CHAPITRE II.

La maison de Joel, le brenn de la tribu de Karnak.--La famille

gauloise.--Hospitalité.--Costumes.--Armes.--Moeurs.--_La ceinture

d'agilité._--Le coffre _aux têtes de morts._--=Armel= et =Julyan=,

les deux _Saldunes_.--Joel brûle d'entendre les récits du

voyageur, qui ne satisfait pas encore à sa

curiosité.--Repas.--_Le pied d'honneur._--Comment finissait

souvent un souper chez les Gaulois, à la grande joie des mères,

des jeunes filles et des petits enfants.

La maison de Joel, comme toutes les habitations rurales, était

très-spacieuse, de forme ronde[49], et construite au moyen de deux

rangs de claies, entre lesquelles on pilait de l'argile bien battue,

mélangée de paille hachée[50]; puis l'on enduisait le dehors et le

dedans de cette épaisse muraille, d'une couche de terre fine et

grasse, qui, en séchant, devenait dure comme du grès; la toiture,

large et saillante, faite de solives de chêne, jointes entre elles,

était recouverte d'une couche de joncs marins, si serrés, que l'eau

n'y pénétrait jamais.

[Note 49: Voir pour la construction des habitations gauloises:

Améd. Thierry, _Hist. des Gaulois_, t. =ii=, p. 44.

Dom Bouquet, _Préface_, t. =i=, p. 53.

Hérodien, _Vie de Maximin_, liv. VII.

Vitruve, liv. I, chap. =i=.

Strabon, vol. IV, p. 107.

]

[Note 50: Le _pisé_ sert encore de nos jours à la construction de

la majorité des habitations rurales.]

De chaque côté de la maison, s'étendaient les granges destinées aux

récoltes, les étables, les bergeries, les écuries, le cellier, le

lavoir.

Ces divers bâtiments, formant un carré long, encadraient une vaste

cour, close pendant la nuit par une porte massive; au dehors, une

forte palissade, plantée au revers d'un fossé profond, entourait les

bâtiments, laissant entre eux et elle une sorte d'allée de ronde,

large de quatre coudées[51]. On y lâchait, durant la nuit, deux grands

dogues de guerre très-féroces. Il y avait à cette palissade une porte

extérieure correspondant à la porte intérieure de la cour: toutes se

fermaient à la tombée du jour.

[Note 51: Environ sept pieds.]

Le nombre d'hommes, de femmes et d'enfants, tous parents plus ou moins

proches de Joel, qui cultivaient les champs avec lui, était

considérable. Ils logeaient dans des bâtiments dépendants de la maison

principale, où ils se réunissaient au milieu du jour et le soir pour

prendre leur repas en commun.

D'autres habitations ainsi construites et occupées par de nombreuses

familles, qui faisaient valoir leurs terres, étaient çà et là

dispersées dans la campagne et composaient la _ligniez_ ou tribu de

Karnak, dont Joel avait été élu chef.

À son entrée dans la cour de sa maison, Joel avait été accueilli par

les caresses de son vieux grand dogue de guerre _Deber-Trud_, molosse

gris de fer, rayé de noir, à la tête énorme, aux yeux sanglants, chien

de si haute taille, qu'en se dressant pour caresser son maître, il lui

mettait ses pattes de devant sur les épaules; chien si valeureux

qu'une fois il avait combattu seul un ours monstrueux des montagnes

d'_Arrès_, et l'avait étranglé. Quant à ses qualités pour la guerre,

_Deber-Trud_ eût été digne de figurer dans la meute de combat de

_Bithert_, ce chef gaulois, qui disait dédaigneusement à la vue d'une

troupe ennemie: _Il n'y a pas là un repas pour mes chiens[52]._

[Note 52: Ce trait est rapporté par Paul Oros, liv. V, chap =ii=.]

Deber-Trud ayant d'abord regardé et flairé le voyageur d'un air

douteux, Joel dit à son chien:

--Ne vois-tu pas que c'est un hôte que j'amène?

Et Deber-Trud, comme s'il eût compris son maître, ne parut plus

s'inquiéter de l'étranger, et, gambadant lourdement, précéda Joel dans

la maison.

Cette maison était divisée en trois pièces, de grandeur inégale; les

deux petites, fermées par deux cloisons de chêne, étaient destinées

l'une à Joel et à sa femme, l'autre à _Hêna_ leur fille, _la vierge de

l'île de Sên_, lorsqu'elle venait voir sa famille. La vaste salle du

milieu servait aux repas et aux travaux du soir à la veillée.

Lorsque l'étranger entra dans cette salle, un grand feu de bois de

hêtre, avivé par des bruyères et des ajoncs marins, brûlait dans

l'âtre, et par son éclat rendait presque inutile la clarté d'une belle

lampe de cuivre étamé, soutenue par trois chaînes de même métal,

brillantes comme de l'argent. Cette lampe était un présent de Mikaël,

l'armurier.

Deux moutons entiers, traversés d'une longue broche de fer,

rôtissaient devant le foyer, tandis que des saumons et autres poissons

de mer cuisaient dans un grand bassin de cuivre avec de l'eau, du

vinaigre, du sel et du _cumin_[53].

[Note 53: Sorte de poivre rouge. Pour la description des repas

gaulois, voir Améd. Thierry, _Hist. des Gaulois_, t. II, p. 50.

Strabon, liv. VII. Posidonius.]

Aux cloisons, on voyait clouées des têtes de loup, de sanglier, de

cerf, et deux têtes de boeuf sauvage, appelé _urok_[54], qui

commençait à devenir très-rare dans le pays. On voyait encore des

armes de chasse, telles que flèches, arcs, frondes... et des armes de

guerre, telles que le _sparr_[55], le _matag_[56], des haches, des

sabres de cuivre, des boucliers de bois, recouverts de la peau si dure

des veaux marins, et des lances à fer large, tranchant et recourbé,

ornées d'une clochette d'airain, afin d'annoncer de loin à l'ennemi

l'arrivée du guerrier gaulois, parce que celui-ci dédaigne les

embuscades et aime à se battre face à face, à ciel ouvert. On voyait

encore suspendus çà et là des filets de pêche et des harpons pour

harponner le saumon dans les bas fonds, lorsque la marée se retire.

[Note 54: _Ure_ ou taureau sauvage, animal fort, grand et

très-méchant. «Les Gaulois le chassaient souvent, la jeunesse surtout;

on faisait border d'argent les cornes des _ures_ tués à la chasse pour

orner la table dans les festins d'apparat.» (César, _Comm._ liv. VI.)]

[Note 55: Épieu gaulois.]

[Note 56: Couteau de jet.]

À droite de la porte d'entrée, il y avait une sorte d'autel, composé

d'une pierre de granit gris, surmonté et ombragé par de grands rameaux

de chêne fraîchement coupés. Sur la pierre était posé un petit bassin

de cuivre, où trempaient sept branches de _gui_[57], et sur la

muraille on lisait cette inscription:

Les mystères du peuple, tome I Histoire d'une famille de prolétaires à travers les âges · 第 47 / 66 题