Le carnaval riche, celui qui s’est promené pendant les trois jours
gras en voiture à quatre chevaux sur le boulevard, s’emparait au
petit jour du restaurant des _Vendanges de Bourgogne_, dont on avait
loué les salons et les cabinets longtemps à l’avance. C’était devant
les fenêtres de l’établissement qu’on venait surtout parader pour
voir le fameux milord l’Arsouille. La maison était située au coin du
canal, à la place où se trouve aujourd’hui Soulier, marchand de vin,
renommé dans tout le quartier pour ses escargots à la bourguignonne.
Elle était immense; on a bâti sur son emplacement cinq ou six grandes
maisons à six étages avec cours.
Là, le combat changeait d’aspect, on jetait des dragées et des oranges
aux dames, on inondait les hommes avec des flots de champagne et l’on
répondait aux projectiles par des écailles d’huîtres et des assiettes
encore pleines des morceaux du déjeuner: car la mode était dans ce
temps-là de tout casser après chaque repas, vaisselle et meubles, et de
tout jeter par la fenêtre, en faisant voler les vitres dans la rue. Le
traiteur en était quitte pour ne servir ce jour-là que les assiettes
ébréchées et les plats écornés qu’il portait sur la carte comme sortant
de chez le porcelainier. C’était une façon commode de renouveler son
mobilier à peu de frais.
Un jour, le père Passoir eut toute la devanture de sa boutique enfoncée
par une cavalcade entière qui y entra et vint se faire servir le
champagne à cheval, au milieu de sa salle, en brisant tout ce qu’elle
rencontrait, tables de marbre, glaces et verrerie.
Personne ne fut effrayé, personne ne s’y opposa; on était habitué à
ces excentricités, et l’on savait que les fils du premier Empire ne
marchandaient jamais leurs plaisirs et ne faisaient pas d’économies.
Ils se ruinaient le plus gaiement et le plus bruyamment possible. Ils
avaient hérité de leurs pères d’une prodigalité géante, et ils en
usaient en vrais fous qu’ils étaient. Nous n’étions pas encore arrivés
aux jeunes gens rangés, calculateurs, et croupiers de la Bourse.
C’était une nouvelle société qui prenait possession de la France; elle
s’amusait à corps perdu, sans arrière-pensée, en véritable vainqueur.
La révolution de Juillet venait d’avoir lieu, on était si heureux
d’être libre qu’on ne pensait qu’à jouir de cette bonne liberté.