CHAPITRE III.

Combat de Julyan et d'Armel.--Mamm' Margarid abaisse trop tard sa

quenouille.--Agonie d'Armel.--Étranges commissions dont on charge

le mourant.--Le _remplaçant_.--La dette _payée outre-tombe_ par

Rabouzigued.--Armel meurt désolé de n'avoir pas entendu les

récits du voyageur.--Julyan promet à Armel d'aller les lui

raconter _ailleurs_.--L'étranger commence ses récits.--Histoire

d'_Albrège_, la Gauloise des bords du Rhin.--Margarid raconte à

son tour l'histoire de son aïeule _Siomara_ et d'un officier

romain aussi débauché qu'avaricieux.--L'étranger fait de sévères

reproches à Joel sur son amour pour les contes, et lui dit que le

moment est venu de prendre la lance et l'épée.

La nombreuse famille de Joel, rangée en demi-cercle à l'extrémité de

la grande salle, attendait la lutte avec impatience, tandis que Mamm'

Margarid, ayant l'étranger à sa droite, Joel à sa gauche, et, deux des

plus petits enfants sur ses genoux, levant sa quenouille, donna le

signal du combat, de même qu'en l'abaissant elle devait donner le

signal de le cesser.

Julyan et Armel se mirent nus jusqu'à la ceinture; ne gardant que

leurs _braies_, ils se serrèrent de nouveau la main, se passèrent au

bras gauche un bouclier de bois, recouvert de peau de veau marin,

s'armèrent d'un lourd sabre de cuivre[74], et fondirent l'un sur

l'autre avec impétuosité, de plus en plus animés par la présence de

l'étranger, aux yeux duquel ils étaient jaloux de faire valoir leur

adresse et leur courage. L'hôte de Joel semblait plus content qu'aucun

autre de cette annonce de combat, et sa figure paraissait à tous

encore plus mâle et plus fière.

[Note 74: Pendant longtemps, et même lors de l'invasion romaine,

les Gaulois ne se servaient que de sabres de cuivre très-affilés.]

Julyan et Armel étaient aux prises: leurs yeux ne brillaient pas de

haine, mais d'une fière _outre-vaillance_; ils n'échangeaient pas de

paroles de colère, mais d'amicale joyeuseté, tout en se portant des

coups terribles, et parfois mortels, s'ils n'eussent été évités avec

adresse. À chaque estocade brillamment portée ou dextrement parée, au

moyen du bouclier, hommes, femmes et enfants battaient des mains, et,

selon les chances du combat, criaient, tantôt:

--Hèr!... hèr[75]!... Julyan!...

--Hèr!... hèr!... Armel!...

[Note 75: Hèr! hèr! cri d'encouragement des Gaulois, analogue à

l'_évohë_ des Romains et des Grecs. (Sidoine-Appolinaire, liv. VI.)]

De sorte que ces cris, la vue des combattants, le bruit du choc des

armes, rappelant même au vieux grand dogue de guerre ses ardeurs de

bataille, _Deber-Trud_, le mangeur d'hommes, poussait des hurlements

féroces en regardant son maître, qui de sa main le calmait en le

caressant.

Déjà la sueur ruisselait sur les corps jeunes, beaux et robustes de

Julyan et Armel, égaux en courage, en vigueur, en prestesse; ils ne

s'étaient pas encore atteints.

--Dépêchons, frère Julyan!--dit Armel en s'élançant sur son compagnon

avec une nouvelle impétuosité.--Dépêchons pour entendre les beaux

récits du voyageur...

--La charrue ne peut pas aller plus vite que le laboureur, frère

Armel,--répondit Julyan.

Et en disant cela, il saisit son sabre à deux mains, se dressa de

toute sa hauteur, et asséna un si furieux coup à son adversaire, que,

bien que celui-ci, se jetant en arrière, eût tenté de parer avec son

bouclier, le bouclier vola en éclats, et le sabre atteignit Armel à la

tempe; de sorte qu'après s'être un instant balancé sur ses pieds, il

tomba tout de son long sur le dos, tandis que tous ceux qui étaient

là, admirant ce beau coup, battaient des mains en criant:

--Hèr!... hèr!... Julyan!...

Et Rabouzigued criait plus fort que les autres:

--Hèr!... hèr!...

Mamm' Margarid, après avoir abaissé sa quenouille pour annoncer la fin

du combat, alla donner ses soins au blessé, tandis que Joel dit à

l'inconnu en lui tendant la grande coupe:

--Ami hôte, tu vas boire ce vieux vin au triomphe de Julyan...

--Je bois au triomphe de Julyan et aussi à la vaillante défaite

d'Armel!--répondit l'étranger;--car le courage du vaincu égale le

courage du vainqueur... J'ai vu bien des combats! mais jamais déployer

plus de bravoure et d'adresse!... Gloire à ta famille, Joel!... gloire

à ta tribu!...

--Autrefois,--dit Joel,--ces combats du festin avaient lieu chez nous

presque chaque jour... maintenant ils sont rares, et se remplacent par

la lutte; mais le combat au sabre sent mieux son vieux Gaulois.

Mamm' Margarid, après avoir examiné le blessé, secoua deux fois la

tête, pendant que Julyan soutenait son ami adossé à la muraille; une

des jeunes femmes se hâta d'apporter un coffret rempli de linge, de

baume, et contenant un petit vase rempli d'eau de gui[76]. Le sang

coulait à flots de la blessure d'Armel; ce sang, étanché par Mamm'

Margarid, laissa voir la figure pâle et les yeux demi-clos du vaincu.

[Note 76: En Gaule, le gui était considéré, en sa qualité de

plante sacrée, comme un spécifique universel. (Ammien Marcellin, liv.

V.)]

--Frère Armel,--lui disait Julyan de bonne amitié en se tenant à

genoux près de lui,--frère Armel, ne faiblis pas pour si peu.....

chacun son heure et son jour... Aujourd'hui tu es blessé, demain je le

serai... Nous nous sommes battus en braves... L'étranger se souviendra

des jeunes garçons de Karnak, et de la famille de Joel, _le brenn_ de

la tribu.

Armel, le visage baissé sur sa poitrine, le front couvert d'une sueur

déjà glacée, ne paraissait pas entendre la voix de son ami. Mamm'

Margarid secoua de nouveau la tête, se fit apporter sur une petite

pierre des charbons allumés, y jeta de l'écorce de gui pulvérisée: une

forte vapeur s'éleva des charbons, et Mamm' Margarid la fit aspirer à

Armel. Au bout de quelques instants il ouvrit les yeux, regarda autour

de lui comme s'il sortait d'un rêve... et dit enfin d'une voix faible:

--L'ange de la mort m'appelle... je vais aller continuer de vivre

ailleurs[77]... Ma mère et mon père seront surpris et contents de me

revoir si tôt... Moi aussi, je serai content de les revoir...

[Note 77: Nous l'avons dit, selon la croyance druidique, l'on _ne

mourait pas_, l'âme quittait ce monde pour un autre, et s'y revêtait

d'une nouvelle enveloppe charnelle. Cette foi à _la perpétuité de la

vie_, dans des existences successives, donnait aux Gaulois, en toute

circonstance, _ce mépris de la mort_, signalé par tous les historiens

de l'antiquité, car il constitue le trait le plus caractéristique de

la race de nos pères.--_Aristote_ assure que «les Gaulois poussaient

le mépris du danger jusqu'à refuser de s'enfuir d'une maison prête à

s'écrouler.»--_Horace_ définit la Gaule: «La terre où l'on n'éprouve

pas la peur de la mort;»--«Tandis que les Romains,--dit

_Polybe_,--n'arrivaient au combat qu'après s'être rendus

invulnérables, les Gaulois, se dépouillant de leurs vêtements

habituels, y venaient presque nus; tel était le premier rang de leur

armée, composé des plus jeunes, des plus beaux et des plus héroïques.

Au premier abord, avant d'avoir fait l'épreuve du fer, l'ennemi

lui-même éprouvait une sorte de terreur devant cette témérité

surhumaine.»--«Coupés avec les haches à deux tranchants,--dit

_Pausanias_,--ou déchirés à coups d'épée, l'emportement de leurs âmes

(des Gaulois) ne faiblissait pas tant qu'ils respiraient; =retirant les

traits de leurs blessures, ils les retournaient contre les Grecs=.»]

Et il ajouta d'un ton de regret:

--J'aurais pourtant bien voulu entendre les beaux récits du

voyageur...

--Quoi! frère Armel,--reprit Julyan, d'un air véritablement surpris et

peiné,--tu partirais sitôt d'ici? Nous nous plaisions pourtant bien

ensemble... Nous nous étions juré notre foi de _saldunes_ de ne jamais

nous quitter.

--Nous nous étions juré cela, Julyan?--reprit faiblement Armel.--Il en

est autrement...

Julyan appuya son front dans ses deux mains et ne répondit rien.

Mamm' Margarid, savante en l'art de soigner les blessures, qu'elle

avait appris d'une druidesse sa parente, posa la main sur le coeur

d'Armel. Après quelques instants, elle dit à ceux qui étaient là et

qui, de même que Joel et son hôte, entouraient le blessé:

--_Teutâtès_ appelle Armel pour le conduire là où sont ceux qui nous

ont devancés; il ne va pas tarder à s'en aller. Que ceux de nous qui

ont à charger Armel de paroles pour les êtres qui nous ont précédés et

qu'il va retrouver _ailleurs_... se hâtent.

Alors Mamm' Margarid, baisant au front celui qui allait mourir, lui

dit:

--Tu donneras à tous ceux de notre famille le baiser de souvenir et

d'espérance. Demain des lettres seront déposées pour eux sur ton

bûcher[78].

[Note 78: Cette foi dans la perpétuité de la vie se retrouvait

dans toutes les circonstances et affectait nécessairement mille

formes.--«Dans les funérailles (dit =Diodore de Sicile=), _les Gaulois

déposent des lettres écrites aux morts par leurs parents, afin

qu'elles soient lues par les défunts qui les ont précédés_.»--En

citant ce passage de Diodore, Jean Raynaud (dans son ouvrage sur le

_Druidisme_) ajoute ces belles paroles: «Que de regards devaient donc

suivre, en imagination, ces voyageurs, plonger à travers l'espace avec

eux, assister à leur arrivée, à leur étonnement, à leur réception! Si

l'on ne pouvait empêcher les larmes, du moins brillait toujours sur

les lèvres le sourire de l'espérance.»]

--Je leur donnerai pour vous le baiser de souvenir et d'espérance,

Mamm' Margarid,--répondit Armel d'une voix faible.--Et il ajouta d'un

air toujours contrarié:--J'aurais pourtant bien aimé à entendre les

beaux récits du voyageur.

Ces paroles parurent faire réfléchir Julyan, qui soutenait toujours la

tête de son ami, et le regardait d'un air triste.

Le petit Sylvest, fils de Guilhern, enfant tout vermeil à cheveux

blonds, qui d'une main tenait la main de sa mère Hénory, s'avança un

peu, et s'adressant au moribond:

--J'aimais bien le petit _Alanik_; il s'en est allé l'an passé... Tu

lui diras que le petit _Sylvest_ se souvient toujours de lui, et pour

moi tu l'embrasseras, Armel.

Puis, quittant la main de sa mère, le petit garçon baisa, de sa bouche

enfantine, le front déjà glacé du mourant, qui répondit à l'enfant en

lui souriant:

--Pour toi, petit Sylvest, j'embrasserai le petit Alanik.--Et Armel

ajouta encore:--J'aurais pourtant bien voulu entendre les beaux récits

du voyageur.

Un autre homme de la famille de Joel dit au mourant:

--J'étais ami d'_Hoüarné_, de la tribu de _Morlec'h_, notre voisine.

Il a été tué sans défense pendant son sommeil, il y a peu de temps. Tu

lui diras, Armel, que _Daoülas_, son meurtrier, a été découvert, jugé

et condamné par les druides de Karnak, et que son sacrifice aura lieu

bientôt. Hoüarné sera content d'apprendre la punition de Daoülas, son

meurtrier.

Armel fit signe qu'il donnerait cette nouvelle à Hoüarné.

Rabouzigued, cause de tout cela, non par méchanceté, mais par

l'intempérance de sa langue, s'approcha aussi pour donner une

commission à celui qui s'en allait _ailleurs_... et lui dit:

--Tu sais qu'à la huitième lune de ce mois-ci, le vieux Mark, qui

demeure près de Glen'han, est tombé malade; l'ange de la mort lui

disait aussi de se préparer à partir bientôt. Le vieux Mark n'était

point prêt, il désirait assister aux noces de la fille de sa fille. Le

vieux Mark, n'étant donc point prêt, pensa à trouver quelqu'un qui

voulût s'en aller à sa place (ce qui devait satisfaire l'ange de la

mort), et demanda au druide, son médecin, s'il ne connaîtrait pas un

_remplaçant_[79]. Le druide lui a répondu que _Gigel de Nouarën_, de

notre tribu, passait pour serviable, et que peut-être il consentirait

à partir à la place du vieux Mark, afin de l'obliger et pour être

agréable aux dieux, toujours touchés de ces sacrifices; Gigel a

librement consenti. Le vieux Mark lui a fait cadeau de dix pièces

d'argent à _tête de cheval_, qui ont été distribuées par Gigel à ses

amis avant de s'en aller; puis, vidant joyeusement sa dernière coupe,

il a tendu sa tête au couteau sacré, au bruit du chant des bardes.

L'ange de la mort a accepté l'échange, car le vieux Mark a vu marier

la fille de sa fille, et il est aujourd'hui en bonne santé....

[Note 79: Voici ce que dit _Posidonius_ sur cette coutume

étrange:--«Un Gaulois tombait-il sérieusement malade, c'était pour lui

un avertissement de l'ange de la mort de se tenir prêt à partir; mais

que cet homme eût d'importantes affaires à terminer, qu'une famille

l'enchaînât à la vie, que la mort lui fût enfin un contre-temps, si

aucun de ses clients ou de ses proches n'était en disposition de

partir à sa place, il faisait chercher un _remplaçant_. Celui-ci

arrivait bientôt accompagné d'une troupe d'amis; stipulant une somme

pour prix de sa peine, il la distribuait souvent en cadeaux de départ

à ses compagnons. Parfois il s'agissait simplement d'un tonneau de

vin: on dressait une estrade, on faisait une espèce de fête; puis le

banquet terminé, le héros se couchait sur son bouclier et se faisait

trancher les liens du corps par le couteau sacré.»--Si cette coutume

de nos pères semble barbare dans sa grandeur naïve, n'oublions pas que

de nos jours le riche qui craint les fatigues de la vie de soldat ou

qui a peur de mourir à la guerre achète aussi un _remplaçant_.]

--Veux-tu donc partir à ma place, Rabouzigued?--demanda le

mourant.--Je crains qu'il soit bien tard...

--Non, non, je ne veux point partir à ta place,--se hâta de répondre

Rabouzigued.--Je te prie seulement de remettre à Gigel ces trois

pièces d'argent que je lui devais; je n'ai pu m'acquitter plus tôt. Je

craindrais que Gigel ne revînt me demander son argent au clair de la

lune, sous la figure d'un démon.

Et Rabouzigued, fouillant dans son petit sac de peau d'agneau, prit

trois pièces d'argent à tête de cheval, qu'il plaça dans la saie

d'Armel[80].

[Note 80: La plupart des monnaies gauloises portaient pour effigie

_une tête de cheval_. Quant à la coutume de charger les mourants de

payer les dettes contractées, ou d'en contracter de payables après la

mort, voici ce que disent les historiens sur cette coutume, qui prouve

combien était profondément enracinée dans l'esprit gaulois la foi à la

_perpétuité de la vie_:--«On se prêtait de l'argent à rembourser dans

l'autre monde,--dit _Pomponius Mêla_,--et même le remboursement des

créances était remis après la mort.»--«Après avoir quitté les murs de

Marseille,--dit _Valère Maxime_,--je trouvai cette ancienne coutume

des Gaulois, qui ont institué, comme on sait, de se prêter

mutuellement de l'argent à rembourser après la mort, car ils sont

persuadés que les âmes des hommes sont éternelles.»]

--Je remettrai tes pièces d'argent à Gigel,--dit le mourant, dont on

entendait à peine la voix. Et il murmura une dernière fois à l'oreille

de Julyan:--J'aurais... pourtant... bien aimé... à... entendre... les

beaux récits... du... voyageur...

--Sois content, frère Armel,--lui répondit alors tout bas Julyan.--Je

vais les bien écouter, ce soir, pour les retenir, ces beaux récits; et

demain... j'irai te les dire... Je m'ennuierais ici sans toi... Nous

nous sommes juré notre foi de _saldunes_ de ne jamais nous quitter;

j'irai donc continuer de vivre _ailleurs_ avec toi[81].

[Note 81:--«Il y a des Gaulois,--dit _Pomponius Mêla_,--qui se

placent volontairement sur le bûcher de leurs amis, comme devant

continuer de vivre ensemble après la mort.»]

--Vrai... tu viendras?--dit le mourant, que cette promesse parut

rendre très-heureux,--tu viendras... demain?

--Demain, par Hésus... je te le jure, Armel, je viendrai.

Et toute la famille, entendant la promesse de Julyan, le regarda avec

estime. Le blessé parut encore plus satisfait que les autres, et dit à

son ami d'une voix expirante:

--Alors, à bientôt, frère Julyan... et écoute attentivement... le

récit... Maintenant... adieu... adieu... à vous tous de notre tribu...

Et Armel agita ses mains agonisantes vers ceux qui l'entouraient.

Et de même que des parents amicalement unis s'empressent autour de

l'un d'eux, au moment où il part pour un long voyage, durant lequel il

doit trouver des personnes restées chères au souvenir de tous, chacun

serrait les mains d'Armel, et le chargeait de tendres paroles pour

ceux de la famille ou de la tribu qu'il allait revoir.

Lorsque Armel fut mort, Joel abaissa les paupières de son parent, le

fit transporter près de l'autel de pierres grises, au-dessus duquel

était le bassin de cuivre où trempaient sept brins de _gui_.

Ensuite on couvrit le corps avec les rameaux de chêne dont on dégarnit

l'autel, de sorte qu'au lieu du cadavre l'on ne vit bientôt plus qu'un

monceau de verdure, auprès duquel Julyan restait assis.

Le chef de la famille, emplissant alors de vin la grande coupe

jusqu'aux bords, y trempa ses lèvres, et dit en la présentant à

l'étranger:

--Que le voyage d'Armel soit heureux, car Armel a toujours été juste

et bon; qu'il traverse, sous la conduite de Teutâtès, ces espaces et

ces pays merveilleux d'outre-tombe, que nul de nous n'a parcouru...

que tous nous parcourrons... qu'Armel retrouve bientôt ceux que nous

avons aimés, et qu'il les assure que nous les aimons!...

Et la coupe circulant à la ronde, les femmes et les jeunes filles

firent des voeux pour l'heureux voyage d'Armel, puis l'on releva les

restes du repas, et tous s'assirent autour du foyer, attendant

impatiemment les récits promis par l'étranger.

Celui-ci, voyant tous les regards fixés sur lui avec une grande

curiosité, dit à Joel:

--C'est donc un récit que l'on veut de moi?

--_Un_ récit!--s'écria Joel,--dis donc vingt récits, cent récits. Tu

as vu tant de choses! tant d'hommes! tant de pays! un récit! ah! par

le bon _Ogmi_, tu n'en seras pas quitte pour _un_ récit, ami hôte.

--Oh non! oh non!--répétèrent toutes les personnes de la famille d'un

air très-déterminé,--oh non! il nous faut plus d'un récit.

--Il y aurait pourtant mieux à faire, dans les temps où nous vivons,

que de raconter et d'écouter de frivoles histoires...--dit l'étranger

d'un air pensif et sévère.

--Je ne te comprends pas,--reprit Joel non moins surpris que sa

famille; et tous pendant un moment regardèrent silencieusement le

voyageur.

--Non, tu ne me comprends pas, je le vois,--dit tristement

l'inconnu.--Alors, je vais tenir ma promesse... chose promise, chose

due...

Puis il ajouta en montrant Julyan toujours assis au fond de la salle à

côté du corps d'Armel couvert de feuillage:

--Il faut bien que ce jeune homme ait demain à raconter quelque chose

à son ami, lorsqu'il ira le retrouver... ailleurs.

--Va, notre hôte... conte,--répondit Julyan, le front toujours appuyé

dans ses deux mains,--conte... je ne perdrai pas une de tes paroles...

Armel saura le récit tel que tu vas le dire...

--«Il y a deux ans, voyageant chez les Gaulois des bords du

Rhin,--reprit l'étranger;--je me trouvais un jour à Strasbourg[82].

J'étais sorti de la ville pour me promener au bord du fleuve. Bientôt

je vis arriver une grande foule de gens, ils suivaient un homme et une

femme, jeunes tous deux, beaux tous deux, qui portaient sur un

bouclier, dont ils tenaient les côtés, un petit enfant né à peine

depuis quelques jours. L'homme avait l'air inquiet et sombre, la femme

était pâle et calme. Tous deux s'arrêtèrent sur la rive du fleuve, à

un endroit où il est très-rapide. La foule s'arrêta comme les deux

personnes qu'elle accompagnait. Je m'approchai, et demandai à

quelqu'un quels étaient cet homme et cette femme.--L'homme se nomme

_Vindorix_, et la femme _Albrège_; ils sont époux,--me

répondit-on.--Alors je vis Vindorix, l'air de plus en plus sombre,

s'approcher de son épouse, et il lui dit: Voici le moment venu...

[Note 82: Alors nommé _Argentoratum_.]

»Tu le veux?--répondit Albrège,--tu le veux?...

»Oui,--reprit son époux.--Je doute... je veux la certitude.

»Qu'il en soit ainsi...--dit-elle.

»Alors, prenant à lui seul le bouclier, où était son petit enfant, qui

lui souriait en lui tendant les bras, Vindorix entra dans le fleuve

jusqu'à la ceinture, leva un instant le bouclier et l'enfant au-dessus

de sa tête, se retournant une dernière fois vers sa femme comme pour

la menacer de ce qu'il allait faire... mais, elle, le front haut, le

regard assuré, se tenait debout au bord du fleuve, immobile comme une

statue, les bras croisés sur son sein... Alors elle étendit sa main

droite vers son mari, et sembla lui dire:

»Fais...

»À ce moment, un frémissement courut dans la foule; car Vindorix ayant

placé sur les flots le bouclier où se trouvait l'enfant, l'abandonna

dans cette dangereuse nacelle au rapide courant du fleuve...»

--Ah! le méchant homme!--s'écria Mamm' Margarid, émue de ce récit,

ainsi que toute la famille de Joel.--Et sa femme!... sa femme... qui

reste sur la rive?...

--Mais quelle était la cause de cette barbarie, ami hôte?--demanda

Hénory, la jeune femme de Guilhern, en embrassant ses deux enfants,

son petit Sylvest et sa petite Siomara, qu'elle tenait sur ses genoux,

comme si elle eût craint de les voir exposés à un péril semblable.

L'étranger mit un terme à ces questions en demandant le silence par un

geste, et poursuivit:

--«À peine le courant eut-il emporté le bouclier où se trouvait

l'enfant, que le père leva au ciel ses mains jointes et tremblantes,

comme s'il eût invoqué les dieux. Il suivait des yeux le bouclier avec

une sombre angoisse, malgré lui se penchant à droite si le bouclier

penchait à droite, ou à gauche si le bouclier penchait à gauche... La

mère, au contraire, les bras toujours croisés sur sa poitrine, suivait

le bouclier des yeux, d'un regard si ferme, si tranquille, qu'elle ne

semblait rien craindre pour son enfant.»

--Rien craindre!--s'écria Guilhern.--Voir son enfant ainsi exposé à

une mort presque certaine... car il va périr...

--Mais cette mère était donc dénaturée!...--s'écria Hénory, la femme

de Guilhern.

--Et pas un homme dans cette foule pour se jeter à l'eau et sauver

l'enfant!--dit Julyan en pensant à son ami.--Ah! voici qui courroucera

le bon coeur d'Armel, quand je lui dirai ce récit.

--N'interrompez donc pas à chaque instant!--s'écria Joel.--Continue,

ami hôte... puisse Teutâtès, qui préside aux voyages de ce monde et

des autres, veiller sur ce pauvre petit!

--«Par deux fois,--reprit l'étranger,--le bouclier faillit

s'engouffrer avec l'enfant dans un des tourbillons du fleuve; la mère

seule ne sourcilla pas... Et bientôt on vit, voguant comme un petit

esquif, le bouclier, descendre paisiblement le cours de l'eau... Alors

toute la foule cria en battant des mains:

»La barque! la barque!

»Deux hommes coururent, mirent une barque à flots, et forçant de

rames, ils atteignirent en peu d'instants le bouclier, et le

retirèrent de l'eau, ainsi que l'enfant, qui s'était endormi...»

--Grâce aux dieux, il est sauvé!--dit presque tout d'une voix la

famille de Joel, comme si elle eût été délivrée d'une appréhension

douloureuse.

Et l'étranger continua, s'apercevant qu'on allait l'interrompre par de

nouvelles questions:

--«Pendant que l'on retirait de l'eau le bouclier et l'enfant, son

père, Vindorix, dont les traits était devenus aussi radieux qu'ils

avaient été sombres jusqu'alors, courut à sa femme, lui tendit les

bras en s'écriant:

»Albrège!... Albrège!... tu disais vrai... tu m'as été fidèle...

»Mais Albrège, repoussant son mari d'un geste, lui répondit

fièrement:--Certaine de mon honneur, je n'ai pas craint l'épreuve...

J'étais tranquille sur le sort de mon enfant; les dieux ne pouvaient

punir une mère innocente par la perte de son fils..... Mais... _femme

soupçonnée, femme outragée_... je garderai mon enfant; tu ne nous

verras plus, ni lui, ni moi... toi qui as douté de l'honneur de ton

épouse!

»À ce moment, on rapportait en triomphe l'enfant... Sa mère se jeta

sur lui, de même qu'une lionne sur son petit, l'enserra passionnément

entre ses bras; et autant elle avait été jusque-là calme et assurée,

autant elle fut violente dans les embrassements dont elle couvrit son

enfant, qu'elle emporta en se sauvant comme avec une proie.»

--Ah! c'était une vraie Gauloise que celle-là!--dit la femme de

Guilhern.--_Femme soupçonnée... femme outragée_... ces mots sont

fiers... je les aime!

--Mais,--reprit Joel,--cette épreuve est donc une coutume des Gaulois

des bords du Rhin?

--Oui,--répondit l'inconnu.--Le mari qui soupçonne sa femme d'avoir

déshonoré son lit met l'enfant qui naît d'elle sur un bouclier, et

l'expose au courant du fleuve... Si l'enfant surnage, l'innocence de

la femme est prouvée; s'il s'abîme dans les flots, le crime de la mère

est avéré[83]...

[Note 83: Cette superstition, dit M. Amédée Thierry dans son

_Histoire des Gaulois_, t. II, p. 63, a inspiré à un poëte grec

inconnu quelques vers pleins de grâce, qui méritent de trouver place

ici:

«C'est le Rhin, ce fleuve au cours impétueux, qui éprouve chez les

Gaulois la sainteté du lit conjugal.--À peine le nouveau-né, descendu

du sein maternel, a-t-il poussé le premier cri, que l'époux s'en

empare.--Il le couche sur son bouclier et court l'exposer aux caprices

des flots; car il ne sentira pas dans sa poitrine battre un coeur de

père avant que le fleuve, juge et vengeur du mariage, ait prononcé

l'arrêt fatal.--Ainsi donc, aux douleurs de l'enfantement succèdent

pour la mère d'autres douleurs; elle connaît le véritable père, et

pourtant elle tremble dans de mortelles angoisses, elle attend ce que

décidera l'onde inconstante.» (Julian., Épist. XV, _ad Maxim,

philos_.--Idem, _Orat. in Constant, imper._--Anthiol, l. I, ch.

=lxiii=.)]

--Et cette vaillante épouse, ami hôte,--demanda Hénory, femme de

Guilhern,--comment était-elle vêtue? Portait-elle des tuniques

semblables aux nôtres?

--Non,--dit l'étranger;--leur tunique est très-courte et de deux

couleurs: le corsage bleu, je suppose, et la jupe rouge; souvent elle

est brodée d'or ou d'argent.

--Et les coiffes,--demanda une jeune fille,--sont-elles blanches et

carrées comme les nôtres?

--Non; elles sont noires et évasées, souvent ornées de fils d'or ou

d'argent.

--Et les boucliers,--demanda Guilhern,--sont-ils faits comme les

nôtres?

--Ils sont plus longs,--répondit le voyageur;--mais ils sont peints de

couleurs tranchantes, disposées en carreaux, ordinairement rouges et

blancs.

--Et les mariages, comment se font-ils?--demanda une jeune fille.

--Et leurs troupeaux, sont-ils aussi beaux que les nôtres?--dit un

vieillard.

--Et ont-ils comme nous de vaillants coqs de combat[84]?--demanda un

enfant.

[Note 84: Les coqs de combat gaulois, dont l'image surmontait leur

enseigne de guerre, étaient très-recherchés.--«... Pour récompenser

l'enfant de sa docilité, je lui donnerai deux coqs gaulois des plus

acharnés au combats.» (Pétronne, _Satyricon_, ch. =lxxxvi=.)]

De sorte que Joel, voyant l'étranger si fort accablé de questions, dit

aux questionneurs:

--Assez, assez, vous autres... laissez donc souffler notre ami; vous

êtes à crier autour de lui comme une volée de mouettes.

--Et payent-ils comme nous l'argent qu'ils doivent aux morts?--demanda

Rabouzigued, malgré la recommandation de Joel de ne plus questionner

l'étranger.

--Oui; leur coutume est la nôtre,--répondit l'inconnu,--et ils ne sont

pas idolâtres comme un homme de l'Asie, que j'ai rencontré à

Marseille, qui prétendait, selon sa religion, que nous continuons de

vivre après notre mort, non plus revêtus de formes humaines, mais de

formes d'animaux.

--Hèr!... hèr!...--cria Rabouzigued en grande inquiétude.--S'il en

était ainsi que disent ces idolâtres, Daoülas, tué la lune passée par

un meurtrier, habite peut-être le corps d'un poisson?... et je lui ai

envoyé trois pièces d'argent par Armel, qui habite peut-être à cette

heure le corps d'un oiseau?... Comment un oiseau pourra-t-il remettre

des pièces d'argent à un poisson?... Hèr!... Hèr!...

--Notre ami te dit que cette croyance est une idolâtrie,

Rabouzigued...--reprit sévèrement Joel.--Ta crainte est donc impie.

--Il en doit être ainsi...--reprit tristement Julyan.--Car, que

deviendrais-je, moi, qui demain vais rejoindre Armel par serment et

par amitié, si je le retrouvais oiseau, moi étant devenu cerf des bois

ou boeuf des champs?...

--Ne crains rien, jeune homme,--dit l'étranger à Julyan;--la religion

de Hésus est la seule vraie; elle nous enseigne que nous retrouvons

après la mort des corps plus jeunes et plus beaux.

--C'est là mon espoir!--dit Rabouzigued, le nabot.

--Ce que c'est que de voyager!--reprit Joel;--que de choses l'on

apprend! Mais, tiens, pour ne pas être en reste avec toi, récit pour

récit, fière Gauloise pour fière Gauloise... demande à Margarid de te

raconter la belle action d'une de ses aïeules; il y a à peu près cent

trente ans de cela, lorsque nos pères étaient allés jusqu'en Asie

fonder la nouvelle Gaule; car il est peu de terres dans le monde

qu'ils n'aient touchées de leurs semelles.

--Après le récit de ta femme,--reprit l'étranger,--puisque tu veux

parler de nos pères, je t'en parlerai aussi, moi... et par

Ritha-Gaür!... jamais le moment n'aura été mieux choisi; car pendant

que nous racontons et écoutons ici des récits, vous ne savez pas ce

qui se passe, vous ignorez qu'en ce moment peut-être...

--Pourquoi t'interrompre?--dit Joel surpris.--Que se passe-t-il donc

pendant que nous faisons ici des contes? Qu'y a-t-il de mieux à faire

au coin de son foyer, pendant les longues et froides soirées

d'automne?...

Mais l'étranger, au lieu de répondre à Joel, dit respectueusement à

Mamm' Margarid:

--J'écouterai le récit de l'épouse de Joel.

--C'est un récit très-simple,--répondit Margarid tout en filant sa

quenouille,--un récit simple comme l'action de mon aïeule... Elle se

nommait _Siomara_.

--Et en son honneur,--dit Guilhern interrompant sa mère, et montrant

avec orgueil à l'étranger une enfant de huit ans, d'une beauté

merveilleuse,--en l'honneur de notre aïeule Siomara, aussi belle que

vaillante, j'ai donné son nom à ma petite fille que voici.

--On ne peut voir une enfant plus charmante,--dit l'inconnu frappé de

l'adorable figure de la petite Siomara.--Elle aura, j'en suis certain,

la vaillance de son aïeule comme elle en a la beauté.

Hénory, la mère de l'enfant, rougit de plaisir à ces paroles, et dit à

Mamm' Margarid en souriant:

--Je n'ose pas blâmer Guilhern de vous avoir interrompue, car il m'a

valu ce compliment.

--Ce compliment m'est aussi doux qu'à toi, ma fille,--dit Mamm'

Margarid, et elle reprit ainsi son récit:

--«Mon aïeule se nommait Siomara; elle était fille de Ronan. Son père

l'avait conduite dans le bas Languedoc, où il allait commercer. Les

Gaulois de ce pays[85] se préparaient alors à l'expédition d'Orient.

leur chef, nommé _Oriëgon_, vit mon aïeule, fut frappé de son extrême

beauté, s'en fit aimer, l'épousa. Siomara partit avec son mari pour

l'expédition d'Orient. D'abord, on triompha; puis les Romains,

toujours jaloux des possessions gauloises, vinrent attaquer nos pères.

Dans l'un de ces combats, Siomara, qui, selon son devoir et son coeur,

accompagnait Oriëgon, son mari, à la bataille, dans son chariot de

guerre, fut, durant le combat, séparée de son époux, faite prisonnière

et mise sous la garde d'un officier romain, avare et débauché. Ce

Romain, frappé de la grande beauté de Siomara, tenta de la séduire;

elle le méprisa. Alors, abusant du sommeil de sa captive, il lui fit

violence...»

[Note 85: Alors les Gaulois Tectosages.]

--Tu entends, Joel,--s'écria l'inconnu avec indignation,--tu

entends... un Romain; l'aïeule de ta femme subir un pareil outrage!

--Écoute la fin du récit, ami hôte,--dit Joel;--tu verras que Siomara

vaut la Gauloise du Rhin.

--«L'une comme l'autre,--poursuivit Margarid,--se sont montrées

fidèles à cette maxime: Il y a trois sortes de pudeur chez la femme

gauloise:--la première, lorsque son père dit en sa présence qu'il

accorde sa main à celui qu'elle aime;--la deuxième, lorsque pour la

première fois elle entre au lit de son mari;--la troisième,

lorsqu'elle paraît ensuite devant les hommes. Le Romain avait fait

violence à Siomara, sa captive. Son désir assouvi, il lui proposa la

liberté moyennant rançon. Elle accepta la proposition, et engagea le

Romain à envoyer un de ses serviteurs, prisonnier comme elle, au camp

des Gaulois, pour dire à Oriëgon, ou en l'absence de celui-ci à ses

amis, d'apporter la rançon en un lieu désigné. Le serviteur partit

pour le camp gaulois. L'avaricieux Romain, voulant recevoir lui-même

la rançon et ne la partager avec personne, conduisit seul Siomara au

lieu convenu. Les amis d'Oriëgon se trouvèrent là avec l'or de la

rançon. Pendant que le Romain comptait la somme fixée, Siomara

s'adressant aux Gaulois dans leur langue commune, leur dit d'égorger

l'infâme... Cela fut fait... Alors Siomara lui coupa la tête,

l'emporta dans un pan de sa robe, et retourna au camp gaulois.

Oriëgon, fait prisonnier de son côté, était parvenu à s'échapper, et

arrivait au camp en même temps que sa femme. Celle-ci, à la vue de son

époux, laisse tomber à ses pieds la tête du Romain, et s'adressant à

Oriëgon:--Cette tête est celle d'un homme qui m'avait outragée... Nul

autre que toi ne pourra dire qu'il m'a possédée...»

Et après ce récit, Mamm' Margarid continua de filer sa quenouille.

--Ne te disais-je pas, ami,--reprit Joel,--que Siomara, l'aïeule de

Margarid, valait ta Gauloise des bords du Rhin?

--Et ce noble nom ne doit-il pas porter bonheur à ma petite

fille?--ajouta Guilhern en baisant tendrement la tête blonde de son

enfant.

--Ce mâle et chaste récit est digne des lèvres qui l'ont

prononcé,--dit l'étranger.--Il prouve aussi que les Romains, nos

ennemis implacables, n'ont pas changé... Cupides et débauchés... tels

ils étaient... tels ils sont encore. Et puisque nous parlons de

Romains avides et débauchés, et que vous aimez les récits,--ajouta

l'étranger avec un sourire amer,--vous saurez que j'ai été à Rome...

et que là j'ai vu... _Jules César_... le plus fameux des généraux

romains, et aussi le plus cupide, le plus infâme débauché qu'il y ait

dans toute l'Italie; car de ses débauches infâmes je n'oserais parler

devant des femmes et des filles.

--Ah! tu as vu ce fameux _Jules César_? Quel homme est-ce? demanda

curieusement Joël.

L'étranger regarda le brenn comme s'il eût été très-surpris de sa

question, et répondit, paraissant contraindre sa colère:

--César touche à l'âge mûr; il est de taille élevée; son visage est

maigre et long, son teint pâle, son oeil noir, son front chauve; et,

comme cet homme réunit tous les vices des plus mauvaises femmes

romaines, il a, ainsi qu'elles, l'orgueil de sa personne; aussi, pour

dissimuler qu'il est chauve, porte-t-il toujours une couronne de

feuilles d'or. Ta curiosité est-elle satisfaite, Joel? Veux-tu savoir

encore que César tombe d'épilepsie? veux-tu savoir...

Mais l'inconnu n'acheva pas, et s'écria en regardant la famille du

brenn avec un grand courroux:

--Par la colère de Hésus! ignorez-vous donc tous, tant que vous êtes

ici, capables de prendre le sabre et la lance, et insatiables de vains

récits, ignorez-vous donc qu'une armée romaine, après avoir envahi,

sous le commandement de César, la moitié de nos provinces, prend ses

quartiers d'hiver dans l'Orléanais, la Touraine et l'Anjou?

--Oui, oui, nous avions entendu parler de ces choses,--dit

tranquillement Joel.--Des gens de l'Anjou, qui sont venus nous acheter

des boeufs et des porcs, nous ont appris cela.

--Et c'est avec cette insouciance que tu parles de l'invasion romaine

en Gaule?--s'écria le voyageur.

--Jamais les Gaulois bretons n'ont été envahis par

l'étranger,--répondit fièrement le brenn de la tribu de Karnak.--Nous

resterons vierges de cette souillure... Nous sommes indépendants des

Gaulois du Poitou, de la Touraine, de l'Orléanais et des autres

provinces, de même qu'ils sont indépendants de nous. Ils ne nous ont

pas demandé secours. Nous ne sommes pas faits pour aller nous offrir à

leurs chefs et guerroyer sous eux: que chacun sauvegarde son honneur

et sa province... Les Romains sont en Touraine... mais d'ici à la

Touraine il y a loin.

--De sorte, que si les pirates du Nord égorgeaient ton fils Albinik,

le marin, et sa vaillante femme Méroë, cela ne te toucherait point,

parce que ce meurtre aurait été commis loin d'ici?

--Tu plaisantes. Mon fils est mon fils... Les Gaulois des autres

provinces que la mienne ne sont pas mes fils!

--Ne sont-ils pas ainsi que toi les fils d'un même Dieu, comme te

l'apprend la religion des druides? S'il en est ainsi, tous les Gaulois

ne sont-ils pas frères? et l'asservissement, le sang d'un frère, ne

crient-ils pas vengeance? De ce que l'ennemi n'est pas à la porte de

ta maison... tu es sans inquiétude? Ainsi la main, sachant le pied

gangrené, peut se dire: «Moi, je suis saine et le pied est loin de la

main... Je n'ai point à m'inquiéter de ce mal...» Aussi, la gangrène

n'étant pas arrêtée, monte du pied aux autres membres, et bientôt le

corps périt tout entier.

--À moins que la main saine ne prenne une hache,--dit le brenn--et ne

coupe le pied d'où vient le mal.

--Et que devient un corps ainsi mutilé, Joel?--reprit Mamm' Margarid,

qui avait écouté en silence.--Quand les plus belles provinces de notre

pays auront été envahies par l'étranger? que deviendra le reste de la

Gaule? Ainsi mutilée, démembrée, comment se défendra-t-elle contre ses

ennemis?

--La digne épouse de mon hôte parle avec sagesse,--dit

respectueusement le voyageur en s'adressant à Mamm' Margarid;--ainsi

que toute matrone gauloise, elle tiendra sa place au conseil public

aussi bien qu'au milieu de sa maison.

--Tu dis vrai,--reprit Joel;--Margarid a le coeur vaillant et l'esprit

sage; souvent son avis est meilleur que le mien... je le dis avec

contentement... Mais cette fois j'ai raison. Quoi qu'il arrive du

reste de la Gaule, jamais le Romain ne mettra le pied dans notre

vieille Bretagne. Elle a pour se défendre ses écueils, ses marais, ses

forêts, ses rochers et surtout... ses Bretons.

À ces paroles de son époux, Mamm' Margarid secoua la tête; mais tous

les hommes de la famille de Joel applaudirent à ce qu'il avait dit.

Alors l'inconnu reprit d'un air sombre:

--Soit, un dernier récit; mais que celui-là vous tombe à tous sur le

coeur comme de l'airain brûlant, puisque les sages paroles de la

matrone de la maison ont été vaines.

Tous regardèrent l'étranger avec surprise, et il commença son récit.

Les mystères du peuple, tome I Histoire d'une famille de prolétaires à travers les âges · 第 49 / 66 题