Pourquoi madame Lebrenn et mademoiselle Velléda sa fille
n'avaient pas une haute opinion du courage de Gildas Pakou, le
garçon de magasin.--Comment Gildas, qui ne trouvait pas le
quartier Saint-Denis pacifique ce jour-là, eut peur d'être séduit
et violenté par une jolie fille, et s'étonna fort de voir
certaines marchandises apportées dans la boutique de _l'Épée de
Brennus_.
Pendant que M. Lebrenn avait eu avec M. de Plouernel l'entretien
précédent, la femme et la fille du marchand occupaient, selon
l'habitude, le comptoir du magasin.
Madame Lebrenn, pendant que sa fille brodait, vérifiait les livres de
commerce de la maison. C'était une femme de quarante ans, d'une taille
élevée; sa figure, à la fois grave et douce, conservait les traces
d'une beauté remarquable; il y avait dans l'accent de sa voix, dans
son attitude, dans sa physionomie, quelque chose de calme de ferme,
qui donnait une haute idée de son caractère; en la voyant on aurait pu
se rappeler que nos mères avaient part aux conseils de l'État dans les
circonstances graves, et que telle était la vaillance de ces matrones,
que Diodore de Sicile s'exprime ainsi:
«_Les femmes de la Gaule ne rivalisent pas seulement avec les hommes
par la grandeur de leur taille, elles les égalent par la force de
l'âme._» Tandis que Strabon ajoute ces mots significatifs: «_Les
Gauloises sont fécondes et bonnes éducatrices._»
Mademoiselle Velléda Lebrenn était assise à côté de sa mère. En voyant
cette jeune fille pour la première fois, l'on restait frappé de sa
rare beauté, d'une expression à la fois fière, ingénue et réfléchie;
rien de plus limpide que le bleu de ses yeux, rien de plus éblouissant
que son teint, rien de plus noble que le port de sa tête charmante,
couronnée de longues tresses de cheveux bruns, brillants, çà et là, de
reflets dorés. Grande, svelte et forte sans être virile, sa taille
était accomplie; l'ensemble et le caractère de cette beauté faisaient
comprendre le caprice paternel du marchand, donnant à son enfant le
nom de _Velléda_, nom d'une femme illustre, héroïque dans les annales
patriotiques des Gaules; l'on se figurait mademoiselle Lebrenn le
front ceint de feuilles de chêne, vêtue d'une longue robe blanche à
ceinture d'airain, et faisant vibrer la harpe d'or des druides, ces
admirables éducateurs de nos pères, qui, les exaltant par la pensée de
l'immortalité de l'âme, leur enseignaient à mourir avec tant de
grandeur et de sérénité! On pouvait retrouver encore dans mademoiselle
Lebrenn le type superbe de ces Gauloises vêtues de noir, _au bras si
blanc et si fort_ (dit Ammien-Marcellin[15]), qui suivaient leurs
maris à la bataille, avec leurs enfants dans leurs chariots de guerre,
encourageant les combattants de la voix et du geste, se mêlant à eux
dans la défaite, et préférant la mort à l'esclavage et à la honte.
[Note 15: «..... La femme gauloise égale son mari en force; elle a
les yeux encore plus sauvages lorsqu'elle est en colère; elle agite
ses bras aussi blancs que la neige, et porte des coups aussi vigoureux
que s'ils partaient d'une machine de guerre.» (Ammien-Marcellin. Voir
aussi les notes des _Martyrs_, vol. XVIII, l. =ix=.)
«--Je n'ignorais pas que les Gaulois confient aux femmes les secrets
les plus importants, et que souvent ils soumettent aux conseils de
leurs filles et de leurs épouses les affaires qu'ils n'ont pu régler
entre eux.» (_Ibid._, _Martyrs_, l. =ix=, p. 69).
«Si quelque Carthaginois se trouve lésé par un Gaulois, l'affaire sera
jugée par le =conseil suprême des femmes gauloises=.» (Plutarque, cit.
par Sainte-Foy, _Essais sur Paris_.)]
Ceux qui n'évoquaient pas ces tragiques et glorieux souvenirs du passé
voyaient dans mademoiselle Lebrenn une belle jeune fille de dix-huit
ans, coiffée de ses magnifiques cheveux bruns, et dont la taille
élégante se dessinait à ravir sous une jolie robe montante de popeline
bleu tendre, que rehaussait une petite cravate de satin orange nouée
autour de sa fraîche et blanche collerette.
Pendant que madame Lebrenn vérifiait ses livres de commerce, et que sa
fille continuait de broder en causant avec sa mère, Gildas Pakou, le
garçon de magasin, se tenait sur le seuil de la porte, inquiet,
troublé, si troublé, qu'il ne songeait plus, selon son habitude, à
citer, çà et là, quelques passages de ses chères chansons bretonnes.
Le digne garçon n'était préoccupé que d'une chose, du contraste
étrange qu'il trouvait entre la réalité et les promesses de sa mère,
celle-ci lui ayant annoncé la rue Saint-Denis en général et la demeure
de M. Lebrenn en particulier, comme des lieux calmes et pacifiques par
excellence.
Soudain Gildas se retourna et dit à madame Lebrenn d'une voix alarmée:
--Madame! madame! entendez-vous?
--Quoi, Gildas?--demanda la femme du marchand en continuant d'écrire
tranquillement.
--Mais, madame, c'est le tambour... tenez... Et puis... ah! mon
Dieu!... il y a des hommes qui courent!
--Eh bien, Gildas,--dit madame Lebrenn,--laissez-les courir.
--Ma mère, c'est le rappel,--dit Velléda après avoir un instant
écouté.--On craint sans doute que l'agitation qui règne dans Paris
depuis hier n'augmente encore?
--Jeanike,--dit madame Lebrenn à sa servante,--il faut préparer
l'uniforme de monsieur Lebrenn; il le demandera peut-être à son
retour.
--Oui, madame... j'y vais,--dit Jeanike en disparaissant par
l'arrière-boutique.
--Gildas,--reprit madame Lebrenn,--vous pouvez apercevoir d'ici la
porte Saint-Denis?
--Oui, madame,--répondit Gildas en tremblant;--est-ce qu'il faudrait y
aller?
--Non... rassurez-vous; dites-nous seulement s'il y a beaucoup de
monde rassemblé de ce côté.
--Oh! oui, madame,--répondit Gildas en allongeant le cou;--c'est une
vraie fourmilière... Ah! mon Dieu! madame... madame... Ah! mon
Dieu!...
--Allons! quoi encore... Gildas!
--Ah! madame... là-bas... les tambours... ils allaient détourner la
rue...
--Eh bien?
--Des hommes en blouse viennent de les arrêter et de crever leurs
tambours... Tenez, madame, voilà tout le monde qui court de ce
côté-là... Entendez-vous comme on crie, madame?... Si l'on fermait la
boutique?...
--Allons, décidément, vous n'êtes pas très-brave, Gildas,--dit en
souriant mademoiselle Lebrenn sans cesser de s'occuper de sa broderie.
À ce moment, un homme en blouse, traînant péniblement une petite
charrette à bras, qui semblait pesamment chargée, s'arrêta devant le
magasin, rangea la voiture au long du trottoir, entra dans la
boutique, et dit à la femme du marchand:
--Monsieur Lebrenn, madame?
--C'est ici, monsieur.
--Ce sont quatre ballots que je lui apporte.
--De toile, sans doute?--demanda madame Lebrenn.
--Mais, madame... je le crois,--répondit le commissionnaire en
souriant.
--Gildas,--reprit-elle en s'adressant au digne garçon, qui jetait dans
la rue des regards de plus en plus effarés,--aidez monsieur à
transporter ces ballots dans l'arrière-boutique.
Le commissionnaire et Gildas déchargèrent les ballots, longs et épais
rouleaux enveloppés de grosse étoffe grise.
--Ça doit être de la toile fièrement serrée,--dit Gildas en aidant
avec effort le voiturier à apporter le dernier de ces colis,--car ça
pèse... comme du plomb.
--Vrai? vous trouvez, mon camarade?--dit l'homme en blouse en
regardant fixement Gildas, qui baissa modestement les yeux et rougit
beaucoup.
Le voiturier, s'adressant alors à madame Lebrenn, lui dit:
--Voilà ma commission faite, madame; je vous recommande surtout de ne
pas faire mettre ces ballots dans un endroit humide ou près du feu, en
attendant le retour de monsieur Lebrenn; ces toiles sont très...
très-susceptibles.
Et ce disant, le voiturier essuya son front baigné de sueur.
--Vous avez dû avoir bien de la peine à apporter tout seul ces
ballots?--lui dit madame Lebrenn avec bonté, et ouvrant le tiroir qui
lui servait de caisse, elle y prit une pièce de dix sous, qu'elle fit
glisser sur le comptoir.--Veuillez prendre ceci pour vous.
--Je vous rends mille grâces, madame,--répondit en souriant le
voiturier;--je suis payé.
--Les commissionnaires _rendent mille grâces_ et refusent des
pourboires!--se dit Gildas.--Étonnante... étonnante maison que
celle-ci!...
Madame Lebrenn, assez surprise de la manière dont le refus du
voiturier était formulé, leva les yeux, et vit un homme de trente ans
environ, d'une figure agréable, et qui avait, chose assez rare chez un
porte-faix, les mains très-blanches, très-soignées, et une très-belle
bague chevalière en or au petit doigt.
--Pourriez-vous me dire, monsieur,--lui demanda la femme du
marchand,--si aujourd'hui l'agitation augmente beaucoup dans Paris?
--Beaucoup, madame; c'est à peine si l'on peut circuler sur le
boulevard... Les troupes arrivent de toutes parts; il y a de
l'artillerie mèche allumée ici près, en face le Gymnase... J'ai
rencontré deux escadrons de dragons en patrouille, la carabine au
poing... On bat partout le rappel... quoique la garde nationale se
montre fort peu empressée... Mais, pardon, madame,--ajouta le
voiturier en saluant très-poliment madame Lebrenn et sa fille;--voici
bientôt quatre heures... Je suis pressé.
Il sortit, s'attela de nouveau à sa charrette et repartit rapidement.
En entendant parler de l'artillerie, stationnant dans le voisinage,
mèche allumée, les étonnements de Gildas devinrent énormes; cependant,
partagé entre la crainte et la curiosité, il hasarda de jeter un
nouveau coup d'oeil dans cette terrible rue Saint-Denis, si voisine de
l'artillerie.
Au moment où Gildas avançait le cou hors de la boutique, la jeune
fille qui avait déjeuné chez M. de Plouernel, et improvisait de si
folles chansons, sortait de l'allée de la maison où logeait Georges
Duchêne, qui, on l'a dit, demeurait en face du magasin de toile.
_Pradeline_ avait l'air triste, inquiet; après avoir fait quelques pas
sur le trottoir, elle s'approcha autant qu'elle put de la boutique de
M. Lebrenn, afin d'y jeter un regard curieux, malheureusement arrêté
par les rideaux de vitrage. La porte, il est vrai, était entr'ouverte;
mais Gildas, s'y tenant debout, l'obstruait entièrement. Cependant
Pradeline tâcha, sans se croire remarquée, de voir dans l'intérieur du
magasin. Gildas, depuis quelques instants, observait avec une surprise
croissante la manoeuvre de la jeune fille; il s'y trompa, et se crut
le but des regards obstinés de Pradeline; le pudique garçon baissa les
yeux, rougit jusqu'aux oreilles: sa modestie alarmée lui disait de
rentrer dans le magasin, afin de prouver à cette effrontée le cas
qu'il faisait de ses agaceries; mais un certain amour-propre le
retenait cloué au seuil de la porte, et il se disait plus que jamais:
--Ville étonnante que celle-ci, où, non loin d'une artillerie dont la
mèche est allumée, les jeunes filles viennent dévorer les garçons des
yeux!
Il aperçut alors Pradeline traverser de nouveau la rue et entrer dans
un café voisin.
--La malheureuse! elle va sans doute boire des petits verres pour
s'étourdir... Elle est capable alors de venir me relancer jusque dans
la boutique..... Bon Dieu!... que diraient madame Lebrenn et
mademoiselle?...
Un nouvel incident coupa court, pour un moment, aux chastes
appréhensions de Gildas. Il vit s'arrêter devant la porte un camion à
quatre roues, traîné par un vigoureux cheval, et contenant trois
grandes caisses plates, hautes de six pieds environ, et sur lesquelles
on lisait: _Très-fragile_... Deux hommes en blouse conduisaient cette
voiture: l'un, nommé Dupont, avait paru de très-bon matin dans la
boutique, afin d'engager M. Lebrenn à ne pas aller visiter sa
provision de _poivre_; l'autre portait une épaisse barbe grise. Ils
descendirent de leur siége, et Dupont, le mécanicien, entra dans la
boutique, salua madame Lebrenn, et lui dit:
--Monsieur Lebrenn n'y est pas, madame?
--Non, monsieur.
--Ce sont trois caisses de glaces que nous lui apportons.
--Très-bien, monsieur,--répondit madame Lebrenn.
Et, appelant Gildas:
--Aidez ces messieurs à entrer ces glaces ici.
Le garçon de magasin obéit tout en se disant:
--Étonnante maison!... Trois caisses de glaces... et d'un poids!... Il
faut que le patron, sa femme et sa fille aiment fièrement à se
mirer...
Dupont et son compagnon à barbe grise venaient d'aider Gildas à placer
les caisses dans l'arrière-magasin, d'après l'indication de madame
Lebrenn, lorsqu'elle lui dit:
--Sait-on quelque chose de nouveau, monsieur? Le mouvement dans Paris
se calme-t-il?
--Au contraire, madame... ça chauffe... ça chauffe,--répondit Dupont
avec un air de satisfaction à peine déguisée.--On commence à élever
des barricades au faubourg Saint-Antoine... Cette nuit les
préparatifs... demain la bataille...
À peine Dupont achevait-il ces mots, qu'on entendit au dehors et au
loin un grand tumulte et un formidable bruit de voix criant: _Vive la
réforme!_
Gildas courut à la porte.
--Dépêchons-nous,--dit Dupont à son compagnon;--on prendrait notre
camion comme noyau d'une barricade... Ce serait trop tôt; nous avons
encore des pratiques à servir...--Puis, saluant madame Lebrenn:--Bien
des choses à votre mari, madame.
Les deux hommes sautèrent sur le siége de leur camion, fouettèrent
leur cheval, et s'éloignèrent dans une direction opposée à celle de
l'attroupement.
Gildas avait suivi des yeux ce nouveau mouvement de la foule avec une
inquiétude croissante; il vit tout à coup Pradeline sortir du café où
elle était entrée, et se diriger vers le magasin, tenant une lettre à
la main.
--Quelle enragée!... elle vient de m'écrire!--pensa Gildas.--La
malheureuse m'apporte sa lettre!... Une déclaration!.... Je suis
déshonoré aux yeux de mes patrons!...
De sorte que Gildas éperdu referma vivement la porte du magasin, lui
donna un tour de clef et se tint coi auprès du comptoir.
--Eh bien,--lui dit madame Lebrenn,--pourquoi fermez-vous ainsi cette
porte, Gildas?
--Madame, c'est plus prudent. Je viens de voir venir là-bas une bande
d'hommes... dont la mine effrayante...
--Allons, Gildas, vous perdez la tête! Ouvrez cette porte.
--Mais, madame...
--Faites ce que je vous dis... Tenez, justement, il y a quelqu'un qui
essaye d'entrer... Ouvrez donc cette porte...
--C'est cette enragée avec sa lettre,--pensa Gildas plus mort que
vif.--Ah! pourquoi ai-je quitté ma tranquille petite ville d'Auray?...
Et il ouvrit la porte avec un grand battement de coeur; mais au lieu
de voir apparaître la jeune fille avec sa lettre, il se trouva en face
de M. Lebrenn et de son fils.