L'ABONDANCE ET LE CIEL SONT POUR LE JUSTE QUI EST PUR.

CELUI-LÀ EST PUR ET SAINT QUI FAIT DES OEUVRES CÉLESTES ET

PURES[58].

[Note 57: Voir à l'article _Druidisme_ (_Encyclopédie nouvelle_)

la manière de préparer le gui de chêne, plante symbolique de la

religion druidique.]

[Note 58: Une des sentences druidiques les plus répandues dans la

Gaule.]

Lorsque Joel entra dans la maison, il s'approcha du bassin de cuivre

où trempaient les sept branches de gui, et sur chacune il posa ses

lèvres avec respect. Son hôte l'imita, et tous deux s'avancèrent vers

le foyer.

Là se tenait, filant sa quenouille, _Mamm' Margarid_[59], femme de

Joel. Elle était de très-grande taille et portait une courte tunique

de laine brune, sans manches, par-dessus sa longue robe de couleur

grise à manches étroites; tunique et robe attachées autour de sa

ceinture par le cordon de son tablier. Une coiffe blanche, coupée

carrément, laissait voir ses cheveux gris séparés sur son front. Elle

portait, ainsi que plusieurs femmes de ses parentes, un collier de

corail, des bracelets travaillés à jour, enrichis de grenat, et autres

bijoux d'or et d'argent fabriqués à _Autun_[60].

[Note 59: _Mamm' Margarid_, pour:--mère Marguerite,--terme de

respectueuse déférence.]

[Note 60: «Les bijoux d'Autun étaient fort bien travaillés et

enrichis de coraux, dont il existait plusieurs bancs aux îles

d'Hyères,» dit Posidonius, liv. VI.

«Il y avait en Gaule, outre les mines d'or, d'argent, de fer, d'étain

et de cuivre, des mines de grenat, nommées _escabourcles_, et les

moindres escabourcles gauloises se vendaient 40 pièces d'or du temps

d'Alexandre le Grand.» (Théophraste, _Traité des Pierreries_, p. 393.)

Voir pour les costumes gaulois, _Hist. du Costume en France_, par

Quicherat.]

Autour de _Mamm' Margarid_ se jouaient les enfants de son fils

Guilhern et de plusieurs de ses parents, tandis que les jeunes mères

s'occupaient des préparatifs du repas du soir.

--Margarid,--dit Joel à sa femme,--je t'amène un hôte.

--Qu'il soit le bien venu,--répondit la femme tout en filant sa

quenouille.--Les dieux nous envoient un hôte, notre foyer est le sien.

La veille du jour de la naissance de ma fille nous aura été favorable.

--Que vos enfants, s'ils voyagent, soient accueillis comme je le suis

par vous,--dit l'étranger avec respect.

--Et tu ne sais pas quel hôte les dieux nous envoient,

Margarid?--reprit Joel.--Un hôte tel qu'on le demanderait au bon

_Ogmi_ pour les longues soirées d'automne et d'hiver, un hôte qui a vu

dans ses voyages tant de choses curieuses, surprenantes! que nous

n'aurions pas de trop de cent soirées pour écouter ses merveilleux

récits.

À peine Joel eut-il prononcé ces paroles, que tous, depuis Mamm'

Margarid et les jeunes mères, jusqu'aux jeunes filles et aux petits

enfants, tous regardèrent l'étranger avec une curieuse avidité, dans

l'attente des merveilleux récits qu'il devait faire.

--Allons-nous bientôt souper, Margarid?--dit Joel.--Notre hôte a

peut-être aussi faim que moi? et j'ai grand faim.

--Nos parents finissent de remplir les râteliers des

bestiaux,--répondit Margarid;--ils vont revenir tout à l'heure. Si

notre hôte y consent, nous les attendrons pour le repas.

--Je remercie la femme de Joel et j'attendrai,--dit l'inconnu.

--Et en attendant,--reprit Joel,--tu vas nous raconter...

Mais le voyageur, l'interrompant, lui dit en souriant:

--Ami, de même qu'une seule coupe sert pour tous, de même un seul

récit sert pour tous... Plus tard la coupe circulera de lèvres en

lèvres, et le récit d'oreilles en oreilles..... Mais, dis-moi, quelle

est cette ceinture d'airain que je vois là, pendue à la muraille?

--Vous autres, dans votre pays, n'avez-vous pas aussi la _ceinture

d'agilité_?

--Explique-toi, Joel.

--Chez nous, à chaque nouvelle lune, les jeunes gens de chaque tribu

viennent chez le chef essayer cette ceinture, afin de montrer que leur

taille ne s'est pas épaissie par l'intempérance, et qu'ils se sont

conservés agiles et lestes[61]. Ceux qui ne peuvent agrafer la

ceinture sont hués, montrés au doigt et payent l'amende. De la sorte,

chacun prend garde à son ventre, de peur d'avoir l'air d'une outre sur

deux quilles.

[Note 61: «Avoir une bonne tenue militaire, se conserver longtemps

dispos et agile, était un point d'honneur pour les Gaulois, et un

devoir envers le pays. À des intervalles réglés, les jeunes gens

allaient se mesurer la taille à une ceinture déposée chez le chef de

la tribu. Ceux qui dépassaient la corpulence officielle étaient

sévèrement réprimandés comme oisifs et intempérants et punis d'une

amende.» (Améd. Thierry, _Hist. Gaul_., vol. II, p. 44.)]

--Cette coutume est bonne. Je regrette qu'elle soit tombée en oubli

dans ma province. Mais à quoi sert, dis-moi, ce grand vieux coffre? Le

bois en est précieux et il paraît très-ancien?

--Très-ancien? C'est le coffre de triomphe de ma famille,--dit Joel en

ouvrant le coffre, où l'étranger vit plusieurs crânes blanchis. L'un

d'eux, scié par moitié, était monté sur un pied d'airain en forme de

coupe.

--Sans doute, ce sont les têtes d'ennemis tués par vos pères, ami

Joel? Chez nous, ces sortes de charniers de famille sont depuis

longtemps abandonnés.

--Chez nous aussi. Je conserve ces têtes par respect pour mes aïeux;

car, depuis plus de deux cents ans, on ne mutile plus ainsi les

prisonniers de guerre. Cette coutume remontait au temps des rois[62]

que _Ritha-Gaür_ a rasés, comme tu dis, pour se faire une blouse avec

leur barbe. C'était le beau temps de la barbarie que ces royautés.

J'ai entendu dire à mon aïeul _Kirio_ que, même du vivant de son père

_Tirias_, les hommes qui avaient été à la guerre revenaient dans leur

tribu avec les têtes de leurs ennemis plantées au bout de leurs

lances, ou accrochées par leur chevelure au poitrail de leurs chevaux;

on les clouait ensuite aux portes des maisons en manière de trophées

comme vous voyez clouées ici aux murailles ces têtes d'animaux des

bois[63].

[Note 62: Avant de former une grande république fédérative, la

Gaule avait été constituée en royauté. «Mais (dit Jean Raynaud,

article _Druidisme_), le _principe républicain_ était si fortement

implanté dans le génie de la Gaule, que celui de la royauté ne put

jamais en triompher et ne prit place dans la nation que _par

l'étranger_.»]

[Note 63: «Les têtes des chefs ennemis fameux par leur courage

étaient placées dans de grands coffres; c'était le livre où le jeune

Gaulois étudiait les exploits de ses aïeux, et chaque génération

s'efforçait d'y ajouter une nouvelle page, etc., etc.» (Tite-Live, l.

I.)

Mais ces usages de barbarie étaient depuis très-longtemps abandonnés à

l'époque où se passent les faits de ce récit.]

--Chez nous, dans les anciens temps, ami Joel, on gardait aussi ces

trophées, mais conservés dans l'huile de cèdre, lorsqu'il s'agissait

des têtes des chefs ennemis.

--Par _Hésus_! de l'huile de cèdre... quelle magnificence!--dit Joel

en riant;--c'est la coutume des matrones: à beau poisson, bonne sauce!

--Ces reliques étaient chez nous, comme chez vous, le livre où le

jeune Gaulois apprenait les exploits de ses aïeux; souvent les

familles du vaincu offraient de racheter ces dépouilles; mais se

dessaisir à prix d'argent d'une tête ainsi conquise par soi-même ou

par ses pères, était un crime d'avarice et d'impiété[64] sans

exemple... Je dis comme vous, ces coutumes barbares sont passées avec

les royautés, comme aussi le temps ou nos ancêtres se teignaient le

corps et le visage de couleurs bleue et écarlate, et se lavaient les

cheveux et la barbe avec de l'eau de chaux, afin de les rendre d'un

rouge de cuivre[65].

[Note 64: _Idem_, voir Tite-Live.]

[Note 65: Ces usages étaient communs aux anciens Gaulois et aux

Germains. Voir Tacite et César, _De Bell. Gall._]

--Sans injurier leur mémoire, ami hôte, nos aïeux devaient être ainsi

peu plaisants à considérer, et devaient ressembler à ces effrayants

dragons rouges et bleus qui ornent la proue des vaisseaux de ces

terribles pirates du Nord dont mon fils Albinik, le marin, et sa

gentille femme Meroe nous ont conté de si curieuses histoires. Mais

voici nos hommes de retour des bergeries; nous n'attendrons pas

longtemps maintenant le souper, car Margarid fait débrocher les

moutons; tu en mangeras, ami, et tu verras quel bon goût donnent à

leur chair les prairies salées qu'ils paissent le long de la mer.

Tous les hommes de la famille de Joel qui entrèrent dans la salle

portaient, comme lui, la _saie_[66] de grosse étoffe sans manches,

laissant passer celles de la tunique ou chemise de toile blanche;

leurs _braies_[67] tombaient jusqu'au-dessus de la cheville, et ils

étaient chaussés de _solés_[68]. Quelques-uns de ces laboureurs,

arrivant des champs, avaient sur l'épaule une casaque de peau de

brebis qu'ils retirèrent. Tous avaient des bonnets de laine, les

cheveux longs et coupés en rond, la barbe touffue. Les deux derniers

qui entrèrent se tenaient par le bras: ils étaient très-beaux et

très-robustes.

[Note 66: _Saie_, blouse avec ou sans manches.]

[Note 67: _Pantalons._]

[Note 68: Sabots ou galoches.]

--Ami Joel,--dit l'étranger,--quels sont ces deux jeunes gens? les

statues du dieu _Mars_ des païens ne sont pas plus accomplies, n'ont

pas un aspect plus valeureux...

--Ce sont deux de mes parents, deux cousins, _Julyan_ et _Armel_; ils

se chérissent comme frères... Dernièrement un taureau furieux s'est

précipité sur Armel: Julyan, au péril de sa vie, a sauvé Armel...

Grâce à Hésus, nous ne sommes pas en temps de guerre; mais s'il

fallait prendre les armes, Julyan et Armel se sont juré d'être

_saldunes_[69]... Ah! voici le souper prêt... Viens; à toi la place

d'honneur.

[Note 69: Chez les Gaulois, ceux qui s'appelaient _saldunes_ se

juraient de toujours partager le même sort, soit qu'ils s'attachassent

à un chef, soit qu'ils combattissent ensemble. Heureux et riches, ils

partageaient; malheureux et pauvres, ils partageaient leurs revers:

l'un d'eux périssait-il de mort violente, l'autre se tuait. (Voir

César, _De Bell. Gall._, liv. III, et Tacite, vol. II, p. 13.)]

Joel et l'inconnu s'approchèrent de la table; elle était ronde, peu

élevée au-dessus du sol, recouvert de paille fraîche; tout autour de

la table il y avait des siéges rembourrés de foin odorant. Les deux

moutons rôtis, dépecés par quartiers, étaient servis dans de grands

plats de bois de hêtre, blancs comme de l'ivoire; il y avait aussi de

grosses pièces de porc salé et un jambon de sanglier fumé: le poisson

restait dans le grand bassin de cuivre où il avait cuit.

À la place où s'asseyait Joel, chef de la famille, on voyait une

immense coupe de cuivre étamé, que deux hommes très-altérés n'auraient

pu tarir. Ce fut devant cette coupe, marquant la place d'honneur, que

l'étranger s'assit, ayant à sa droite Joel, à sa gauche Mamm'

Margarid.

Les vieillards, les femmes, les jeunes filles, les enfants, se

placèrent ensuite autour de la table; les hommes faits et les jeunes

gens se tinrent derrière sur un second rang, d'où ils se levaient

parfois pour remplir tour à tour l'office de serviteurs, allant de

temps à autre, lorsqu'elle s'était vidée en passant de main en main, à

commencer par l'étranger, remplir la grande coupe à un tonneau

d'hydromel placé dans un des coins de la salle; chacun, muni d'un

morceau de pain d'orge et de blé, prenait ou recevait une tranche de

viande rôtie ou de salaison, qu'il mordait à belles dents, ou qu'il

dépeçait avec son couteau.

Le vieux dogue de guerre, _Deber-Trud_, jouissant du privilége de son

âge et de ses longs services, était couché aux pieds de Joel, qui

n'oubliait pas ce fidèle serviteur.

Vers la fin du repas, Joel ayant tranché le jambon de sanglier, en

détacha le pied, et, selon une ancienne coutume, il dit à son jeune

parent Armel, en lui donnant ce pied:

--À toi, Armel, le morceau du plus brave[70]! à toi, le vainqueur dans

la lutte d'hier soir!...

[Note 70: «Il était d'usage autrefois (dit _Posidonius_) que le

pied ou la cuisse des animaux appartînt au plus brave d'entre les

convives, ou du moins à celui qui se prétendait tel. Si quelqu'un

osait le lui disputer, il s'ensuivait un duel à outrance.» (L. V, c.

=iii=.)]

Au moment où Armel, très-fier d'être reconnu pour le plus brave en

présence de l'étranger, avançait la main pour prendre le pied de

sanglier que lui présentait Joel, un tout petit homme de la famille,

que l'on appelait _Rabouzigued_[71], à cause de sa petite taille, dit:

[Note 71: _Rabouzigued_, nabot, petit homme. (_Dictionnaire de

Rostrennen._)]

--Armel a été hier vainqueur à la lutte parce que Julyan n'a pas lutté

contre lui: deux taureaux d'égale force s'évitent, se craignent et ne

se combattent pas.

Julyan et Armel, humiliés de s'entendre dire devant un étranger qu'ils

ne luttaient pas l'un contre l'autre parce qu'ils se redoutaient,

devinrent très-rouges.

Julyan, dont les yeux brillaient déjà, s'écria:

--Si je n'ai pas lutté contre Armel, c'est qu'un autre s'est présenté

à ma place; mais Julyan ne craint pas plus Armel qu'Armel ne craint

Julyan; et si tu avais une coudée de plus, Rabouzigued, je te

montrerais sur l'heure qu'à commencer par toi, je ne crains

personne... pas même mon bon frère Armel...

--Bon frère Julyan!--reprit Armel, dont les yeux commencèrent aussi à

briller,--nous devons prouver à l'étranger que nous n'avons pas peur

l'un de l'autre.

--C'est dit, Armel... luttons au sabre et au bouclier.

--C'est dit, Julyan[72]...

[Note 72: «Après le repas, les Gaulois aimaient à prendre les

armes et à se provoquer mutuellement à des duels simulés; d'abord ce

n'est qu'un jeu, ils attaquent et se défendent du bout des mains; mais

leur arrive-t-il de se blesser, la colère les gagne, ils se battent

alors pour tout de bon; si l'on ne s'empressait de les séparer, l'un

d'eux resterait sur la place.» (_Posidonius_, cité par Améd. Thierry,

_Hist. des Gaul._, t. II, p. 59.)]

Et les deux amis se tendirent et se serrèrent la main; car ces jeunes

gens n'avaient aucune haine l'un contre l'autre, s'aimaient toujours

autant, et n'allaient combattre que par _outre-vaillance_.

Joel n'était point sans contentement de voir les siens se comporter

valeureusement devant son hôte; et la famille pensait comme lui.

À l'annonce de ce combat, tous, jusqu'aux petits enfants, aux jeunes

femmes et aux jeunes filles, furent très-joyeux, et battirent des

mains en souriant et se regardant, très-fiers de la bonne idée que

l'inconnu allait avoir du courage de leur famille. Mamm' Margarid dit

alors aux jeunes gens:

--La lutte cessera quand j'abaisserai ma quenouille.

--Ces enfants te font fête de leur mieux, ami hôte,--dit Joel à

l'étranger;--tu leur feras fête à ton tour en leur racontant, comme à

nous, les choses merveilleuses que tu as vues dans tes voyages.

--Il faut bien que je paye de mon mieux ton hospitalité,

ami,--répondit l'étranger.--Ces récits, je les ferai.

--Alors, dépêchons-nous, frère Julyan,--dit Armel;--j'ai grande envie

d'entendre le voyageur. Je ne me lasserais jamais d'entendre raconter,

mais les conteurs sont rares du côté de Karnak.

--Tu vois, ami,--dit Joel,--avec quelle impatience on attend tes

récits; mais avant de les commencer, et pour te donner des forces,

tout à l'heure tu boiras au vainqueur de la lutte avec de bon vieux

vin des Gaules...--Et s'adressant à son fils:--Guilhern, va chercher

ce petit baril de vin blanc du coteau de _Béziers_[73], que ton frère

Albinik nous a rapporté dans son dernier voyage, et remplis la coupe

en l'honneur du voyageur.

[Note 73: «Les vins blancs des coteaux de Béziers (_Bilteræ_) sont

très-recherchés, ainsi que les vins doux de la Durance, obtenus en

tordant la grappe sur le cep.» (Pline, liv. XXXIV, ch. 17.)]

Lorsque cela fut fait, Joel dit à Julyan et à Armel:

--Allons, enfants, aux sabres! aux sabres!...

Les mystères du peuple, tome I Histoire d'une famille de prolétaires à travers les âges · 第 48 / 66 题