Un nommé Olivari, de Marseille, ancien figurant danseur du Cirque,
avait établi un restaurant au faubourg à l’enseigne du _Bœuf
provençal_. Lui aussi, c’était un original. Il avait la manie de
faire fortune pour voyager et voir du monde. C’était d’ailleurs un
très aimable garçon; il avait su attirer chez lui la société des
artistes. Aux jours de folle orgie, il faisait une concurrence souvent
avantageuse aux _Vendanges_ et à la maison Passoir: car les sociétés
qui occupaient ces trois maisons étaient très distinctes. Passoir
avait les entrepreneurs, les commerçants en goguette et les riches
Israélites du quartier; on s’y connaissait, on se réunissait là en
voisins. Les _Vendanges_ étaient occupées, comme nous l’avons dit,
par les fils de famille, ceux que les bourgeois nomment des bourreaux
d’argent; et Olivari avait ses artistes peintres, comédiens, gens
de lettres. C’était, comme on le pense bien, un assaut de folies et
d’excentricités entre les trois genres de consommateurs. Si les uns
avaient plus d’argent, les autres avaient plus d’esprit.
Un jour, un grand seigneur s’avisa de jeter de l’argent au peuple du
balcon des _Vendanges_. Ce fut une cohue hideuse à voir dans la rue:
des furieux, des enragés, le visage sanglant et couvert de boue, se
précipitèrent sur le pavé à se rompre bras et jambes, pour ramasser la
pièce de monnaie n’importe où elle était tombée, fût-ce même sous les
pieds des chevaux. C’était une masse qui tombait et se relevait comme
des énormes marteaux de fer qu’on voit dans les forges et qui écrasent
tout sur leur passage.
La chose eut un succès immense; c’était là tout à fait une plaisanterie
aristocratique; aussi toute la matinée ne vit-on que des imitateurs
des largesses de milord l’Arsouille, car tout ce qu’on faisait
d’excentrique était à l’instant attribué au _lord Arsouille_. «On
ne prête qu’aux riches», dit un proverbe qui, par hasard, n’est pas
menteur.
Les habitués de Passoir, ne voulant pas rester en arrière, brisèrent la
devanture de la boutique et se mirent à verser à boire gratis à tous
ceux qui voulaient. Alors ceux d’Olivari firent dresser toutes les
tables, parer tous les salons et les cabinets, et, arrêtant le monde de
force dans le faubourg, ils offrirent un déjeuner et un bal forcé à
tous les masques qu’ils purent rencontrer.
On voit que d’un côté et de l’autre on savait faire danser les écus et
jeter passablement l’argent par les fenêtres.