Dans les derniers jours de la Restauration et dans les premiers jours
du gouvernement de Juillet, on vivait beaucoup pour vivre. Heureux
temps!!! On faisait des farces, les mystifications étaient encore
presque à la mode; on tenait à prouver hautement, ouvertement, qu’on
avait de l’esprit. On chantait encore, on racontait l’historiette avec
grâce, et, lorsqu’on ne savait ni conter ni chanter, on agissait, on
faisait en action ce que les autres inventaient. Il y avait les gens
d’esprit d’action, et les gens d’esprit d’imagination.
Milord réunissait les deux qualités.
C’était un homme accompli, jeune, gai, fort, spirituel et immensément
riche; il avait donc toutes les qualités requises pour l’existence
qu’il menait à grandes guides.
On conçoit donc facilement qu’un homme ainsi taillé devait engendrer
des jaloux à chaque pas. En effet, c’est qu’il n’y avait pas moyen de
lutter avec lui. Il écrasait ses rivaux par son luxe extraordinaire
et par ses colossales excentricités; ses millions avaient bientôt
raison de tous les imprudents qui osaient se mesurer à sa colossale
réputation.
Mais, cependant, une lutte devait nécessairement s’établir: la jeunesse
parisienne était humiliée de se voir vaincue par un fils de la perfide
Albion, car cette naïveté s’employait encore dans la conversation. Le
_Constitutionnel_ avait jeté cette locution dans notre langue. Aussi
nos jeunes gens conspiraient sourdement contre cet étranger venu des
bords brumeux de la Tamise.
La nécessité est mère du génie, dit-on; ils inventèrent alors
l’association, quoique aucune des théories sociales qui ont depuis tant
préconisé cette excellente idée n’existât encore à l’état populaire.
On vit partout se former des sociétés de plaisir; les jeunes gens
se cotisaient pendant toute une année, ils formaient des tontines,
créaient des tirelires, pour faire concurrence à milord l’Arsouille
pendant les trois grandes journées du carnaval. Ils voulaient, ne
fût-ce qu’un jour, lutter à armes égales avec cet étranger, et lui
prouver que les écus de l’Angleterre ne pourront jamais abattre
l’esprit et l’entrain français.