I
«Les idées ne meurent jamais, les créanciers non plus», a dit un
comique du dernier siècle. Il aurait pu ajouter: «Les habitudes
populaires ont le même privilège.» La Courtille n’existe plus, la
Courtille est morte; Belleville vit, vive Belleville!
Les jours de fête, les dimanches et les lundis, les lundis surtout,
on est étonné de voir la foule immense qui monte le faubourg du Temple
pour courir vers la barrière. Et cependant Belleville a perdu les
plus beaux fleurons de sa couronne. Le bois de Romainville avec ses
parties d’âne, le parc Saint-Fargeau, si cher aux grisettes, les prés
Saint-Gervais, ces délices des petits bourgeois, se sont convertis
en rues, places et carrefours; les maisons y ont poussé à la place
des verts gazons, des arbres séculaires et des lilas fleuris. L’île
d’Amour, ce séjour enchanté où s’étaient noués tant de nœuds éphémères,
par une singulière ironie, est devenue une mairie; on s’y marie pour
de bon, et cela sans rire. Le Sauvage, ce bal qui fait époque dans le
souvenir des Parisiens, est devenu une bonne, digne et honnête maison
bourgeoise; le Grand-Vainqueur a disparu, et tant d’autres. A peine
si Desnoyers et Favié daignent encore donner asile aux amateurs de la
chorégraphie exagérée; les guinguettes, les cabarets chantants, ont
subi le sort des bastringues et des bals champêtres. Aujourd’hui il n’y
a guère plus d’arbres et de jardins dans la bonne ville de Belleville
que dans la rue Saint-André-des-Arts. Les paysans de cette campagne
sont des employés de ministère et des rentiers. La civilisation a
agi ici comme dans l’Amérique du Nord; en avançant elle a chassé
les sauvages devant elle. Il y avait jadis des cultivateurs qui
plantaient quelques groseilliers et quelques cerisiers pour récolter
des procès-verbaux faits aux Parisiens qui, le dimanche, s’aventuraient
dans ces contrées; ils ont été porter leur industrie plus loin, au delà
des fortifications. Le juge de paix de la commune n’a plus à juger les
grisettes qui _chipaient_ des fleurs, ni les gamins qui gobaient des
raisins; de même que ses confrères des douze premiers arrondissements,
il n’entend plus que les plaintes des créanciers acharnés et les
doléances des débiteurs récalcitrants.
Et cependant Belleville est toujours cher aux Parisiens de l’empereur
Julien. Ceux-là montent toujours gaiement à la barrière; s’ils ne
rencontrent plus les lieux qui firent la joie de leurs pères, ils
en parlent, ils content la chronique courtillaise, ils décrivent la
fameuse descente du mercredi des cendres, les plaisirs du temps jadis,
et ils sont heureux; ils ont fait des preuves d’érudition lorsqu’ils
vous disent qu’il y a trente ans, c’était un trait de courage que
de remonter le faubourg jusqu’à la rue Saint-Maur, à onze heures du
soir; ils nagent dans la joie quand ils ont narré toutes les lugubres
histoires du canal du Temple, qui n’a rien à envier au canal Orfano
à Venise. Les eaux noirâtres du nôtre ont caché presque autant de
cadavres.