MILORD L’ARSOUILLE

(LORD S.....)

Nous l’avons dit, c’était un temps où l’on voulait s’amuser, on ne

pensait même qu’à cela. Les pères avaient trop fait la guerre, avaient

trop travaillé, pour que les fils pensassent à gagner de l’argent.

Ils savaient que les caisses paternelles étaient bien fournies; et

puis, que leur importait de se ruiner! Une société nouvelle prenait

possession de la France; elle avait besoin de s’étourdir, elle était

encore ahurie de sa victoire, elle faisait du bruit pour que l’on

parlât d’elle, elle voulait prouver qu’elle aussi savait bien faire

les choses. Les bourgeois d’alors jetaient leur argent avec autant

d’insouciance que les grands seigneurs d’autrefois. _O quantum mutatus!_

Un homme de beaucoup d’esprit, un noble lord, un pair d’Angleterre, ou

à peu près, s’était jeté au milieu de la foule; il était à lui seul

plus excentrique, plus débraillé, plus ardent au plaisir, que tous

nos Français nés malins à la fois; il avait les imaginations les plus

amusantes. L’établissement qui avait le bonheur de le posséder parmi

ses habitués était certain de faire fortune.

C’est qu’aussi tous les gens à sa suite, tous ceux qui n’ont aucune

idée originale pour dépenser leur argent, étaient on ne peut plus

heureux de s’accrocher d’une façon ou d’autre à ce poète de plaisir,

qui avait des inventions à revendre. Puis, venaient derrière lui,

en second ordre, tous ces bons garçons, gens d’esprit et de gaieté,

inventeurs de mots et de drôleries, qui savent chanter, rire et boire,

mais qui ont un malheur: ils n’ont pas le sol.

Milord, riche à millions de rentes, bon vivant, généreux comme un roi

d’Espagne, ainsi que disait Bocage dans _Don Juan de Marana_, les

adoptait. Il voulait une cour autour de lui, il avait eu l’immense

bon sens de la composer jeune, gaie, amusante, folle, spirituelle,

insouciante.

Avec lui, jamais d’ennuis, jamais un moment de tristesse; on était

là pour s’amuser, il fallait s’amuser coûte que coûte; il suffisait

d’avoir un esprit original, une gaieté à tous crins, pour avoir près

de ce noble étranger droit au pain, au sel et au vin: aussi sa royauté

était-elle rayonnante, pétillante, bruyante, riante et des plus

tolérantes.

Il aimait la jeunesse et la vie, et le plus âgé de ses commensaux

n’avait pas vingt-cinq ans; le moins spirituel pouvait être diplomate

de la vieille roche, et descendait, de près ou de loin, de Talleyrand.

Depuis la cour du bon roi René de Provence, on n’avait jamais vu une

telle réunion de gens amusants.

Paris Anecdote Avec une préface et des notes par Charles Monselet · 第 63 / 103 题