Mais, puisque nous voulons parler du faubourg du Temple, parlons-en; ne
prenons pas le chemin des écoliers, ne cherchons pas midi à quatorze
heures.
Savez-vous pourquoi le faubourg du Temple est un des plus gais, des
plus vivants et des moins pauvres de Paris? C’est qu’il tient au
boulevard du Temple, qui touche au marché du Temple, c’est-à-dire aux
endroits où le peuple s’amuse, où il travaille, où il s’habille, où
il s’enrichit. Aussi est-ce un des quartiers les plus amalgamés de
la ville. Voyez donc: le bourgeois y coudoie l’ouvrier, le comédien,
le peintre en décors; par là le sculpteur, l’employé, l’auteur
dramatique, vivent à leur aise, au centre de leurs affaires. C’est tout
un petit monde que cette grande montée qui commence par un boulevard
et finit par un boulevard. C’est une sorte de pays libre, de quartier
latin de la rive droite. Chacun y vit indépendant, à sa guise, sans que
l’œil du voisin vienne interroger son domicile.
En partant du café Hainselin, rendez-vous des rentiers, et de la
boutique de Bertrand, le marchand de vin, où vont souper les comédiens
des petits théâtres et ces dames leurs admiratrices, jusqu’au fruitier
et au pâtissier qui occupent les deux dernières maisons du côté de la
barrière, l’homme le moins initié à la vie parisienne doit s’apercevoir
facilement, au nombre des boutiques où l’on boit et où l’on mange,
qu’il parcourt un chemin conduisant à un pays de bombances toujours
renouvelées. Toutes les maisons ont leur gargote, leur laiterie, leur
établissement de bouillon, leur rogomiste, leur marchand de liqueurs,
prunes et chinois; toutes ont leur commerce de vins, leur café, leur
charcutier, leur épicier, leur restaurant et leur tabagie. N’est-ce
pas un morceau des Flandres? Et tout ce monde de victuailles fait
des affaires, s’enrichit, élève ses enfants, paye ses loyers, malgré
la dureté des temps. Dans ce pays pantagruélique, les femmes portent
des robes à volants, vont au spectacle, et resplendissent fraîchement
coiffées derrière leur comptoir tous les soirs. Donc le faubourg
du Temple est un bon faubourg; il donne la vie rabelaisienne à ses
habitants, et Dieu sait où l’on rencontrerait son pareil.
Demandez plutôt à Pessenelle, l’heureux successeur de Passoir. Le
faubourg est démoli, le marteau municipal abat un quartier entier. Tous
les commerçants se désolent; il leur faut porter au loin leurs dieux
lares, se refaire une clientèle. S’appuyant sur la réputation du Véfour
du quartier, Passoir a dit: «Tu n’iras pas plus loin!» et l’abatis
vient s’arrêter à sa maison. On lui fait un coin; il aura une entrée
par deux rues. Sont-ce les gens qui ont du bonheur, ou les maisons qui
portent bonheur aux gens?
Tel est le _to be or not to be_ de toutes fortunes parisiennes.