C’est assez nous amuser aux bagatelles de la porte. Entrons dans
ce bal, qui est devenu aujourd’hui un sujet curieux d’études
archéologiques.
Mais comment décrire l’ensemble de cette réunion vraiment unique qui a
fait pâlir les nuits de Venise, et les orgies du XVIᵉ siècle, et toutes
les réunions du temps de la Régence? Imaginez, inventez, accouplez
des myriades de voix, des cris, des chants, des vociférations, des
hurlements, de l’argot, des épithètes qui volent comme des flèches d’un
bout de la salle à l’autre, des tapages à rendre sourds les habitués
de tous les concerts du monde, des trépignements, des contorsions,
une pantomime sans nom, un pandémonium continu de figures tour à tour
rouges, blanches, violettes, tatouées, jaunes, vertes, bleues, des
poses saugrenues, impossibles, des tours de force, des sauts de carpe
à faire mourir d’envie tous les saltimbanques; l’un marche sur les
mains, l’autre fait la cabriole, celui-ci exécute un saut périlleux; en
voici un autre qui contrefait la grenouille; son vis-à-vis, exagérant
sur lui, produit une roue irréprochable, tandis que le voisin se livre
au grand écart; et les quadrilles où chatoient mille couleurs, des
plumets, des casques, des flammes, des fleurs; c’est une folie, un
éclat de rire qui dure une nuit, un tohu-bohu, une sarabande que Dante
et Milton n’ont point osé décrire dans leurs enfers; c’est surhumain,
démoniaque, quelque chose comme une danse macabre, si jamais on a
dansé cette danse apocryphe; c’est un tableau qu’il faut renoncer
à peindre, dont rien ne pourrait donner une idée; à peine si la
photographie pourrait saisir quelques-uns de ces aspects multiformes;
mais reproduirait-elle ces masques animés par le vin de Champagne et
ces physionomies rayonnantes au reflet du punch et de mille voluptés?
Que vous dirai-je? C’est une ronde du sabbat qui commence, voilà le bal
Chicard.