XX

On rencontrait à ce bal le plus incroyable pêle-mêle de nuances

sociales, le plus curieux méli-mélo, des têtes impossibles à accoupler

ensemble, des contrastes déguisés et inexplicables. A côté de tout ce

que la littérature produisait de plus fantaisiste, les ateliers de

plus échevelé, l’art de plus abracadabrant, la jeunesse de plus gai,

la bohème de plus insouciant et Paris de plus spirituel, on voyait des

publicistes graves, des banquiers ennuyeux et des philosophes gourmés.

Là, tout était nivelé, c’était le temple de l’égalité; on était fondu

dans l’immense tourbillon de costumes et de quadrilles: le galop

effaçait toutes les catégories, toutes les conditions, et rapprochait

tous les ordres.

Plus d’un homme haut placé dans la politique venait en catimini

assister à la saturnale. On cite un des hommes les mieux posés de

France qui venait régulièrement chaque année faire son pèlerinage

au bal Chicard. C’était pour lui un article de foi, une tradition

irrésistible. Il venait s’y délasser de ses lourds travaux, en riant,

chaque année, des nouvelles créations, des imbroglios imprévus, en

étudiant ces physionomies inédites et toujours amusantes.

Des hommes éminents mendiaient la faveur de leurs secrétaires, des

professeurs flattaient leurs élèves, des gens politiques faisaient

la cour aux petits employés, des industriels renommés souriaient aux

commis, les oncles pardonnaient à leurs neveux, pour obtenir, avec

leur protection, une lettre de _monsieur_ Chicard plus gros que le

bras. Tout le monde en voulait: l’Anglais passait la Manche, le Russe

quittait l’Italie, l’Allemand oubliait le chemin de sa brasserie, pour

accourir à Paris, et venir humblement présenter leurs hommages au grand

homme, afin d’obtenir une de ses bienheureuses invitations.

Pendant deux mois on faisait à la rue Jean-Jacques-Rousseau un service

spécial pour _monsieur_ Chicard. Il lui arrivait de tous les coins du

monde les lettres les plus flatteuses, les sollicitations les plus

obséquieuses. Heureux celui qui pouvait lui dire: «Monsieur, je suis le

cousin de votre apothicaire!»

Oh! si Chicard voulait nous laisser un jour fouiller dans sa collection

d’autographes, quelle bonne fortune pour vous, chers amis lecteurs!

Si l’agiotage actuel avait été de mise dans ce temps-là, nul doute

qu’on n’eût coté à la Bourse les invitations aux bals Chicard. Ces bals

ont cessé à temps; ce n’est du moins pas l’ennui qui les a tués.

Paris Anecdote Avec une préface et des notes par Charles Monselet · 第 55 / 103 题