XXIX

Les étudiants, qui n’ont jamais cédé à personne en fait de folies,

formèrent la société des _Badouillards_[L].

Ah! c’étaient de rudes jouteurs que ceux-ci! On passait des examens

pour être admis dans cette société, absolument comme pour se faire

recevoir docteur en médecine ou licencié en droit; seulement, ces

épreuves-là devaient être un peu plus dangereuses et fatigantes que

celles qu’on subit aux facultés.

1º L’aspirant devait faire preuve de force et d’agilité, car il était

alors convenu qu’il ne pouvait y avoir de bonne fête sans coups de

poing et horions.

2º Il devait fréquenter assidûment les salles d’escrime, de boxe et

chausson, canne, bâton, savate, tirs, etc., etc.

3º Il devait avoir prouvé authentiquement son courage dans une ou

plusieurs rencontres.

4º A la Chaumière et aux bals de l’Odéon, on devait l’avoir distingué,

entre tous, par ses grâces chorégraphiques et sa façon élégante

d’_engueuler_ le pékin.

5º Il jurait haine aux bourgeois, à leur sommeil et à leur repos, en

fournissant un répertoire de chants et chansons politiques, érotiques

et autres, à faire trembler toute une ville de province.

6º Il devait passer une nuit au bal.

On se préparait à cette épreuve, car c’était la grande, l’épreuve

solennelle, la nuit d’armes, par un dîner des plus copieux, suivi de

force libations de champagne, punch, café, _pousse-café_, _rincettes_,

_sur-rincettes_, bière et _pousse-le-tout_. Cela durait jusqu’à minuit,

puis on entrait au bal. Là, encore, il ne devait rien refuser, il était

tenu de faire tout ce que faisaient les vieux initiés. Le lendemain

au déjeuner, il était tenu d’engueuler tous ceux qui se présentaient

devant lui.

Vous croyez peut-être que c’est fini, qu’après de tels exploits on n’a

plus qu’à gagner son lit, à le faire bassiner et à se tenir cinq ou six

jours à la tisane, à redouter une pleurésie ou une pneumonie? ah! bien

oui!

L’impétrant passait la journée costumé, courant de cafés en cafés,

jouant au billard, courtisant les _belles_, et, le soir, on

recommençait la même vie que la veille. Il ne devait se coucher que la

troisième nuit à minuit. Ainsi il avait passé deux jours et deux nuits

à subir son épreuve. Lorsqu’il n’était pas tombé sous la table, qu’il

ne s’était endormi sur aucune banquette de café, qu’il n’avait reculé

devant aucune proposition faite par les vieux, alors, mais seulement

alors, on prononçait le _dignus est intrare_.

Il était proclamé _Badouillard_.

Paris Anecdote Avec une préface et des notes par Charles Monselet · 第 65 / 103 题