Comment le marchand de toile, qui n'était point sot, fit-il le
simple homme au vis-à-vis du comte de Plouernel, et ce qu'il en
advint.--Comment le colonel reçut l'ordre de se mettre à la tête
de son régiment parce que l'on craignait une émeute dans la
journée.
M. Lebrenn était si absorbé dans ses pensées, qu'il tressaillit comme
en sursaut lorsque M. de Plouernel entra dans le salon.
Malgré son empire sur lui-même, le marchand de toile ne put s'empêcher
de trahir une certaine émotion en se trouvant face à face avec le
descendant de cette ancienne famille. Ajoutons enfin que M. Lebrenn
avait été instruit par Jeanike des fréquentes stations du colonel
devant les carreaux du magasin; mais, loin de paraître soucieux ou
irrité, M. Lebrenn prit un air de bonhomie naïve et embarrassée, que
M. de Plouernel attribuait à la respectueuse déférence qu'il devait
inspirer à ce citadin de la rue Saint-Denis.
Le comte, s'adressant donc au marchand avec un accent de familiarité
protectrice, lui montra du geste un fauteuil en s'asseyant lui-même,
et dit:
--Ne restez pas ainsi debout, mon cher monsieur... asseyez-vous, je
l'exige...
--Ah! monsieur,--dit M. Lebrenn en saluant d'un air gauche,--vous me
faites honneur, en vérité...
--Allons, allons, pas de façon, mon cher monsieur,--reprit le comte,
et il ajouta d'un ton interrogatif,--Mon cher monsieur... Lebrenn...
je crois?
--Lebrenn,--répondit le marchand en s'inclinant,--Lebrenn, pour vous
servir.
--Eh bien donc, j'ai eu le plaisir de voir hier la chère madame
Lebrenn, et de lui parler d'un achat considérable de toile que je
désire faire pour mon régiment.
--Bien heureux nous sommes, monsieur, que vous ayez honoré notre
pauvre boutique de votre achalandage... Aussi, je viens savoir combien
il vous faut de mètres de toile, et de quelle qualité vous la désirez.
Voici des échantillons,--ajouta-t-il en fouillant d'un air affairé
dans la poche de son paletot.--Si vous voulez choisir... je vous dirai
le prix, monsieur... le juste prix... le plus juste prix...
--C'est inutile, cher monsieur Lebrenn; voici en deux mots ce dont il
est question: j'ai quatre cent cinquante dragons; il me faut une
remonte de quatre cent cinquante chemises de bonne qualité; vous vous
chargerez de plus de me les faire confectionner. Le prix que vous
fixerez sera le mien; car vous sentez, cher monsieur Lebrenn, que je
vous sais la crême des honnêtes gens!
--Ah! monsieur...
--La fleur des pois des marchands de toile.
--Monsieur... monsieur... vous me confusionnez; je ne mérite point...
--Vous ne méritez pas! Allons donc, cher monsieur Lebrenn, vous
méritez beaucoup, au contraire...
--Je ne saurais, monsieur, disputer ceci avec vous. Pour quelle époque
vous faudra-t-il cette fourniture?--demanda le marchand en se
levant.--Si c'est un travail d'urgence, la façon sera un peu plus
chère.
--Faites-moi donc d'abord le plaisir de vous rasseoir, mon brave! et
ne partez pas ainsi comme un trait... Qui vous dit que je n'aie pas
d'autres commandes à vous faire?
--Monsieur, pour vous obéir je siérai donc... Et pour quelle époque
vous faudra-t-il cette fourniture?
--Pour la fin du mois de mars.
--Alors, monsieur, les quatre cent cinquante chemises de très-bonne
qualité coûteront sept francs pièce.
--Eh bien! d'honneur, c'est très-bon marché, cher monsieur Lebrenn...
Voilà, je l'espère, un compliment que les acheteurs ne font pas
souvent, hein?
--Non, point très-souvent, il est vrai, monsieur. Mais vous m'aviez
parlé d'autres fournitures?
--Diable, mon cher, vous ne perdez pas la carte... Vous pensez au
solide.
--Eh! eh! monsieur... on est marchand, c'est pour vendre...
--Et, dans ce moment-ci, vendez-vous beaucoup?
--Hum... hum... couci... couci...
--Vraiment! couci... couci? Eh bien, tant pis, tant pis, cher monsieur
Lebrenn. Cela doit vous contrarier... car vous devez être père de
famille?
--Vous êtes bien bon, monsieur... J'ai un fils.
--Et vous l'élevez pour vous succéder?
--Oui-dà, monsieur; il est à l'École centrale du commerce.
--À son âge? ce brave garçon! Et vous n'avez qu'un fils, cher monsieur
Lebrenn?
--Sauf respect de vous contredire, monsieur, j'ai aussi une fille...
--Aussi une fille! ce cher Lebrenn. Si elle ressemble à la mère...
elle doit être charmante...
--Eh! eh... elle est grandelette... et gentillette...
--Vous devez en être bien fier. Allons, avouez-le.
--Trédame! je ne dis point non, monsieur! point non je ne dis.
C'est étonnant (pensa M. de Plouernel), ce bonhomme a une manière de
parler singulièrement surannée; il faut que ce soit de tradition dans
la rue Saint-Denis; il me rappelle le vieil intendant Robert, qui m'a
élevé, et qui parlait comme les gens de l'autre siècle.
Puis le comte reprit tout haut:
--Mais, parbleu, j'y pense: il faut que je fasse une surprise à la
chère madame Lebrenn.
--Monsieur, elle est votre servante.
--Figurez-vous que j'ai le projet de donner prochainement dans la
grande cour de ma caserne un carrousel, où mes dragons feront toutes
sortes d'exercices d'équitation: il faut me promettre de venir, un
dimanche, assister à une répétition avec la chère madame Lebrenn; et
en sortant de là, accepter sans façon, une petite collation.
--Ah! monsieur, c'est trop d'honneur pour nous..... Je suis confus...
--Allons donc, mon cher, vous plaisantez. Est-ce convenu?
--Je pourrai amener mon garçon?
--Parbleu!...
--Et ma fille aussi?
--Pouvez-vous, cher monsieur Lebrenn, me faire une pareille
question?...
--Vrai, monsieur? vous ne trouverez point mauvais que ma fille?...
--Mieux que cela... une idée, mon cher, une excellente idée!
--Voyons, monsieur.
--Vous avez entendu parler des anciens tournois?
--Des tournois?...
--Oui, du temps de la chevalerie.
--Faites excuses, monsieur; de bonnes gens comme nous...
--Eh bien, cher monsieur Lebrenn, au temps de la chevalerie il y avait
des tournois, et dans ces tournois plusieurs de mes ancêtres, que vous
voyez là,--et il montra les portraits,--ont autrefois combattu.
--Ouais!!--fit le marchand, feignant la surprise et suivant du regard
le geste du colonel,--ce sont là messieurs vos ancêtres?... Aussi, je
me disais: Il y a quelque chose comme un air de famille.
--Vous trouvez?
--Je le trouve, monsieur... pardon de la liberté grande...
--N'allez-vous pas vous excuser?... Pour Dieu! ne soyez donc pas ainsi
toujours formaliste, mon cher... Je vous disais donc que dans ces
tournois il y avait ce qu'on appelait la _reine de beauté_; elle
distribuait les prix au vainqueur... Eh bien, il faut que ce soit
votre charmante fille qui soit la reine de beauté du carrousel que je
veux donner... elle en est digne à tous égards.
--Ah! monsieur, c'est trop, non, c'est trop. Et puis ne trouvez-vous
point que pour une jeune fille... être comme cela... en vue... et au
vis-à-vis de messieurs vos dragons... c'est un peu... pardon de la
liberté grande... mais un peu... comment vous dirai-je cela?... un
peu...
--N'ayez donc pas de ces scrupules, cher monsieur Lebrenn; les plus
nobles dames étaient autrefois reines de beauté dans les tournois,
elles donnaient même un baiser au vainqueur.
--Je conçois... elles avaient l'habitude... tandis que ma fille...
voyez-vous... dam... ça a dix-huit ans, et c'est élevé... à la
bourgeoise...
--Rassurez-vous; je n'ai pas un instant songé à ce que votre charmante
fille donnât un baiser au vainqueur.
--Voire! monsieur... que de bontés... et si vous daignez permettre que
ma fille n'embrasse point...
--Mais cela va sans dire, mon cher... Que parlez-vous de ma
permission? je suis déjà trop heureux de vous voir accepter mon
invitation, ainsi que votre aimable famille.
--Ah! monsieur, tout l'honneur est de notre côté.
--Pas du tout, il est du mien.
--Nenni, monsieur, nenni! c'est trop de bonté à vous. Je vois bien,
moi, l'honneur que vous voulez nous faire.
--Que voulez-vous, mon cher, il y a comme cela des figures... qui vous
reviennent tout de suite; et puis je vous ai trouvé si honnête homme
au sujet de votre fourniture...
--C'est tout en conscience, monsieur, tout en conscience.
--...Que je me suis dit tout de suite: Ce doit être un excellent homme
que ce brave Lebrenn; je voudrais lui être agréable, et même
l'obliger, si je pouvais.
--Ah! monsieur, je ne sais où me mettre.
--Tenez, vous m'avez dit tout à l'heure que les affaires allaient
mal... voulez-vous que je vous paye d'avance votre fourniture?...
--Nenni, monsieur, c'est inutile.
--Ne vous gênez pas! parlez franchement... la somme est importante...
Je vais vous donner un bon à vue sur mon banquier.
--Je vous assure, monsieur, que je n'ai point besoin d'avances.
--Les temps sont si durs, cependant...
--Bien durs, sont les temps, il est vrai, monsieur; il faut en espérer
de meilleurs.
--Tenez, cher monsieur Lebrenn,--dit le comte en montrant au marchand
les portraits qui ornaient le salon,--le temps où vivaient ces braves
seigneurs, c'était là le bon temps!...
--Vraiment, monsieur?...
--Et qui sait?... peut-être reviendra-t-il, ce bon temps...
--Oui-dà... vous croyez?
--Un autre jour nous parlerons politique... car vous parlez peut-être
politique?
--Monsieur, je ne me permettrais point cela; vous concevez, un
marchand...
--Ah! mon cher, vous êtes un homme du bon vieux temps, vous, à la
bonne heure... Que vous avez donc raison de ne pas parler politique!
c'est cette sotte manie qui a tout perdu; car dans ce bon vieux temps
dont je vous parle, personne ne raisonnait: le roi, le clergé, la
noblesse commandaient, tout le monde obéissait sans mot dire.
--Trédame! C'était pourtant bien commode, monsieur!
--Parbleu!
--Si je vous comprends, monsieur, le roi, les prêtres, les seigneurs,
disaient: Faites... et l'on faisait?
--C'est cela même.
--Payez... et l'on payait?
--Justement.
--Allez... et on allait?
--Eh! mon Dieu! oui!
--Enfin, tout comme à l'exercice: à droite, à gauche! en avant!
halte!... On n'avait point le souci de vouloir ceci ou cela; le roi,
les seigneurs et le clergé se donnaient la peine de vouloir pour
vous... et l'on a changé cela, et l'on a changé cela!!!...
--Heureusement il ne faut désespérer de rien, cher monsieur Lebrenn.
--Que le bon Dieu vous entende!--dit le marchand en se levant et
saluant.--Monsieur, je suis votre serviteur.
--Ah ça, à dimanche... pour le carrousel, mon cher... vous viendrez...
en famille... c'est convenu.
--Certainement, monsieur, certainement... ma fille ne manquera point à
la fête... puisqu'elle doit être la reine de... de?...
--Reine de beauté, mon cher! ce n'est pas moi qui lui assigne ce
rôle... c'est la nature!
--Ah! monsieur, si vous le permettiez?...
--Quoi donc?
--Ce que vous venez de dire là de si galant pour ma fille? je le lui
répéterais de votre part?
--Comment donc, mon cher! non-seulement je vous y autorise, mais je
vous en prie; j'irai d'ailleurs rappeler, sans façon, mon invitation à
la chère madame Lebrenn et à sa charmante fille.
--Ah! monsieur... les pauvres femmes... elles seront si flattées du
bien que vous nous voulez... Je ne vous parle point de moi... l'on me
donnerait la croix d'honneur que je ne serais pas plus glorieux.
--Ce brave Lebrenn, il est ravissant.
--Serviteur, monsieur... serviteur de tout mon coeur,--dit le marchand
en s'éloignant.
Cependant, au moment où il atteignait la porte, il parut se raviser,
se gratta l'oreille et revint vers M. de Plouernel.
--Eh bien! qu'est-ce, mon cher?--dit le comte, surpris de ce retour;
qu'y a-t-il?
--Il y a, monsieur,--poursuivit le marchant en se grattant toujours
l'oreille,--il y a que j'ai comme une idée... pardon de la liberté
grande...
--Parbleu, à votre aise. Pourquoi donc n'auriez-vous pas d'idées...
tout comme un autre?
--C'est vrai, monsieur; parfois les petits tout comme les grands n'en
_chevissent_ point... d'idées.
--N'en _chevissent_ point... quel est ce diable de mot-là?
--Un honnête vieux mot, monsieur, qui veut dire _manquer_; Molière
l'emploie souvent.
--Comment, Molière?--dit le comte surpris;--vous lisez Molière, mon
cher? En effet, je remarquais tout à l'heure, à part moi, que vous
vous serviez souvent du vieux langage.
--Je m'en vas vous dire pourquoi cela, monsieur: quand j'ai vu que
vous me parliez environ comme don Juan parle à monsieur Dimanche, ou
Dorante à monsieur Jourdain...
--Qu'est-ce à dire?--s'écria M. de Plouernel de plus en plus surpris,
et commençant à se douter que le marchand n'était pas si simple qu'il
paraissait,--que signifie cela?
--...Alors, moi,--poursuivit M. Lebrenn avec sa bonhomie
narquoise--alors, moi, afin de correspondre à l'honneur que vous me
faisiez, monsieur, j'ai pris à mon tour le langage de monsieur
Dimanche ou de monsieur Jourdain... pardon de la liberté grande...
Mais, pour revenir à mon idée... m'est avis, selon mon petit jugement,
monsieur, m'est avis que vous ne seriez pas fâché de prendre ma fille
pour maîtresse...
--Comment!--s'écria le comte tout à fait décontenancé par cette
brusque apostrophe;--je ne sais pas... je ne comprends pas ce que vous
voulez dire...
--Voire! monsieur... je ne suis qu'un bonhomme... je vous parle ainsi
selon mon petit jugement.
--Votre petit jugement!... votre petit jugement!... mais il vous sert
fort mal, monsieur; car, d'honneur, vous êtes fou; votre idée n'a pas
le sens commun.
--Vraiment? ah bien, tant mieux!... Je m'étais dit, suivez bien, s'il
vous plaît, mon petit raisonnement... je m'étais dit: Je suis un bon
bourgeois de la rue Saint-Denis, je vends de la toile, j'ai une jolie
fille; un jeune seigneur... (car il paraît que nous revenons au temps
des jeunes seigneurs) un jeune seigneur a vu ma fille, il en a envie;
il me fait une grosse commande, il ajoute des offres de service, et,
sous ce prétexte...
--Monsieur Lebrenn... je ne souffre pas certaines plaisanteries de
certaines gens...
--D'accord... mais suivez bien toujours, s'il vous plaît, mon petit
raisonnement... Ce jeune seigneur, me dis-je, me propose de donner un
carrousel en l'honneur des beaux yeux de ma fille, de venir souvent
nous voir, à seule fin, en faisant ainsi le bon prince, de parvenir à
suborner mon enfant.
--Monsieur,--s'écria le comte devenant pourpre de dépit et de
colère,--de quel droit vous permettez-vous de me supposer de pareilles
intentions?
--À la bonne heure, monsieur, voilà qui est parler; ce n'est point
vous, n'est-ce pas, qui auriez imaginé un projet non-seulement
indigne, mais énormément ridicule.
--Assez, monsieur... assez!
--Bien! bien! ce n'est point vous... c'est entendu, et j'en suis tout
aise... sans cela j'aurais été, voyez-vous, forcé de vous dire
humblement, révérencieusement, ainsi qu'il sied à un pauvre homme de
ma sorte: Pardon de la liberté grande, mon jeune seigneur; mais,
voyez-vous, l'on ne séduit plus comme cela les filles des bons
bourgeois; depuis une cinquantaine d'années, ça ne se fait plus, mais
plus du tout, du tout... Monsieur le duc ou monsieur le marquis
appellent bien encore familièrement les bourgeois et les bourgeoises
de la rue Saint-Denis _cher monsieur_... _Chose_... _cher madame_...
_Chose_... regardant, par vieille habitude de race, la bourgeoisie
comme une espèce inférieure; mais, trédame! aller plus loin, ne serait
point du tout prudent! Les bourgeois de la rue Saint-Denis n'ont plus
peur, comme autrefois, des lettres de cachet et de la Bastille... et
si monsieur le marquis ou monsieur le duc s'avisaient de leur manquer
de respect... à eux ou à leur famille... ouais... les bourgeois de la
rue Saint-Denis pourraient bien rosser... pardon de la liberté
grande... je dis rosser d'importance monsieur le marquis ou monsieur
le duc...
--Mordieu! monsieur!--s'écria le colonel, qui s'était contenu à peine
et pâlissait de courroux,--est-ce une menace?
--Non, monsieur,--dit M. Lebrenn en quittant son accent de bonhomie
narquoise pour prendre un ton digne et ferme;--non, monsieur, ce n'est
pas une menace... c'est une leçon.
--Une leçon!--s'écria M. de Plouernel pâle de colère,--une leçon! à
moi!...
--Monsieur!... malgré vos préjugés de race... vous êtes homme
d'honneur... jurez-moi sur l'honneur qu'en tâchant de vous introduire
chez moi, qu'en me faisant des offres de service, votre intention
n'était pas de séduire ma fille!... Oui, jurez-moi cela, et je retire
ce que j'ai dit.
M. de Plouernel, très-embarrassé de l'alternative qu'on lui posait,
rougit, baissa les yeux, devant le regard perçant du marchand, et
resta muet.
--Ah!--reprit M. Lebrenn avec amertume,--ils sont incorrigibles; ils
n'ont rien oublié... rien appris... nous sommes encore pour eux les
vaincus, les conquis, la race sujette...
--Monsieur!...
--Eh! monsieur, je le sais bien! nous ne sommes plus au temps où,
après avoir violenté mon enfant, vous m'auriez fait battre de verges
et pendre à la porte de votre château, ainsi que cela se faisait et
que l'a fait à un de mes aïeux ce seigneur que voici...
Et du geste M. Lebrenn désigna un des portraits, à la profonde
surprise de M. de Plouernel.
--Mais il vous a paru tout simple,--ajouta le marchand,--de vouloir
prendre ma fille pour maîtresse... Je ne suis plus votre esclave,
votre serf, votre vassal, votre main-mortable... mais, tranchant du
bon prince, vous me faites asseoir par grâce, et me dites
dédaigneusement: Cher monsieur Lebrenn. Il n'y a plus de comtes, mais
vous portez votre titre et vos armoiries de comte! L'égalité civile
est déclarée; mais rien ne vous semblerait plus monstrueux, que de
marier votre fille ou votre soeur à un bourgeois ou à un artisan, si
grands que soient leur mérite et leur moralité... M'affirmez-vous le
contraire?... Non; vous me citerez une exception peut-être, et elle
sera une nouvelle preuve qu'il existe toujours à vos yeux des
mésalliances... Puérilités, dites-vous; certes, puérilités... mais,
quel grave symptôme que d'attacher par tradition tant d'importance à
ces puérilités?... aussi, vous et les vôtres, soyez demain
tout-puissants dans l'État, et fatalement, forcément, vous voudrez,
comme sous la restauration, peu à peu, rétablir vos anciens
priviléges, qui de puérils deviendraient alors odieux, honteux,
écrasants pour nous, comme ils l'ont été pour nos pères pendant tant
de siècles.
M. de Plouernel avait été si stupéfait du changement de ton et de
langage du marchand, qu'il ne l'avait pas interrompu; il reprit alors
avec une hautaine ironie:
--Et sans doute, monsieur, la moralité de la belle leçon d'histoire
que vous me faites la grâce de me donner, en votre qualité de marchand
de toile, probablement, est qu'il faut mettre les prêtres et les
nobles à la lanterne... comme aux beaux jours de 93? et marier nos
filles au premier goujat venu?
--Ah! monsieur,--reprit le marchand avec une tristesse pleine de
dignité,--ne parlons pas de représailles; oubliez ce que vos pères ont
souffert pendant ces formidables années... j'oublierai, moi, ce que
nos pères à nous ont souffert grâce aux vôtres, non _pendant quelques
années_, mais durant =quinze siècles de tortures=... Mariez vos filles
et vos soeurs comme vous l'entendrez, c'est votre droit, croyez aux
mésalliances, cela vous regarde; ce sont des faits je les constate; et
comme symptôme, je le répète, ils sont graves, ils prouvent que pour
vous il y a, il y aura toujours... deux races.
--Et quand cela serait, monsieur, que vous importe?
--Diable! mais cela nous importe beaucoup, monsieur: _la
sainte-alliance, le droit divin et absolu, le parti prêtre et
l'aristocratie de naissance, tout-puissants_, telles sont les
conséquences forcées de cette croyance qu'il y a deux races, une
supérieure, une inférieure, l'une faite pour commander, l'autre pour
obéir et souffrir...
M. de Plouernel, se rappelant l'entretien qu'il venait d'avoir avec
son oncle le cardinal, ne trouva rien à répondre.
--Vous me demandez la moralité de cette leçon d'histoire?... la voici,
monsieur...--reprit le marchand.--Comme je suis fort jaloux des
libertés que nos pères nous ont conquises au prix de leur sang, de
leur martyre... comme je ne veux plus être traité en vaincu; tant que
votre parti reste dans la légalité, je vote contre lui, en ma qualité
d'électeur... mais lorsque, comme en 1830, votre parti sort de la
légalité, afin de nous ramener, selon son idée fixe, au gouvernement
du bon plaisir et des prêtres, c'est-à-dire au gouvernement d'avant
89... je descends dans la rue... pardon de la liberté grande, et je
tire des coups de fusil à votre parti.
--Et il vous en rend!
--Parfaitement bien... car j'ai eu le bras cassé en 1830 par une balle
suisse... Mais voyons, monsieur, pourquoi la bataille? toujours la
bataille! toujours du sang, et de brave sang... versé des deux côtés?
Pourquoi toujours rêver un passé qui n'est plus, qui ne peut plus
être? Vous nous avez vaincus, spoliés, dominés, exploités, torturés
quinze siècles durant! n'est-ce donc point assez? Est-ce que nous
pensons à notre tour vous opprimer? Non, non... mille fois non... la
liberté nous a coûté trop cher à conquérir, nous en savons trop le
prix, pour attenter à celle des autres. Mais, que voulez-vous? depuis
89, vos alliances avec l'étranger, la guerre civile soulevée par vous,
vos continuelles tentatives contre-révolutionnaires, votre accord
intime avec le parti prêtre, tout cela inquiète et afflige les gens
réfléchis, irrite et exaspère les gens d'action. Encore une fois, à
quoi bon? Est-ce que jamais l'humanité a rétrogradé... non, monsieur,
jamais... Vous pouvez, certes, faire du mal, beaucoup de mal; mais
c'est fini du droit divin et de vos priviléges... prenez-en donc votre
parti... Vous épargnerez au pays, et à vous peut-être, de nouveaux
désastres; car, je vous le dis, l'avenir est républicain.
La voix, l'accent de M. Lebrenn étaient si pénétrants, que M. de
Plouernel fut non pas convaincu, mais touché de ces paroles; son
indomptable fierté de race luttait contre son désir d'avouer au
marchand qu'il le reconnaissait au moins pour un généreux adversaire.
À ce moment, la porte fut brusquement ouverte par un capitaine
adjudant-major, du régiment du comte, qui lui dit d'une voix hâtée en
faisant le salut militaire:
--Pardon, mon colonel, d'être entré sans me faire annoncer; mais l'on
vient d'envoyer l'ordre de faire à l'instant monter le régiment à
cheval, et de rester en bataille dans la cour du quartier; on craint
du bruit pour ce soir...
M. Lebrenn se disposait à quitter le salon, lorsque M. de Plouernel
lui dit:
--Allons, monsieur, du train dont vont les choses, et d'après vos
opinions républicaines, il se peut que j'aie l'honneur de vous trouver
demain sur une barricade.
--Je ne sais ce qui doit arriver, monsieur,--répondit le
marchand;--mais je ne crains ni ne désire une pareille rencontre.
Puis il ajouta en souriant:
--Je crois, monsieur, qu'il sera bon de surseoir à la fourniture en
question?
--Je le crois aussi, monsieur,--dit le colonel en faisant un salut
contraint à M. Lebrenn, qui sortit...