Les étudiants, qui n’ont jamais cédé à personne en fait de folies,
formèrent la société des _Badouillards_[L].
Ah! c’étaient de rudes jouteurs que ceux-ci! On passait des examens
pour être admis dans cette société, absolument comme pour se faire
recevoir docteur en médecine ou licencié en droit; seulement, ces
épreuves-là devaient être un peu plus dangereuses et fatigantes que
celles qu’on subit aux facultés.
1º L’aspirant devait faire preuve de force et d’agilité, car il était
alors convenu qu’il ne pouvait y avoir de bonne fête sans coups de
poing et horions.
2º Il devait fréquenter assidûment les salles d’escrime, de boxe et
chausson, canne, bâton, savate, tirs, etc., etc.
3º Il devait avoir prouvé authentiquement son courage dans une ou
plusieurs rencontres.
4º A la Chaumière et aux bals de l’Odéon, on devait l’avoir distingué,
entre tous, par ses grâces chorégraphiques et sa façon élégante
d’_engueuler_ le pékin.
5º Il jurait haine aux bourgeois, à leur sommeil et à leur repos, en
fournissant un répertoire de chants et chansons politiques, érotiques
et autres, à faire trembler toute une ville de province.
6º Il devait passer une nuit au bal.
On se préparait à cette épreuve, car c’était la grande, l’épreuve
solennelle, la nuit d’armes, par un dîner des plus copieux, suivi de
force libations de champagne, punch, café, _pousse-café_, _rincettes_,
_sur-rincettes_, bière et _pousse-le-tout_. Cela durait jusqu’à minuit,
puis on entrait au bal. Là, encore, il ne devait rien refuser, il était
tenu de faire tout ce que faisaient les vieux initiés. Le lendemain
au déjeuner, il était tenu d’engueuler tous ceux qui se présentaient
devant lui.
Vous croyez peut-être que c’est fini, qu’après de tels exploits on n’a
plus qu’à gagner son lit, à le faire bassiner et à se tenir cinq ou six
jours à la tisane, à redouter une pleurésie ou une pneumonie? ah! bien
oui!
L’impétrant passait la journée costumé, courant de cafés en cafés,
jouant au billard, courtisant les _belles_, et, le soir, on
recommençait la même vie que la veille. Il ne devait se coucher que la
troisième nuit à minuit. Ainsi il avait passé deux jours et deux nuits
à subir son épreuve. Lorsqu’il n’était pas tombé sous la table, qu’il
ne s’était endormi sur aucune banquette de café, qu’il n’avait reculé
devant aucune proposition faite par les vieux, alors, mais seulement
alors, on prononçait le _dignus est intrare_.
Il était proclamé _Badouillard_.