Un peu plus bas, chez Soulier, est une population bien autrement
curieuse: ce sont les CARAPATAS OU MARINS DE LA VIERGE MARIE,
parce qu’ils ne courent jamais aucun danger; espèce de race amphibie
qui ne vit que sur les canaux. Les voyageurs étonnent beaucoup nos
bons badauds en leur disant qu’en Chine il existe une race d’hommes
qui naissent, vivent et meurent sur l’eau, qui n’a d’autre domicile
que son bateau. Il faut entendre les lamentations qui se poussent à
propos de la misère de ces intéressants Chinois; comme on les plaint!
que leur sort est affreux! Dieu! leurs femmes! hélas! leurs pauvres
enfants! Cela fend le cœur; rien que d’y penser, madame est émue, sa
sensibilité se révolte, sa générosité met le nez à la fenêtre, et elle
pose gravement son nom, celui de son mari, ceux de ses enfants, elle
force sa bonne à mettre le sien sur une des innombrables listes de
cette fantastique souscription, qu’on promène depuis cent ans d’un bout
de l’Europe à l’autre, pour le rachat des malheureux petits Chinois.
Comment peut-il y avoir encore des Chinois plus ou moins intéressants à
racheter, quand, avec l’argent qu’on a donné, on aurait pu acheter la
Chine entière? Ceci est un mystère qu’il ne ferait peut-être pas bon
de trop approfondir. Ne faut-il pas que chacun vive de son état, même
lorsqu’il s’occupe d’œuvres pies?
En France, on adore les misères d’outre-mer, on n’a de larmes que pour
les misères transatlantiques, la philanthropie aime beaucoup à décrire
ce qu’elle n’a jamais vu. Cela pose, cela fait une réputation, cela
coûte très peu, et cela rapporte beaucoup. Quant aux choses navrantes
que nous avons sous les yeux, aux enfants qui meurent de faim près du
cadavre de leur mère, morte de besoin, aux vieillards sans lit et sans
pain, relégués dans des greniers infects, aux infirmes, aux aveugles,
à toute cette race de gueux parlant notre langue, vêtus de lambeaux,
montrant leur face hideuse à tous les coins, on les abandonne à la
charité publique. C’est assez bon pour de telles gens, ne rapportant
jamais ni honneurs ni profits.
A Paris nous avons une population entière pour le moins aussi curieuse
que toute la nation chinoise à la fois. Elle ne connaît aussi que
ses bateaux, elle s’y marie, elle y meurt, elle y vit. Ce sont les
Carapatas. Il est vrai qu’elle travaille avec courage, qu’elle ne
demande jamais rien à personne, et qu’elle ne fait pas racheter ses
enfants, qui sont tous gras et joufflus, bien portants et joyeux,
espiègles et mutins. Que diable voulez-vous qu’on soit intéressant avec
cela? Et d’ailleurs pourquoi est-elle si près de nous? Est-ce qu’on
regarde ce qu’on coudoie à chaque instant?
Les mœurs des Carapatas sont des mœurs à part qui ne ressemblent à
aucunes mœurs connues à terre. Ce sont les hommes de l’eau, ils ne
comprennent qu’elle, ils l’aiment d’un amour sincère; n’est-ce pas elle
qui les fait vivre et leur fait boire du vin? Ils sont plus fanatiques
de l’eau que les matelots. Ils s’ennuient dès qu’ils ont mis le pied
hors de leurs bateaux; ils savent à peine le nom des villes qu’ils
traversent; mais ils connaissent les cabarets, car leur profond amour
de l’eau ne nuit nullement à celui qu’ils professent pour le vin.
Pour eux, les villes sont le grand Saint-Martin, le Soleil-d’Or, le
Cheval-Blanc, l’endroit où l’on vend _du meilleur_.
On est vraiment étonné lorsqu’on voit ces immenses bateaux du Mans,
grands comme des bateaux de l’État, conduits par un homme et sa
famille, composée d’une femme et de deux ou trois enfants en bas âge,
traverser les écluses, traînés par un seul homme, venir prendre quai
devant un de ces nombreux magasins du canal du Temple, vastes comme des
villes.