UN MOT SUR LES ARTISTES POPULAIRES.--LA CUISEUSE DE LÉGUMES.--UN
RENTIER A CINQ FRANCS DE CAPITAL.--LE TZIGAN MUSICIEN.
Nous vous avons conduit dans un monde étrange, que vous ne connaissez
pas, dont vous comprenez à peine le langage, car ce monde-là a un
lexique à lui, des mots qui lui appartiennent en propre, et nous vous
en devons l’explication toutes les fois qu’ils se présenteront sous
notre plume.
«Il est trop artiste!» a dit Mᵐᵉ Lecœur. Être artiste veut dire ici:
jeter l’argent par les fenêtres, le dépenser à tort et à travers sans
compter, boire de ci et de là, courir la fillette, chanter, rire
toujours, en un mot être un gai boute-en-train, un enfant de la joie,
un Roger-Bontemps. En effet, dans ces quartiers, on ne connaît, en fait
d’artistes, que les peintres en décors de boutiques et les musiciens
d’orchestres de barrières, gens engendrant le moins qu’ils peuvent la
mélancolie et ne crachant pas du tout sur le jus de la treille. Ils
gagnent facilement leur vie, ils travaillent le moins possible, ils
sont passablement payés! aussi dépensent-ils leur argent beaucoup plus
vivement qu’ils ne le gagnent.
Braves gens au demeurant, cœurs loyaux, toujours prêts à rendre service
à tout le monde indistinctement; bons, charitables, mais flâneurs,
paresseux avec délices; ne refusant jamais une partie de plaisir,
en proposant toujours, ils ont le mot pour rire et ils chantent
agréablement la romance égrillarde et la chanson bachique.
Ils sont très aimés du peuple, parce qu’ils sont bons drilles et
passent pour des farceurs qui n’ont pas froid aux yeux. La plus
belle partie du genre humain les estime fort, car, après tout, ils
forment la haute aristocratie des classes laborieuses. Ils ne sont pas
encore bourgeois, ils ne sont déjà plus ouvriers; ils se trouvent sur
l’extrême limite, et servent pour ainsi dire de chaînon pour relier
les deux castes. Ils sont indépendants, libres et fiers; ils n’ont ni
patrons ni bourgeois, ce qui est beaucoup.
Nous avons rencontré dans ce monde-là des vertus touchantes, des
délicatesses exquises. Laissez-nous vous raconter l’histoire du chef
d’orchestre du théâtre de M. Morin. Cet homme est âgé de cinquante
et quelques années; c’est un petit vieillard, au visage triste et
réfléchi, plein de résignation. L’œil est doux et intelligent, on
voit que cet homme pense et qu’il est bon. Il est toujours vêtu de
noir; ses habits, quoique vieux, sont d’une propreté militaire. Il
fait peu de gestes, il parle bas et semble écouter avec plaisir son
interlocuteur, tout en donnant audience à ses pensées. Il est d’une
politesse méticuleuse; il a plutôt l’air d’un homme de chiffres et de
calcul que d’un homme d’inspiration. Il est né en Savoie; il se nomme
Brosset. Il partit de son pays à l’âge de huit ans pour venir chercher
fortune à Paris; il était avec son frère. Ils jouaient de la vielle,
en demandant un petit sou, le long de la route. Après un voyage qui
dura bien longtemps, hélas! pour de pauvres petites jambes de dix
ans, ils entrèrent dans la grande ville. Là leur sort devait changer,
car, à peine la barrière franchie, la première chose qui se présenta
à leurs yeux était un portefeuille bien ventru, bien rebondi, ayant
tous les airs d’un meuble de bonne maison. Nos deux petits Savoyards
s’empressèrent de cacher leur trouvaille à tous les yeux; retirés dans
un coin, ils l’examinèrent: elle contenait dix beaux mille francs en
billets de banque, et d’autres papiers, tels que lettres de change,
billets à ordre, etc., etc., et toute la série des papiers timbrés
paraphés de noms solvables. «Ah! mon Dieu! s’écria Brosset aussitôt
qu’il eut apprécié la valeur de sa trouvaille, il doit être bien
malheureux celui qui a perdu un pareil trésor! Il faut le retrouver et
lui rendre son bien.»
Les deux frères ne prirent aucun repos qu’ils n’eussent trouvé le
propriétaire du portefeuille perdu. C’était un riche commerçant. Ce
beau trait de probité le toucha; il prit les deux enfants, leur fit
faire des études, apprendre la musique, et leur procura ainsi tous les
moyens de gagner honorablement leur vie. Il ne voulut pas que ce fait
demeurât inconnu; il le fit raconter dans tous les journaux du temps,
en citant l’âge et les noms des deux frères. Brosset depuis lors eut
bien des succès, car il est excellent musicien; il a couru le monde
d’un bout à l’autre, mais il a toujours conservé le journal qui relate
ce fait, encadré dans sa chambre, parce que, dit-il, il lui rappelle le
temps de sa misère et le souvenir de la reconnaissance qu’il doit à son
bienfaiteur. Malheureusement, le nom de ce dernier nous échappe; nous
ne pouvons l’accoler ici à celui de l’obligé.
Ainsi le père Salin est artiste par la seule raison que, sans boutique,
sans patente, sans frais, il gagne sa vie sans avoir besoin de
personne, et qu’il vit tout à fait à sa guise, se renfermant dans sa
spécialité.
Nous arrivâmes chez la mère Brichard. Sa boutique est un immense
fourneau: figurez-vous deux bassines gigantesques où l’on pourrait
faire cuire un bœuf entier avec ses cornes et ses autres agréments;
une cheminée comme on n’en voit plus que dans les provinces les plus
éloignées, et, au milieu de tout cela, Mᵐᵉ Brichard et sa fille, Mˡˡᵉ
Annette. L’une préside à la cuisine, l’autre à la vente des artichauts.
La mère Brichard est une femme de quarante-cinq ans environ, grosse,
ronde, courte, un type de bœuf de labour, de cheval de trait. Elle
est active, remuante, toujours en mouvement; elle va, vient, crie,
rit, parle, chante, travaille, tout cela à la fois; elle ne perd pas
un moment et dit cinquante paroles de trop à chaque phrase. Sa fille,
Mˡˡᵉ Annette, est blonde, jolie, avec de beaux yeux bleus; elle semble
timide, et ne parle qu’avec la plus grande réserve.
Ce que Mᵐᵉ Lecœur aurait expliqué en cinq minutes, la mère Brichard,
grâce à ses phrases incidentes, mit une bonne heure à nous le dire.
Pendant la saison, elle achète les artichauts sur pied aux champs, et
à la halle par voitures. Elle choisit les plus beaux, qu’elle vend aux
fruitières pour les maisons bourgeoises; les petits sont mangés à la
poivrade; elle fait cuire tous les autres pour son commerce. Elle en
fournit à presque tous les petits marchands à charrettes qui les crient
par la ville. Le prix de l’achat en gros et sur une grande échelle
est si minime qu’il paraît presque incroyable: il varie de un à six
centimes. Lorsqu’ils sont cuits et livrés aux crieurs, la mère Brichard
gagne deux centimes. Il va sans dire que ceux qui sont vendus au détail
aux passants et aux bourgeois procurent un bénéfice triple.
Pendant l’automne et l’hiver, son matériel lui sert à fournir de
légumes cuits, oseille, chicorée, épinards, une partie des fruitières
et des marchandes de la halle. Elle fait outre cela des poires et des
pommes cuites pour les détaillants.
«Pourquoi ceux-ci ne font-ils pas cuire leurs légumes eux-mêmes?
--Cela leur coûterait plus cher que de les acheter tout cuits, nous
répondit la mère Brichard: ils ne sont pas outillés, et le matériel
coûte très cher. Ce métier-là, il faut le faire en grand ou ne pas
s’en mêler: on y perdrait son temps et son argent. Dans notre partie,
il faut savoir d’avance, à un centime près, sa dépense pour chauffage,
entretien, loyer, temps, et tout le reste: il n’y a pas de petites
économies; il ne faut rien perdre, pas un charbon, pas une minute de
feu. Si je nourris des lapins, c’est pour profiter de mes épluchures.»
Au commencement du printemps, elle fait des œufs rouges et entreprend
par adjudication ceux des coquetiers en gros. Elle a toujours, en
toutes saisons, quelque chose à vendre aux petits marchands ambulants,
parce qu’elle tient avant tout à conserver ses pratiques, et elle ne
veut pas les déshabituer de venir à sa maison faire leurs provisions.
Pendant que nous causions avec Mᵐᵉ Brichard, nous entendîmes un grand
caquetage à la porte. La rue, devant l’établissement, avait l’aspect de
la rue du Coq-Saint-Honoré au moment de l’exposition du jour de l’an
de la maison Alphonse Giroux[D]. Seulement, au lieu des beaux cochers
fourrés, poudrés, luisants, c’étaient de pauvres femmes en guenilles,
de jeunes filles portant la glorieuse livrée du travail, et des petites
charrettes à bras à la place des fringants équipages. C’était l’heure
d’une _cuite_, Mᵐᵉ Brichard allait commencer sa vente de l’après-midi,
celle de deux heures, moment où les ouvriers des fabriques font leur
second déjeuner.
La mère Brichard fournissait aux demandes, Mˡˡᵉ Annette recevait
l’argent. Toutes ces femmes payaient sans discuter, sans mot dire.
C’est que la mère Brichard n’entend pas raillerie à l’article du
crédit. Elle préférerait faire crier par les rues toutes ses cuites à
sa fille Annette que de faire deux sous d’_œil_ (crédit).
«Cependant, lui dis-je, ces pauvres femmes ne doivent pas toujours
avoir l’argent à la poche?
--Elles savent bien où en trouver. Est-ce qu’il n’y a pas dans ce
quartier M... _Vautour_, un brave _Auverpin_ (Auvergnat), qui a fait
ses affaires, et chez qui elles savent qu’il y en a toujours?
--Oui, mais à quelles conditions?
--Oh! c’est un bien brave homme, allez! Il aime à obliger le pauvre
monde. Il leur donne cinq francs tous les _matins_, et elles lui
rapportent cent cinq sous tous les _soirs_.
--Cinq sous d’intérêt pour cinq francs et pour douze heures! Mais c’est
exorbitant!
--Il leur rend service!
--Ah! vous appelez cela un service! Si M... _Vautour_ prête aux mêmes
conditions à celles qui travaillent pendant la nuit, c’est-à-dire cinq
francs à six heures du soir pour avoir cinq francs cinq sous à six
heures du matin, un écu lui rapporte _cent quatre-vingt-deux francs
cinquante centimes_ par an, et chacune de ces pauvres marchandes lui
donne par an quatre-vingt-onze francs vingt-cinq centimes d’intérêt,
ce qui fait que son argent est prêté à _dix-huit cent vingt-cinq_ pour
cent.
--Diantre! fit Mᵐᵉ Lecœur, mais c’est assez bien placer sa monnaie.
--Mais oui, c’est un assez bon métier, dit la mère Brichard; ça vaut
mieux que de se brûler le tempérament à faire bouillir un tas de choses.
--Savez-vous qu’avec cent francs ainsi placés, c’est-à-dire vingt
pièces de cent sous, cet homme si bienfaisant, ce protecteur des
pauvres, se ferait _dix-huit cent deux_ francs de revenu par an?
--Bon Dieu! le vieux coquin!» s’écrièrent toutes les femmes.
Puis on n’y pensa plus. Mais nous autres nous y pensions et nous
disions: En supposant que cet honnête philanthrope, cet homme honoré,
respecté, vénéré dans son quartier, soit un homme d’ordre, un homme qui
travaille, un homme venu à Paris, comme la plupart de ses compatriotes,
pour s’amasser un petit _boursicaut_, afin d’acheter un morceau de
terre dans la Limagne; si cet ami de l’humanité ne dépense pas ses
cinq francs et leurs intérêts, que devient alors le célèbre calcul des
grains de blé multipliés sur les cases de l’échiquier? Tous les quatre
jours il a un franc. Il prête généreusement à toutes les femmes qui lui
sont recommandées et dont répondent ses pratiques, et Dieu sait combien
il y a dans notre ville de gens qui accepteraient ces conditions
pour avoir le droit de travailler! En faisant le calcul des intérêts
composés, au bout de l’année il se trouve avoir gagné avec _une pièce
de cinq francs_ 3,900,000 francs, ou 780,000 pièces de cinq francs.
Faisons maintenant un calcul plus facile, pour ceux qui n’auraient pas
le temps d’additionner jour par jour pendant la durée d’une année de
365 jours.
Cinq francs, avons-nous dit, à cinq sols (25 centimes) d’intérêt par
jour, rapportent 91 francs 25 centimes par année. Si dans l’année
suivante on se sert de la somme _gagnée_ pour ce même commerce, aux
mêmes conditions, on obtient 1665 fr. 31 cent., plus une fraction. La
troisième année lui rapportera une somme de 30,391 fr. 90 centimes,
plus une fraction. La quatrième année le trouvera à la tête de 654,652
fr. 17 centimes, plus fraction. Enfin la cinquième année donnera la
somme énorme de 11,947,402 fr. 10 cent. et fraction. A la septième
année, le capital accumulé surpasserait considérablement la totalité
de la monnaie circulant en France[E].
Et l’on parle de l’usure qui ronge nos campagnes, du paysan saigné
à blanc, ruiné! Hélas! voilà ce qui se fait à Paris, au centre de
la ville, dans tous les quartiers populeux. Abordez, dans la rue,
n’importe quelle petite marchande criant ses légumes: si vous savez lui
inspirer de la confiance, en lui parlant son langage, elle vous donnera
l’adresse d’un de ces vampires qui s’attachent à l’existence du pauvre
et sucent son sang jusqu’à ce que mort s’ensuive.
Il y a dans Paris peut-être mille sociétés de bienfaisance se
partageant toutes les paroisses. De jeunes femmes du monde, des fils de
famille, des hommes haut placés, vont chaque jour visiter les pauvres
à domicile, leur porter du linge, du bois, des habits, du pain. C’est
très bien: il n’est rien au monde que nous respections à l’égal de la
charité, c’est une vertu toute divine.
Mais est-ce assez que de donner?
Ne devrait-il pas y avoir aussi une société qui encourageât le travail?
Ne serait-ce pas une grande et belle œuvre que celle qui délivrerait de
l’usure ces malheureux travailleurs?
Et pour cela il ne faudrait qu’une simple mise de fonds de quelques
centaines de francs: car jamais, de mémoire de marchande, ces
misérables usuriers n’ont perdu une seule pièce de cinq francs. Celle
qui ne leur rapporterait pas, le soir, la somme prêtée le matin,
serait montrée au doigt et vilipendée dans tout le quartier.
Nous prions M. l’abbé Mullois, dont nous avons lu avec intérêt les
livres sur la charité, de prendre notre idée en considération.
Vous concevez qu’après avoir découvert des choses si extraordinaires:
une loueuse de voitures à bras qui se faisait 12 à 15,000 livres de
rentes; une cuiseuse de légumes des quatre saisons qui bénéficiait de
25 à 30,000 francs par an; un philosophe élevant des vers pour les
rossignols et des asticots pour la pêche qui gagnait autant qu’un chef
de division et beaucoup plus que de célèbres feuilletonistes; enfin un
monsieur auprès duquel nos plus illustres banquiers n’étaient que des
philanthropes, nous ne pouvions nous arrêter dans nos pérégrinations:
nous avions rencontré l’incroyable, nous voulions de l’impossible.
Nous avions rencontré les musiciens errants, les joueurs d’orgue,
les montreurs de singes et d’animaux vivants;--il y a là des maisons
qui sont de véritables ménageries,--les impresarii de marionnettes
y établissent leurs quartiers généraux. Ceux-ci ont importé toute
une industrie dans la rue du Clos-Bruneau. Ils y font vivre toute
une population, population curieuse, douce, bonne, presque artiste,
qui rappelle de loin certains personnages des _Contes fantastiques_
d’Hoffmann. Elle est toute employée à la fabrication des fantoccini.
Il y a d’abord le sculpteur en bois qui fait les têtes. Il est à la
fois peintre et perruquier; il travaille dans le commun et dans le
_soigné_. Il vend ses têtes jeunes, dans le _soigné_, de 2 à 4 francs;
celles de vieillards à barbe et cheveux blancs, de 10 à 15 francs; une
perruque simple, 12 sous; avec agréments et frisure, pour femme ou pour
chevalier Louis XIII, 2 francs. A côté de lui se trouve l’habilleuse
qui fait les costumes; on lui fournit les étoffes; lorsqu’elle
travaille pour un spectacle bien établi, comme celui de M. Morin, rue
Saint-Jean-de-Beauvais[F], elle gagne 2 francs par jour, _sans se
donner trop de mal_. Puis viennent les cordonnières, celles qui font
les souliers de satin pour les marionnettes danseuses et les bottes
chamois pour les chevaliers. Les souliers se vendent 4 sous la paire,
les bottes 15 sous. Enfin le véritable magicien de ce monde, celui qui
_ensecrète_ les bouisbouis. _Ensecréter un bouisbouis_ consiste à lui
attacher tous les fils qui doivent servir à le faire mouvoir sur le
théâtre: c’est ce qui doit compléter l’illusion. Il faut une certaine
science pour bien ensecréter, car celui qui est chargé de faire
danser la marionnette doit ne jamais pouvoir se tromper et ne prendre
jamais un fil pour un autre, faire remuer un bras pour une jambe; la
disposition de l’ensecrètement doit être telle qu’en voyant les fils
détachés, celui qui a l’habitude de ces exercices doit dire: «Celui-ci
sert aux bras, celui-là aux jambes.»
Dans vos promenades d’été à travers les bois, vous êtes-vous
quelquefois arrêté sous la tonnelle, dans un de ces délicieux cabarets
des environs de Paris, où les clématites, les volubilis, les capucines
et les gobéas semblent se disputer à qui vous donnera l’ombre la
plus fraîche et le parfum le plus suave; où la brise arrive douce et
parfumée; où les oiseaux, se piquant d’amour-propre, vous chantent à
qui mieux mieux leurs plus délicieuses cavatines? Et là, avez-vous été
tout à coup réveillé par des chants barbares qui ont fait s’envoler à
la fois les rêves et les oiseaux?
Vous avez rencontré devant vos yeux un vieillard, au teint basané,
à l’œil fauve, aux haillons picaresques, raclant avec un morceau de
plume sur une mandoline bizarre, une manière de guzzla, quelque chose
rappelant l’origine de la musique, une espèce d’écaille de tortue,
comme devait être la lyre du poète Orphée.
C’est un tzigan de la Valachie, un bohémien comme nous disons; un
Zingari, un Gypsy, comme disent les autres. Cet homme a une histoire.
Il est né à Bucharest; il était serf au service d’un boyard quelconque.
Ce seigneur avait fait ses études à Paris; il retourna dans son
pays avec les idées françaises. Son premier soin, en rentrant sur
ses propriétés, fut de faire brûler, devant les paysans, tous les
instruments de supplices, knout, batogues (baguettes), cordes, nerfs
de bœuf. Les paysans, voyant cet autodafé, ne comprirent qu’une
chose, c’est que leur jeune seigneur les faisait libres, c’est qu’il
abolissait le travail obligé. Car qu’est-ce que la liberté pour un
tzigan de Valachie ou un nègre de l’Amérique, si ce n’est le droit
de ne rien faire? On se mit à se promener, à jouer de la guzzla, à
danser toute la journée. Les premiers jours, le Valaque crut qu’on
lui faisait fête, que chacun célébrait à sa manière l’avènement des
idées progressives. Mais bientôt il s’aperçut de l’erreur de tous ces
braves gens; et, pour les réintégrer dans les saines idées des amis de
l’ordre, il leur donna à chacun un petit morceau de papier, en les
priant de le porter au chef de la police de Bucharest.
Ces morceaux de papier étaient autant de bons pour cinquante coups de
knout à se faire administrer par les valets de ville.
Le moyen était dur; mais il paraît qu’il était bon, car, dès le
lendemain, chacun se remit au travail, et, pendant un mois, personne
n’eut un reproche à subir: les travaux étaient exécutés avec une
exactitude merveilleuse. Mais, le mois suivant, on commença à se
relâcher: les dos étaient cicatrisés; on oubliait le terrible exemple
du mois précédent; on baguenaudait; chacun en prenait à son aise.
Il fallut revenir aux petits morceaux de papier, aux bons de knout.
L’ordre rentra dans l’atelier. Notre jeune homme, reconnaissant
l’excellence de son invention, ne trouva rien de mieux que d’assembler
tous les premiers du mois ses serfs, et, de même qu’ici on fait la
paye, on leur remettait à chacun un de ces terribles petits bons; qu’il
fût content ou non, qu’on eût travaillé ou flâné, qu’on eût bien ou mal
fait, c’était une affaire réglée, le premier du mois on recevait son
petit morceau de papier.
Notre homme, qui était plus avancé que les autres, se fatigua de ce
régime. Un jour, il prit sa guzzla sous son bras, tout ce qu’il put
enlever sur son dos, et il partit à la grâce de Dieu, ne sachant où il
allait. Mais, étant chez son maître, il avait entendu parler de Paris.
Paris! Qu’est-ce que cela pouvait être? N’était-ce pas le pays où
s’allume le soleil? N’était-ce pas la terre promise par les prophètes
aux bienheureux de toutes religions? C’était la ville des plaisirs,
du bon vin, des arts et de la liberté: que fallait-il de plus à notre
maugrabin? Il aimait toutes ces belles choses-là. Il partit pour la
patrie de ces beaux rêves.
Vous dire comment il fit les six cents lieues qui séparent Paris de la
Valachie, cela serait toute une odyssée. Il eut quelques bonnes veines
et beaucoup de misères. Il rencontra une troupe de bohémiens, il courut
avec eux les foires d’Allemagne en qualité de musicien. Enfin ils
arrivèrent sur les bords du Rhin; il contemplait déjà cette terre de
France tant désirée, il s’y voyait arpentant les grandes routes. Mais,
hélas! l’homme propose et Dieu dispose.
Il comptait sans la gendarmerie, cette noble institution qui existe
partout, même en Allemagne; ses compagnons, qui ne laissaient jamais
rien traîner, avaient trop emprunté aux bons Germains pendant leur
lourd sommeil de bière. On s’était fâché, la troupe fut appréhendée
au corps. Ce qu’on lui reprocha, on n’en saura jamais rien. Toujours
est-il que notre tzigan ne revit le Rhin et la terre française que
six longues et sans doute bien tristes années après sa première
contemplation.
Tant qu’il fut en Alsace, tout allait pour le mieux; il avait appris la
langue allemande pendant son long séjour en Saxe. Mais, dès qu’il eut
quitté ces contrées, il se trouva dans une position identique à celle
de la Sarrasine de la légende, la mère de saint Thomas Becket, nous
croyons, qui partit de son beau pays d’Orient pour venir en Angleterre
chercher un amant volage, en ne sachant que deux mots de la langue
d’Occident, Londres et Becket. Le tzigan avait un désavantage sur elle
encore: il n’en savait qu’un, Paris!
Enfin, à force de demander, il arriva. Le soir de son entrée, se
croyant encore dans les plaines de la Roumanie, il se coucha sans
souper sur le premier banc qui se présenta. Une patrouille passa; on
l’interrogea, lui et sa compagne de voyage, une jeune et belle gypsy
qu’il avait ramenée d’Allemagne. Ils répondirent en allemand, on les
conduisit à la préfecture. L’interprète du lieu leur dit que, s’ils
demandaient une médaille de chanteurs des rues, on pourrait les rendre
à la liberté.
Le lendemain, ils commencèrent donc leur nouvel état. La femme était
jeune et jolie, elle faisait la quête. On est toujours généreux avec
une jolie femme. L’homme amusait par ses grimaces et son instrument
inconnu. Dans la journée ils posaient chez les peintres pour augmenter
leur revenu. Il y a de cela quarante ans. L’homme chante toujours
et joue toujours de la guzzla. La femme s’est faite tireuse de
cartes; elle vend des noix et des coquilles dorées dans lesquelles
sont enfermés les arrêts du destin. Vous devez l’avoir vue aux
Champs-Élysées. C’est une vieille femme au teint bistré, à l’œil noir,
édentée, refrognée, ridée comme une pomme de l’année dernière. Paris
leur a porté bonheur, ils sont aujourd’hui propriétaires!
Oui, propriétaires! et de deux maisons encore! Deux maisons sises
à Paris, dans le quartier de Lourcine, deux maisons _louées à la
semaine_, rapportant deux mille huit cents francs.
Louées à la semaine! Nous avons souligné ces mots, parce que beaucoup
de nos lecteurs ne savent peut-être pas que cette mode anglaise est
encore un emprunt fait aux vieilles coutumes de la France, coutume
barbare, qui s’est perpétuée dans les quartiers pauvres, comme tout ce
qui est laid et cruel. Le dimanche, les propriétaires viennent faire
la ronde chez tous leurs locataires, recevoir leur argent ou donner
congé dans les vingt-quatre heures. De cette façon, les mois n’ont que
vingt-huit jours pour eux; ils ont inventé des années de treize mois.
C’est ingénieux et productif.
Notre tzigan est sans pitié pour les mauvais payeurs. Que si on lui
parle de l’état qu’il continue d’exercer: «Qu’appelez-vous demander
l’aumône? dit notre homme en se drapant dans ses haillons. Je suis
musicien, on paye mon talent; est-ce que Paganini demandait l’aumône
quand il donnait un concert?»
[Illustration]
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