifices accessoires, aux communs des temples et des palais. Elle ne

répondait pas, sans doute, à leur idéal artistique qui était avant tout

un idéal religieux. Elle n’était pas assez lourde, assez massive, assez

accablante. Elle ne donnait pas l’idée d’une force, d’une puissance

assez formidable, assez cubique, assez sombre, assez tyrannique, assez

impitoyable. Il fallait à leurs dieux un habitacle effrayant,

prodigieux, surhumain, inhumain, car c’est le temple qui crée et façonne

le dieu, et le dieu devait être terrifiant: ainsi le voulaient leurs

prêtres qui régnaient sur leurs rois.

[Illustration: le cirque rocheux et le temple de Deir-el-Bahri.]

* * * * *

Aucune photographie, aucun tableau, aucune description ne peut donner

une idée exacte de leurs monuments. Il faut les voir sur place, au

milieu du paysage où ils sont nés, sous le ciel immuable qui les éclaire

encore comme il les éclairait il y a quatre ou cinq mille ans, au bord

du fleuve unique qui n’a pas changé d’aspect, enveloppés des siècles qui

ne les ont presque pas ébranlés.

De même pour leur art. Dans les longues galeries des musées, dans les

reproductions les plus fidèles des albums les plus soignés, il nous

semble assez souvent incompréhensible, monotone, rabâcheur, vain et

puéril. Ici, non loin des eaux du Nil ou parmi les sables ou les

falaises du désert, sur les murs qu’il a couverts, non point de ses

rêves, car l’art égyptien ne rêve guère, mais de ses documents, depuis

l’aurore de l’histoire, il révèle enfin sa véritable signification. Nous

constatons d’abord que l’artiste égyptien est tantôt une sorte de

greffier officiel, chargé d’enregistrer pour l’éternité les victoires,

les conquêtes et les actes religieux d’un grand règne, tantôt, plus

humblement, une espèce de scribe ou d’imagier réaliste et familier, qui

doit reproduire sur les parois de la maison des morts, en lignes

simplifiées, mais le plus fidèlement possible, les meubles, les outils,

les occupations de l’existence quotidienne, afin qu’ils s’animent,

repeuplent et continuent la vie de l’autre côté du tombeau, comme si le

défunt ne l’avait pas interrompue. Sa mission est avant tout utilitaire.

On ne demande rien à son imagination. Il n’a qu’à copier, en les

schématisant, parce qu’il est incapable de les représenter dans leur

ensemble, les batailles, les triomphes, les cérémonies religieuses qu’il

a pu voir, et les moissonneurs, les cuisiniers, les pêcheurs, les

menuisiers, les animaux et les arbres qu’il regarde chaque jour. La

beauté et le style sont venus, sans être invités, gratuitement et par

surcroît.

Cette beauté et ce style sont incontestables, mais, comme ceux de leurs

monuments, ne se décèlent qu’après un assez long commerce, après une

certaine initiation. Il en est de même, au surplus, pour l’art japonais

et surtout pour l’art chinois. On s’accoutume bientôt à ces milliers de

visages qu’on ne voit jamais que de profil sur des corps présentés de

face ou de trois quarts, comme s’il s’agissait d’une humanité affligée

de torticolis incurables. On s’accoutume plus vite encore et bientôt on

prend goût à ces couleurs qui d’abord paraissaient papillotantes et

criardes, à ces teintes plates et simples, à ces rouges brique, à ces

verts crus, à ces bleus vifs, à ces jaunes d’ocre, à ces blancs

d’argent, qui font penser à des images d’Épinal hiératisées. On ne tarde

pas à saisir et à apprécier la justesse, la sûreté, la précision,

l’harmonie et surtout la noblesse presque immatérielle de toutes ces

silhouettes qui se meuvent religieusement ou s’agitent familièrement sur

un même plan et semblent, d’une façon magique et incantatoire,

multiplier la vie. Il y a tels de ces bas-reliefs représentant, dans les

énormes temples, des batailles, des troupes marchant au combat, des rois

bandant leur arc, lançant leurs chars, enchaînant ou foulant leurs

ennemis, qu’on se sent, par moments, sur le point de placer au rang des

purs chefs-d’œuvre, de classer parmi les plus sûres, les plus complètes

réussites du grand style monumental et décoratif.

Quant aux gigantesques statues de leurs dieux et de leurs rois, si

quelques-unes paraissent irrémédiablement monstrueuses, si beaucoup sont

conventionnelles et fabriquées sans conviction et comme en séries,

quelques autres ont une allure, une majesté, une autorité, une sérénité

souveraines, que l’art n’a presque plus jamais atteintes.

Mais ce qui nous attire surtout aujourd’hui, ce sont les petits

chefs-d’œuvre de leur sculpture réaliste. On trouve au Musée du Caire

des statues en bois, en diorite, en schiste, en granit, en calcaire, en

grès, en albâtre, en cuivre, qui remontent à près de trois mille ans

avant J.-C. et représentent des scribes, des boulangers, des rois et des

reines, des femmes écrasant le grain, des rôtisseurs, des brasseurs, des

chasseurs, des prêtres, des enfants nus. Il suffit de les voir pour se

convaincre que l’art de reproduire le corps humain, la vie humaine, le

mouvement, le jeu des muscles, le visage où transparaît l’âme qui

s’affirme, n’a jamais été poussé plus loin et qu’il y a, dans certaines

de ces figurines, une science, une maîtrise, une piété, une tendresse,

une faculté d’insuffler et de fixer des sentiments et des pensées dans

la matière, dont on ne retrouve que de très rares équivalents aux

meilleures époques de la sculpture de tous les temps et de tous les

pays.

A côté de ces œuvres incomparables, sans transition, pullulent des

choses déconcertantes, bizarres, hideuses, saugrenues, enfantines,

ridicules, inexplicables. Visitez, par exemple, au premier étage du même

musée, la longue galerie réservée aux trésors récemment exhumés de la

tombe de Toutânkhamon. C’est, paraît-il, la première fois qu’on retrouve

dans une sépulture égyptienne, les objets mêmes dont le mort s’était

servi durant son passage sur cette terre: le lit de repos sur lequel il

s’est étendu, le trône où il s’est assis, les vêtements, les bijoux et

les ornements qu’il a portés, les ustensiles qu’il a maniés.

Généralement on ne mettait dans les tombes que des doubles, c’est-à-dire

des imitations, des fac-similés plus ou moins fidèles, plus ou moins

sincères de ces objets. Mais ici, Toutânkhamon étant mort très jeune et

sans doute inopinément, on n’avait pas eu le temps de fabriquer les

doubles. De plus, Toutânkhamon était l’enfant chéri des prêtres d’Amon

dont il avait restauré le culte, auquel son père, Aménophis IV, en haine

de l’arrogance sacerdotale, avait substitué celui d’Aton. Ils n’avaient

pas voulu que, durant le temps nécessaire à la reproduction de ce qui

l’entourait, le «Double» de leur roi bien-aimé fût dépourvu de ce qui

était indispensable à sa nouvelle vie. Ils avaient donc entassé, à la

hâte, dans les diverses salles de son hypogée, avec une prodigalité sans

exemple, tout ce qui se trouvait dans son palais, au moment de sa mort.

On n’a, jusqu’ici, inventorié et exposé qu’un tiers de ces trésors qui

nous réservent probablement d’autres surprises.

Ce que nous avons sous les yeux, dans les vitrines du musée, nous donne

déjà une idée suffisante de ce qui entourait la vie quotidienne d’un

Pharaon de la XVIIIe dynastie, c’est-à-dire de celle qui précéda de

quinze à treize siècles l’ère chrétienne. C’est, après l’âge des

Pyramides, l’une des grandes époques de la puissance et de l’art

égyptiens. Nous lui devons, entre autres, un torse de jeune fille qui

égale les plus adorables morceaux de la sculpture grecque, de

merveilleux bas-reliefs et le buste d’Aménophis IV, père de

Toutânkhamon, qui est l’une des plus belles réussites d’un art qui

semble avoir atteint son apogée. Or, à côté de ces chefs-d’œuvre, le

mobilier de ce pauvre Toutânkhamon offre l’extraordinaire spectacle du

bric-à-brac le plus ahurissant qu’un commissaire-priseur ait jamais

entrevu dans ses pires cauchemars: lits de repos plaqués d’or, incrustés

d’ivoire et de nacre et portés par des chacals ou des bœufs étirés comme

des lombrics et vacillants sur des pattes de faucheux, coffres qui ont

l’air de cartons de modistes, chars de guerre qui rappellent la

ferraille de voitures d’enfants, trônes sur lesquels personne n’aurait

la témérité de s’asseoir, et surtout vases d’albâtre tellement

tarabiscotés qu’ils découragent toute description avec leurs

excroissances et leurs protubérances maladives, superposées et

rayonnantes, d’une complication et d’un mauvais goût démentiels, tels

enfin que les plus monstrueux objets de faïence ou de porcelaine, qui

s’exhibent aux loteries de la Foire aux Jambons ou du Marché aux Puces,

semblent, à côté d’eux, d’une sobriété, d’une pureté classiques.

III

LA VIE ÉGYPTIENNE

Vue ainsi, aux lieux mêmes où elle se déroula il y a cinq ou six mille

ans, sous un ciel implacablement indigo, sous un soleil resplendissant,

sur une terre d’abondance, entre toutes généreuse et facile, au bord

d’un fleuve nourricier qui semble aimer les hommes comme nul autre

fleuve de ce monde, quelle impression nous laisse-t-elle, cette vie

égyptienne d’autrefois, la plus ancienne qu’il nous soit possible de

reconstituer avec certitude? Extérieurement, matériellement, quant au

climat, aux produits du sol, au décor, elle est à peu près pareille à

celle d’aujourd’hui. Les charrues, les barques, les animaux, les moyens

d’irrigation, les silhouettes des moissonneurs dans les champs

reproduisent à s’y méprendre les images qui couvrent les murs des

Mastabas de l’ancien empire. Il est seulement probable que l’Égypte,

actuellement nue, devait être plus boisée. Quant à la vie fluviale qui

remplit tout le paysage, car le Nil est l’âme de l’Égypte, les mêmes

«dahabîyés» aux longues voiles en aile d’hirondelle, se traînent

toujours sur les eaux lentes et jaunes que troublent seuls, durant les

mois d’hiver, les bateaux à vapeur de Thomas Cook & Son.

On croirait donc, au premier abord, que rien n’est changé, que des

milliers d’années n’ont pas interrompu le règne des innombrables

Pharaons qui se sont succédé sur cette terre. Mais l’atmosphère n’est

plus la même. La coque est demeurée intacte, mais l’intérieur est vide.

Comparé à ce qu’il était autrefois, le pays n’existe plus qu’à la

surface. Il lui manque sa vie véritable, une vie qui occupait les trois

quarts de sa substance, une vie que nous avons peine à comprendre, qui

était la vie de la mort. En effet, l’antique Égypte était avant tout un

tombeau. Elle était tout entière surplombée par l’idée de la mort; et

non pas, comme chez les chrétiens, par l’idée d’une mort qui ouvrait,

pour peu qu’on y mît quelque bonne volonté, les perspectives d’un

bonheur éternel; mais d’une mort entourée de figures et d’épreuves

redoutables, d’une mort assez peu rassurante et qui n’était au mieux

qu’une pâle réplique de la vie, prolongée autant que possible dans

l’ombre souterraine, pour finir par s’évaporer dans le néant. On ne

s’intéressait sérieusement qu’aux décès, aux momies et aux sarcophages.

Les industries funéraires encombraient les villes et les rives du

fleuve. Tout le monde, jusqu’au plus pauvre fellah, se faisait embaumer.

Les cadavres saturaient la contrée. Le grand point n’était pas d’être

heureux sur cette terre, mais de s’assurer un tombeau inviolable et

confortablement meublé. Les cités des vivants n’étaient rien comparées à

celles des trépassés. Il n’en est pas resté trace. Même les palais des

rois ont disparu; quant aux maisons des riches et des pauvres, ce

n’étaient qu’édifices de plâtre ou masures de bois et de roseaux où l’on

campait en attendant la barque symbolique de la grande traversée. Mais,

sur l’autre rive du Nil, au «Pays qui mêle les hommes», s’élevait,

s’étalait, orgueilleuse, inébranlable, bâtie de granits que trente ou

quarante siècles n’ont pas entamés, «la Bonne Demeure», la ville qu’on

s’imaginait éternelle. Tout ce qui servait à la vie est retourné au

limon du fleuve, au sable du désert; presque tout ce qui était consacré

à la mort est demeuré debout, sous le sol ou à sa surface, car la terre

d’Égypte est perforée, comme une éponge, de tombeaux innombrables, et

couverte de pyramides et de temples qui ne sont au fond que les

sépulcres des rois et des dieux.

Cette ombre de la mort pesait-elle sur le peuple autant qu’on serait

porté à le croire? C’est assez peu probable. Le fellah ou le paysan du

temps des Pharaons, comme le fellah de nos jours, n’avait guère le

loisir de méditer sur la vie d’outre-tombe, et son travail opiniâtre, du

lever au coucher du soleil, lui permettait tout juste de ne pas mourir

de faim; encore qu’un conte populaire de la XIIIe dynastie, _Les

Plaintes du Fellah_, traduit par Maspéro[1], nous le montre bien moins

pauvre et moins malheureux qu’aujourd’hui. On l’y voit quitter son

village pour chercher fortune, accompagné de ses ânes chargés «de

roseaux, de joncs, de natron, de sel, du bois d’Ouîti, d’acacia du «Pays

des bœufs», de peaux de loup, de cuirs de chacal, de sauge, d’onyx, de

gaude, de coloquinte, de coriandre, d’anis, de talc, de pierre ollaire,

de menthe sauvage, de raisins, de pigeons, de perdrix, de cailles,

d’anémones, de narcisses, de graines de soleil, de «cheveux de terre»,

de piments, et de «tous les bons produits de la Plaine du Sel». En somme

une respectable pacotille qui ne trahit guère l’indigence. Il est

dépouillé au passage, à la suite d’une mauvaise chicane, par le serf de

l’intendant d’un palais. Neuf fois, avec une éloquence incohérente,

intrépide et intarissable, il vient réclamer justice auprès de

l’intendant plein de bonne volonté, mais qui ne sait auquel entendre

parmi les affirmations contradictoires du plaignant et des accusés.

Grâce à l’intervention du Pharaon lui-même, le paysan finit par obtenir

la restitution de tout ce qu’on lui a pris. Car les Pharaons étaient

impitoyables envers leurs ennemis du dehors. Ils enchaînaient,

mutilaient, exterminaient, croyant simplement accomplir le plus

indubitable des devoirs; mais envers leurs sujets, il n’y eut peut-être

jamais en ce monde aussi longue lignée de souverains aussi constamment

justes, aussi humains, aussi paternels. Hormis quelques bastonnades

infligées à des débiteurs récalcitrants, dans leurs innombrables

peintures, on ne voit jamais un Égyptien maltraité, torturé ou voué au

supplice. Malgré la barbarie du monde qui l’entoure, les mœurs sont si

douces, dans la vallée du Nil, que lorsqu’il s’agit d’imaginer pour les

damnés un châtiment terrible, on ne trouve rien de plus cruel que de les

pendre la tête en bas, dans les ténèbres, de les envoyer dans des

pourceaux ou de les faire dévorer par un hippopotame ou par des

crocodiles. Ce n’est que beaucoup plus tard, au commencement de notre

ère, qu’instruit par les Asiatiques, on invente une porte d’enfer dont

le pivot roule sur l’œil droit du mauvais riche qui pousse de grands

cris.

[1] G. Maspéro. _Les Contes populaires de l’Égypte ancienne_, pp.

43-71.

Quant aux habitants des grandes villes, fonctionnaires, officiers,

scribes, marchands, ce que nous appellerions aujourd’hui l’aristocratie

et les classes moyennes, tous ceux qui avaient le temps de relever la

tête, de penser, d’exister, vivaient-ils d’une vie sombre et triste?

Être environné de cadavres et de dieux presque tous monstrueux, presque

tous dangereux, n’avoir d’autre but qu’un tombeau souterrain où se

prolonge sans avenir une pâle et larveuse existence, infiniment moins

belle, infiniment moins libre et moins riante que celle qu’on avait

menée sur la rive éphémère, une existence d’autant plus redoutable

qu’elle était peut-être éternelle, il n’y avait pas là de quoi se

féliciter d’être né. Il est vrai que nous, qui n’escomptons même pas

cette pâle existence, qui n’attendons, n’espérons et ne savons plus

rien, nous ne nous attristons pas outre mesure. Il est donc assez

vraisemblable, qu’entourés de certitudes lugubres, les Égyptiens

d’autrefois en prenaient également leur parti. En tous cas, les

peintures des Mastabas nous révèlent une vie quotidienne qui oublie

volontiers les misères de l’autre monde. Tout y abonde de ce que nous

considérons encore comme les grandes joies de l’homme. On y chasse, on y

pêche, on y joue, on fait du sport, on vendange les treilles, on boit le

vin frais au bord de l’eau, dans les roseaux, sous des kiosques de

verdure, on soigne la cuisine, on donne des festins, on gave les oies

comme si déjà on connaissait le foie gras, le gibier et les fruits sont

magnifiques, on danse au son de la musique. Et l’on entoure, on

enveloppe la momie de ces peintures innombrables, fidèles et

méticuleuses, afin qu’au souffle de son Double, elles s’animent et le

réjouissent, comme des images cinématographiques qui se dérouleraient

indéfiniment sur l’écran de l’éternité.

En approfondissant un peu la question, nous remarquons du reste ici

cette incohérence égyptienne dont nous aurons tant d’exemples, notamment

en théologie. L’Égypte est, sous ce rapport, une terre bien étrange. Au

premier abord, tout y semble certitude; et ces certitudes millénaires

sont gravées dans un granit éternel. Mais à y regarder de près, on

s’aperçoit bientôt que la plupart se contredisent et que le granit

éternel n’a fixé que des nuages. On dirait que tout l’édifice religieux

et moral, tout ce qui se rapporte aux dieux et à la vie future, repose

sur un secret, qui est peut-être le grand panthéisme agnostique de ceux

qui savaient ou croyaient savoir la vérité. Ainsi, cette anémique

existence dans l’au-delà, dont on prévoyait si minutieusement tous les

détails, où l’on transposait, où l’on projetait, à laquelle on

sacrifiait la vie terrestre, des textes contemporains de ceux qui la

certifient, des textes voisins de ceux qui affirment que l’homme après

sa mort devient l’égal des dieux, nous montrent clairement qu’on avait

des doutes très sérieux au sujet des bonheurs d’outre-tombe. On y

préconise franchement le _Carpe diem_ de toute foi qui chancelle.

«Apaise ton cœur en le faisant oublier et sois heureux en suivant ton

cœur tant que tu existes», y est-il dit. «Ne te lasse pas de suivre ton

cœur et tant que tu es sur terre n’afflige pas ton cœur. Il n’est pas

accordé d’emporter ses biens avec soi, il n’y a personne qui soit allé

et qui soit revenu. Les pleurs ne peuvent pas ranimer le cœur de celui

qui est dans le tombeau. Aussi fais un jour de fête et ne te lasse

point.»

[Illustration: scènes agrestes à la façon d’un bas-relief.]

Ces paroles, traduites par M. Maspéro, datent du roi Antef, c’est-à-dire

de près de trois mille ans avant notre ère, et rejoignent, à travers

l’espace et les siècles, le pessimisme secret de toutes les grandes

religions.

Quoi qu’il en fût, les croyances communes et générales étaient plus

fermes. Ce sont à peu près les seules dont on ait tenu compte dans les

tombeaux; les seules par conséquent qui aient pu avoir une influence

réelle sur le bonheur ou le malheur des jours; car la partie plus ou

moins ésotérique de la religion qui aboutissait à l’Osirification,

c’est-à-dire au retour de l’âme en Dieu, à l’immersion dans l’infini

divin, passait très haut au-dessus de la masse et de tous ceux qui

n’étaient pas spécialement initiés. Hors quelques hauts dignitaires,

quelques rares privilégiés de la caste sacerdotale qui savaient

peut-être qu’en redevenant dieu on rentrait dans le néant divin, le

peuple entier, des plus riches aux plus pauvres, des maîtres aux

esclaves, des plus cultivés aux plus ignorants, et jusqu’aux rois mêmes

qui, quoi qu’on en dise, semblent bien, à de certains indices, n’avoir

pas toujours été dans le secret, tous étaient obsédés par l’idée de la

fragile, incertaine et précaire survie de leur Double; tous ne pensaient

qu’à leur momie, à leur reflet posthume; et s’ils voulaient être heureux

sur la terre, c’était avant tout pour donner un point d’appui, une sorte

de modèle et des aliments à leur bonheur souterrain, à leur bonheur

d’outre-tombe, à leur bonheur dans «la Bonne Demeure» aux «Villes

Éternelles» chez «la Dame de tout», ainsi qu’ils l’appelaient.

Quelle qu’ait été la pensée plus haute des prêtres initiés, il est

certain qu’ils ne faisaient rien pour la répandre dans la foule, pour la

mettre à la portée du peuple. Même dans les sépultures royales, ils

consacraient solennellement les croyances les plus matérielles, les plus

enfantines. Plus le mort était grand, plus son existence posthume était

entourée de prévenances puériles. Dans les tombes ordinaires régnait

encore un certain idéal. On se contentait de représenter par des images

ou des signes les objets dont l’ombre aurait à se servir. Dans la tombe

des rois, on ensevelissait le fac-similé exact de ces objets, parfois

ces objets mêmes, parfois des serviteurs momifiés et jusqu’à des gigots,

des côtelettes, des poulets, des légumes et des fruits conservés dans le

natron.

IV

LA SCIENCE DES PRÊTRES

Nous ne savons pas encore, peut-être ne saurons-nous jamais qu’elle

était la pensée secrète des prêtres égyptiens; nous ne sommes même pas

bien sûrs qu’ils en aient eu une. On a, au sujet de leurs sciences

occultes, affirmé bien des choses que l’égyptologie de ces dernières

années n’a guère confirmées. Incontestablement, les énigmes que recèle

la grande pyramide de Khéops sont extraordinaires et aucun monument de

ce monde n’en offre de pareilles. En renvoyant, pour le détail, à

l’excellent livre de l’abbé Th. Moreux: _La Science mystérieuse des

Pharaons_, je me contenterai de rappeler ici que le méridien,

c’est-à-dire la ligne Nord-Sud passant par le sommet de la grande

Pyramide est celui qui traverse le plus de continents et divise aussi

les terres émergées de l’Est à l’Ouest en deux parties égales, en sorte

qu’il serait encore aujourd’hui, après la découverte de l’Amérique et de

l’Australie, le méridien idéal. Ensuite, en multipliant par un million

la hauteur de la pyramide, nous trouvons, en kilomètres, la distance de

la Terre au Soleil, telle que l’ont enfin fixée les dernières études des

astronomes. Nous y trouvons encore la longueur du rayon polaire, celle

de l’année sidérale ainsi que la distance parcourue par la Terre sur son

orbite en un jour de vingt-quatre heures. Nous constatons, en outre, que

le nombre des années de la précession des équinoxes, phénomène qui ne

fut découvert, par Hipparque, que 130 ans avant J.-C., y est

implicitement constaté, ainsi que la densité de la Terre et bien

d’autres merveilles qu’il serait trop long d’énumérer.

N’y a-t-il là qu’une suite d’extraordinaires coïncidences? Il est assez

difficile de le soutenir, bien que la nécessité de multiplier certaines

mesures, tantôt par un million, tantôt par dix millions, puisse, au

premier abord, paraître un peu arbitraire. Il est du reste possible que

la grande Pyramide, qui date du commencement de la IVe dynastie,

c’est-à-dire d’environ 3.000 ans avant J.-C., et est un des plus anciens

monuments de l’Égypte, un monument presque préhistorique, soit le

tombeau d’une civilisation antérieure. En tout cas, on n’a, jusqu’ici,

trouvé dans les monuments postérieurs, aucune révélation du même genre.

Nous voyons, au contraire, que la mécanique et la géométrie des anciens

Égyptiens étaient des plus élémentaires; et qu’en mathématique, ils

n’avaient même pas imaginé un chiffre pour chacune des neuf unités de la

décimale.

On s’est longtemps émerveillé à les voir transporter des carrières de

granit d’Assouan, situées à plus de quatre cents kilomètres de Thèbes, à

près de mille kilomètres de Memphis et de Gizèh, de gigantesques

obélisques, d’énormes monolithes qu’ils transformaient en statues, ou

des quartiers de roc qu’ils parvenaient à poser au sommet de leurs

pylônes ou de leurs pyramides. Mais on peut constater sur leurs

peintures murales qui reproduisent tous les détails de la vie

quotidienne que ces grands transports se faisaient simplement par

bateaux; et que la mise en place de ces énormes masses s’opérait à bras

d’hommes, en y mettant le nombre nécessaire, le matériel humain, comme

on dit aujourd’hui, étant inépuisable. Si l’on avait, par exemple, à

hisser une pierre de quelques dizaines de tonnes au haut d’un pylône, on

élevait à côté de celui-ci comme on le voit encore à Karnak, une

montagne de briques et de terre qui servait de plan incliné le long

duquel des milliers d’esclaves halaient et poussaient le formidable

monolithe.

On s’est également étonné qu’au fond de leurs tombeaux, presque toujours

ensevelis sous des montagnes, où règnent des ténèbres absolues, des

peintures murales, parfois de délicates miniatures, soient aussi

fraîches, aussi minutieusement fouillées que si elles avaient été

exécutées à la lumière du jour, bien que, nulle part sur les murs, on

n’aperçoive les traces de fumée qu’aurait dû, inévitablement, y laisser

la flamme des torches ou des lampes. On a soutenu qu’ils devaient

connaître une sorte de lumière froide, dont nous avons perdu le secret,

ou peut-être l’électricité. D’autres ont prétendu qu’ils éclairaient

leurs souterrains à l’aide d’un jeu de miroirs qui, de réflecteur en

réflecteur, envoyaient un rayon solaire sur la paroi à peindre. Mais on

a récemment découvert un dépôt de lampes qui, manifestement paraît-il,

étaient des lampes à alcool et l’on présume que cet alcool, qui donnait

une clarté sans fumée, devait être de l’alcool de dattes.

Pour extraire les pierres des carrières, pour débiter et ébaucher leurs

énormes monolithes, pour fendre notamment ce redoutable granit

d’Assouan, le plus dur qu’on connaisse et sur lequel s’ébrèchent nos

ciseaux d’acier, ils avaient recours, on en a trouvé la preuve, à un

procédé très simple, encore en usage aujourd’hui. Ils creusaient des

trous dans la pierre, y introduisaient des chevilles de sycomore qu’ils

arrosaient d’eau, et la dilatation du bois fendait le granit aussi

aisément que la gelée fait éclater une cuvette de verre ou un tuyau de

plomb.

Il semble donc qu’on ait eu quelque tendance à exagérer la science

mystérieuse des Égyptiens. Au point de vue mécanique, astronomique (la

grande Pyramide exceptée), industriel, mathématique, ils en savaient

probablement beaucoup moins que nos ancêtres de l’an mil. Mais comme ils

disposaient de véritables armées d’esclaves, esclaves de guerre ou

esclaves indigènes, soumis à un despotisme absolu, ils pouvaient mener à

bien, comme le font les fourmis, des travaux qu’avec nos machines

merveilleuses, nous hésiterions à entreprendre. C’est ainsi, par

exemple, que la reine Hatshopsitou se vante d’avoir fait extraire de la

carrière, près d’Assouan, transporter à Thèbes, sculpter, polir, ériger,

le tout en sept mois, deux grands obélisques de granit rose dont l’un

est encore debout à l’entrée du sanctuaire du temple de Karnak.

On ne voit guère de science occulte en tout ceci. Néanmoins, l’Égypte a

toujours été considérée comme le berceau, comme la terre d’élection de

l’occultisme. Pour tout le monde antique, c’était le pays de la sagesse,

le pays des dieux, la patrie des mystères. Les grands sages de la Grèce,

Solon, Pythagore, Platon et bien d’autres, n’hésitaient pas à faire le

long et dangereux voyage, afin de demander aux prêtres de la vallée du

Nil le dernier mot des suprêmes énigmes. Hormis quelques très anciennes

légendes, comme celle de l’Atlantide, ils ne nous ont rien appris. Il

est vrai que si on les initiait aux mystères, on leur imposait le

silence; et si on ne les initiait pas, on ne leur révélait rien.

En tout cas, le mystère de l’Égypte, tel que nous croyons le percer

aujourd’hui, est assez décevant. En abordant ce sol prestigieux, notre

premier désir, et qui ne nous quitte plus, c’est de surprendre le secret

de la vie prodigieuse, innombrable, qui anime encore les tombeaux et les

temples. On s’imagine qu’il n’est pas possible qu’un culte aussi ancien,

que des millions d’images et d’inscriptions cinq ou six fois

millénaires, ne cachent pas quelque chose d’inattendu et de très grand.

Les hommes à qui nous les devons remontent aux origines de l’espèce. Ils

ont vécu, pullulé et prospéré durant plus de quarante siècles, dans une

paix presque perpétuelle, sur le même point du globe, ce qui n’est

jamais arrivé à aucun peuple. Ils ont donc eu le temps, plus que

n’importe qui, d’étudier et d’approfondir les énigmes de l’existence; de

profiter d’un loisir et d’une occasion qui ne s’étaient jamais présentés

et qui, probablement, ne se présenteront jamais plus.

Or, à mesure qu’on avance, le mystère s’évanouit. On constate avec

étonnement que ces étranges images, ces signes bizarres et compliqués,

qu’on croyait pleins de sous-entendus précieux, de sens multiples et

superposés, ne disent, en fin de compte, que des choses très simples,

très banales, très terre-à-terre, souvent très puériles, surtout très

incohérentes quant aux doctrines, et même assez sauvages, sous le vernis

d’une civilisation dont les monuments formidables, l’art parfois

merveilleux, la durée fabuleuse et la prospérité sans exemple, nous

portent à exagérer l’importance, le raffinement et les acquisitions

morales et intellectuelles. La vérité paraît être que cette civilisation

était avant tout une civilisation agricole, une civilisation de grands

propriétaires d’une intelligence assez bornée et de paysans riches,

crédules et superstitieux. A moins qu’on n’admette que jusqu’ici on

n’ait saisi que le sens superficiel des peintures et des hiéroglyphes,

ce qui, nous le verrons plus loin, est, après tout, possible.

Quand on feuillette leurs grands livres, notamment ce fameux _Livre des

Morts_, dont les premiers textes remontent au temps des pyramides, ce

livre au titre fatidique et qui semble promettre la clef de la vie

d’outre-tombe, on éprouve à peu près la même déception que lorsqu’on

visite leurs hypogées et leurs temples. C’était pourtant, à leurs yeux,

le livre par excellence, celui qui manifestement renfermait tout ce

qu’ils savaient au sujet de l’au-delà. Ses fragments sacrés recouvrent

les murs de toutes les tombes, les parois de tous les sarcophages et

jusqu’aux bandelettes qui emmaillotent les momies. Il était le guide, le

_vade-mecum_, le gardien, le protecteur, le défenseur, le talisman,

l’espoir suprême de tous les morts. En réalité, n’était le chapitre

consacré au jugement du cœur qui apporte, dans la nuit de ces temps

presque préhistoriques, une très haute idée morale, puisque, pour la

première fois peut-être en ce monde, il met en scène le drame de la

conscience humaine et de la déification de l’âme, le livre tient si peu

ses promesses, qu’avec plus d’inquiétude encore qu’à propos des autres

hiéroglyphes sépulcraux, on se demande si on en a réellement saisi le

sens. «Ce n’est pas que la grammaire nous arrête, dit l’un de nos

meilleurs égyptologues; elle est en général fort simple, le sens des

mots est connu, et cependant il arrive souvent qu’une phrase dont la

traduction est aisée nous présente une idée bizarre qui a l’air d’une

puérilité, pour ne pas dire d’une sottise. Nous pouvons être certains

qu’il n’en était pas ainsi pour les anciens Égyptiens. Sous ce langage

étrange et qui, à première vue nous ferait sourire, se cachent peut-être

des vérités élémentaires, et des idées de la plus grande simplicité.

Nous ne les avons pas découvertes, parce que nous ne savons pas encore

assez bien comment les Égyptiens rendaient les idées abstraites.

Évidemment par des métaphores, et jusqu’à ce que nous en ayons trouvé la

clef, nous sommes obligés de nous en tenir au sens littéral, qui peut

nous induire en erreur, ou nous laisser ignorer le sens vrai, le sens

figuré d’une expression prise dans ce qui frappe les sens ou dans le

monde matériel. Aussi la traduction du _Livre des Morts_, comme celle du

_Livre des Pyramides_, n’est encore que provisoire à bien des égards,

car pourtant nous en avons acquis l’intelligence générale[2].»

[2] E. Naville. _La Religion des Anciens Égyptiens_, pp. 146-147.

C’est une remarque analogue à celle que les grands traducteurs des

Védas, Grassmann, Roth et Bergaigne, entre autres, font à propos des

textes sanscrits. Nous n’avons donc pas le droit de juger sans appel les

livres sacrés des deux plus vieilles religions de ce monde, parce que

nous ne sommes pas sûrs de les comprendre intégralement.

En Égypte · 第 1 / 3 段