XII

On se ruinait pour se costumer, on mettait tout au Mont-de-piété, sans

penser au lendemain. Ah! bien, oui, demain, disait-on, il ne viendra

jamais; amusons-nous d’abord, nous verrons après. On était dans un

enivrement que tout le monde partageait. Les riches faisaient des

folies, les pauvres les imitaient, personne n’avait rien à se reprocher.

Un artiste aujourd’hui très célèbre partit le samedi avec tout

l’atelier où il travaillait; les deux premiers jours, ils dépensèrent

tout leur argent. Il fallait cependant faire mardi gras et enterrer

mercredi des Cendres. Comment faire? Il n’y avait qu’une visite à

_ma tante_ qui pût vaincre la difficulté. On fit un paquet général

des hardes de toute la bande, et l’on alla frapper à la porte du

commissionnaire au Mont-de-piété. Il prêta; on s’amusa à la Courtille

tout le jour, on dansa toute la nuit, on fit la pose obligée chez

Olivari et chez Passoir en descendant le lendemain. Mais il fallait

aller travailler le jeudi. C’était là le difficile; comment se rendre à

l’atelier? Tout le monde était, qui en paillasse, qui en pierrot, cet

autre en malin; l’un avait pris un costume poissard, et cet autre une

longue soutane de frère ignorantin: car, après 1830, on se déguisait

beaucoup en Basile, en haine des jésuites; ces imprudents travaillaient

à la frise de la Madeleine.

Leur frère ignorantin fut leur providence; il se dévoua, il alla

chercher de l’ouvrage, il eut le bonheur d’en trouver, et la rue fut

fort étonnée de voir tout un atelier de sculpteurs, de ciseleurs et de

modeleurs travailler sans relâche huit jours durant en grands costumes

de masques. On fit tant et si bien qu’en huit jours chacun put rentrer

dans son vêtement habituel et renvoyer le costume au loueur. Ce fut

encore le digne frère qui se présenta pour rapporter l’ouvrage et

courir bien vite au grand clou de la rue de Paradis. Lorsqu’il revint,

c’était fête. On était délivré de la prison du carnaval.

Vous croyez peut-être que cette leçon leur profita! Baste! trois

semaines après, ils faisaient la mi-carême, et notre artiste passait

huit jours à la Madeleine en Turc d’enseigne; il avait recommencé la

même fête.

Paris Anecdote Avec une préface et des notes par Charles Monselet · 第 46 / 103 题