L’ARLEQUIN.--L’EMPLOYÉ AUX YEUX DE BOUILLON.--LES LOUEURS DE
VIANDES.--LE PEINTRE DE PATTES DE DINDONS.--LE BOULANGER EN VIEUX,
ETC.
J’ai dit que des membres de la commission centrale des propriétaires
et habitants du douzième arrondissement m’avaient prêté le concours
de leur expérience et me guidaient à la recherche des étrangetés qui
n’appartiennent qu’à cette zone de Paris. Mais il commençait à se
faire tard, la nuit s’avançait à grands pas; de fumeuses chandelles
s’égouttaient en longues stalactites au fond de toutes les boutiques:
mes compagnons me quittèrent. Resté seul, je m’adressai à un des
industriels de la localité que j’avais visités le matin. Il voulut bien
m’accompagner.
«Savez-vous, me dit-il, comment mange une partie de cette population?
--Je connais, répondis-je, le plat de viande à deux sols et de légumes
à cinq centimes, et j’ai entendu parler du _hasard de la fourchette_ et
du bouillon à _jet continu_.
--Oui, mais ce que vous ignorez, c’est que les ouvriers qui ont du
travail mangent seuls le plat à deux sols; les autres se nourrissent
tout simplement chez le _Bijoutier_.
--Le _bijoutier_! qu’est-ce donc? Serait-ce par hasard la fameuse soupe
au caillou dont on m’a tant parlé dans mon enfance?
--Non; suivez-moi un moment, et vous verrez. Si vous avez des nausées,
ne vous en prenez qu’à votre curiosité, et surtout bornez-vous à
raconter ce que vous aurez vu; vous n’avez pas besoin de rien exagérer
pour apitoyer utilement sur le sort de ces malheureux et appeler sur
eux l’attention des gens compétents.»
Nous descendions une de ces petites rues raides dont les pavés, appuyés
les uns contre les autres, semblent se faire la courte échelle pour
monter jusqu’au Mont-Saint-Hilaire. A la rue des Noyers, mon cicerone
me dit:
«Visitons d’abord les alentours du marché. Voici la mère Maillard:
c’est une _bijoutière_ ou marchande d’_arlequins_. Je ne sais pas
trop l’origine du mot _bijoutier_, mais l’_arlequin_ vient de ce
que ses plats sont composés de pièces et de morceaux assemblés au
hasard, absolument comme l’habit du citoyen de Bergame. Ces monceaux
de viande que vous voyez là sont très copieux, et cependant ils se
vendent un sou, indistinctement. Ce bon marché n’a rien d’étonnant.
La mère Maillard a passé un traité avec les laveurs de vaisselle de
presque tous les grands restaurants. Ces hommes, qui sont relégués
dans une étuve où, d’un bout de l’année à l’autre, ils restent soumis
à une chaleur de soixante à quatre-vingts degrés centigrades, ont
généralement vingt-cinq francs d’appointements fixes par mois; mais ils
se font de quatre à cinq cents francs par mois avec les restes, qui
leur appartiennent.
«Ce qu’on appelle en termes du métier les rogatons, c’est-à-dire tous
les morceaux que la pratique laisse dans les assiettes, se vendent
par seaux. C’est là ce qu’achète la mère Maillard, et c’est avec cela
qu’elle compose ses _arlequins_. Le seau vaut trois francs. On y
trouve de tout, depuis le poulet truffé et le gibier jusqu’au bœuf aux
choux. Les ortolans, si on en mange à Paris, y coudoient familièrement
le modeste beefsteak. Les eaux grasses, les os, les rognures, les
épluchures, se vendent à part; la graisse se met dans de petits barils,
elle est achetée par les fabricants de lampions pour les illuminations,
à raison de sept francs le baril. C’est un prix fait, comme les petits
pâtés. Mais il y a là un terrible revers de la médaille: ces hommes
ne peuvent jamais durer plus de trois ans à faire leur métier; ils se
cuisent, ils finissent par ne plus avoir de sang. C’est une espèce de
glu, quelque chose comme de la confiture de groseilles, qui coule dans
leurs veines. Les verriers, les chauffeurs de machines, sont dans un
doux printemps auprès de ces pauvres diables, qui tous, pareils à des
jockeys _entraînés_ au moment des courses, sont d’une maigreur vraiment
épique.
«La mère Maillard _travaille_ tous ces _rogatons_; elle les assemble,
elle les assortit, elle les approprie et les vend aux gens aisés pour
les animaux domestiques, et aux pauvres pour leur nourriture.
--C’est triste.
--Je n’en disconviens pas. Quant aux os, je vais vous dire ce qu’on en
fait. Avant d’arriver chez le marchand de noir animal, le tabletier ou
le fabricant de boutons, ils sont cuits deux ou trois fois. D’abord le
boucher les vend quatre sous la livre, sous le nom de _réjouissance_,
aux bourgeois et aux grands restaurants, pour faire des consommés;
ceux-ci les cèdent au rabais aux traiteurs de quatrième ordre, qui
en font des potages gras pour leurs abonnés; enfin ces derniers les
repassent aux gargotiers, qui en composent une espèce d’eau chaude,
qu’ils colorent à grand renfort de carottes, d’oignons brûlés, de
caramel et de toutes sortes d’ingrédients. Or, comme ces ingrédients
ne peuvent donner ce que recherchent les amateurs, c’est-à-dire des
_yeux_ au bouillon, un spéculateur habile a inventé l’_employé aux
yeux de bouillon_. Voici à peu près comme cela se pratique: un homme
prend une cuillerée d’huile de poisson dans sa bouche, au moment où
doivent arriver les pratiques, à l’heure de l’_ordinaire_, et, serrant
les lèvres en soufflant avec force, il lance une espèce de brouillard
qui, en tombant dans la marmite, forme les yeux qui charment tant les
consommateurs. Un habile _employé aux yeux de bouillon_ est un homme
très recherché dans les établissements de ce genre.
--Mais cela doit avoir un goût détestable!
--Eh! mon Dieu! le goût ne se développe que par la pratique. Comment
voulez-vous que des gens habitués aux arlequins de la mère Maillard
deviennent des gourmets? L’eau-de-vie, d’ailleurs, leur a brûlé le
palais.
--Heureusement, ajoutai-je, les viandes que nous voyons pendues aux
vitres de ces gargotes me semblent belles et bonnes.
--Ces viandes ne sont là que pour le coup d’œil.
--Comment! pour le coup d’œil?
--Oui: ces quartiers de bœuf, de mouton et de veau pendus aux vitres
des marchands de soupe ne leur appartiennent pas: ce sont des _viandes
louées_.
--Des viandes louées! De qui et pourquoi?
--Pour servir de montre, pour achalander la boutique. Ces gens-là
vendent le plat de viande dix sols au plus, trois sols au moins; ils
ne peuvent donc employer que de basses viandes. Et que voyez-vous
chez eux? de magnifiques filets, de superbes gigots, de succulentes
entrecôtes. S’ils donnaient cela à leurs pratiques, ils se ruineraient.
Ils s’entendent donc avec des bouchers qui, moyennant redevance,
consentent à leur louer quelquefois même des animaux entiers. Le loueur
les reprend quand il en a besoin.
--C’est encore une industrie qui m’était inconnue. Je ne soupçonnais
pas le _Loueur de viandes_. Cependant, dans nos visites rue Traversine
et Clos-Bruneau, nous avons vu çà et là bouillir le pot-au-feu.
--Je le sais bien; mais alors c’est du pot-au-feu de _rognures et
d’abats_.
--En vérité, les exploitants doivent être aussi pauvres que les
chalands.
--C’est une erreur: ils gagnent beaucoup d’argent, et certains qui ont
commencé avec des sous comptent aujourd’hui par louis. Les filles de la
mère Maillard sont toutes quatre établies dans de bonnes boutiques.
Leur mère a des succursales dans tous les marchés de Paris, et elle
vend en gros à ses concurrentes.
--Il me semble entendre un conte fantastique.
--Eh bien! tout cela n’est rien. Si vous voulez me suivre, je vais
vous présenter au Rothschild du quartier, au millionnaire qui fait la
hausse et la baisse dans sa partie. Vous allez voir le père Chapellier,
_Boulanger en vieux_ comme Mᵐᵉ Maillard est _Traiteur en vieux_.»
Le père Chapellier est un homme d’une soixantaine d’années environ. Son
établissement est sans contredit le Creusot du microcosme industriel
de ces quartiers si ingénieux. De tous les inventeurs que nous avons
visités, le père Chapellier est celui qui fait preuve de la plus grande
imagination. Il faut être presque un homme de génie pour tirer des
croûtes de pain tant de choses extraordinaires et leur faire produire
les choses qu’elles produisent.
En 1815, le père Chapellier revint à Paris, car il a été soldat, comme
tous les Français de son âge. La réquisition était venue le prendre
à dix-huit ans pour en faire un guerrier. A l’armée, il avait appris
à tirer des coups de fusil, à échanger proprement un coup de sabre,
à tuer avec élégance les ennemis; mais on ne lui avait rien enseigné
qui pût le faire vivre. Il n’avait pas d’état, et à Paris le meilleur
ouvrier, l’homme le plus habile, s’il n’a pas deux ou trois cordes à
son arc pour les circonstances difficiles, risque fort de mourir de
faim pendant une grande partie de l’année. Enfin, ne sachant que faire,
le brave soldat de l’armée d’Espagne se fit _Ravageur_.
Encore une industrie qu’on ne connaîtra bientôt plus.
On donnait ce nom à des hommes qui, lorsque les rues avaient un
seul ruisseau au milieu, y fouillaient avec un morceau de bois pour
en retirer les clous de chevaux, les morceaux de fer ou de cuivre;
quelquefois, mais rarement, ils y trouvaient des pièces de monnaie.
Leur récolte se vendait à la livre chez les marchands de ferraille.
Les journées d’un _ravageur_, même des plus actifs, étaient fort
minimes; mais, en y joignant des commissions, l’ouverture des portières
de voitures le soir, et la planche faisant pont les jours de grandes
averses, on pouvait en vivre très mal. L’Administration municipale,
sous prétexte qu’ils déchaussaient les pavés, a défendu l’industrie du
ravageur, qui, d’ailleurs, devait être tuée par le système des rues à
dos d’âne, avec deux ruisseaux sous les trottoirs. Aujourd’hui, il n’y
a plus que les vieux Parisiens qui se souviennent de ce métier, et même
de la planche sur laquelle ils passaient pour ne pas se mouiller les
pieds.
Chapellier rencontra quelques anciens camarades revenant de l’armée;
il eut honte de son état, quoiqu’il n’eût aucun préjugé et qu’il se
fût souvent répété le fameux proverbe parisien: _Il n’y a pas de sot
métier, il n’y a que de sottes gens._ Il renonça au _ravage_ pour
entrer chez un chiffonnier en gros de la Montagne-Sainte-Geneviève. Il
devint _Trilleur_.
Lorsque vous voyez un de ces braves philosophes des faubourgs portant
crânement son _cabriolet_ sur le dos, ou une pauvre femme pliée
sous son _cachemire d’osier_, vous ne pouvez vous figurer tout ce
que renferment ces hottes pleines. Là se voient tous les débris de
la création et de l’industrie: vieux os, tessons de verres, peaux
d’animaux, chiffons de laine, de linge, de coton et de papier, loques
de parures de fêtes et débris de festins, rogatons de toutes sortes,
épaves recueillies sur toutes les côtes de la civilisation.
Le chiffonnier insouciant, gagnant sa vie au jour le jour, dormant
sur le coin d’une table de cabaret, n’ayant le plus souvent ni feu ni
lieu, vend sa récolte journalière aux hauts commerçants de la partie.
Ceux-ci se chargent de la diviser, de mettre tous les objets de même
nature ensemble, de les garder en magasin, jusqu’à ce qu’une occasion
favorable de vente se présente. Ils emploient pour cette besogne des
hommes et des femmes que l’on nomme trilleurs. Ces malheureux vivent
douze heures de la journée dans une atmosphère empestée, à laquelle
les exhalaisons des amphithéâtres d’anatomie ne sont pas comparables.
Le salaire du _trillage_[G] n’était guère plus élevé que le gain du
ravageur; mais, du moins, Chapellier travaillait à couvert; il n’était
plus exposé à rougir en rencontrant ses anciens camarades. A ceux qui
lui demandaient ce qu’il faisait, il pouvait répondre: «Je travaille
chez un négociant», et, s’ils lui proposaient de l’aller voir, il
disait: «Le patron nous défend de recevoir des visites à l’atelier.»
Bref, il fit ce métier six mois; mais, habitué à vivre au grand air et
à prendre beaucoup d’exercice, il dépérissait; le mauvais air le rendit
malade. Il fut obligé de demander à la charité publique un lit pour se
faire traiter.
A l’hôpital, il fit connaissance avec un _gaveur de pigeons_, qui lui
proposa de le présenter à son patron, riche marchand de volaille de la
Vallée. Il fut admis. Son nouveau métier consistait à se remplir la
bouche de graines ou de pois, à ouvrir le bec des jeunes pigeons et à
leur ingurgiter le tout dans l’œsophage. «La chose vous paraît simple,
nous dit-il, mais vous ne pouvez vous figurer combien il est fatigant
de _gaver_ ainsi deux ou trois cents pigeons en une heure.»
Le père Chapellier gagnait quarante sous par jour à ce métier. Son
ambition n’était pas satisfaite. En regardant autour de lui, il vit que
les marchandes de volaille qui ne vendaient pas leur provision tout de
suite étaient obligées d’en baisser le prix d’un quart par chaque jour
de retard, de telle sorte qu’elles arrivaient même à la vendre à perte,
quoique la marchandise eût la même apparence de fraîcheur que si elle
venait d’être tuée. Et pourtant aucune cuisinière ne s’y trompait. Il
s’inquiéta de ce prodige; on lui répondit que c’était uniquement parce
que les pattes des dindes, qui étaient noires et brillantes le jour de
leur mort, prenaient des tons de plus en plus grisâtres à mesure qu’on
s’éloignait de ce moment.
Il n’en fallait pas plus à un homme de génie. Chapellier rentra chez
lui et se mit à composer un vernis qui pût conserver aux gallinacés,
bien des jours après leur trépas, ce lustre brillant qui orne leurs
pattes et constate leur valeur auprès des gourmets. Deux jours après
la révélation qui lui avait été faite, il revint triomphalement au
marché; il pouvait s’écrier: _Eurèka._ Il expliqua et expérimenta sa
découverte: toutes les commères s’y trompaient elles-mêmes. On fit des
essais; on présenta de la volaille à pattes vernies aux plus fines
cuisinières: elles se laissèrent prendre aux apparences. L’invention
fut adoptée. Le père Chapellier reçut des marchandes, sur toute
volaille peinte, la moitié du quart qu’elles auraient perdu à la vendre
avec ses pattes ternies.
Le métier de _Peintre de pieds de dindons_ était assez lucratif, mais
il fallait trop de surveillance pour se faire payer. Et puis l’ambition
du père Chapellier n’était pas encore satisfaite: il n’avait pas, ce
qui était le but de sa vie, un établissement à lui, _son_ petit _dada_,
traînant sa petite carriole. Vous voyez qu’il y a déjà loin du modeste
ravageur, demandant simplement à gagner sa vie, au _brillant coloriste_
devenu la Providence des dames de tout le marché. Aussi vendit-il son
secret et sa clientèle à un ami moyennant 1,000 francs. Ce successeur
est aujourd’hui retiré avec de belles rentes, ce qui ne fait l’éloge ni
de la sincérité des marchandes de volaille, ni de la perspicacité des
cordons bleus, ni de la délicatesse du palais des Parisiens.
«Je voulais _m’établir_, me dit le père Chapellier. Mille professions
se présentaient. Je ne pouvais passer devant une boutique sans envier
le sort de celui que j’y voyais installé. J’interrogeais tout le
monde; chacun me donnait un conseil; chaque soir j’arrêtais un plan,
qui était abandonné le lendemain. Je me croyais né tantôt pour être
fruitier, tantôt pour être traiteur, tantôt pour être marchand de
vin. Mais je connaissais mes capacités absorbantes, et j’avais peur
de manger et de boire mon fonds. Et puis j’avais trop d’amis, et les
crédits m’effrayaient. Il me fallait donc quelque chose qui ne fût pas
de consommation immédiate. Enfin j’allai voir mon premier patron, dans
l’intention de m’associer avec lui. Savez-vous combien il me demanda
pour m’intéresser à ses affaires?
--Non; vos 1,000 francs, peut-être?
--Vous n’en approchez pas; il me demanda 50,000 francs comptant.
--Diantre! 50,000 francs pour être chiffonnier en gros!
--Aujourd’hui cela ne m’étonne plus, je connais le métier: on peut
y devenir facilement millionnaire, et mon patron l’est devenu deux
fois. C’est néanmoins à lui que je dois le _petit bien-être_ dont
je jouis. J’étais arrivé dans ses magasins au moment de la vente du
matin, c’est-à-dire lorsque les chiffonniers errants viennent débiter
leur hottée. On les paye toujours au comptant; il n’y a pas de crédit
dans ce métier-là: ces pauvres gens ont besoin du prix de leur journée
pour vivre. Une chose me frappa: ce fut la grande quantité de morceaux
de pain qu’ils avaient en leur possession. Je les questionnai; je
sus comment tous ces rogatons leur arrivaient et comment ils s’en
défaisaient. J’eus l’idée de m’établir _boulanger en vieux_ et de
vendre en gros ce que les autres vendaient en détail.»
Le père Chapellier venait, en effet, de trouver la route qui devait
le mener à la fortune. Il ne perdit pas de temps. Le jour même, il
fit acquisition d’un petit bidet et d’une charrette; il loua une
grande pièce dans un des anciens collèges si nombreux dans ces vieux
quartiers, et il alla voir tous les garçons de cuisine des grands
établissements scolaires du douzième arrondissement. Ceux-ci étaient
habitués depuis de longues années à donner leurs morceaux de pain aux
chiffonniers: ils crurent avoir affaire à un fou; ils acceptèrent
toutefois ses propositions.
Le succès que notre homme obtint auprès des cuistres de collège ne fit
que l’encourager: il résolut d’accaparer toutes les croûtes de pain de
la ville, de façon à ne pas laisser de place à un concurrent. Il vit
tous les laveurs de vaisselle des restaurants grands et petits, il
s’entendit avec les chiffonniers, et fit à chacun des avantages qu’il
ne pouvait rencontrer nulle autre part. Lorsque toutes ses précautions
furent bien prises, un matin il s’établit à la halle avec des
bourriches vides et de gros sacs pleins autour de lui. Au-dessus de sa
tête on lisait cet écriteau: _Croûtes de pain à vendre._ Le spéculateur
connaissait son Paris; il savait que la population parisienne qui
fréquente les barrières a pour la gibelotte de lapin un goût tout
particulier. Or, pour élever des lapins, même sans avoir la bizarre
ambition de M. Maldant de s’en faire 3,000 francs de rentes, il faut,
outre les choux, beaucoup de pain. Les poules qu’on engraisse pour la
consommation sont aussi presque exclusivement nourries avec les miettes
de la desserte parisienne. Les chiens et tous les animaux domestiques
en absorbent également des quantités prodigieuses.
Le père Chapellier, qui vendait sa bourriche pleine 6 sous,
c’est-à-dire beaucoup meilleur marché que le pain de munition, eut
bientôt attiré à lui tous les éleveurs de la grande et de la petite
banlieue. Au bout d’un mois, il put, en comptant son bénéfice,
constater qu’il avait eu une idée extrêmement fructueuse.
Il avait presque doublé son fonds, et cependant il n’avait pas encore
donné à son commerce toute l’extension possible: il était seul; il ne
pouvait faire sa récolte aux quatre coins de Paris avec la promptitude
dont elle avait besoin pour être réellement productive. Il ne pouvait
paraître sur le marché que tous les deux jours, et il fallait
absolument y prendre place tous les matins. Il aurait bien pris un
aide, mais sa maison n’était pas encore suffisamment établie, et, en
divulguant son secret, il pouvait se susciter un concurrent dangereux.
Enfin il se souvint d’un proverbe qu’il avait souvent entendu répéter
par les Italiens enrôlés dans son régiment, et que nous avons arrangé
ainsi: «Qui va _piano_ va _sano_.» Il se dit: «Puisque tout un peuple
se conduit d’après cet axiome, il doit être bon.»
«Que vous dirai-je? continua le père Chapellier: chaque jour je passais
de nouveaux marchés avec les tables d’hôte, les cafés, les chefs de
grandes maisons, les cuisiniers, et même les sœurs de communautés
religieuses; tous les matins je voyais augmenter ma clientèle. Quatre
mois après ma première apparition à la halle, j’avais trois chevaux et
trois voitures continuellement occupés; nous étions en 1820. Je voyais
venir le moment où je pourrais me retirer à la campagne et jouir en
paix de mes épargnes. Vous savez que c’est là la _toquade_ de tous
les Parisiens; ils se figurent, eux qui sont nés dans des rues où le
ruisseau tient plus de place que le pavé, qu’ils ne pourront être
heureux que sur le bord des claires fontaines, dans des prés émaillés
de fleurs. Tous ceux qui l’ont essayé se sont ennuyés à périr, et ils
se sont hâtés de revenir ici contempler la belle nature dans la rue
Saint-Jacques ou dans la rue de La Harpe. J’ai eu cette folie-là aussi.
J’en suis guéri. Mais je lui rends grâces, car c’est elle qui m’a
poussé à donner de l’extension à mes affaires.»
Dans son commerce, le père Chapellier se trouvait nécessairement
en rapport avec les cuisinières, les bouchers et les charcutiers,
tous grands amateurs de chiens. Peu à peu il s’initia aux secrets
de ces diverses professions; il apprit que tous ces hommes usaient
des quantités considérables de chapelure pour les côtelettes, les
gratins, etc. La chapelure, qui se fait avec du pain sec pilé ou râpé,
se vendait 8 sous la mesure. Cette mesure était d’une capacité un peu
moindre que le litre. Il s’établit _fabricant de chapelure_. Il en
livra le litre, mesure légale, pour 6 sous. Cette baisse de prix lui
attira tous les consommateurs. En moins de six mois, il dut encore se
procurer des chevaux et prendre des ouvriers.
«Monsieur Chapellier, lui dis-je, vous êtes comme les ambitieux,
insatiable.
--Que voulez-vous? je ne suis pas meilleur que les autres. Je
commandais une escouade; je voulus une armée. Quand je l’eus, cette
armée, eh bien! elle m’ennuya; je désirai avoir autre chose.»
En effet, à son commerce de _boulanger en vieux_, à sa fabrique de
chapelure, cet homme de génie joignit bientôt une fabrique de _croûtes
pour la soupe_.
Dans les morceaux que lui livraient ses vendeurs, il avait vu des
croûtes de deux espèces: de bonnes et de gâtées. Il avait bien eu la
pensée de les diviser et d’en faire des lots séparés; mais le gain ne
lui parut pas assez réel pour s’y arrêter. Il aima mieux inventer une
nouvelle industrie. Il fit des _croûtes au pot_.
Vous avez vu chez les épiciers de ces morceaux de pain croustillants
que les ménagères achètent avec empressement les jours de pot-au-feu.
Eh bien! défiez-vous de ces choses si appétissantes dans les potages
gras; défiez-vous des soupes au pain des petits restaurants;
défiez-vous surtout des purées aux croûtons. Tout cela sort de la
fabrique du père Chapellier; tout cela est le reliquat du pain
distribué aux enfants dans les collèges, les pensionnats et les
séminaires; tout cela provient de morceaux que vous avez laissés, il y
a quinze jours, sur le coin de votre table. Heureusement, dit-on, le
feu purifie tout.
Ces espèces d’éponges noircies se vendent moins cher que le pain
ordinaire. Aussi la consommation qu’on en fait dans les petits ménages,
chez les petits gargotiers des halles, pour la soupe et le café au
lait, est-elle prodigieuse. Cette fabrication forme la meilleure part
du revenu de M. Chapellier. Il a établi aux environs de la barrière
Saint-Jacques des fours qui ne refroidissent jamais, et où sont empilés
des milliers de livres de pain, qui servent tant à la _chapelure_
qu’aux _croûtes au pot_. Une multitude d’ouvriers, hommes, femmes et
enfants, sont occupés à piler et à râper la marchandise à la sortie du
four. On met de côté les parties carbonisées, dont on fait du _noir de
pain_ pour blanchir les dents. Cette poudre est ensuite passée au tamis
de soie et vendue aux parfumeurs comme poudre dentifrice.
Rien n’est plus curieux que les magasins du père Chapellier. Ce sont
d’immenses pièces où il arrive à chaque instant des montagnes de pain.
On _trille_ toutes ces croûtes. A droite sont les mannes destinées
aux hommes; à gauche, celles qu’on destine aux lapins. Tout cela se
fait avec un ordre et une propreté extrêmes. De jeunes filles font les
paquets de _croûtes au pot_, après les avoir pesées, et des enfants
tout noirs, semblables aux jeunes nègres des colonies, emplissent de
grandes boîtes de poudre. Le propriétaire est parmi ses travailleurs,
commandant, causant, riant, plaisantant.
Je sortais émerveillé de ma conversation avec ce modeste homme de
génie.
«Le père Chapellier est donc bien riche? demandai-je à mon
introducteur.--Malgré tout ce que lui ont mangé les femmes, il ne
connaît pas sa fortune.--Ce qui veut dire sans doute qu’il a trois ou
quatre mille francs de rente?--Allons donc! Le chevalier Langlois,
dont vous voyez les belles voitures dorées porter dans tout Paris des
allumettes et du cirage, a quatre-vingt mille francs de rentes. Il a
donné cent mille francs à chacune de ses filles en les mariant. Le père
Chapellier n’a pas d’enfants, et son métier est bien meilleur que celui
de M. Langlois.»
Je me rendis à cette raison, mais en n’admettant que la première moitié
du proverbe de M. Chapellier: «Il n’y a pas de sot métier», et je ne
pus m’empêcher d’ajouter: «Si ce n’est tous ceux qui s’adressent à
l’intelligence, au lieu de s’adresser à l’estomac.»
[Illustration]
[Illustration]
V
LE MARCHAND DE FEU.--LES BRICOLEURS.--LES RÉVEILLEURS.--L’ANGE
GARDIEN.--LE FAVORI DE LA DÉESSE.--LES CONTREMARQUES JUDICIAIRES.
Après avoir étudié Paris dans tous les sens, j’en suis arrivé à
formuler ainsi le fond de ma croyance: «Si on me disait qu’il existe
dans quelque rue éloignée un homme qui fait des manches à couteaux avec
les vieilles lunes, je le croirais.»
Paris a usé toutes mes facultés d’étonnement. Je ne fais plus de
commentaires; je regarde, j’écoute, et je dis: «C’est possible.»
J’ai tout vu dans mes courses à travers la cité des misères; j’y ai
rencontré des hommes de génie, des Colombs qui, pour manger le jour
et dormir la nuit à couvert, sont obligés chaque matin de découvrir
quelque nouvelle Amérique.
Dans mes précédents articles, je vous ai parlé du _boulanger en vieux_.
Je continue la galerie. Le premier portrait qui se présente est celui
du _marchand de feu_.
M. Jannier est un homme de trente-cinq ans, à large poitrine, aux
cheveux rejetés en arrière comme une crinière de lion. Le visage est
franc et ouvert. Il porte toujours des habits de velours à larges
basques, des paletots-sacs et de larges pantalons à la hussarde. En
le voyant passer, un vieux Parisien physionomiste le prendrait plus
volontiers pour un sculpteur ornemaniste que pour un commerçant. _Il a
l’air artiste_, et il aime les arts. Dans sa jeunesse il a tant soit
peu _cabotiné_; mais, l’âge lui ayant mûri la raison, il a renoncé à
Satan, à ses pompes et à ses œuvres. Il aime certes encore les théâtres
du boulevard, les mélodrames et les vaudevilles pleurnicheurs, mais son
rêve est ailleurs: il veut faire fortune.
M. Jannier rêve le bien-être, la _demi-fortune_ avec un cheval pour
aller voir à son aise, dans _sa_ stalle prise à l’avance, _ses_
comédiens chéris. Son ambition suprême, son utopie, c’est de réunir,
dans une villa blanche à volets verts, sous _sa_ tonnelle, MM.
Surville, Francisque jeune, Saint-Ernest et Chilly, ses plus anciennes
admirations, et de connaître à la ville MM. Lacressonnière et Deshayes,
ce qui lui permettrait peut-être de tutoyer MM. Christian et Ernest
Vavasseur, des Folies, et de saluer en plein jour les dames de théâtre
sur le boulevard. C’est là le mobile qui a fait agir notre inventeur,
l’étoile qui l’a conduit à la découverte.
Les dames des halles et marchés, qui restent toute une journée exposées
à l’intempérie des saisons, se servent toutes, pendant sept mois de
l’année, de chaufferettes en bois doublées de tôle et de ces horribles
petits pots en grès qu’on nomme des _gueux_. Elles les posent sur
leurs genoux pour se réchauffer les doigts. Ces dames faisaient faire
leur chaufferette et leur gueux chaque matin, et souvent deux fois
par jour, chez les charbonniers voisins. Elles payaient les deux
feux trois sous, et souvent elles étaient obligées d’attendre le bon
plaisir et le réveil de messieurs les Auvergnats. Ces messieurs étaient
indispensables, ils dormaient leur grasse matinée.
M. Jannier _bricolait_ à la halle, c’est-à-dire qu’il y faisait à peu
près tout ce qu’on voulait, qu’il était au service de qui désirait
l’occuper, qu’il était porteur, commissionnaire, et qu’il remplaçait,
au besoin, messieurs les forts, lorsque le faix était trop lourd pour
l’échine de ces privilégiés. M. Jannier donc avait remarqué, pendant
ses longues nuits passées à attendre l’ouvrage, la négligence de ces
hauts barons du commerce de charbon. Il résolut de les supplanter. Il
avait une idée, idée féconde, qui, bien dirigée, devait inévitablement
conduire son inventeur à cette _demi-fortune_ tant rêvée, à cette
stalle si enviée.
Il se dit: «Je ne puis arriver à mon but qu’en donnant meilleur et à
plus bas prix, qu’en allant complaisamment au-devant de la pratique au
lieu de l’attendre couché. Les Auvergnats garnissent les chaufferettes
avec du poussier de charbon, qui peut être dangereux; il me faut
trouver quelque chose d’inoffensif, qui donne autant de chaleur et
brûle plus longtemps.» Il réfléchit, il chercha, il fit des essais,
enfin il trouva la _motte carbonisée_!
Il avait barres sur les fournisseurs, il pouvait afficher partout:
«Plus de maux de tête!» M. Jannier était inventeur, ses concurrents
n’étaient que de vulgaires marchands. M. Jannier avait du génie, il
était dans le progrès, tandis qu’eux ils restaient dans la routine.
Vers la fin de l’hiver de 1836, alors que les dames de la halle
n’usaient plus de feu que pendant les longues attentes nocturnes, et
qu’elles n’arrivaient qu’au moment où les charrettes des maraîchers,
jardiniers et montreuils (marchands de fruits) débouchaient sur le
carreau, il s’approcha des groupes, prit part aux conversations,
plaisanta agréablement ces dames, qui se laissaient faire la loi par
les _charabias_. On le connaissait pour un bon enfant, on le laissa
dire; enfin il leur fit insidieusement cette question:
«Que penseriez-vous d’un homme qui n’est ni Auverpin ni Charabia, et
qui chaque matin vous ferait votre chaufferette, à votre place, sans
que vous vous dérangeassiez, sans que vous eussiez à vous en occuper,
et qui serait à vos ordres à toutes les heures du jour et de la nuit?
--Nous dirions: «Celui-là est un bon garçon; il ferait notre affaire et
la sienne.»
--Eh bien! ce garçon-là, ce sera moi, car je m’établis _marchand de
feu_ l’hiver prochain.»
Une idée nouvelle, un homme voulant faire autrement qu’on n’avait
jamais fait, souleva un _tolle_ général, un haro universel. Avant que
personne sût ce qu’était l’affaire, on en avait décidé l’exécution
impossible, les essais même inutiles; il n’y fallait plus songer. M.
Jannier subit toutes les plaisanteries, tous les mots ironiques, avec
le calme du génie. Il était fort, car il était confiant en lui-même; il
laissa passer l’orage. «Se chauffera bien qui se chauffera le dernier»,
se disait-il.
Dès le lendemain, il loua là-bas, sur les bords de la Bièvre, presque
dans les champs, rue Croulebarbe, une espèce de masure abandonnée,
un toit et une grande pièce entourée de murailles. Là, avec quatre
pavés pris dans les terrains vagues, un étouffoir de tôle acheté
d’occasion, il commença son établissement. Il s’était placé en plein
douzième arrondissement, au centre des tanneries, afin d’avoir sa
matière première sous la main. Une petite charrette à bras lui servait
au transport de ses achats, et un grand coffre de bois doublé de
fer-blanc servait de magasin aux marchandises fabriquées. Avec ce
modeste matériel, M. Jannier se mit à la besogne. Il établit un courant
d’air dans sa chambre; les pavés lui servaient de fourneau. Il jouait
sa fortune sur une carte; il était parti à la grâce de Dieu, comme ces
hardis marins qui vont à la recherche des mondes inconnus. Il n’avait
avec lui que son courage et sa bonne volonté. Il commençait avec 600
francs en beaux écus sonnants.
Pendant tout l’été, il passait ses journées dans son laboratoire, sans
vêtements, subissant à peu près la température du pain dans un four de
boulanger. Tout autre y serait mort; mais il était tenace, courageux,
entreprenant; il voulait avoir raison des rieurs. Malgré ses travaux
du jour, M. Jannier n’avait jamais cessé d’aller à la halle aider les
marchands pendant la nuit. Il y faisait l’ouvrage de trois hommes
de première force; mais il s’était solennellement promis de ne pas
toucher au capital consacré à son établissement, et il fallait vivre
chaque jour.
Vers la fin de l’été, il construisit un fourgon doublé intérieurement
et extérieurement de forte tôle. Il l’adapta aux roues de sa charrette
à bras, et, dès que les premiers froids se firent sentir, par une nuit
fraîche et bien étoilée de la fin de septembre, il apparut tout à coup
sur le carreau des Innocents, traînant derrière lui quelque chose de
noir qui avait toutes les apparences d’un coffre de deuil. Au moment où
on s’y attendait le moins, on entendit tout à coup ce cri bizarre, qui
fit retourner toutes les têtes:
«Feu! feu à vendre! Voici le marchand de feu! Mesdames, approvisionnez
vos chaufferettes! Voici le marchand de feu!»
Sa voix mâle et sonore avait traversé le marché de la rue Saint-Denis à
la Halle aux Draps. Un immense éclat de rire accueillit ce cri bizarre,
qui venait augmenter la collection des cris de la rue. Mais il avait
excité la curiosité, on s’approchait, on voulait voir, on voulait
savoir. Les plus hardies d’entre les marchandes se hasardèrent à lui
demander de voir sa marchandise. Lui, toujours galant et conservateur
fidèle des traditions de la chevalerie française, il s’empressa de
leur montrer l’intérieur du fourgon, qui semblait une fournaise
ardente. Elles firent _faire_ leurs chaufferettes pour un sou, et dès
le lendemain elles se chargeaient, en caquetant, de lui rendre inutile
toute publicité. On ne parla plus dans les halles que du nouveau
commerçant. La mode vint de se faire faire sa chaufferette et son gueux
par le marchand de feu, qui était si gai, si bon enfant, qui avait
toujours le mot pour rire.
Aujourd’hui, M. Jannier emploie quinze à vingt vieilles femmes à sa
fournaise; elles carbonisent des mottes tous les jours de l’année,
hiver comme été. Il a quatre vigoureux chevaux percherons qui traînent,
non plus des voitures doublées en tôle, mais des espèces de locomotives
en fer battu, qui ont des noms inscrits en lettres noires sur des
plaques de cuivre: _Vulcain_, _Polyphème_, _Cyclope_, _Lucifer_,
absolument comme les machines d’un chemin de fer. Ces voitures
distribuent du feu à toutes les femmes des halles et marchés de Paris,
depuis le faubourg Saint-Antoine et le Temple jusqu’aux faubourgs
Saint-Germain et Saint-Honoré. Outre cela, il fournit les chaufferettes
des vieillards de plusieurs grandes maisons de refuge, et, si
l’administration de l’Assistance publique mettait en adjudication la
fourniture du feu aux femmes de la Salpêtrière et aux vieillards de
Bicêtre, M. Jannier soumissionnerait, et son rêve, qui est déjà aux
trois quarts réalisé, se trouverait surpassé. Il pourrait recevoir à
sa table chaque jour MM. Deshayes, Saint-Ernest, Christian, Ernest
Vavasseur, venir voir jouer ces messieurs dans _sa_ loge prise au
bureau de location, et s’y faire mener, non pas dans _sa_ demi-fortune,
mais bien dans une bonne et douce calèche traînée par deux beaux
chevaux du Mecklembourg.
Certes, il y a des fortunes immenses à la halle, mais il ne faut pas
croire pour cela qu’il suffise d’approcher du carreau des Innocents et
d’avoir une idée pour à l’instant voir les croûtes de pain et le feu de
mottes se changer en or. Là aussi il y a les vaincus de la fête, les
Pierres qui roulent en n’amassant point de mousse. Il gravite autour
des marchés une infinité de pauvres hères qui ne gagnent leur pain
qu’avec des peines infinies et qu’en l’arrosant de leur sueur. Ceux
dont nous parlions tout à l’heure, les _Bricoleurs_, par exemple, sont
des gens actifs, entreprenants, hardis, qui ne reculent devant aucun
travail, qui s’offrent pour tout faire, qui portent des fardeaux à
assommer un bœuf, font dix lieues avant le lever du soleil, sont prêts
à toute course, à toute commission, à tout labeur connu ou inconnu. Ils
n’épargnent ni leurs bras ni leur corps; ils sont dévoués, probes; ils
ont toutes les qualités qui distinguent l’honnête homme, et cependant
ils ne recueillent pour tant de qualités qu’un salaire souvent
insuffisant.
La _Réveilleuse_, qui passe toutes les nuits à parcourir en tous sens
les quartiers de Paris pour aller réveiller les marchands, les forts,
les porteurs et les acheteurs de la halle, n’a que dix centimes par
personne et par nuit. Souvent il lui faut héler sa pratique pendant un
quart d’heure avant de recevoir une réponse. Pour peu qu’un coup de
_picton_ de trop se soit égaré dans le gosier de l’abonné, il s’endort
la tête lourde; la pauvre réveilleuse est obligée de monter trois ou
quatre étages pour l’arracher aux douceurs du lit. Elle est reçue par
des grognements, des bourrades. Rien ne l’émeut: elle a sa conscience
pour elle; elle sent qu’elle fait son devoir, et elle sourit encore à
ceux qui l’injurient, persuadée qu’elle est que le lendemain ils la
remercieront de son insistance.
L’état de réveilleuse est un des plus durs et des plus fatigants de
tous ceux qui s’exercent aux alentours des halles et marchés, et
néanmoins c’est un des moins rétribués. Jadis les réveillés donnaient
aux réveilleuses de quatre à six sous; mais, aujourd’hui que les
affaires vont bien, que les loyers augmentent, la concurrence s’en est
mêlée, et, quoique les somptueuses bâtisses de la rue de Rivoli aient
éloigné du quartier presque toute la population des halles, il y a
des réveilleuses qui s’offrent à dix centimes, et qui sont obligées,
pour satisfaire leurs pratiques, de se transporter jusqu’au fond des
faubourgs bien avant l’heure qui leur est désignée. Auparavant, lorsque
l’agglomération existait dans le quartier Saint-Denis, une bonne
réveilleuse (car là comme partout il y a des gens qui ont du talent,
qui sont plus ou moins appréciés; les voix claires et perçantes,
par exemple, sont surtout recherchées), une bonne réveilleuse,
disions-nous, pouvait avoir jusqu’à quinze et vingt clients, ce qui lui
faisait une journée de trente à quarante sols par jour, sans compter
les bonis, plus les ménages des réveillés, qui lui étaient presque
toujours octroyés. Aujourd’hui, il est presque impossible, avec la
dissémination causée par les démolitions nouvelles, d’en réunir plus de
cinq ou dix. C’est donc un état perdu, pour le moment du moins.
L’_Ange gardien_ semble devoir subir le sort des réveilleuses; il a
beaucoup perdu de son importance avec les démolitions, mais il lui
reste une ressource: il se retire aux barrières, où il aura encore de
l’ouvrage pendant de longues années.
Mais, à propos, qu’est-ce qu’un ange gardien? Je vais vous l’expliquer.
On nomme ainsi un homme qui est préposé, chez les marchands de vin et
dans les cabarets en renom, à la surveillance des ivrognes. Il les
prend sous sa protection, il les reconduit chez eux, et il en répond au
cabaretier qui les a confiés à ses bons soins. Il doit les défendre, au
besoin les coucher, en un mot ne les quitter qu’alors qu’ils sont en
sûreté, loin de la portée des voleurs dits _au poivrier_, gens sans
foi, sans croyance, qui dévalisent les ivrognes, sans respect pour le
dieu Bacchus, dont ils sont les fervents adorateurs.
N’est pas ange gardien qui veut. On ne peut se figurer toutes les
qualités qui lui sont demandées. Il passe un examen où plus d’un
bachelier échouerait. Un bon ange gardien doit être sobre; sans cela il
boirait avec son protégé, et tout serait perdu.
Les ivrognes veulent toujours boire, même alors qu’ils ne peuvent plus
porter leur vin. Et il n’y a pas de femme désirant une parure, de
solliciteur demandant une place, qui emploient plus de détours, plus
de paroles doucereuses, plus de flatteries que l’ivrogne. Il devine
toutes les insinuations, toutes les câlineries des coquettes les
mieux exercées, pour arriver à son but. L’ange doit demeurer ferme,
impassible, ne se laisser induire en aucune tentation, aller droit son
chemin, n’accédant à aucune prière, ne se laissant intimider par aucune
menace. Il doit être brave, en effet, car il faut qu’il tienne tête à
ceux qui ont _le vin mauvais_, qu’il soit toujours prêt à se jeter au
milieu de la rixe lorsque le client se livre à ses ébattements sur les
épaules de quelque passant peu endurant. Et puis, de quelle patience ne
doit-il pas être doué pour comprendre et réfuter toutes les divagations
que suggère le vin dans ces cerveaux exaltés, en délire, qui semblent
jouer aux propos interrompus? Il doit savoir flatter la manie de son
compagnon, entrer dans ses vues, le comprendre, s’en faire écouter et
l’intéresser par une conversation vive et animée. C’est alors qu’il
rendrait des points à tous les diplomates pour la finesse, l’à-propos
de ses reparties, et sa façon de plaider le faux pour arriver au vrai.
A toutes ces qualités morales l’ange gardien doit joindre les qualités
physiques les plus remarquables. S’il n’est adroit, vigoureux, ingambe,
il devient impropre à remplir ses fonctions, car il lui faut souvent
emporter son homme sur ses épaules pour l’arracher aux tentations et
aux collisions si fréquentes aux barrières et à la halle.
Eh bien, toutes ces qualités, toutes ces vertus (car, si nous n’avons
pas compté la probité la plus stricte, c’est que les anges gardiens la
jugent si naturelle chez eux qu’ils n’en parlent même pas), ces périls
qu’ils affrontent, tous ces ennuis qu’ils subissent, sont cotés comme
les fonds à la Bourse. Ces hommes, qui sont si bien nommés, ne gagnent
souvent pas de quoi s’entretenir. Chez les marchands de vin, où se
réunissent les véritables ivrognes, aux _renommées_, aux _goguettes_
(maisons où l’on chante), il est établi qu’un homme qui ne peut plus se
tenir doit être reconduit. Pour cela, il donne ce qu’il veut à son ange
gardien, qui se fie à la générosité du buveur; mais celui-ci ne peut
jamais donner moins de cinquante centimes: c’est une règle établie, une
convention adoptée, à laquelle personne ne manque.
Celui qui refuserait d’acquitter cette dette serait renié par ses
confrères, car il porterait préjudice à la sûreté de tous. En effet,
dès qu’un homme est mis entre les mains d’un ange, eût-il 100 francs
dans ses poches, le lendemain en se réveillant il est certain de les
trouver tels qu’il les y avait mis. On ne se souvient pas, de mémoire
d’ivrogne, d’un seul buveur qui ait été dépouillé ou qui ait eu à se
plaindre des procédés de son ange gardien, car à toutes les qualités
énumérées plus haut il faut encore joindre la politesse.
Généralement ils sont nourris par les marchands de vin qui les
emploient, auxquels ils rendent de menus services, et qui les en
récompensent en leur donnant par-ci par-là un morceau à manger.
L’ange gardien est ordinairement une espèce de poète, un rêveur, qui
aime la vie contemplative; c’est le lazzarone de Paris: il se contente
de peu et vit dans ses rêves à la recherche d’un inconnu quelconque.
Sa journée ordinaire ne monte jamais à plus de trente ou quarante
sous; mais il a ses dimanches et ses jours de réunion. Les habitués
le respectent et sont pleins d’attentions pour lui. Ils ne commandent
jamais un repas sans l’inviter à y prendre place. Il vit heureux de
cette considération et fier de sa conscience pure et sans tache. Il
ne fait pas d’économies, mais il se crée de bonnes relations pour les
mauvais jours. On en cite deux qui ont été portés sur le testament
d’un riche ivrogne, ancien banquier, qui fréquentait le cabaret de
l’_Arrosoir_, à Montparnasse, et qui, malgré ses rentes et sa passion
pour le vin à six, avait su garder au fond de son cœur assez de
reconnaissance pour se souvenir, à son lit de mort, des deux pauvres
diables qui lui avaient tant de fois épargné le dangereux bonheur de
coucher dans les champs.
A côté de ces bonnes, belles, fortes et franches natures, pourquoi
placer ce petit homme à jambes grêles et à gros ventre, cet esprit
faux, cauteleux, chicaneur, âpre au gain, cet être amphibie, moitié
avocat, moitié accusé? C’est qu’ici, comme partout, tout est contraste,
tout est antithèse. Nous allons entrer dans le monde qui ne vit que le
code à la main et qui étudie sans cesse la manière de poser le pied
entre ses paragraphes, sans jamais marcher sur un article criminel.
C’est ce qu’ils nomment, dans leur argot, faire _suer Thémis_, et les
praticiens qui exercent l’état, qui vivent des conseils qu’ils donnent
pour faire éviter les rigueurs de la loi, prennent le nom de _Favoris
de la déesse_. Ces gens connaissent le code mieux qu’ils n’ont jamais
su le catéchisme; ils en savent le fort et le faible, ils en ont étudié
tous les détours, et ils se promènent à l’aise dans le labyrinthe
des lois. Certes, leur industrie n’est pas parfaitement honorable;
un bourgeois de la rue Saint-Denis ou un fabricant du faubourg n’y
destinera pas ses fils, et nous ne la consignons ici que parce que nous
désirons autant que possible faire de ces études une galerie complète.
Une façon d’huissier marron, d’homme d’affaires ténébreux, plus
retors qu’un procureur, tient son cabinet chez un marchand de vin
du quai aux Fleurs, au milieu des tables de marbre, dont l’une lui
est réservée. Lorsque je pénétrai dans ce cabinet, toutes ces tables
étaient occupées. Je m’emparai de la seule libre. Je vis que cette
action si simple semblait produire un effet inaccoutumé dans l’endroit.
On me regardait en dessous; toute la race des _rats du palais_ qui
fréquentent l’établissement, praticiens, recors, grossoyeurs d’études
de bas étage, gratte-notes, en un mot toute l’aimable engeance
commençait à murmurer. En effet, j’avais fait une école; j’avais eu
l’imprudence de m’asseoir à la TABLE DE M. AUGUSTE.
M. Auguste est le mamamouchi, le grand vizir, l’homme saint de
l’établissement. Il est choyé, envié, admiré; on rit de ses bons mots.
Il y entre en triomphateur. On se lève, on se découvre à son approche.
Comme Jupiter, il fait trembler tout ce peuple en fronçant le sourcil.
Heureusement pour ma pauvre personne, j’étais en compagnie d’un homme
qui avait l’insigne honneur de connaître M. Auguste. Sans cela on me
faisait un mauvais parti.
Lorsque M. Auguste fit son entrée triomphale, il nous regarda d’un œil
courroucé; mais bientôt, ayant reconnu mon compagnon, il s’avança vers
nous d’un air souriant. Tous ces gens qui attendaient un éclat, qui
étaient prêts à nous courir sus, changèrent de physionomie comme par
enchantement. M. Auguste ne nous avait-il pas salués?
M. Auguste est un homme de trente-cinq à quarante ans; il a une
physionomie qui ne prévient nullement en sa faveur. Il a de gros yeux
vert de mer à fleur de tête qui sont faux, une bouche fausse, un faux
sourire, un faux toupet blond albinos. Nous l’avons dit, ses jambes
sont grêles et son ventre est gros. Il est tout de noir habillé, il
singe autant qu’il peut la tenue des gens du palais. Mais tout cela est
vieux et râpé, car M. Auguste s’habille au _décroche-moi ça_, ce qui
veut dire en français: chez le fripier.
Mon compagnon avait jugé à propos, pour délier la langue de cet
important personnage, de l’inviter à déjeuner. M. Auguste jouit d’un
remarquable coup de fourchette; mais il a un verre superbe; au café,
je m’aperçus qu’il devait être un des enfants les plus distingués de
Paris, car ce n’est qu’au septième ou huitième petit verre qu’il daigna
nous donner quelques renseignements sur son _truc_, le métier qui le
fait vivre.
M. Auguste est un ancien clerc de province. Il est venu à Paris sans
sou ni maille; il a été marchand de contremarques à la porte des
théâtres du boulevard, où il a connu beaucoup de flâneurs et de petits
rentiers, gens désœuvrés qui ne savent jamais comment franchir l’abîme
immense qui sépare le déjeuner du dîner, la lecture du journal de
l’ouverture des théâtres. Un jour qu’il se promenait dans le palais,
il vit beaucoup de ces bons citadins qui stationnaient à la queue du
public des tribunaux et qui faisaient mille gentillesses aux gardes
municipaux pour les attendrir et tâcher de pénétrer dans le sanctuaire
de la justice. M. Auguste, qui est un homme à expédient, vit là une
source de fortune. Il avait une idée.
Dès ce moment il passa ses journées à courir dans les corridors du
palais, accostant toutes les personnes qu’il voyait sortir des cabinets
de messieurs les magistrats instructeurs. Il se proposait pour conduire
les témoins à la caisse, afin d’y toucher les deux francs que la
justice alloue à tous ceux qui viennent la renseigner. Lorsque le
témoin avait reçu son argent, et qu’après avoir offert soit un canon
de vin, soit une demi-tasse à M. Auguste, il voulait le quitter pour
vaquer à ses affaires, celui-ci l’apitoyait en lui contant quelque
histoire bien larmoyante, bien pathétique; il savait encore se faire
donner quelques sous pour sa peine. D’autres fois, le témoin dédaignait
la rétribution; alors M. Auguste changeait sa batterie: il inventait un
autre conte, il implorait sa pitié; il lui demandait son assignation en
lui disant qu’il était père d’une nombreuse famille. On lui abandonnait
facilement ce morceau de papier inutile. C’est en collectionnant toutes
ces citations et assignations que M. Auguste a fondé le magasin qui le
fait vivre.
Aujourd’hui, M. Auguste vit comme un chanoine; il est devenu une
autorité dans le bas peuple du palais; il gagne beaucoup d’argent. Il
loue des citations en témoignage aux curieux pour les faire entrer aux
cours d’assises et aux chambres correctionnelles les jours de procès
curieux. Les gardes municipaux qui sont de planton aux portes des
tribunaux ont pour consigne de ne laisser passer que les personnes
assignées. Ils ne lisent jamais les assignations; il suffit donc
qu’on se présente hardiment avec un papier timbré pour qu’ils vous
laissent passer, car, du moment qu’on a le _papier_, la consigne est
sauve. M. Auguste avait observé cela; aussi a-t-il su en profiter. Il
sait par cœur la liste des affaires à juger; il connaît les jours où
les premiers sujets du barreau et de la magistrature debout doivent
prendre la parole; et ces jours-là, dès sept heures du matin, il est
à son poste avec sa liasse de citations et d’assignations périmées.
Il les loue ordinairement 1 franc pour la séance. On le connaît; il
a ses habitués; on ne paye qu’après qu’on est placé; mais on est
obligé de laisser en nantissement 5 francs, qu’il ne remet qu’après la
restitution de son papier.
«Et vous gagnez beaucoup d’argent à ce métier-là? lui demandai-je.
--C’est selon les procès; celui de Laroncière m’a rapporté jusqu’à
100 francs par jour; j’étais obligé d’envoyer un de mes clercs dans
la salle pour redemander mes assignations. J’ai loué la même citation
jusqu’à dix fois en une séance. Soufflard n’a pas mal donné; la bande
de _Poil-de-Vache_ était bonne, mais ne valait pas les _habits noirs_.
--Et les affaires politiques?
--Cela dépend des personnages. Les complots m’ont laissé d’ailleurs
d’excellents souvenirs; les procès de presse furent d’un assez joli
rapport. Les cris séditieux valaient moins. Quant aux crimes, aux
infanticides, aux faux, aux vols de confiance, c’est chanceux.
--D’après ce que je vois, en lisant les détails d’un assassinat, vous
savez combien il vous rapportera.
--Il y a crime et crime; c’est la position de l’accusé qui fait tout.
S’il est jeune et féroce, il devient intéressant; c’est très bon.
Si c’est un homme qui a simplement tué sa femme ou un passant dans
la rue, ça ne vaut absolument rien. Les maris jaloux et farouches
amènent des dames. Mais parlez-moi de ces gaillards qui coupent leur
maîtresse en morceaux! qui l’attendent le soir dans une allée, la
poignardent et tirent un coup de pistolet à leur rival! à la bonne
heure! c’est du nanan! Ils ont un public à eux, on les lorgne, on
leur envoie des albums pour y écrire deux mots, ils posent devant un
parterre de femmes. S’ils sont tant soit peu jolis garçons et que
l’affaire prenne plusieurs audiences, la seconde journée double ma
recette. Si le jugement se prononce la nuit, je suis obligé de donner
des contremarques. La nuit est très propice aux drames judiciaires,
le beau sexe s’y crée des fantômes. C’est si intéressant, un scélérat
passionné qui égorge proprement la femme qu’il aime! il y a de quoi
en rêver quinze jours. On envie le sort de la victime, on voudrait
être aimé ainsi une fois, rien que pour en essayer. Ah! Lacenaire!
nous ne trouverons malheureusement pas de sitôt son pareil! Il faisait
des vers, Monsieur! s’écria M. Auguste d’un air moitié d’admiration
et moitié de regret. Il était galant, intéressant, il s’exprimait
bien. Encore deux affaires comme la sienne, et je me retirais dans mes
terres. Ah! si le huis clos n’existait pas pour certains attentats!
quelle source de fortune! je serais millionnaire. Tout le monde en
veut: c’est le fruit défendu.»
Une espèce de pleutre ballottant dans un immense habit noir boutonné
jusqu’au col, et dont les jambes flageolaient, vint interrompre M.
Auguste au milieu de ses regrets. C’était son clerc. Cet homme le
remplace lorsqu’il y a plusieurs affaires intéressantes le même jour;
il lui recrute des clients, il lui procure des affaires, car M. Auguste
joint à son industrie celle de défenseur officieux aux justices de
paix; il fait en outre des mémoires et des pétitions aux ministres.
Le _Détripé_, il est ainsi surnommé, a plusieurs cordes à son arc. Dès
qu’un crime est commis, il se transporte sur les lieux; il recueille
tous les bruits, il raconte les détails, il a soin de dire son nom et
son adresse dans les cabarets environnants, il répète cent fois ces
détails, il en invente au besoin, on les redit, cela arrive jusqu’aux
magistrats instructeurs; on le fait appeler, il raconte ce qu’il a
entendu dire; il fait une déposition insignifiante. On le renvoie,
mais il a ses quarante sols: c’est toujours ça de gagné. Du reste, il
jurerait, au besoin, sur l’Évangile, devant Dieu et les hommes, après
avoir vu un chien de chasse étrangler un lapin, que c’est le lapin
qui a commencé, qu’il avait tous les torts, et que ce n’est qu’à son
mauvais naturel qu’il doit sa triste fin.
Ce maître Jacques n’ose faire concurrence à son maître, car celui-ci
maintenant ne mendie plus les assignations: il les achète et les paye
plus cher que le caissier du palais. Il ne souffre pas de rivaux; il
leur fait une guerre acharnée. Il a fait sa petite pelote, comme il
dit; il espère bientôt pouvoir se retirer à la campagne pour y former
souche d’honnêtes gens.
Quand nous quittâmes M. Auguste, il nous regarda d’une façon
triomphante, et il dit à ses admirateurs: «Je les ai _épatés_, les
bourgeois!»
Il avait raison, en effet: nous étions émerveillés.
[Illustration]
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