LE FABRICANT D’ASTICOTS.

En sortant de sa maison, nous rencontrâmes un vieillard rouge en

couleur, une véritable _trogne du père Trinquefort_, un amant de la

dive bouteille, comme on disait jadis; un ami de la treille, comme

disent encore les guinguettiers. Mᵐᵉ Lecœur le salua légèrement de

la main. Le père Salin, c’est son nom, répondit à ce signe amical

par la plus profonde révérence. Nous avons su depuis qu’il était son

locataire, car Mᵐᵉ Lecœur est _principale_ de la maison dont sa remise

occupe la cour. Elle a, comme on voit, plusieurs cordes à son arc;

aussi emploie-t-elle une femme de ménage à six francs par mois.

«Que fait M. Salin? demanda M...

--Oh! il n’est pas au bureau de l’Assistance publique! (Être au bureau

est une honte pour un homme, dans ces quartiers de travailleurs.)

C’est un homme qui gagne _joliment_ sa vie: il est FABRICANT

D’ASTICOTS.»

Nous avouons que nous ne nous y attendions pas. Cette industrie nous

parut exorbitante. Le fabricant d’asticots dépassait de cent coudées

notre imagination. Nous craignions de n’avoir pas bien entendu, mais

certainement nous ne comprenions pas. Il nous fallait une explication.

«Fabricant d’asticots! dis-je avec surprise.

--Mais oui... Vous savez bien ces petits vers qui servent à pêcher.

--Je sais. Mais comment les fabrique-t-il?

--Ah voilà! Ce n’est peut-être pas trop propre, cet état-là, mais on y

gagne sa vie. Il y a à Paris plus de deux mille pêcheurs à la ligne:

beaucoup de gamins et pas mal de bons bourgeois établis ou retirés des

affaires. Le père Salin a fait connaissance avec ceux-ci sur le bord

de l’eau. Il leur fait des asticots pour amorcer toute l’année. Pour

cela il a loué tout le haut de la maison, un ancien pigeonnier. Il y

met macérer des charognes de chiens et de chats que lui fournissent

les chiffonniers. Quand c’est en putréfaction, les vers s’y mettent;

le père Salin les recueille dans des boîtes de fer-blanc qu’on nomme

_calottées_, et il les vend jusqu’à quarante sous la calottée. Vous

voyez que ce n’est pas bien malin à fabriquer. Mais dame! il faut un

fier odorat pour faire ce métier-là! Tout le monde ne le pourrait pas.

Aussi ses journées sont-elles très bonnes au commencement de la saison:

il ne gagne jamais moins de dix à quinze francs par jour, et tout le

reste de l’année sept à huit francs. Mais ça n’a pas d’ordre, ça aime

trop à _lever le coude_ (boire).

--Cependant, lorsque les eaux sont hautes, on ne pêche guère; il doit

souvent chômer pendant l’hiver?

--Au contraire, c’est son meilleur temps, parce qu’alors il élève

des vers pour les rossignols, ce qui est un excellent métier, dont

il a presque le monopole. C’est propre, c’est facile, cela rapporte

beaucoup. Il suffit de prendre de la recoupe (petit son), qu’on mêle

avec de la farine et de vieux morceaux de bouchons; on les laisse

couver dans de vieux bas de laine, et les _asticots rouges_ naissent

tout seuls. Cela se vend dix sous le cent. Généralement les amateurs de

rossignols sont de vieilles femmes riches et des bourgeois qui ont des

métiers tranquilles: les bouquinistes, les relieurs, les tailleurs à

façon. Tous ces gens-là payent bien et comptant: il suffit donc d’avoir

une dizaine de pratiques possédant chacune trois ou quatre oiseaux pour

vivre bien à son aise et payer une femme de ménage. S’il n’aimait pas

tant la boisson, le père Salin pourrait être propriétaire tout comme un

autre; mais il mourra à l’hôpital, il est trop _artiste_.»

[Illustration]

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Paris Anecdote Avec une préface et des notes par Charles Monselet · 第 20 / 103 题