On rencontrait à ce bal le plus incroyable pêle-mêle de nuances
sociales, le plus curieux méli-mélo, des têtes impossibles à accoupler
ensemble, des contrastes déguisés et inexplicables. A côté de tout ce
que la littérature produisait de plus fantaisiste, les ateliers de
plus échevelé, l’art de plus abracadabrant, la jeunesse de plus gai,
la bohème de plus insouciant et Paris de plus spirituel, on voyait des
publicistes graves, des banquiers ennuyeux et des philosophes gourmés.
Là, tout était nivelé, c’était le temple de l’égalité; on était fondu
dans l’immense tourbillon de costumes et de quadrilles: le galop
effaçait toutes les catégories, toutes les conditions, et rapprochait
tous les ordres.
Plus d’un homme haut placé dans la politique venait en catimini
assister à la saturnale. On cite un des hommes les mieux posés de
France qui venait régulièrement chaque année faire son pèlerinage
au bal Chicard. C’était pour lui un article de foi, une tradition
irrésistible. Il venait s’y délasser de ses lourds travaux, en riant,
chaque année, des nouvelles créations, des imbroglios imprévus, en
étudiant ces physionomies inédites et toujours amusantes.
Des hommes éminents mendiaient la faveur de leurs secrétaires, des
professeurs flattaient leurs élèves, des gens politiques faisaient
la cour aux petits employés, des industriels renommés souriaient aux
commis, les oncles pardonnaient à leurs neveux, pour obtenir, avec
leur protection, une lettre de _monsieur_ Chicard plus gros que le
bras. Tout le monde en voulait: l’Anglais passait la Manche, le Russe
quittait l’Italie, l’Allemand oubliait le chemin de sa brasserie, pour
accourir à Paris, et venir humblement présenter leurs hommages au grand
homme, afin d’obtenir une de ses bienheureuses invitations.
Pendant deux mois on faisait à la rue Jean-Jacques-Rousseau un service
spécial pour _monsieur_ Chicard. Il lui arrivait de tous les coins du
monde les lettres les plus flatteuses, les sollicitations les plus
obséquieuses. Heureux celui qui pouvait lui dire: «Monsieur, je suis le
cousin de votre apothicaire!»
Oh! si Chicard voulait nous laisser un jour fouiller dans sa collection
d’autographes, quelle bonne fortune pour vous, chers amis lecteurs!
Si l’agiotage actuel avait été de mise dans ce temps-là, nul doute
qu’on n’eût coté à la Bourse les invitations aux bals Chicard. Ces bals
ont cessé à temps; ce n’est du moins pas l’ennui qui les a tués.