CORRESPONDANCE.--LES FÊTES ET FOIRES.--LES JEUX.--LE 90.--LE LAPIN
IMMORTEL.--LE PATISSIER AMBULANT.
Un journaliste ne manque jamais de recevoir beaucoup de lettres,
affranchies ou non, signées ou anonymes, de compliments ou d’injures,
lorsqu’il a entrepris une série d’articles sur un sujet quelconque.
En voici deux entre celles qui nous sont parvenues à propos de nos
_Industries inconnues_:
«Monsieur,
«Je lis avec le plus grand plaisir les articles que vous publiez
dans le journal _le Siècle_, qui est mon journal. Vous voulez faire
une galerie originale de tous les commerces que nous inventons
chaque jour, nous, pauvres gens jetés au hasard sur le pavé de
Paris. Ce que vous avez dit jusqu’à ce jour est vrai, bien étudié
et compris. Presque tous ces industriels me sont connus, et
quelques-uns sont mes amis.
«J’ai cependant une observation à vous faire. Peut-être vous
paraîtra-t-elle juste.
«Lorsque vous avez parlé de mon ami Chapellier, le boulanger en
vieux, vous avez dit: «Le père Chapellier a su tirer des croûtes de
pain tout ce qu’on en pouvait tirer.»
«Cela n’est pas exact. Il n’est peut-être pas d’industrie au monde
autour de laquelle un homme ne trouve à ramasser sa vie. On peut
penser à tout, embrasser d’un coup d’œil toutes les branches qui
viennent se rattacher à l’arbre principal, mais on ne les cultivera
pas toutes. Le temps, la place, les outils, la patience, manquent.
Puis vous ne pouvez vous figurer quelle est la force de cet
axiome: «Il faut que tout le monde vive.» Rien ici-bas ne se fait
qu’en vertu de ce principe. Le fabricant de bijouterie qui, après
avoir brûlé ses cendres et les balayures de son atelier, vend les
cendres des cendres au laveur de cendres sait parfaitement bien
qu’il y a encore de l’or dans ce qu’il vend, mais il se dit: «Il
faut que tout le monde vive.» Puis il n’a pas l’admirable patience
de l’Auvergnat, il n’est pas outillé, il n’a pas d’emplacement
convenable pour faire le lavage lui-même; il perdrait trop de temps
à l’entreprendre.
«Il en est de même partout. En littérature, après le romancier,
qui trouve le sujet, esquisse les caractères, décrit les lieux,
donne la vie aux personnages, les fait marcher, parler, agir, en
un mot écrit un livre, vient l’auteur dramatique, qui transporte
tout cela au théâtre sous une autre forme. Le premier auteur eût
pu faire la pièce lui-même, mais il n’est pas en relation avec les
directeurs, et d’ailleurs il n’est pas outillé pour le théâtre, il
ne connaît pas les _ficelles_ de la scène. Il abandonne donc son
œuvre à qui veut la prendre: il faut que tout le monde vive.
«Examinez, cherchez, et vous trouverez toujours une glane dans les
champs déjà moissonnés. Quelqu’un qui voudrait bien s’en donner la
peine vivrait même des huissiers, qui vivent aux dépens de tout le
monde, et ce ne serait ni la moins curieuse ni la moins productive
des _industries inconnues_.
«Moi, Monsieur, qui écris ces lignes, j’ai trouvé ma glane dans le
champ du père Chapellier, j’en vis depuis une vingtaine d’années,
et je n’ai pas à me plaindre de mon sort. Si je ne suis pas un
capitaliste comme mon heureux ami, je suis du moins un notable
commerçant dans le genre. Si vous voulez me faire l’honneur de
venir me voir, je vous montrerai mes fours, je vous expliquerai
mes moulins; je crois que vous aussi vous pourrez trouver à glaner
quelques bonnes observations dans mon champ.
«Agréez, Monsieur, etc.
«HÉBARD.»
Nous nous sommes donc rendu derrière ce vieux collège Henri IV, où
nous avons passé les dix plus belles années de notre vie, pour visiter
l’usine de M. Hébard. Un grand gaillard, qui portait pardieu bien le
gilet rouge distinctif des valets de grande maison, vint nous demander
ce que nous voulions.
«Je désire voir M. Hébard.
--Il est dans sa bibliothèque; si monsieur veut me dire son nom,
j’aurai l’honneur de l’annoncer.»
Tout se fait dans les formes; mais nous sommes habitués aux surprises.
Quelques instants après, un homme d’une cinquantaine d’années vint à
notre rencontre. Il était vêtu d’une vareuse rouge et d’un pantalon de
molleton à pied. C’était M. Hébard.
Si les Parisiens, qui, à l’exemple de Voiture, ont la prétention de
deviner la profession d’un passant rien qu’à sa démarche, rencontraient
notre industriel se promenant un jour au Luxembourg, nous sommes
certain qu’ils pourraient s’attirer la même réponse que celle qu’on fit
au poète du XVIIᵉ siècle, lequel, voyant un jour un homme en carrosse
qui passait sur le Cours-la-Reine, l’aborda en disant: «Monsieur, j’ai
parié que vous êtes un receveur aux gabelles.--Monsieur, lui répondit
le quidam, pariez que vous êtes une bête, et vous gagnerez.»
En effet, jamais homme n’a moins eu le physique de son emploi que M.
Hébard: il est petit, un peu replet; il a les mains blanches, le visage
pâle et blanc, comme tous les hommes qui mènent une vie sédentaire, et
certainement le physionomiste moderne voudrait voir dans M. Hébard un
homme de bureau, un professeur ou un savant, et non pas un homme de
travail manuel et d’invention commerciale.
Nous l’avons dit, presque jamais ces hommes qui cherchent si
péniblement la fortune n’aiment l’argent pour le bien-être qu’il
procure; ils veulent la fortune, non pas pour la fortune, mais pour
satisfaire un caprice, pour avoir quelque chose qui leur a fait envie
chez un autre qu’ils ont connu il y a vingt ans. M. Hébard, lui, doit
son énergie à un voisin qui possédait une bibliothèque. M. Hébard y
passait sa journée et ses soirées à lire Voltaire. Un jour il lui
arriva à peu près ce qui arrive dans le conte des _Deux Voisins_. L’un
deux avait des livres et un ménage très mal monté; l’autre avait au
contraire un très beau ménage, mais pas le plus petit livre. Un soir
celui-ci cria à travers la cloison: «Voisin, prêtez donc un livre, je
ne puis dormir.--Mes livres ne sortent pas, répondit celui-là; venez
lire chez moi tant que vous voudrez.» Quelques jours après, ce fut le
tour du bibliophile de s’écrier: «Voisin, mon feu ne veut s’allumer;
prêtez-moi votre soufflet.--Venez souffler chez moi tant que vous
voudrez, répondit l’autre, mon soufflet ne sort pas de chez moi.»
Or, dès qu’il se fut brouillé avec son voisin, M. Hébard se dit: «Moi
aussi, j’aurai mon Voltaire!» Et il se mit à travailler pour se le
procurer. Mais, âgé de quinze ans, il n’était que petit _patronnet_
chez un _regrattier_. Les regrattiers sont les pâtissiers qui
fabriquent les chaussons aux pommes, les brioches sans beurre et les
gâteaux sans sucre qu’on vend aux écoliers et aux gamins de Paris. Il
gagnait, pourboires compris, vingt-cinq sous par semaine. M. Hébard
était nourri à la boutique, et ses parents, qui étaient portiers d’un
hôtel d’étudiants dans la rue Saint-Jacques, le logeaient. Pour se
procurer les quatre-vingts volumes de Voltaire, édition Touquet, à un
franc soixante-quinze centimes le volume, il fallait donc deux années
d’économie. M. Hébard ne se sentit pas ce courage. Il abandonna son
métier pour se faire _camelot_, c’est-à-dire marchand de bimbeloteries
dans les foires et fêtes publiques. Il y portait de la bijouterie
fausse. Pendant trois étés, il fit les départements de la Seine,
Seine-et-Marne, Seine-et-Oise. Ses affaires prospérèrent au delà de ses
espérances. Mais ce qui lui profita beaucoup plus que son commerce,
c’est qu’il y apprit tous les stratagèmes que les marchands forains
mettent en pratique pour vivre. Il connut leurs besoins, leurs façons
d’acheter, de vendre, et il y conçut une idée excellente: aussi
manqua-t-elle de l’envoyer passer cinq ans à Sainte-Pélagie. On y
enfermait encore les prisonniers pour dettes. Il voulut fonder à Paris
une sorte d’entrepôt où tous les _camelots_ s’approvisionneraient de
marchandises. L’affaire ne réussit pas; il dut faire faillite, et le
Voltaire ne fut pas encore acheté de cette fois.
Pendant les trois années d’ensuite, il accompagna les hercules, les
femmes phénomènes, les disloqués, les avaleurs d’épées, les mangeurs
de feu, les dentistes, les escamoteurs, les banquistes, les nains,
les géants, les enfants à deux têtes, les veaux à quatre cornes, et
tous les charmants spectacles qui réjouissent les yeux du peuple le
plus spirituel du monde dans les jours de réjouissances. Il s’était
acquis une certaine réputation dans le _boniment_, la _postiche_
et la _parade_. On nomme ainsi le prologue que les saltimbanques
jouent devant leur baraque pour allécher le public en _l’amusant aux
bagatelles de la porte_, et qui finit invariablement ainsi: «Entrez,
Messieurs, Mesdames, entrez; vous y verrez ce que vous n’avez jamais
vu; et cela ne coûte que 2 sous. 2 sous! il faudrait ne pas avoir 2
sous dans sa poche, etc.»
M. Hébard, qui était Parisien, qui savait son boulevard du Temple par
cœur, imitait les comiques à la mode, faisait des grimaces, parlait
fort et captivait l’attention des _combrousiers_: c’est ainsi que les
forains nomment les paysans. Aussi Gringalet était-il fort recherché
par les Bilboquets du temps.
C’est tout un monde à part, nous disait-il, que la population des
forains; il serait très curieux de les étudier. Figurez-vous qu’il y
a là des familles entières qui n’ont jamais habité dans des maisons;
les enfants naissent, vivent, grandissent et meurent dans ces longues
et larges voitures qu’on rencontre souvent sur les routes, et dans
lesquelles ils couchent, font leur cuisine et transportent tout leur
mobilier. Ils se marient entre eux, et les nouveaux conjoints ne font
que passer d’une voiture dans une autre. Un enfant n’a pas deux ans
qu’on lui a déjà assoupli les reins pour lui apprendre la dislocation
et les _sauts de carpe_. Il fait ses exercices d’agilité, il danse
la danse des œufs, à l’âge où les autres enfants font à peine leurs
dents. Ce petit être, à dix ans, connaît à fond toutes les roueries
qu’on n’apprend dans le monde que par une longue pratique de la vie,
et la fréquentation assidue des _sociétés_ les moins _mêlées_. Lorsque
les autres balbutient papa, maman, et jouent à la poupée, lui, il
_entortille déjà le pétrousquin en faisant la manche_ (il sait attraper
le public en faisant la quête). C’est pitié de voir ces vieux enfants
qui raisonnent de tout et avalent le _canon_ comme des hommes. Les gens
du monde croient qu’Eugène Sue a exagéré les caractères de Bamboche
et de Basquine. Non, le profond moraliste n’a fait qu’atténuer, au
contraire, ce que ces mœurs nomades ont d’horrible. Il faut avoir un
corps de fer, un cœur d’acier, une âme de bronze, pour vivre de cette
vie-là.
Vient ensuite le _truqueur_. On appelle ainsi tous ces gens qui passent
leur vie à courir de foire en foire, de village en village, n’ayant
pour toute industrie qu’un petit jeu de hasard. Cela s’appelle
_passe-carreau_, le _chandelier_, etc. Le jeu du _chandelier_ consiste
à abattre un chandelier de feutre sur lequel on a mis I
sol. Le joueur, armé d’une longue baguette, doit d’un seul coup faire
tomber ces deux objets hors de l’assiette qui les supporte. On joue
ordinairement un lapin, de l’argent ou des macarons. Cet exercice
paraît fort simple au premier abord, et le truqueur l’exécute avec une
telle facilité que tout le monde veut essayer. On s’entête à gagner,
les paris s’engagent entre le marchand et le joueur, et bientôt
celui-ci quitte la place le gousset à sec.
Il est tel industriel de ce genre qui part au printemps, emportant un
lapin dont, à la fin de la campagne, il fait une excellente gibelotte.
Pendant les six mois du beau temps, il gagne de quoi passer grassement
son hiver. Voici la mise de fonds: un chandelier en feutre, deux sous;
une assiette, trois sous; un lapin, trente sous. Quant à la baguette,
il la cueille au premier aulne qu’il rencontre sur son chemin.
Ajoutons-y le sou à mettre sur le chandelier: total, trente-six sols.
C’est avec ce capital qu’il vit, qu’il nourrit sa femme, qu’il élève
plusieurs enfants, et qu’il finira par acheter quelque beau domaine.
Il y a peu de financiers, même à la Bourse de Paris, qui sachent mieux
_faire suer_ leur argent.
Dans certains pays, les fêtes sont organisées par des particuliers.
Ces pays-là sont la terre promise des banquiers du _biribi_, du
_passe-carreau_ et du _chandelier_. On charge ordinairement de la
surveillance de la foire le garde champêtre du lieu ou un des gardes du
plus riche propriétaire. Alors les _truqueurs_ font ce qu’ils nomment
une _bouline_, c’est-à-dire une collecte entre eux, et ils chargent
un compère de distraire le surveillant, de l’emmener à l’écart, de
l’inviter et de le griser. Alors, malheur aux pauvres _pétrousquins_
(particuliers) qui s’aventurent à jouer! ils sont rançonnés sans
merci. Une sentinelle veille pendant ce temps avec mission de signaler
l’approche fortuite de la maréchaussée: la gendarmerie a tant de
préjugés!
Si vous vous êtes promené dans une fête de village, vous avez dû jouer
au _quatre-vingt-dix_. Ce jeu est une espèce de loto, et l’un des
spectateurs se charge de remplir l’office du destin: il plonge la main
dans un sac et en retire le numéro qui doit faire un heureux. On y
gagne ordinairement de la porcelaine. Vous y voyez des déjeuners, des
vases superbes, de belles pendules, etc. Le quatre-vingt-dix a droit
à une pièce au choix du gagnant, mais ce gagnant est presque toujours
un ami sûr, un _compère_, qui emporte son gain, fait le tour de la
tente et remet l’objet gagné à son premier et seul propriétaire, le
banquiste. Quelquefois celui-ci offre à son compère, devant tout le
monde, de le reprendre pour cent cinquante ou deux cents francs. Le
compère n’a garde de refuser, et on lui compte la somme. Le public,
alléché par un tel gain, passe sa soirée à tirer des numéros, et s’en
retourne chez lui, emportant des coquetiers, deux ou trois verres
communs et des tasses dépareillées. Le tour est fait, le _combrousier_
a été _mis dedans_.
Il existe dans les foires des environs de Paris une boutique de
porcelaines véritablement luxueuse; on y voit de tout, des vases
d’église et des glaces dignes de figurer dans le boudoir d’une
petite-maîtresse; les mille caprices de la mode y chatoient, coffrets
ornés de médaillons ciselés et verres de Bohême. La boutique est
tenue par une _dame_ agréable et sa _demoiselle_, qui est charmante.
Lorsqu’elles arrivent dans un village, en demandant au maire la
permission d’étaler, elles commencent par faire un don de cent à deux
cents francs aux pauvres de la paroisse. Cela fait du bruit dans le
pays; la _dame_ et sa _demoiselle_ assistent à la grand’messe et
n’ouvrent leur boutique qu’après l’office divin. Cela fait très bien.
La haute société du lieu s’empresse d’accourir au magasin de ces
dames: les femmes pour voir une personne si pieuse, les jeunes gens
pour contempler les beaux yeux de la demoiselle. La partie s’engage;
c’est à qui restituera en détail la somme si généreusement donnée aux
pauvres. Et voilà comment il se fait que la _dame_ possède aujourd’hui
deux maisons sur le pavé de Paris et que la _demoiselle_ a dû l’an
dernier épouser un notaire. Parlez-nous de la philanthropie! c’est le
meilleur placement qu’on ait encore trouvé. Demandez à messieurs tels
et tels, qui se sont fait de si bonnes rentes en visitant les pauvres
prisonniers.
Donc M. Hébard traversait tout ce monde-là, mais en philosophe
observateur. Il était un peu poète, et faisait des couplets; un peu
orateur, et composait des parades; un peu acteur, et jouait ses œuvres;
et cela en continuant de rêver à son Voltaire. Enfin, un jour, jour
à jamais mémorable, la troupe d’acrobates à laquelle appartenait M.
Hébard donnait ses représentations à Montargis. Un régiment qui passait
fit sa grande halte sur la place de la ville. Il menait à sa suite
tout son attirail de guerre, et notamment un petit four ambulant. M.
Hébard, qui se connaissait en fours, voulut voir celui-ci. Il l’examina
et s’en fit expliquer tout le mécanisme. Il eut affaire à un homme
qui, par amour-propre, lui donna tous les renseignements possibles.
C’était le boulanger du corps. Ce soldat-boulanger était un noble, de
très haute naissance, dont la famille avait été ruinée et dispersée
par les événements. Ne sachant que faire, sans état, sans ressources,
il s’était fait soldat pour vivre, croyant gagner l’épaulette en six
mois; mais son éducation était trop négligée, et on le relégua à la
manutention des vivres. Là il devint boulanger, et excellent boulanger.
En 18.. il était donc attaché comme maître boulanger à un régiment de
ligne. Nous le reverrons bientôt. Mais revenons.
M. Hébard vit tout de suite une belle fortune dans ce simple four de
campagne. En remontant sur son estrade pour faire sa dernière parade,
il feuilletait déjà dans son imagination les premières pages de son
Voltaire, édition Touquet. En effet, en revenant à Paris, le premier
soin de notre voltairien fut de courir chez les fabricants de tôle et
de se faire construire un appareil semblable à celui qu’il avait admiré
la veille à Montargis.
Le dimanche suivant, il s’établissait dans une des avenues des
Champs-Élysées. C’était le temps de la vogue de M. _Coupe-Toujours_, le
marchand de galette du boulevard Saint-Martin. M. Hébard, d’après ce
principe que tout état laisse une glane pour quelqu’un, se mit à glaner
sur M. _Coupe-Toujours_. Il se fit _fabricant de galette ambulant_;
il courut les fêtes et les foires, traînant toujours derrière lui son
_établissement_. Il eut un moment de grande vogue; mais, voyant qu’il
était menacé d’une nombreuse concurrence, au lieu de s’y opposer, il se
mit à faire fabriquer des fours pareils au sien, et les vendit à qui en
voulut; puis, avec son juste instinct, sentant que l’affaire ne pouvait
durer, il laissa cette industrie, devenue vulgaire, pour se faire
fabricant de pain d’épice commun.
Au premier coup d’œil, faire du pain d’épice ne paraît pas être une
grande innovation. Les Champenois de Reims sont réputés pour fabriquer
le meilleur; mais le faire à si bon marché que personne ne puisse
rivaliser avec vous, voilà la malice. Il fallait trouver quelque
prodige de la chimie qui remplaçât la farine de seigle, comme les
gargotiers de la barrière savent remplacer, dit-on, le bœuf par du
cheval et le lapin par du chat.
Or, un homme vendait des croûtes de pain à un prix qui ne permettait
pas de supposer que jamais ce qu’il vendait fût sorti de la boutique
d’un boulanger. C’est là qu’il fallait frapper. Le _prodige de la
chimie_ était de faire redevenir cet ex-pain farine. C’est à ce
problème que s’arrêta M. Hébard. Il fit des essais de toute sorte;
enfin, en soumettant ce pain à la chaleur d’un _bain-marie_ dans un
four construit exprès, il réussit à le sécher assez pour qu’en passant
sous la meule d’un moulin de son invention, il fût ramené à sa forme
première, c’est-à-dire à l’état de farine.
Ce procédé trouvé, M. Hébard était maître de la place de Paris; il
pouvait fournir du pain d’épice commun aux marchands ambulants, à ceux
qui pour deux sous donnent aux enfants plus d’un demi-kilo de cette
_friandise_. Comme il vendait sa marchandise à cinquante pour cent de
rabais sur tous les autres fabricants, il eut bientôt la pratique de
tous les _truqueurs_ qui tiennent ces petits jeux de tourniquet où l’on
gagne à tout coup. Ses anciens confrères devinrent ses clients.
Décidément, M. Hébard avait conquis son Voltaire.
Mais, hélas! il en est des livres comme de l’appétit, qui vient en
mangeant: plus on en a, plus on désire en avoir, et l’on finit par
passer à l’état de bibliomane. Et c’est alors le vrai moment où on
cesse de lire.
C’est ce qui arrive aujourd’hui à M. Hébard; il a une magnifique
bibliothèque, des livres précieux, dix éditions de Voltaire dans tous
les formats; mais il ne les ouvre jamais. Il passe des journées à les
ranger sur des rayons de chêne, et ses soirées dans les salles de vente
pour en augmenter incessamment le nombre.
«Si vous ne lisez plus, lui demandai-je, pourquoi achetez-vous tant de
livres?
--Hélas! Monsieur, la nature humaine est ainsi faite. Ce sont les
gens qui digèrent le moins bien qui se font servir les meilleurs
dîners, comme ce sont les plus vieux sultans qui possèdent les plus
nombreux harems. J’ai de la fortune; personne ne pouvait glaner sur mon
industrie. La nature m’a donné la manie des livres en compensation. Les
librairies sont ma caisse d’amortissement. Il faut bien que tout le
monde vive!»
[Illustration]
[Illustration]