XXVIII

Dans les derniers jours de la Restauration et dans les premiers jours

du gouvernement de Juillet, on vivait beaucoup pour vivre. Heureux

temps!!! On faisait des farces, les mystifications étaient encore

presque à la mode; on tenait à prouver hautement, ouvertement, qu’on

avait de l’esprit. On chantait encore, on racontait l’historiette avec

grâce, et, lorsqu’on ne savait ni conter ni chanter, on agissait, on

faisait en action ce que les autres inventaient. Il y avait les gens

d’esprit d’action, et les gens d’esprit d’imagination.

Milord réunissait les deux qualités.

C’était un homme accompli, jeune, gai, fort, spirituel et immensément

riche; il avait donc toutes les qualités requises pour l’existence

qu’il menait à grandes guides.

On conçoit donc facilement qu’un homme ainsi taillé devait engendrer

des jaloux à chaque pas. En effet, c’est qu’il n’y avait pas moyen de

lutter avec lui. Il écrasait ses rivaux par son luxe extraordinaire

et par ses colossales excentricités; ses millions avaient bientôt

raison de tous les imprudents qui osaient se mesurer à sa colossale

réputation.

Mais, cependant, une lutte devait nécessairement s’établir: la jeunesse

parisienne était humiliée de se voir vaincue par un fils de la perfide

Albion, car cette naïveté s’employait encore dans la conversation. Le

_Constitutionnel_ avait jeté cette locution dans notre langue. Aussi

nos jeunes gens conspiraient sourdement contre cet étranger venu des

bords brumeux de la Tamise.

La nécessité est mère du génie, dit-on; ils inventèrent alors

l’association, quoique aucune des théories sociales qui ont depuis tant

préconisé cette excellente idée n’existât encore à l’état populaire.

On vit partout se former des sociétés de plaisir; les jeunes gens

se cotisaient pendant toute une année, ils formaient des tontines,

créaient des tirelires, pour faire concurrence à milord l’Arsouille

pendant les trois grandes journées du carnaval. Ils voulaient, ne

fût-ce qu’un jour, lutter à armes égales avec cet étranger, et lui

prouver que les écus de l’Angleterre ne pourront jamais abattre

l’esprit et l’entrain français.

Paris Anecdote Avec une préface et des notes par Charles Monselet · 第 64 / 103 题