CHAPITRE VI.

Comment le marchand de toile, qui n'était point sot, fit-il le

simple homme au vis-à-vis du comte de Plouernel, et ce qu'il en

advint.--Comment le colonel reçut l'ordre de se mettre à la tête

de son régiment parce que l'on craignait une émeute dans la

journée.

M. Lebrenn était si absorbé dans ses pensées, qu'il tressaillit comme

en sursaut lorsque M. de Plouernel entra dans le salon.

Malgré son empire sur lui-même, le marchand de toile ne put s'empêcher

de trahir une certaine émotion en se trouvant face à face avec le

descendant de cette ancienne famille. Ajoutons enfin que M. Lebrenn

avait été instruit par Jeanike des fréquentes stations du colonel

devant les carreaux du magasin; mais, loin de paraître soucieux ou

irrité, M. Lebrenn prit un air de bonhomie naïve et embarrassée, que

M. de Plouernel attribuait à la respectueuse déférence qu'il devait

inspirer à ce citadin de la rue Saint-Denis.

Le comte, s'adressant donc au marchand avec un accent de familiarité

protectrice, lui montra du geste un fauteuil en s'asseyant lui-même,

et dit:

--Ne restez pas ainsi debout, mon cher monsieur... asseyez-vous, je

l'exige...

--Ah! monsieur,--dit M. Lebrenn en saluant d'un air gauche,--vous me

faites honneur, en vérité...

--Allons, allons, pas de façon, mon cher monsieur,--reprit le comte,

et il ajouta d'un ton interrogatif,--Mon cher monsieur... Lebrenn...

je crois?

--Lebrenn,--répondit le marchand en s'inclinant,--Lebrenn, pour vous

servir.

--Eh bien donc, j'ai eu le plaisir de voir hier la chère madame

Lebrenn, et de lui parler d'un achat considérable de toile que je

désire faire pour mon régiment.

--Bien heureux nous sommes, monsieur, que vous ayez honoré notre

pauvre boutique de votre achalandage... Aussi, je viens savoir combien

il vous faut de mètres de toile, et de quelle qualité vous la désirez.

Voici des échantillons,--ajouta-t-il en fouillant d'un air affairé

dans la poche de son paletot.--Si vous voulez choisir... je vous dirai

le prix, monsieur... le juste prix... le plus juste prix...

--C'est inutile, cher monsieur Lebrenn; voici en deux mots ce dont il

est question: j'ai quatre cent cinquante dragons; il me faut une

remonte de quatre cent cinquante chemises de bonne qualité; vous vous

chargerez de plus de me les faire confectionner. Le prix que vous

fixerez sera le mien; car vous sentez, cher monsieur Lebrenn, que je

vous sais la crême des honnêtes gens!

--Ah! monsieur...

--La fleur des pois des marchands de toile.

--Monsieur... monsieur... vous me confusionnez; je ne mérite point...

--Vous ne méritez pas! Allons donc, cher monsieur Lebrenn, vous

méritez beaucoup, au contraire...

--Je ne saurais, monsieur, disputer ceci avec vous. Pour quelle époque

vous faudra-t-il cette fourniture?--demanda le marchand en se

levant.--Si c'est un travail d'urgence, la façon sera un peu plus

chère.

--Faites-moi donc d'abord le plaisir de vous rasseoir, mon brave! et

ne partez pas ainsi comme un trait... Qui vous dit que je n'aie pas

d'autres commandes à vous faire?

--Monsieur, pour vous obéir je siérai donc... Et pour quelle époque

vous faudra-t-il cette fourniture?

--Pour la fin du mois de mars.

--Alors, monsieur, les quatre cent cinquante chemises de très-bonne

qualité coûteront sept francs pièce.

--Eh bien! d'honneur, c'est très-bon marché, cher monsieur Lebrenn...

Voilà, je l'espère, un compliment que les acheteurs ne font pas

souvent, hein?

--Non, point très-souvent, il est vrai, monsieur. Mais vous m'aviez

parlé d'autres fournitures?

--Diable, mon cher, vous ne perdez pas la carte... Vous pensez au

solide.

--Eh! eh! monsieur... on est marchand, c'est pour vendre...

--Et, dans ce moment-ci, vendez-vous beaucoup?

--Hum... hum... couci... couci...

--Vraiment! couci... couci? Eh bien, tant pis, tant pis, cher monsieur

Lebrenn. Cela doit vous contrarier... car vous devez être père de

famille?

--Vous êtes bien bon, monsieur... J'ai un fils.

--Et vous l'élevez pour vous succéder?

--Oui-dà, monsieur; il est à l'École centrale du commerce.

--À son âge? ce brave garçon! Et vous n'avez qu'un fils, cher monsieur

Lebrenn?

--Sauf respect de vous contredire, monsieur, j'ai aussi une fille...

--Aussi une fille! ce cher Lebrenn. Si elle ressemble à la mère...

elle doit être charmante...

--Eh! eh... elle est grandelette... et gentillette...

--Vous devez en être bien fier. Allons, avouez-le.

--Trédame! je ne dis point non, monsieur! point non je ne dis.

C'est étonnant (pensa M. de Plouernel), ce bonhomme a une manière de

parler singulièrement surannée; il faut que ce soit de tradition dans

la rue Saint-Denis; il me rappelle le vieil intendant Robert, qui m'a

élevé, et qui parlait comme les gens de l'autre siècle.

Puis le comte reprit tout haut:

--Mais, parbleu, j'y pense: il faut que je fasse une surprise à la

chère madame Lebrenn.

--Monsieur, elle est votre servante.

--Figurez-vous que j'ai le projet de donner prochainement dans la

grande cour de ma caserne un carrousel, où mes dragons feront toutes

sortes d'exercices d'équitation: il faut me promettre de venir, un

dimanche, assister à une répétition avec la chère madame Lebrenn; et

en sortant de là, accepter sans façon, une petite collation.

--Ah! monsieur, c'est trop d'honneur pour nous..... Je suis confus...

--Allons donc, mon cher, vous plaisantez. Est-ce convenu?

--Je pourrai amener mon garçon?

--Parbleu!...

--Et ma fille aussi?

--Pouvez-vous, cher monsieur Lebrenn, me faire une pareille

question?...

--Vrai, monsieur? vous ne trouverez point mauvais que ma fille?...

--Mieux que cela... une idée, mon cher, une excellente idée!

--Voyons, monsieur.

--Vous avez entendu parler des anciens tournois?

--Des tournois?...

--Oui, du temps de la chevalerie.

--Faites excuses, monsieur; de bonnes gens comme nous...

--Eh bien, cher monsieur Lebrenn, au temps de la chevalerie il y avait

des tournois, et dans ces tournois plusieurs de mes ancêtres, que vous

voyez là,--et il montra les portraits,--ont autrefois combattu.

--Ouais!!--fit le marchand, feignant la surprise et suivant du regard

le geste du colonel,--ce sont là messieurs vos ancêtres?... Aussi, je

me disais: Il y a quelque chose comme un air de famille.

--Vous trouvez?

--Je le trouve, monsieur... pardon de la liberté grande...

--N'allez-vous pas vous excuser?... Pour Dieu! ne soyez donc pas ainsi

toujours formaliste, mon cher... Je vous disais donc que dans ces

tournois il y avait ce qu'on appelait la _reine de beauté_; elle

distribuait les prix au vainqueur... Eh bien, il faut que ce soit

votre charmante fille qui soit la reine de beauté du carrousel que je

veux donner... elle en est digne à tous égards.

--Ah! monsieur, c'est trop, non, c'est trop. Et puis ne trouvez-vous

point que pour une jeune fille... être comme cela... en vue... et au

vis-à-vis de messieurs vos dragons... c'est un peu... pardon de la

liberté grande... mais un peu... comment vous dirai-je cela?... un

peu...

--N'ayez donc pas de ces scrupules, cher monsieur Lebrenn; les plus

nobles dames étaient autrefois reines de beauté dans les tournois,

elles donnaient même un baiser au vainqueur.

--Je conçois... elles avaient l'habitude... tandis que ma fille...

voyez-vous... dam... ça a dix-huit ans, et c'est élevé... à la

bourgeoise...

--Rassurez-vous; je n'ai pas un instant songé à ce que votre charmante

fille donnât un baiser au vainqueur.

--Voire! monsieur... que de bontés... et si vous daignez permettre que

ma fille n'embrasse point...

--Mais cela va sans dire, mon cher... Que parlez-vous de ma

permission? je suis déjà trop heureux de vous voir accepter mon

invitation, ainsi que votre aimable famille.

--Ah! monsieur, tout l'honneur est de notre côté.

--Pas du tout, il est du mien.

--Nenni, monsieur, nenni! c'est trop de bonté à vous. Je vois bien,

moi, l'honneur que vous voulez nous faire.

--Que voulez-vous, mon cher, il y a comme cela des figures... qui vous

reviennent tout de suite; et puis je vous ai trouvé si honnête homme

au sujet de votre fourniture...

--C'est tout en conscience, monsieur, tout en conscience.

--...Que je me suis dit tout de suite: Ce doit être un excellent homme

que ce brave Lebrenn; je voudrais lui être agréable, et même

l'obliger, si je pouvais.

--Ah! monsieur, je ne sais où me mettre.

--Tenez, vous m'avez dit tout à l'heure que les affaires allaient

mal... voulez-vous que je vous paye d'avance votre fourniture?...

--Nenni, monsieur, c'est inutile.

--Ne vous gênez pas! parlez franchement... la somme est importante...

Je vais vous donner un bon à vue sur mon banquier.

--Je vous assure, monsieur, que je n'ai point besoin d'avances.

--Les temps sont si durs, cependant...

--Bien durs, sont les temps, il est vrai, monsieur; il faut en espérer

de meilleurs.

--Tenez, cher monsieur Lebrenn,--dit le comte en montrant au marchand

les portraits qui ornaient le salon,--le temps où vivaient ces braves

seigneurs, c'était là le bon temps!...

--Vraiment, monsieur?...

--Et qui sait?... peut-être reviendra-t-il, ce bon temps...

--Oui-dà... vous croyez?

--Un autre jour nous parlerons politique... car vous parlez peut-être

politique?

--Monsieur, je ne me permettrais point cela; vous concevez, un

marchand...

--Ah! mon cher, vous êtes un homme du bon vieux temps, vous, à la

bonne heure... Que vous avez donc raison de ne pas parler politique!

c'est cette sotte manie qui a tout perdu; car dans ce bon vieux temps

dont je vous parle, personne ne raisonnait: le roi, le clergé, la

noblesse commandaient, tout le monde obéissait sans mot dire.

--Trédame! C'était pourtant bien commode, monsieur!

--Parbleu!

--Si je vous comprends, monsieur, le roi, les prêtres, les seigneurs,

disaient: Faites... et l'on faisait?

--C'est cela même.

--Payez... et l'on payait?

--Justement.

--Allez... et on allait?

--Eh! mon Dieu! oui!

--Enfin, tout comme à l'exercice: à droite, à gauche! en avant!

halte!... On n'avait point le souci de vouloir ceci ou cela; le roi,

les seigneurs et le clergé se donnaient la peine de vouloir pour

vous... et l'on a changé cela, et l'on a changé cela!!!...

--Heureusement il ne faut désespérer de rien, cher monsieur Lebrenn.

--Que le bon Dieu vous entende!--dit le marchand en se levant et

saluant.--Monsieur, je suis votre serviteur.

--Ah ça, à dimanche... pour le carrousel, mon cher... vous viendrez...

en famille... c'est convenu.

--Certainement, monsieur, certainement... ma fille ne manquera point à

la fête... puisqu'elle doit être la reine de... de?...

--Reine de beauté, mon cher! ce n'est pas moi qui lui assigne ce

rôle... c'est la nature!

--Ah! monsieur, si vous le permettiez?...

--Quoi donc?

--Ce que vous venez de dire là de si galant pour ma fille? je le lui

répéterais de votre part?

--Comment donc, mon cher! non-seulement je vous y autorise, mais je

vous en prie; j'irai d'ailleurs rappeler, sans façon, mon invitation à

la chère madame Lebrenn et à sa charmante fille.

--Ah! monsieur... les pauvres femmes... elles seront si flattées du

bien que vous nous voulez... Je ne vous parle point de moi... l'on me

donnerait la croix d'honneur que je ne serais pas plus glorieux.

--Ce brave Lebrenn, il est ravissant.

--Serviteur, monsieur... serviteur de tout mon coeur,--dit le marchand

en s'éloignant.

Cependant, au moment où il atteignait la porte, il parut se raviser,

se gratta l'oreille et revint vers M. de Plouernel.

--Eh bien! qu'est-ce, mon cher?--dit le comte, surpris de ce retour;

qu'y a-t-il?

--Il y a, monsieur,--poursuivit le marchant en se grattant toujours

l'oreille,--il y a que j'ai comme une idée... pardon de la liberté

grande...

--Parbleu, à votre aise. Pourquoi donc n'auriez-vous pas d'idées...

tout comme un autre?

--C'est vrai, monsieur; parfois les petits tout comme les grands n'en

_chevissent_ point... d'idées.

--N'en _chevissent_ point... quel est ce diable de mot-là?

--Un honnête vieux mot, monsieur, qui veut dire _manquer_; Molière

l'emploie souvent.

--Comment, Molière?--dit le comte surpris;--vous lisez Molière, mon

cher? En effet, je remarquais tout à l'heure, à part moi, que vous

vous serviez souvent du vieux langage.

--Je m'en vas vous dire pourquoi cela, monsieur: quand j'ai vu que

vous me parliez environ comme don Juan parle à monsieur Dimanche, ou

Dorante à monsieur Jourdain...

--Qu'est-ce à dire?--s'écria M. de Plouernel de plus en plus surpris,

et commençant à se douter que le marchand n'était pas si simple qu'il

paraissait,--que signifie cela?

--...Alors, moi,--poursuivit M. Lebrenn avec sa bonhomie

narquoise--alors, moi, afin de correspondre à l'honneur que vous me

faisiez, monsieur, j'ai pris à mon tour le langage de monsieur

Dimanche ou de monsieur Jourdain... pardon de la liberté grande...

Mais, pour revenir à mon idée... m'est avis, selon mon petit jugement,

monsieur, m'est avis que vous ne seriez pas fâché de prendre ma fille

pour maîtresse...

--Comment!--s'écria le comte tout à fait décontenancé par cette

brusque apostrophe;--je ne sais pas... je ne comprends pas ce que vous

voulez dire...

--Voire! monsieur... je ne suis qu'un bonhomme... je vous parle ainsi

selon mon petit jugement.

--Votre petit jugement!... votre petit jugement!... mais il vous sert

fort mal, monsieur; car, d'honneur, vous êtes fou; votre idée n'a pas

le sens commun.

--Vraiment? ah bien, tant mieux!... Je m'étais dit, suivez bien, s'il

vous plaît, mon petit raisonnement... je m'étais dit: Je suis un bon

bourgeois de la rue Saint-Denis, je vends de la toile, j'ai une jolie

fille; un jeune seigneur... (car il paraît que nous revenons au temps

des jeunes seigneurs) un jeune seigneur a vu ma fille, il en a envie;

il me fait une grosse commande, il ajoute des offres de service, et,

sous ce prétexte...

--Monsieur Lebrenn... je ne souffre pas certaines plaisanteries de

certaines gens...

--D'accord... mais suivez bien toujours, s'il vous plaît, mon petit

raisonnement... Ce jeune seigneur, me dis-je, me propose de donner un

carrousel en l'honneur des beaux yeux de ma fille, de venir souvent

nous voir, à seule fin, en faisant ainsi le bon prince, de parvenir à

suborner mon enfant.

--Monsieur,--s'écria le comte devenant pourpre de dépit et de

colère,--de quel droit vous permettez-vous de me supposer de pareilles

intentions?

--À la bonne heure, monsieur, voilà qui est parler; ce n'est point

vous, n'est-ce pas, qui auriez imaginé un projet non-seulement

indigne, mais énormément ridicule.

--Assez, monsieur... assez!

--Bien! bien! ce n'est point vous... c'est entendu, et j'en suis tout

aise... sans cela j'aurais été, voyez-vous, forcé de vous dire

humblement, révérencieusement, ainsi qu'il sied à un pauvre homme de

ma sorte: Pardon de la liberté grande, mon jeune seigneur; mais,

voyez-vous, l'on ne séduit plus comme cela les filles des bons

bourgeois; depuis une cinquantaine d'années, ça ne se fait plus, mais

plus du tout, du tout... Monsieur le duc ou monsieur le marquis

appellent bien encore familièrement les bourgeois et les bourgeoises

de la rue Saint-Denis _cher monsieur_... _Chose_... _cher madame_...

_Chose_... regardant, par vieille habitude de race, la bourgeoisie

comme une espèce inférieure; mais, trédame! aller plus loin, ne serait

point du tout prudent! Les bourgeois de la rue Saint-Denis n'ont plus

peur, comme autrefois, des lettres de cachet et de la Bastille... et

si monsieur le marquis ou monsieur le duc s'avisaient de leur manquer

de respect... à eux ou à leur famille... ouais... les bourgeois de la

rue Saint-Denis pourraient bien rosser... pardon de la liberté

grande... je dis rosser d'importance monsieur le marquis ou monsieur

le duc...

--Mordieu! monsieur!--s'écria le colonel, qui s'était contenu à peine

et pâlissait de courroux,--est-ce une menace?

--Non, monsieur,--dit M. Lebrenn en quittant son accent de bonhomie

narquoise pour prendre un ton digne et ferme;--non, monsieur, ce n'est

pas une menace... c'est une leçon.

--Une leçon!--s'écria M. de Plouernel pâle de colère,--une leçon! à

moi!...

--Monsieur!... malgré vos préjugés de race... vous êtes homme

d'honneur... jurez-moi sur l'honneur qu'en tâchant de vous introduire

chez moi, qu'en me faisant des offres de service, votre intention

n'était pas de séduire ma fille!... Oui, jurez-moi cela, et je retire

ce que j'ai dit.

M. de Plouernel, très-embarrassé de l'alternative qu'on lui posait,

rougit, baissa les yeux, devant le regard perçant du marchand, et

resta muet.

--Ah!--reprit M. Lebrenn avec amertume,--ils sont incorrigibles; ils

n'ont rien oublié... rien appris... nous sommes encore pour eux les

vaincus, les conquis, la race sujette...

--Monsieur!...

--Eh! monsieur, je le sais bien! nous ne sommes plus au temps où,

après avoir violenté mon enfant, vous m'auriez fait battre de verges

et pendre à la porte de votre château, ainsi que cela se faisait et

que l'a fait à un de mes aïeux ce seigneur que voici...

Et du geste M. Lebrenn désigna un des portraits, à la profonde

surprise de M. de Plouernel.

--Mais il vous a paru tout simple,--ajouta le marchand,--de vouloir

prendre ma fille pour maîtresse... Je ne suis plus votre esclave,

votre serf, votre vassal, votre main-mortable... mais, tranchant du

bon prince, vous me faites asseoir par grâce, et me dites

dédaigneusement: Cher monsieur Lebrenn. Il n'y a plus de comtes, mais

vous portez votre titre et vos armoiries de comte! L'égalité civile

est déclarée; mais rien ne vous semblerait plus monstrueux, que de

marier votre fille ou votre soeur à un bourgeois ou à un artisan, si

grands que soient leur mérite et leur moralité... M'affirmez-vous le

contraire?... Non; vous me citerez une exception peut-être, et elle

sera une nouvelle preuve qu'il existe toujours à vos yeux des

mésalliances... Puérilités, dites-vous; certes, puérilités... mais,

quel grave symptôme que d'attacher par tradition tant d'importance à

ces puérilités?... aussi, vous et les vôtres, soyez demain

tout-puissants dans l'État, et fatalement, forcément, vous voudrez,

comme sous la restauration, peu à peu, rétablir vos anciens

priviléges, qui de puérils deviendraient alors odieux, honteux,

écrasants pour nous, comme ils l'ont été pour nos pères pendant tant

de siècles.

M. de Plouernel avait été si stupéfait du changement de ton et de

langage du marchand, qu'il ne l'avait pas interrompu; il reprit alors

avec une hautaine ironie:

--Et sans doute, monsieur, la moralité de la belle leçon d'histoire

que vous me faites la grâce de me donner, en votre qualité de marchand

de toile, probablement, est qu'il faut mettre les prêtres et les

nobles à la lanterne... comme aux beaux jours de 93? et marier nos

filles au premier goujat venu?

--Ah! monsieur,--reprit le marchand avec une tristesse pleine de

dignité,--ne parlons pas de représailles; oubliez ce que vos pères ont

souffert pendant ces formidables années... j'oublierai, moi, ce que

nos pères à nous ont souffert grâce aux vôtres, non _pendant quelques

années_, mais durant =quinze siècles de tortures=... Mariez vos filles

et vos soeurs comme vous l'entendrez, c'est votre droit, croyez aux

mésalliances, cela vous regarde; ce sont des faits je les constate; et

comme symptôme, je le répète, ils sont graves, ils prouvent que pour

vous il y a, il y aura toujours... deux races.

--Et quand cela serait, monsieur, que vous importe?

--Diable! mais cela nous importe beaucoup, monsieur: _la

sainte-alliance, le droit divin et absolu, le parti prêtre et

l'aristocratie de naissance, tout-puissants_, telles sont les

conséquences forcées de cette croyance qu'il y a deux races, une

supérieure, une inférieure, l'une faite pour commander, l'autre pour

obéir et souffrir...

M. de Plouernel, se rappelant l'entretien qu'il venait d'avoir avec

son oncle le cardinal, ne trouva rien à répondre.

--Vous me demandez la moralité de cette leçon d'histoire?... la voici,

monsieur...--reprit le marchand.--Comme je suis fort jaloux des

libertés que nos pères nous ont conquises au prix de leur sang, de

leur martyre... comme je ne veux plus être traité en vaincu; tant que

votre parti reste dans la légalité, je vote contre lui, en ma qualité

d'électeur... mais lorsque, comme en 1830, votre parti sort de la

légalité, afin de nous ramener, selon son idée fixe, au gouvernement

du bon plaisir et des prêtres, c'est-à-dire au gouvernement d'avant

89... je descends dans la rue... pardon de la liberté grande, et je

tire des coups de fusil à votre parti.

--Et il vous en rend!

--Parfaitement bien... car j'ai eu le bras cassé en 1830 par une balle

suisse... Mais voyons, monsieur, pourquoi la bataille? toujours la

bataille! toujours du sang, et de brave sang... versé des deux côtés?

Pourquoi toujours rêver un passé qui n'est plus, qui ne peut plus

être? Vous nous avez vaincus, spoliés, dominés, exploités, torturés

quinze siècles durant! n'est-ce donc point assez? Est-ce que nous

pensons à notre tour vous opprimer? Non, non... mille fois non... la

liberté nous a coûté trop cher à conquérir, nous en savons trop le

prix, pour attenter à celle des autres. Mais, que voulez-vous? depuis

89, vos alliances avec l'étranger, la guerre civile soulevée par vous,

vos continuelles tentatives contre-révolutionnaires, votre accord

intime avec le parti prêtre, tout cela inquiète et afflige les gens

réfléchis, irrite et exaspère les gens d'action. Encore une fois, à

quoi bon? Est-ce que jamais l'humanité a rétrogradé... non, monsieur,

jamais... Vous pouvez, certes, faire du mal, beaucoup de mal; mais

c'est fini du droit divin et de vos priviléges... prenez-en donc votre

parti... Vous épargnerez au pays, et à vous peut-être, de nouveaux

désastres; car, je vous le dis, l'avenir est républicain.

La voix, l'accent de M. Lebrenn étaient si pénétrants, que M. de

Plouernel fut non pas convaincu, mais touché de ces paroles; son

indomptable fierté de race luttait contre son désir d'avouer au

marchand qu'il le reconnaissait au moins pour un généreux adversaire.

À ce moment, la porte fut brusquement ouverte par un capitaine

adjudant-major, du régiment du comte, qui lui dit d'une voix hâtée en

faisant le salut militaire:

--Pardon, mon colonel, d'être entré sans me faire annoncer; mais l'on

vient d'envoyer l'ordre de faire à l'instant monter le régiment à

cheval, et de rester en bataille dans la cour du quartier; on craint

du bruit pour ce soir...

M. Lebrenn se disposait à quitter le salon, lorsque M. de Plouernel

lui dit:

--Allons, monsieur, du train dont vont les choses, et d'après vos

opinions républicaines, il se peut que j'aie l'honneur de vous trouver

demain sur une barricade.

--Je ne sais ce qui doit arriver, monsieur,--répondit le

marchand;--mais je ne crains ni ne désire une pareille rencontre.

Puis il ajouta en souriant:

--Je crois, monsieur, qu'il sera bon de surseoir à la fourniture en

question?

--Je le crois aussi, monsieur,--dit le colonel en faisant un salut

contraint à M. Lebrenn, qui sortit...

Les mystères du peuple, tome I Histoire d'une famille de prolétaires à travers les âges · 第 21 / 66 题