A côté du Carapata, actif et laborieux, voici venir, le dimanche,
l’Estelle et le Némorin de la rue Saint-Denis. Ce sont de bons et
paisibles boutiquiers, des ouvriers tranquilles, qui louent dans le
haut du faubourg, dans une de ces maisons connues sous le nom de
Cours, un petit carré de jardin, grand deux fois comme un mouchoir de
poche, et qu’ils viennent cultiver de leurs mains. C’est-à-dire qu’ils
y transplantent des fleurs achetées aux divers marchés aux fleurs de
Paris. A dix lieues à la ronde, on ne connaît de fleurs que celles qui
s’achètent à Paris, pour orner les parcs et jardins de la campagne.
Le petit bourgeois est fanatique de son petit jardin et de ses petites
plantes, elles lui coûtent cent fois plus d’argent à soigner que s’il
les achetait chaque samedi au quai pour les faire transporter le
dimanche à son petit carré de terre. Il est obligé de payer un homme
pour les arroser, heureux encore quand il n’est pas obligé de payer un
porteur d’eau pour emplir ses arrosoirs. Mais aussi avec quelle joie ne
revêtira-t-il pas la blouse et le chapeau de paille, le dimanche, pour
y conduire sa famille et ses amis? C’est avec un véritable sentiment
d’orgueil qu’il offrira un bouquet de deux ou trois fleurs aux dames
de sa société. Et quel bonheur incompréhensible de pouvoir dire chaque
jour à son voisin: «Voici un beau temps pour _ma_ vigne; _mon_ poirier
se ressentira de cette chaleur; j’aurais pourtant besoin de monter à
_mon_ jardin pour voir si _mon_ jardinier a arrosé _mon_ rosier et
_mes_ œillets»: car la plupart de ces propriétaires ont plutôt des
propriétés pour en parler que pour en jouir. C’est pour eux une vanité
satisfaite, un moyen de causer avec leurs amis et de leur faire envie.
Que n’envie-t-on pas aux autres, hélas! J’ai connu un officier qui a
passé toute sa vie à envier à un sergent invalide un vigoureux coup
de sabre que lui avait donné, en plein visage, un cuirassier russe à
Eylau. Il se trouvait malheureux d’avoir été trente ans militaire sans
avoir pu recevoir un aussi beau coup de bancal.
Le Parisien passe son existence à rêver le bonheur des champs, les
clairs ruisseaux et l’innocence du village. Il travaille vingt ans pour
s’acheter une petite maison blanche à volets verts, dans quelqu’une
de ces agglomérations qu’on fait par souscription aux environs de
Paris; puis, lorsque ses vœux sont bien accomplis, qu’il n’a plus rien
à désirer, il se met à regretter le ruisseau bourbeux de sa rue, le
mal du pays s’empare de lui; il se défait à n’importe quel prix de
son cottage, et il revient tout triomphant faire sa partie de dominos
au café de son quartier. Il dit pis que pendre de la vie de ces pays
monotones, des bois et du champêtre, du village et des villageois, et
il s’écrie en se rengorgeant:
«Enfin, je n’ai trouvé le calme qu’au sein des villes, au milieu du
bruit.» Heureux de son antithèse, il jure, mais un peu tard, qu’on ne
l’y prendra plus: car il est guéri de sa folie.