III

UN MOT SUR LES ARTISTES POPULAIRES.--LA CUISEUSE DE LÉGUMES.--UN

RENTIER A CINQ FRANCS DE CAPITAL.--LE TZIGAN MUSICIEN.

Nous vous avons conduit dans un monde étrange, que vous ne connaissez

pas, dont vous comprenez à peine le langage, car ce monde-là a un

lexique à lui, des mots qui lui appartiennent en propre, et nous vous

en devons l’explication toutes les fois qu’ils se présenteront sous

notre plume.

«Il est trop artiste!» a dit Mᵐᵉ Lecœur. Être artiste veut dire ici:

jeter l’argent par les fenêtres, le dépenser à tort et à travers sans

compter, boire de ci et de là, courir la fillette, chanter, rire

toujours, en un mot être un gai boute-en-train, un enfant de la joie,

un Roger-Bontemps. En effet, dans ces quartiers, on ne connaît, en fait

d’artistes, que les peintres en décors de boutiques et les musiciens

d’orchestres de barrières, gens engendrant le moins qu’ils peuvent la

mélancolie et ne crachant pas du tout sur le jus de la treille. Ils

gagnent facilement leur vie, ils travaillent le moins possible, ils

sont passablement payés! aussi dépensent-ils leur argent beaucoup plus

vivement qu’ils ne le gagnent.

Braves gens au demeurant, cœurs loyaux, toujours prêts à rendre service

à tout le monde indistinctement; bons, charitables, mais flâneurs,

paresseux avec délices; ne refusant jamais une partie de plaisir,

en proposant toujours, ils ont le mot pour rire et ils chantent

agréablement la romance égrillarde et la chanson bachique.

Ils sont très aimés du peuple, parce qu’ils sont bons drilles et

passent pour des farceurs qui n’ont pas froid aux yeux. La plus

belle partie du genre humain les estime fort, car, après tout, ils

forment la haute aristocratie des classes laborieuses. Ils ne sont pas

encore bourgeois, ils ne sont déjà plus ouvriers; ils se trouvent sur

l’extrême limite, et servent pour ainsi dire de chaînon pour relier

les deux castes. Ils sont indépendants, libres et fiers; ils n’ont ni

patrons ni bourgeois, ce qui est beaucoup.

Nous avons rencontré dans ce monde-là des vertus touchantes, des

délicatesses exquises. Laissez-nous vous raconter l’histoire du chef

d’orchestre du théâtre de M. Morin. Cet homme est âgé de cinquante

et quelques années; c’est un petit vieillard, au visage triste et

réfléchi, plein de résignation. L’œil est doux et intelligent, on

voit que cet homme pense et qu’il est bon. Il est toujours vêtu de

noir; ses habits, quoique vieux, sont d’une propreté militaire. Il

fait peu de gestes, il parle bas et semble écouter avec plaisir son

interlocuteur, tout en donnant audience à ses pensées. Il est d’une

politesse méticuleuse; il a plutôt l’air d’un homme de chiffres et de

calcul que d’un homme d’inspiration. Il est né en Savoie; il se nomme

Brosset. Il partit de son pays à l’âge de huit ans pour venir chercher

fortune à Paris; il était avec son frère. Ils jouaient de la vielle,

en demandant un petit sou, le long de la route. Après un voyage qui

dura bien longtemps, hélas! pour de pauvres petites jambes de dix

ans, ils entrèrent dans la grande ville. Là leur sort devait changer,

car, à peine la barrière franchie, la première chose qui se présenta

à leurs yeux était un portefeuille bien ventru, bien rebondi, ayant

tous les airs d’un meuble de bonne maison. Nos deux petits Savoyards

s’empressèrent de cacher leur trouvaille à tous les yeux; retirés dans

un coin, ils l’examinèrent: elle contenait dix beaux mille francs en

billets de banque, et d’autres papiers, tels que lettres de change,

billets à ordre, etc., etc., et toute la série des papiers timbrés

paraphés de noms solvables. «Ah! mon Dieu! s’écria Brosset aussitôt

qu’il eut apprécié la valeur de sa trouvaille, il doit être bien

malheureux celui qui a perdu un pareil trésor! Il faut le retrouver et

lui rendre son bien.»

Les deux frères ne prirent aucun repos qu’ils n’eussent trouvé le

propriétaire du portefeuille perdu. C’était un riche commerçant. Ce

beau trait de probité le toucha; il prit les deux enfants, leur fit

faire des études, apprendre la musique, et leur procura ainsi tous les

moyens de gagner honorablement leur vie. Il ne voulut pas que ce fait

demeurât inconnu; il le fit raconter dans tous les journaux du temps,

en citant l’âge et les noms des deux frères. Brosset depuis lors eut

bien des succès, car il est excellent musicien; il a couru le monde

d’un bout à l’autre, mais il a toujours conservé le journal qui relate

ce fait, encadré dans sa chambre, parce que, dit-il, il lui rappelle le

temps de sa misère et le souvenir de la reconnaissance qu’il doit à son

bienfaiteur. Malheureusement, le nom de ce dernier nous échappe; nous

ne pouvons l’accoler ici à celui de l’obligé.

Ainsi le père Salin est artiste par la seule raison que, sans boutique,

sans patente, sans frais, il gagne sa vie sans avoir besoin de

personne, et qu’il vit tout à fait à sa guise, se renfermant dans sa

spécialité.

Nous arrivâmes chez la mère Brichard. Sa boutique est un immense

fourneau: figurez-vous deux bassines gigantesques où l’on pourrait

faire cuire un bœuf entier avec ses cornes et ses autres agréments;

une cheminée comme on n’en voit plus que dans les provinces les plus

éloignées, et, au milieu de tout cela, Mᵐᵉ Brichard et sa fille, Mˡˡᵉ

Annette. L’une préside à la cuisine, l’autre à la vente des artichauts.

La mère Brichard est une femme de quarante-cinq ans environ, grosse,

ronde, courte, un type de bœuf de labour, de cheval de trait. Elle

est active, remuante, toujours en mouvement; elle va, vient, crie,

rit, parle, chante, travaille, tout cela à la fois; elle ne perd pas

un moment et dit cinquante paroles de trop à chaque phrase. Sa fille,

Mˡˡᵉ Annette, est blonde, jolie, avec de beaux yeux bleus; elle semble

timide, et ne parle qu’avec la plus grande réserve.

Ce que Mᵐᵉ Lecœur aurait expliqué en cinq minutes, la mère Brichard,

grâce à ses phrases incidentes, mit une bonne heure à nous le dire.

Pendant la saison, elle achète les artichauts sur pied aux champs, et

à la halle par voitures. Elle choisit les plus beaux, qu’elle vend aux

fruitières pour les maisons bourgeoises; les petits sont mangés à la

poivrade; elle fait cuire tous les autres pour son commerce. Elle en

fournit à presque tous les petits marchands à charrettes qui les crient

par la ville. Le prix de l’achat en gros et sur une grande échelle

est si minime qu’il paraît presque incroyable: il varie de un à six

centimes. Lorsqu’ils sont cuits et livrés aux crieurs, la mère Brichard

gagne deux centimes. Il va sans dire que ceux qui sont vendus au détail

aux passants et aux bourgeois procurent un bénéfice triple.

Pendant l’automne et l’hiver, son matériel lui sert à fournir de

légumes cuits, oseille, chicorée, épinards, une partie des fruitières

et des marchandes de la halle. Elle fait outre cela des poires et des

pommes cuites pour les détaillants.

«Pourquoi ceux-ci ne font-ils pas cuire leurs légumes eux-mêmes?

--Cela leur coûterait plus cher que de les acheter tout cuits, nous

répondit la mère Brichard: ils ne sont pas outillés, et le matériel

coûte très cher. Ce métier-là, il faut le faire en grand ou ne pas

s’en mêler: on y perdrait son temps et son argent. Dans notre partie,

il faut savoir d’avance, à un centime près, sa dépense pour chauffage,

entretien, loyer, temps, et tout le reste: il n’y a pas de petites

économies; il ne faut rien perdre, pas un charbon, pas une minute de

feu. Si je nourris des lapins, c’est pour profiter de mes épluchures.»

Au commencement du printemps, elle fait des œufs rouges et entreprend

par adjudication ceux des coquetiers en gros. Elle a toujours, en

toutes saisons, quelque chose à vendre aux petits marchands ambulants,

parce qu’elle tient avant tout à conserver ses pratiques, et elle ne

veut pas les déshabituer de venir à sa maison faire leurs provisions.

Pendant que nous causions avec Mᵐᵉ Brichard, nous entendîmes un grand

caquetage à la porte. La rue, devant l’établissement, avait l’aspect de

la rue du Coq-Saint-Honoré au moment de l’exposition du jour de l’an

de la maison Alphonse Giroux[D]. Seulement, au lieu des beaux cochers

fourrés, poudrés, luisants, c’étaient de pauvres femmes en guenilles,

de jeunes filles portant la glorieuse livrée du travail, et des petites

charrettes à bras à la place des fringants équipages. C’était l’heure

d’une _cuite_, Mᵐᵉ Brichard allait commencer sa vente de l’après-midi,

celle de deux heures, moment où les ouvriers des fabriques font leur

second déjeuner.

La mère Brichard fournissait aux demandes, Mˡˡᵉ Annette recevait

l’argent. Toutes ces femmes payaient sans discuter, sans mot dire.

C’est que la mère Brichard n’entend pas raillerie à l’article du

crédit. Elle préférerait faire crier par les rues toutes ses cuites à

sa fille Annette que de faire deux sous d’_œil_ (crédit).

«Cependant, lui dis-je, ces pauvres femmes ne doivent pas toujours

avoir l’argent à la poche?

--Elles savent bien où en trouver. Est-ce qu’il n’y a pas dans ce

quartier M... _Vautour_, un brave _Auverpin_ (Auvergnat), qui a fait

ses affaires, et chez qui elles savent qu’il y en a toujours?

--Oui, mais à quelles conditions?

--Oh! c’est un bien brave homme, allez! Il aime à obliger le pauvre

monde. Il leur donne cinq francs tous les _matins_, et elles lui

rapportent cent cinq sous tous les _soirs_.

--Cinq sous d’intérêt pour cinq francs et pour douze heures! Mais c’est

exorbitant!

--Il leur rend service!

--Ah! vous appelez cela un service! Si M... _Vautour_ prête aux mêmes

conditions à celles qui travaillent pendant la nuit, c’est-à-dire cinq

francs à six heures du soir pour avoir cinq francs cinq sous à six

heures du matin, un écu lui rapporte _cent quatre-vingt-deux francs

cinquante centimes_ par an, et chacune de ces pauvres marchandes lui

donne par an quatre-vingt-onze francs vingt-cinq centimes d’intérêt,

ce qui fait que son argent est prêté à _dix-huit cent vingt-cinq_ pour

cent.

--Diantre! fit Mᵐᵉ Lecœur, mais c’est assez bien placer sa monnaie.

--Mais oui, c’est un assez bon métier, dit la mère Brichard; ça vaut

mieux que de se brûler le tempérament à faire bouillir un tas de choses.

--Savez-vous qu’avec cent francs ainsi placés, c’est-à-dire vingt

pièces de cent sous, cet homme si bienfaisant, ce protecteur des

pauvres, se ferait _dix-huit cent deux_ francs de revenu par an?

--Bon Dieu! le vieux coquin!» s’écrièrent toutes les femmes.

Puis on n’y pensa plus. Mais nous autres nous y pensions et nous

disions: En supposant que cet honnête philanthrope, cet homme honoré,

respecté, vénéré dans son quartier, soit un homme d’ordre, un homme qui

travaille, un homme venu à Paris, comme la plupart de ses compatriotes,

pour s’amasser un petit _boursicaut_, afin d’acheter un morceau de

terre dans la Limagne; si cet ami de l’humanité ne dépense pas ses

cinq francs et leurs intérêts, que devient alors le célèbre calcul des

grains de blé multipliés sur les cases de l’échiquier? Tous les quatre

jours il a un franc. Il prête généreusement à toutes les femmes qui lui

sont recommandées et dont répondent ses pratiques, et Dieu sait combien

il y a dans notre ville de gens qui accepteraient ces conditions

pour avoir le droit de travailler! En faisant le calcul des intérêts

composés, au bout de l’année il se trouve avoir gagné avec _une pièce

de cinq francs_ 3,900,000 francs, ou 780,000 pièces de cinq francs.

Faisons maintenant un calcul plus facile, pour ceux qui n’auraient pas

le temps d’additionner jour par jour pendant la durée d’une année de

365 jours.

Cinq francs, avons-nous dit, à cinq sols (25 centimes) d’intérêt par

jour, rapportent 91 francs 25 centimes par année. Si dans l’année

suivante on se sert de la somme _gagnée_ pour ce même commerce, aux

mêmes conditions, on obtient 1665 fr. 31 cent., plus une fraction. La

troisième année lui rapportera une somme de 30,391 fr. 90 centimes,

plus une fraction. La quatrième année le trouvera à la tête de 654,652

fr. 17 centimes, plus fraction. Enfin la cinquième année donnera la

somme énorme de 11,947,402 fr. 10 cent. et fraction. A la septième

année, le capital accumulé surpasserait considérablement la totalité

de la monnaie circulant en France[E].

Et l’on parle de l’usure qui ronge nos campagnes, du paysan saigné

à blanc, ruiné! Hélas! voilà ce qui se fait à Paris, au centre de

la ville, dans tous les quartiers populeux. Abordez, dans la rue,

n’importe quelle petite marchande criant ses légumes: si vous savez lui

inspirer de la confiance, en lui parlant son langage, elle vous donnera

l’adresse d’un de ces vampires qui s’attachent à l’existence du pauvre

et sucent son sang jusqu’à ce que mort s’ensuive.

Il y a dans Paris peut-être mille sociétés de bienfaisance se

partageant toutes les paroisses. De jeunes femmes du monde, des fils de

famille, des hommes haut placés, vont chaque jour visiter les pauvres

à domicile, leur porter du linge, du bois, des habits, du pain. C’est

très bien: il n’est rien au monde que nous respections à l’égal de la

charité, c’est une vertu toute divine.

Mais est-ce assez que de donner?

Ne devrait-il pas y avoir aussi une société qui encourageât le travail?

Ne serait-ce pas une grande et belle œuvre que celle qui délivrerait de

l’usure ces malheureux travailleurs?

Et pour cela il ne faudrait qu’une simple mise de fonds de quelques

centaines de francs: car jamais, de mémoire de marchande, ces

misérables usuriers n’ont perdu une seule pièce de cinq francs. Celle

qui ne leur rapporterait pas, le soir, la somme prêtée le matin,

serait montrée au doigt et vilipendée dans tout le quartier.

Nous prions M. l’abbé Mullois, dont nous avons lu avec intérêt les

livres sur la charité, de prendre notre idée en considération.

Vous concevez qu’après avoir découvert des choses si extraordinaires:

une loueuse de voitures à bras qui se faisait 12 à 15,000 livres de

rentes; une cuiseuse de légumes des quatre saisons qui bénéficiait de

25 à 30,000 francs par an; un philosophe élevant des vers pour les

rossignols et des asticots pour la pêche qui gagnait autant qu’un chef

de division et beaucoup plus que de célèbres feuilletonistes; enfin un

monsieur auprès duquel nos plus illustres banquiers n’étaient que des

philanthropes, nous ne pouvions nous arrêter dans nos pérégrinations:

nous avions rencontré l’incroyable, nous voulions de l’impossible.

Nous avions rencontré les musiciens errants, les joueurs d’orgue,

les montreurs de singes et d’animaux vivants;--il y a là des maisons

qui sont de véritables ménageries,--les impresarii de marionnettes

y établissent leurs quartiers généraux. Ceux-ci ont importé toute

une industrie dans la rue du Clos-Bruneau. Ils y font vivre toute

une population, population curieuse, douce, bonne, presque artiste,

qui rappelle de loin certains personnages des _Contes fantastiques_

d’Hoffmann. Elle est toute employée à la fabrication des fantoccini.

Il y a d’abord le sculpteur en bois qui fait les têtes. Il est à la

fois peintre et perruquier; il travaille dans le commun et dans le

_soigné_. Il vend ses têtes jeunes, dans le _soigné_, de 2 à 4 francs;

celles de vieillards à barbe et cheveux blancs, de 10 à 15 francs; une

perruque simple, 12 sous; avec agréments et frisure, pour femme ou pour

chevalier Louis XIII, 2 francs. A côté de lui se trouve l’habilleuse

qui fait les costumes; on lui fournit les étoffes; lorsqu’elle

travaille pour un spectacle bien établi, comme celui de M. Morin, rue

Saint-Jean-de-Beauvais[F], elle gagne 2 francs par jour, _sans se

donner trop de mal_. Puis viennent les cordonnières, celles qui font

les souliers de satin pour les marionnettes danseuses et les bottes

chamois pour les chevaliers. Les souliers se vendent 4 sous la paire,

les bottes 15 sous. Enfin le véritable magicien de ce monde, celui qui

_ensecrète_ les bouisbouis. _Ensecréter un bouisbouis_ consiste à lui

attacher tous les fils qui doivent servir à le faire mouvoir sur le

théâtre: c’est ce qui doit compléter l’illusion. Il faut une certaine

science pour bien ensecréter, car celui qui est chargé de faire

danser la marionnette doit ne jamais pouvoir se tromper et ne prendre

jamais un fil pour un autre, faire remuer un bras pour une jambe; la

disposition de l’ensecrètement doit être telle qu’en voyant les fils

détachés, celui qui a l’habitude de ces exercices doit dire: «Celui-ci

sert aux bras, celui-là aux jambes.»

Dans vos promenades d’été à travers les bois, vous êtes-vous

quelquefois arrêté sous la tonnelle, dans un de ces délicieux cabarets

des environs de Paris, où les clématites, les volubilis, les capucines

et les gobéas semblent se disputer à qui vous donnera l’ombre la

plus fraîche et le parfum le plus suave; où la brise arrive douce et

parfumée; où les oiseaux, se piquant d’amour-propre, vous chantent à

qui mieux mieux leurs plus délicieuses cavatines? Et là, avez-vous été

tout à coup réveillé par des chants barbares qui ont fait s’envoler à

la fois les rêves et les oiseaux?

Vous avez rencontré devant vos yeux un vieillard, au teint basané,

à l’œil fauve, aux haillons picaresques, raclant avec un morceau de

plume sur une mandoline bizarre, une manière de guzzla, quelque chose

rappelant l’origine de la musique, une espèce d’écaille de tortue,

comme devait être la lyre du poète Orphée.

C’est un tzigan de la Valachie, un bohémien comme nous disons; un

Zingari, un Gypsy, comme disent les autres. Cet homme a une histoire.

Il est né à Bucharest; il était serf au service d’un boyard quelconque.

Ce seigneur avait fait ses études à Paris; il retourna dans son

pays avec les idées françaises. Son premier soin, en rentrant sur

ses propriétés, fut de faire brûler, devant les paysans, tous les

instruments de supplices, knout, batogues (baguettes), cordes, nerfs

de bœuf. Les paysans, voyant cet autodafé, ne comprirent qu’une

chose, c’est que leur jeune seigneur les faisait libres, c’est qu’il

abolissait le travail obligé. Car qu’est-ce que la liberté pour un

tzigan de Valachie ou un nègre de l’Amérique, si ce n’est le droit

de ne rien faire? On se mit à se promener, à jouer de la guzzla, à

danser toute la journée. Les premiers jours, le Valaque crut qu’on

lui faisait fête, que chacun célébrait à sa manière l’avènement des

idées progressives. Mais bientôt il s’aperçut de l’erreur de tous ces

braves gens; et, pour les réintégrer dans les saines idées des amis de

l’ordre, il leur donna à chacun un petit morceau de papier, en les

priant de le porter au chef de la police de Bucharest.

Ces morceaux de papier étaient autant de bons pour cinquante coups de

knout à se faire administrer par les valets de ville.

Le moyen était dur; mais il paraît qu’il était bon, car, dès le

lendemain, chacun se remit au travail, et, pendant un mois, personne

n’eut un reproche à subir: les travaux étaient exécutés avec une

exactitude merveilleuse. Mais, le mois suivant, on commença à se

relâcher: les dos étaient cicatrisés; on oubliait le terrible exemple

du mois précédent; on baguenaudait; chacun en prenait à son aise.

Il fallut revenir aux petits morceaux de papier, aux bons de knout.

L’ordre rentra dans l’atelier. Notre jeune homme, reconnaissant

l’excellence de son invention, ne trouva rien de mieux que d’assembler

tous les premiers du mois ses serfs, et, de même qu’ici on fait la

paye, on leur remettait à chacun un de ces terribles petits bons; qu’il

fût content ou non, qu’on eût travaillé ou flâné, qu’on eût bien ou mal

fait, c’était une affaire réglée, le premier du mois on recevait son

petit morceau de papier.

Notre homme, qui était plus avancé que les autres, se fatigua de ce

régime. Un jour, il prit sa guzzla sous son bras, tout ce qu’il put

enlever sur son dos, et il partit à la grâce de Dieu, ne sachant où il

allait. Mais, étant chez son maître, il avait entendu parler de Paris.

Paris! Qu’est-ce que cela pouvait être? N’était-ce pas le pays où

s’allume le soleil? N’était-ce pas la terre promise par les prophètes

aux bienheureux de toutes religions? C’était la ville des plaisirs,

du bon vin, des arts et de la liberté: que fallait-il de plus à notre

maugrabin? Il aimait toutes ces belles choses-là. Il partit pour la

patrie de ces beaux rêves.

Vous dire comment il fit les six cents lieues qui séparent Paris de la

Valachie, cela serait toute une odyssée. Il eut quelques bonnes veines

et beaucoup de misères. Il rencontra une troupe de bohémiens, il courut

avec eux les foires d’Allemagne en qualité de musicien. Enfin ils

arrivèrent sur les bords du Rhin; il contemplait déjà cette terre de

France tant désirée, il s’y voyait arpentant les grandes routes. Mais,

hélas! l’homme propose et Dieu dispose.

Il comptait sans la gendarmerie, cette noble institution qui existe

partout, même en Allemagne; ses compagnons, qui ne laissaient jamais

rien traîner, avaient trop emprunté aux bons Germains pendant leur

lourd sommeil de bière. On s’était fâché, la troupe fut appréhendée

au corps. Ce qu’on lui reprocha, on n’en saura jamais rien. Toujours

est-il que notre tzigan ne revit le Rhin et la terre française que

six longues et sans doute bien tristes années après sa première

contemplation.

Tant qu’il fut en Alsace, tout allait pour le mieux; il avait appris la

langue allemande pendant son long séjour en Saxe. Mais, dès qu’il eut

quitté ces contrées, il se trouva dans une position identique à celle

de la Sarrasine de la légende, la mère de saint Thomas Becket, nous

croyons, qui partit de son beau pays d’Orient pour venir en Angleterre

chercher un amant volage, en ne sachant que deux mots de la langue

d’Occident, Londres et Becket. Le tzigan avait un désavantage sur elle

encore: il n’en savait qu’un, Paris!

Enfin, à force de demander, il arriva. Le soir de son entrée, se

croyant encore dans les plaines de la Roumanie, il se coucha sans

souper sur le premier banc qui se présenta. Une patrouille passa; on

l’interrogea, lui et sa compagne de voyage, une jeune et belle gypsy

qu’il avait ramenée d’Allemagne. Ils répondirent en allemand, on les

conduisit à la préfecture. L’interprète du lieu leur dit que, s’ils

demandaient une médaille de chanteurs des rues, on pourrait les rendre

à la liberté.

Le lendemain, ils commencèrent donc leur nouvel état. La femme était

jeune et jolie, elle faisait la quête. On est toujours généreux avec

une jolie femme. L’homme amusait par ses grimaces et son instrument

inconnu. Dans la journée ils posaient chez les peintres pour augmenter

leur revenu. Il y a de cela quarante ans. L’homme chante toujours

et joue toujours de la guzzla. La femme s’est faite tireuse de

cartes; elle vend des noix et des coquilles dorées dans lesquelles

sont enfermés les arrêts du destin. Vous devez l’avoir vue aux

Champs-Élysées. C’est une vieille femme au teint bistré, à l’œil noir,

édentée, refrognée, ridée comme une pomme de l’année dernière. Paris

leur a porté bonheur, ils sont aujourd’hui propriétaires!

Oui, propriétaires! et de deux maisons encore! Deux maisons sises

à Paris, dans le quartier de Lourcine, deux maisons _louées à la

semaine_, rapportant deux mille huit cents francs.

Louées à la semaine! Nous avons souligné ces mots, parce que beaucoup

de nos lecteurs ne savent peut-être pas que cette mode anglaise est

encore un emprunt fait aux vieilles coutumes de la France, coutume

barbare, qui s’est perpétuée dans les quartiers pauvres, comme tout ce

qui est laid et cruel. Le dimanche, les propriétaires viennent faire

la ronde chez tous leurs locataires, recevoir leur argent ou donner

congé dans les vingt-quatre heures. De cette façon, les mois n’ont que

vingt-huit jours pour eux; ils ont inventé des années de treize mois.

C’est ingénieux et productif.

Notre tzigan est sans pitié pour les mauvais payeurs. Que si on lui

parle de l’état qu’il continue d’exercer: «Qu’appelez-vous demander

l’aumône? dit notre homme en se drapant dans ses haillons. Je suis

musicien, on paye mon talent; est-ce que Paganini demandait l’aumône

quand il donnait un concert?»

[Illustration]

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Paris Anecdote Avec une préface et des notes par Charles Monselet · 第 21 / 103 题