On se ruinait pour se costumer, on mettait tout au Mont-de-piété, sans
penser au lendemain. Ah! bien, oui, demain, disait-on, il ne viendra
jamais; amusons-nous d’abord, nous verrons après. On était dans un
enivrement que tout le monde partageait. Les riches faisaient des
folies, les pauvres les imitaient, personne n’avait rien à se reprocher.
Un artiste aujourd’hui très célèbre partit le samedi avec tout
l’atelier où il travaillait; les deux premiers jours, ils dépensèrent
tout leur argent. Il fallait cependant faire mardi gras et enterrer
mercredi des Cendres. Comment faire? Il n’y avait qu’une visite à
_ma tante_ qui pût vaincre la difficulté. On fit un paquet général
des hardes de toute la bande, et l’on alla frapper à la porte du
commissionnaire au Mont-de-piété. Il prêta; on s’amusa à la Courtille
tout le jour, on dansa toute la nuit, on fit la pose obligée chez
Olivari et chez Passoir en descendant le lendemain. Mais il fallait
aller travailler le jeudi. C’était là le difficile; comment se rendre à
l’atelier? Tout le monde était, qui en paillasse, qui en pierrot, cet
autre en malin; l’un avait pris un costume poissard, et cet autre une
longue soutane de frère ignorantin: car, après 1830, on se déguisait
beaucoup en Basile, en haine des jésuites; ces imprudents travaillaient
à la frise de la Madeleine.
Leur frère ignorantin fut leur providence; il se dévoua, il alla
chercher de l’ouvrage, il eut le bonheur d’en trouver, et la rue fut
fort étonnée de voir tout un atelier de sculpteurs, de ciseleurs et de
modeleurs travailler sans relâche huit jours durant en grands costumes
de masques. On fit tant et si bien qu’en huit jours chacun put rentrer
dans son vêtement habituel et renvoyer le costume au loueur. Ce fut
encore le digne frère qui se présenta pour rapporter l’ouvrage et
courir bien vite au grand clou de la rue de Paradis. Lorsqu’il revint,
c’était fête. On était délivré de la prison du carnaval.
Vous croyez peut-être que cette leçon leur profita! Baste! trois
semaines après, ils faisaient la mi-carême, et notre artiste passait
huit jours à la Madeleine en Turc d’enseigne; il avait recommencé la
même fête.