III

Le père Passoir, le fondateur de cette grande réputation culinaire,

était d’abord simple marchand de vin, mais c’était un homme très

original et que nous donnerions volontiers en exemple à tous les

commerçants de Paris. Il avait l’originalité de servir ce qu’on lui

demandait.

Riez tant que vous voudrez, mais essayez, demandez ce que vous désirez:

après avoir reconnu les innombrables difficultés que vous aurez à

vaincre, vous verrez que nous ne nous avançons pas trop en disant que

le père Passoir était un franc original.

Lorsqu’il commença à donner à déjeuner aux entrepreneurs de bâtiments,

ses plus assidues pratiques, on lui demandait un filet de bœuf! Et lui,

très intelligent, servait un filet. Ses confrères riaient à se tenir

les côtes de sa trop grande naïveté.

«Mais, lui disait-on, avec du faux filet, ou de la culotte bien

préparée, on remplace avantageusement le filet. Fais comme nous,

apprends ton état.

--Puisqu’il y a quelque chose dans le bœuf qu’on nomme filet, et qu’on

me demande du filet, je sers du filet.

--Bah! tu n’es qu’un maladroit, un gâte-métier, tu t’en repentiras.

--Nous verrons, reprenait naïvement le bonhomme, chacun fait son

commerce comme il l’entend.»

Il en était de même partout; avec de la chicorée on faisait du café;

avec tel amalgame savamment combiné, avec une mixture quelconque, on

remplaçait très gentiment le vin, fût-ce même le bordeaux, qui ne

demandait qu’un peu de violette pour tromper les palais les mieux

exercés.

Le vieux marchand laissait dire et laissait faire. Quant à lui, il

n’employait que des marchandises de première qualité, achetées aux

meilleurs comptoirs. On voulait du café, il servait du moka; son rhum

lui venait de la Jamaïque, son eau-de-vie de Cognac, ses vins du Médoc,

ou de Beaune, ou d’Épernay. Encore savait-il faire un bon choix.

Qu’est-il arrivé de cette façon naïve d’agir? C’est qu’aujourd’hui le

père Passoir, honoré, respecté, vit grassement de ses rentes; il fait

chaque jour sa partie de piquet chez Hainselin, libre de tout souci.

Deux ou trois autres fortunes ont été faites dans la maison qu’il a

fondée, tandis que les autres, les conseillers, courent encore la

pratique et voient leurs têtes blanchir dans leurs boutiques solitaires.

Y aurait-il vraiment quelque avantage à être honnête dans ce monde?

Espérons-le, grand Dieu! quand ce ne serait que pour qu’il se

rencontre encore quelques commerçants qui entendent le commerce comme

ce doyen de l’aloyau et du ragoût de mouton.

Paris Anecdote Avec une préface et des notes par Charles Monselet · 第 39 / 103 题