Et, ma foi! il a parfaitement raison. Il n’y a personne au monde qui
ait moins les goûts champêtres que moi. Je préfère un coin du ciel vu
par la fenêtre d’une mansarde aux plus beaux paysages. Je ne comprends
la belle nature qu’au Luxembourg ou bien au Jardin des Plantes. Quant à
la campagne, Ménilmontant et Montmartre sont mes montagnes, les bois
de Vincennes et de Boulogne mes forêts. Mon rêve n’a jamais été de
vivre parmi les poules et les canards, je les préfère à la Vallée tout
préparés. Quand on a vécu dans cette atmosphère de Paris, au milieu de
cette lutte incessante, il vous faut le bruit, le tapage et l’animation
des grandes foules.
Aussi conçois-je très bien que le Parisien pur sang regrette tous
les vieux et bruyants usages de sa bonne ville, qui tendent chaque
jour à s’effacer de plus en plus. En effet, qu’est devenu notre bon
vieux carnaval avec ses cavalcades, ses chie-en-lit en guenilles, ses
plaisanteries, qui toutes étaient au gros sel avec accompagnement
de moutarde? Et les attrapes, ces bêtises du peuple de Paris, qui
consistaient à appliquer aux mantelets noirs des vieilles femmes qui
sortent des prières de quarante heures des plaques blanches en forme
de rats, à leur attacher des morceaux de drap ou de papier rouge;
et ces pièces de monnaie clouées au pavé; enfin, tout ce qu’on peut
imaginer de plus bête divertissait infiniment tous ces grands enfants.
N’oublions cependant pas la plaisanterie du marmot, qui se faisait à
tous les carrefours. On fagotait un enfant postiche, il avait le dos
tourné, le corps baissé; il semblait vouloir ramasser à terre une pomme
tombée de sa main; vous passiez, et, voyant l’attitude embarrassée
de l’enfant, vous ramassiez la pomme et la lui présentiez. Aussitôt
vous étiez en butte à mille quolibets, plus saugrenus les uns que les
autres. C’était là un des grands plaisirs du peuple le plus spirituel
du monde. Des attrapes, il y en a de toutes sortes. On se souvient de
l’éternel homme en chemise, moutardier ambulant, que suivaient d’autres
masques, s’empressant, avec des morceaux de boudin, d’aller puiser de
la moutarde au derrière de cette chemise. Et les cris perçaient la nue,
on applaudissait à toutes ces plaisanteries. Ce n’était peut-être pas
très attique, mais cela faisait rire.
La grande chose du carnaval était la promenade en voiture et les
chevauchées du boulevard, qui devaient se retrouver le lendemain à la
descente de la Courtille. Ah! la descente de la Courtille, c’étaient
là les véritables bacchanales du peuple français! Quelle cohue, quelle
mêlée! que de cris, que de bruit! des pyramides d’hommes et de femmes
grimpés sur des calèches, s’apostrophant d’un côté de la rue à l’autre,
toute une ville dans une rue. Aussi quelles poussées, quelles orgies!
Ah! oui, rappelons nos souvenirs et parlons-en!
X
En perdant la descente de la Courtille, le carnaval populaire a perdu
son plus beau fleuron. C’était une folie, une frénésie, nous le voulons
bien; mais c’est de cela qu’on pouvait dire, sans crainte d’être taxé
d’exagération, que _tout Paris y était_. Tout le monde disait: «C’est
infâme, c’est ignoble»; mais le plus beau monde, les duchesses en
dominos et les impures court-vêtues, dans leurs atours débraillés, les
courtisanes en poissardes effrontées, et les bourgeoises en paysannes
ou en laitières suisses, s’empressaient, dès quatre heures du matin,
de quitter les salons de l’Opéra, les bals de souscription, ceux des
théâtres, et même, faut-il le dire, les bals officiels, pour y courir.
C’était la bacchanale moderne; on en parlait tant et tant qu’on venait
de province et de l’étranger pour y assister. Il n’y avait pas de
beau carnaval sans une bruyante descente de la Courtille; toutes les
fenêtres étaient louées un mois à l’avance, on les payait un prix fou.
Jamais cérémonie officielle, défilant le long du boulevard, ne pourra
lutter avec cette grande fête annuelle de la population parisienne.
Que de familles ont vécu des mois entiers et payé leur loyer d’une
année avec la location de leurs fenêtres! Les propriétaires des grands
terrains du faubourg, qui n’était presque bâti que jusqu’un peu
au-dessus du canal, faisaient construire des tentes et des estrades
pour ce jour-là. C’était la foire du quartier; en ce jour de bombance
et d’orgie, les cabarets regorgeaient de monde, il y en avait partout,
même sur les toits; on ne voyait que des têtes, et tout cela criait,
hurlait, s’aspergeait de vin. Les voitures montaient chargées de
masques, et mettaient trois heures pour aller du boulevard à la
barrière. Longchamps était dépassé de cent coudées.
Cette fête était tellement populaire que les ouvriers économisaient
sur leur paye pendant toute l’année pour bien finir leur carnaval. On
se jetait des bonbons d’une voiture à l’autre; puis venait le tour des
œufs pleins de farine: car les patronnets et les marmitons, au lieu
de briser les œufs dont ils se servent dans leur métier, y faisaient
un simple petit trou par lequel s’échappait le contenu, puis ils
remplissaient les écailles de farine et les vendaient beaucoup plus
cher qu’ils n’avaient coûté à leurs patrons. C’était une industrie qui
rapportait des sommes folles à tous les gamins des restaurants et des
pâtisseries.
Mais, quand on avait épuisé ces œufs d’attrape, comme il fallait encore
se jeter quelque chose, c’était de nécessité, on se jetait à la tête
des œufs frais ou non frais, tant pis pour ceux qui les attrapaient.
D’autres aspergeaient les piétons avec des sacs de farine blanchissant
tous les passants; ceux qui n’avaient pas le moyen de se procurer de
la farine ou de la poudre répondaient avec du plâtre; puis venait le
tour des projectiles: les pommes cuites commençaient, on dévalisait en
un instant les charrettes des marchands ambulants, les boutiques des
fruitières; les fruits et les légumes crus succédaient, on se canardait
avec tout ce qui tombait sous la main, jusqu’à la boue des ruisseaux.
C’était une véritable guerre intestine; bienheureux si quelque malin,
emporté par son ardeur, n’envoyait pas des pierres et des tessons de
bouteilles. Cependant justice était bientôt faite de pareilles gens.
Un fort de la halle, déguisé en poissarde, ou quelque hardi gaillard,
en costume de prince espagnol, descendait de son char, se posait en
vengeur et corrigeait l’enthousiaste sur l’heure et sur le lieu. Il
était tacitement défendu de se fâcher, mais il était permis de se
horionner.
C’était aussi le temps de ce qu’on appelait les _engueulements_. On
s’engueulait d’une voiture à l’autre, de fenêtres à voitures, de
piétons à fenêtres; chaque société avait son ou sa forte-en-gueule,
espèce de crécelle à poumons d’acier chargée de répondre à tout le
monde, d’arrêter la foule par ses propos de haut goût et les dialogues
grivois qui s’établissaient entre camarades. Car le suprême du genre
était de diviser la bande dans deux voitures et de s’échanger les
_plus jolies choses_ du monde en une sorte de conversation et de
style poissard. On se donnait la réplique comme au théâtre, et jouait
une pièce gratis pour les badauds de la rue. Ces conversations se
composaient et s’apprenaient par cœur longtemps à l’avance. On trouve
encore sur les quais certains exemplaires du _Catéchisme poissard, ou
l’Art de s’engueuler proprement en société sans se fâcher_, qui, s’ils
ne sont pas très spirituels, sont du moins curieux comme genre de
littérature populaire et quelquefois fort drôles. Cela se vendait par
milliers d’exemplaires dans les rues pendant toute la durée du carnaval.
C’était une sorte de langage par assonnances, n’ayant aucune prétention
à la raison, exagérant les rimes, imitant de très loin le vers, et
dont Vadé fut l’inventeur au dernier siècle. Un de nos plus spirituels
écrivains, M. Léon Gozlan, en a fait une fort heureuse imitation dans
une pièce jouée aux Variétés en 1848 ou 49.