VII

Un peu plus bas, chez Soulier, est une population bien autrement

curieuse: ce sont les CARAPATAS OU MARINS DE LA VIERGE MARIE,

parce qu’ils ne courent jamais aucun danger; espèce de race amphibie

qui ne vit que sur les canaux. Les voyageurs étonnent beaucoup nos

bons badauds en leur disant qu’en Chine il existe une race d’hommes

qui naissent, vivent et meurent sur l’eau, qui n’a d’autre domicile

que son bateau. Il faut entendre les lamentations qui se poussent à

propos de la misère de ces intéressants Chinois; comme on les plaint!

que leur sort est affreux! Dieu! leurs femmes! hélas! leurs pauvres

enfants! Cela fend le cœur; rien que d’y penser, madame est émue, sa

sensibilité se révolte, sa générosité met le nez à la fenêtre, et elle

pose gravement son nom, celui de son mari, ceux de ses enfants, elle

force sa bonne à mettre le sien sur une des innombrables listes de

cette fantastique souscription, qu’on promène depuis cent ans d’un bout

de l’Europe à l’autre, pour le rachat des malheureux petits Chinois.

Comment peut-il y avoir encore des Chinois plus ou moins intéressants à

racheter, quand, avec l’argent qu’on a donné, on aurait pu acheter la

Chine entière? Ceci est un mystère qu’il ne ferait peut-être pas bon

de trop approfondir. Ne faut-il pas que chacun vive de son état, même

lorsqu’il s’occupe d’œuvres pies?

En France, on adore les misères d’outre-mer, on n’a de larmes que pour

les misères transatlantiques, la philanthropie aime beaucoup à décrire

ce qu’elle n’a jamais vu. Cela pose, cela fait une réputation, cela

coûte très peu, et cela rapporte beaucoup. Quant aux choses navrantes

que nous avons sous les yeux, aux enfants qui meurent de faim près du

cadavre de leur mère, morte de besoin, aux vieillards sans lit et sans

pain, relégués dans des greniers infects, aux infirmes, aux aveugles,

à toute cette race de gueux parlant notre langue, vêtus de lambeaux,

montrant leur face hideuse à tous les coins, on les abandonne à la

charité publique. C’est assez bon pour de telles gens, ne rapportant

jamais ni honneurs ni profits.

A Paris nous avons une population entière pour le moins aussi curieuse

que toute la nation chinoise à la fois. Elle ne connaît aussi que

ses bateaux, elle s’y marie, elle y meurt, elle y vit. Ce sont les

Carapatas. Il est vrai qu’elle travaille avec courage, qu’elle ne

demande jamais rien à personne, et qu’elle ne fait pas racheter ses

enfants, qui sont tous gras et joufflus, bien portants et joyeux,

espiègles et mutins. Que diable voulez-vous qu’on soit intéressant avec

cela? Et d’ailleurs pourquoi est-elle si près de nous? Est-ce qu’on

regarde ce qu’on coudoie à chaque instant?

Les mœurs des Carapatas sont des mœurs à part qui ne ressemblent à

aucunes mœurs connues à terre. Ce sont les hommes de l’eau, ils ne

comprennent qu’elle, ils l’aiment d’un amour sincère; n’est-ce pas elle

qui les fait vivre et leur fait boire du vin? Ils sont plus fanatiques

de l’eau que les matelots. Ils s’ennuient dès qu’ils ont mis le pied

hors de leurs bateaux; ils savent à peine le nom des villes qu’ils

traversent; mais ils connaissent les cabarets, car leur profond amour

de l’eau ne nuit nullement à celui qu’ils professent pour le vin.

Pour eux, les villes sont le grand Saint-Martin, le Soleil-d’Or, le

Cheval-Blanc, l’endroit où l’on vend _du meilleur_.

On est vraiment étonné lorsqu’on voit ces immenses bateaux du Mans,

grands comme des bateaux de l’État, conduits par un homme et sa

famille, composée d’une femme et de deux ou trois enfants en bas âge,

traverser les écluses, traînés par un seul homme, venir prendre quai

devant un de ces nombreux magasins du canal du Temple, vastes comme des

villes.

Paris Anecdote Avec une préface et des notes par Charles Monselet · 第 42 / 103 题