Avant de passer le canal, puisque je dois vous guider, nous devons nous
arrêter au _Crocodile_, à la maison Doistan.
Vous qui venez étudier les mœurs parisiennes, il faut aller au _Croco_.
Là se réunissent, de trois à cinq heures, une partie de ceux qui
vivent du théâtre. Vous y rencontrerez depuis le petit auteur jusqu’au
souffleur, l’acteur et le machiniste, le musicien et le garçon
d’accessoires. Tout ce monde-là vient fraternellement y chercher de
soi-disant appétits. Aussi n’entend-on de tous côtés que cet éternel
cri:
«Edmond, une absinthe!»
Edmond est un jeune gars dégourdi, qui a fait son apprentissage au
milieu de cette foule artiste. Il va, il vient, il connaît chacun
par son nom et l’interpelle sans façon. Il s’intéresse aux parties
de piquet, donne des conseils aux joueurs, et prend tant de part aux
fluctuations du besi ou du remse qu’il oublie de verser son absinthe.
Oh! l’absinthe! encore une des plaies de notre époque. On ne peut
se figurer le nombre de gens de talent qui s’abrutissent, perdent
la mémoire, s’empoisonnent, se tuent le plus gaiement du monde avec
cette terrible liqueur d’alcool et de vert-de-gris que nous envoie
Pontarlier. De l’aveu de tout le monde, l’absinthe est dangereuse et
n’a aucune des vertus qu’on lui attribue, et cependant, chaque année,
la consommation de ce poison augmente d’une façon effrayante, chaque
jour offre quelque nouvel exemple de ses vertus délétères. Qu’importe!
on en boit de plus en plus. C’est l’attrait du gouffre; il attire
l’imprudent qui ose mesurer ses profondeurs. Notre génération s’est
fatiguée de vivre par la tête, elle veut vivre par le ventre; elle
s’ennuie, elle ne veut plus penser, elle s’étourdit en croyant se
distraire. Voilà pourquoi elle s’adonne à l’absinthe et au cigare. En
cela elle ressemble aux Orientaux adonnés au haschisch et à l’opium.
Elle ne boit plus, ce plaisir s’en est allé avec la chanson et la
causerie, elle s’enivre et elle hurle. Le vin ne pouvant suffire à ces
tempéraments brûlés, ils se sont jetés sur l’alcool et l’absinthe. Nous
sommes mornes et taciturnes, ou bavards, stupides, diseurs de riens; la
gaieté et l’esprit nous ont décidément quittés, effrayés de nos cris.
Au Crocodile,--à propos, on n’a jamais su pourquoi on avait ainsi
baptisé l’établissement, c’est une fantaisie d’_absinthier_,--au
Crocodile donc, si l’esprit-de-vin seul y abonde, on y a du moins un
avantage, c’est de n’y point rencontrer de buveurs bruyants, de n’y
entendre ni cris ni gros mots. On s’y grise, on y exagère même un peu
le mot griser; mais enfin tout cela se fait en gens civilisés qui
savent vivre.
Si nous voulions nous y arrêter au lieu de poursuivre notre route, et
de faire une pause au cabaret des croque-morts, nous écririons tout un
article sur la physionomie de ce cabaret qui ne laissera pas de devenir
aussi célèbre dans l’histoire de notre siècle que la Pomme-de-Pin et
la Bouteille-d’Or le sont dans les deux derniers siècles. Ainsi le
nom de M. Doistan passera à la postérité, à côté de ceux des grandes
réputations qui s’enivrent chez lui.
Quel honneur! pour qui?
V
Dans dix ans, combien en restera-t-il de ceux que nous coudoyons
aujourd’hui sur le boulevard et sur les quais? Tout change, tout
passe, le son des cloches funèbres nous l’annonce; nos cercueils sont
prêts, ils attendent leur proie. Le nombre des victimes ne diminuera
pas, l’expérience journalière est là qui nous le dit. Mais il n’y a
pas de ville où le spectacle de la mort fasse moins d’impression; on
est accoutumé aux enterrements, qui veut être pleuré après sa mort
ne doit pas mourir à Paris. L’on y regarde passer un convoi avec une
indifférence vraiment superbe.
Cela se passe assez gaiement dans le monde (dialogue entendu).
«Vous savez, dit une dame, ce pauvre M. Bernard est mort.--Pique.
--Je coupe, cœur.--Que me dites-vous là? C’est épouvantable!
--Vous jouez trèfle, Madame.--C’était un honnête homme; de quoi est-il
mort?
--Carreau.--Il s’est avisé de mourir subitement.
--Je reprends.--C’est encore heureux, ses héritiers n’auront pas de
médecins à payer.--Et passe carreau.»
Et la partie continue, M. Bernard et ses vertus alternant avec les
atouts et l’impériale d’as. Certes, ce n’était pas à cet honnête
citadin qu’on s’intéressait le plus. Il est vrai que la même
indifférence attend ces mêmes joueurs, demain peut-être.
Le célèbre Bichat, auteur du livre de _la Vie et la Mort_, a une
rue qui porte son nom au faubourg du Temple. C’est là qu’est située
l’administration générale des Pompes funèbres, en face de la rue
Corbeau, près l’hôpital Saint-Louis. On chercherait vainement des noms,
un voisinage, mieux appropriés à la chose. Les voitures sortent par la
rue Alibert. Encore un médecin. Cela ne semble-t-il pas une lugubre
ironie?
Le rendez-vous des croque-morts est chez un marchand de vin, au coin
de la rue Corbeau! Ah! nous nous plaignions tout à l’heure de notre
gaieté qui s’en va; c’est là qu’on rit, c’est là qu’on chante, c’est
là qu’on s’amuse. Le croque-mort est d’un naturel grivois, il aime le
vin, le jeu, les belles, comme un choriste de _Robert le Diable_; il
les chante à tue-tête, et, quand l’ouvrage va bien, il les fête avec
joie et plaisir. Il plaisante avec grâce, il conte la gaudriole, il
sait l’histoire de toutes ses pratiques; il répète gaiement son refrain
habituel:
Monsieur le mort, laissez-vous faire,
Il ne s’agit que du salaire.
Car il sait calculer. Il faut bien vivre, hélas! Si l’on ne meurt pas
plus gaiement à Paris qu’ailleurs, on y enterre du moins avec joie.
Cela fait toujours plaisir.