De l'entretien du cardinal de Plouernel et de son neveu.--Comment
son éminence finit par envoyer son neveu à tous les diables.--Ce
que vit M. Lebrenn, le marchand de toile, dans un certain salon
de l'hôtel de Plouernel, et pourquoi il se souvint d'une abbesse
portant l'épée, de l'infortuné _Broute-Saule_, de la pauvre
_Septimine la Coliberte_, de la gentille _Ghiselle la Paonnière_,
_d'Alizon la Maçonne_, et autres trépassés des temps passés que
l'on rencontrera plus tard.
Le cardinal de Plouernel était un homme de soixante-cinq ans, grand,
osseux, décharné. Il offrait, avec la différence de l'âge, le même
type de figure que son neveu; son long cou, son crâne pelé, son grand
nez en bec d'oiseau de proie, ses yeux écartés, ronds et perçants,
donnaient à ses traits, en les analysant et en faisant abstraction de
la haute intelligence qui semblait les animer, donnaient à ses traits,
disons-nous, une singulière analogie avec la physionomie du vautour.
Somme toute, ce prêtre, drapé dans sa robe rouge de prince de
l'église, devait avoir une physionomie redoutable; mais pour visiter
son neveu il était simplement vêtu d'une longue redingote noire,
strictement boutonnée jusqu'au cou.
--Pardon, cher oncle,--dit le colonel en souriant.--Ignorant votre
retour, je ne comptais pas sur votre bonne et matinale visite... et...
Le cardinal n'était pas homme à s'étonner de ce qu'un colonel de
dragons eût des maîtresses; aussi lui dit-il de sa voix brève et
tranchante:
--Je suis pressé. Parlons d'affaires. Je reviens d'une longue tournée
en France. Nous touchons à une révolution.
--Que dites-vous, mon oncle?--s'écria le colonel d'un air
incrédule--Vous croyez?...
--Je crois à une révolution.
--Mais, mon oncle...
--As-tu des fonds disponibles? Si tu n'en as pas, j'en ai à ton
service.
--Des fonds... pourquoi faire?
--Pour les convertir en or, en bon papier sur Londres. C'est plus
commode en voyage...
--Ah ça! mon oncle, quel voyage?
--Celui que tu feras en m'accompagnant. Nous partirons ce soir.
--Partir... ce soir?
--Aimes-tu mieux servir la république?
--La république!--demanda M. de Plouernel, qui tombait des
nues.--Quelle république?
--Celle qui sera proclamée ici, à Paris, avant peu, après la chute de
Louis-Philippe.
--La chute de Louis-Philippe! la république! en France... et avant
peu?
--Oui, la république française, une, indivisible... proclamée à notre
profit... Seulement sachons attendre...
Et le cardinal sourit d'un air étrange en aspirant une prise de tabac.
Le comte le regardait avec ébahissement. Il reprit:
--Comment, mon oncle, vous parlez sérieusement?
--Ah ça! mon pauvre Gonthran, tu es donc aveugle? sourd?--reprit le
cardinal en haussant les épaules.--Et ces banquets révolutionnaires
qui durent en France depuis trois mois?
--Ah, ah, ah! mon oncle,--dit le comte en riant;--vous croyez ces
buveurs de vin bleu! ces mangeurs de veau... à vingt sous par tête...
capables de...
--Ces niais-là... et je ne les en blâme point, tant s'en faut... ces
niais-là ont tourné la cervelle des imbéciles qui les écoutaient. Il
n'y a rien de plus bête en soi-même que la poudre à canon, n'est-ce
pas? et ça ne l'empêche point d'éclater! Eh bien! ces banqueteurs ont
joué avec la poudre. La mine va jouer et faire sauter le trône de ces
d'Orléans.
--Cela n'est pas sérieux, mon oncle. Il y a ici cinquante mille hommes
de troupes; si la canaille bougeait, elle serait hachée en morceaux.
On est si tranquille sur l'état de Paris, que, malgré l'espèce
d'agitation de la journée d'hier, l'on n'a pas seulement consigné les
troupes dans les casernes.
--Vraiment? Ah! tant mieux,--reprit le cardinal en se frottant les
mains.--Si leur gouvernement a le vertige, ces d'Orléans feront plus
vite place à la république, et notre tour viendra plus tôt.
Ici l'éminence fut interrompue par deux petits coups frappés à la
porte du salon donnant sur le boudoir; puis à ce bruit succéda le
cantilène suivant, toujours sur l'air de _la Rifla_, chanté
extérieurement et piano par Pradeline:
Pour m'en aller d'ici...
Il me faut mon bibi,
Et par occa-si-on
La béné-dic-ti-on.
La rifla, fla, fla, fla, la rifla, etc., etc.
--Ah! mon oncle,--dit le colonel avec colère,--méprisez, je vous en
supplie, les insolences de cette sotte petite fille.
Et, se levant, le comte de Plouernel prit sur un canapé le châle et le
chapeau de l'effrontée, sonna brusquement, et, jetant ces objets au
valet de chambre qui entra, il lui dit:
--Donnez-lui cela, et faites-la sortir à l'instant.
Puis, revenant auprès de l'éminence, qui était restée impassible, et
qui ouvrait en ce moment sa tabatière:
--En vérité, mon oncle, je suis confus. Mais de pareilles drôlesses ne
savent rien respecter.
--Elle a une fort jolie jambe!--répondit le prêtre en aspirant sa
prise.--Elle est très-gentille, cette drôlesse! Au quinzième siècle,
nous l'aurions, pour sa plaisanterie, fait rôtir comme une petite
juive. Mais patience... Ah! mon ami, jamais... non, jamais... nous
n'avons eu la partie si belle!!!
--La partie plus belle si les d'Orléans sont chassés et si la
république est proclamée?
Le cardinal haussa les épaules et reprit:
--De deux choses l'une: ou la république de ces va-nu-pieds sera
l'anarchie, la dictature, l'émigration, le pillage, les assignats, la
guillotine, la guerre avec l'Europe; alors il y en aura pour six mois
au plus, et notre Henri V est ramené triomphant par la
sainte-alliance... ou bien, au contraire, leur république sera
bénigne, bête, légale, modérée, avec le suffrage universel pour base.
--Et dans ce cas-là, mon oncle?
--Dans ce cas-là, ce sera plus long; mais nous ne perdrons rien pour
attendre. Usant de notre influence de grands propriétaires, agissant
par le bas clergé sur nos paysans, nous devenons maîtres des
élections, nous avons à la chambre la majorité, nous entravons toute
mesure qui pourrait faire non pas aimer, mais seulement tolérer cet
horrible et révolutionnaire état de choses; dans tous les esprits nous
semons la défiance, la peur; bientôt mort du crédit, ruine générale,
désastre universel, choeur de malédictions contre cette infâme
république, qui meurt de sa belle mort après cet essai qui en dégoûte
à jamais. Alors nous paraissons; le peuple affamé, le bourgeois
épouvanté, se jettent à nos pieds, nous demandant à mains jointes
notre Henri V, le seul salut de la France... Vient enfin l'heure des
conditions; voici les nôtres: la royauté d'avant 89 au moins...
c'est-à-dire plus de chambre bourgeoise insolente et criarde, aussi
reine que le roi, puisqu'elle le tient par l'impôt, ce qui est
ignoble; plus de système bâtard, _tout_ ou _rien_; et nous voulons
tout, à savoir: notre roi de droit divin et absolu, appuyé sur un
clergé tout-puissant; une forte aristocratie et une armée impitoyable;
cent mille deux cents hommes de troupes étrangères, s'il le faut; la
sainte-alliance nous les prêtera. La misère est si atroce, la peur si
intense, la lassitude si grande, que nos conditions sont aussitôt
acceptées qu'imposées. Alors nous prenons vite des mesures promptes,
terribles, les seules efficaces. Les voici: Premier point: Cours
prévôtales; rappel des crimes de sacrilége, et de lèse-majesté depuis
1830; jugement et exécution dans les vingt-quatre heures, afin
d'écraser dans leur venin tous les révolutionnaires, tous les
impies... une terreur, une Saint-Barthélemy s'il le faut... La France
n'en mourra pas; au contraire, elle crève de pléthore, elle a besoin
d'être saignée à blanc de temps à autre. Second point: Donner
l'instruction publique à la compagnie de Jésus... elle seule peut
mater l'espèce. Troisième point: Briser le faisceau de la
centralisation; elle a fait la force de la révolution... Il faut, au
contraire, isoler les provinces en autant de petits centres, où,
seuls, nous dominerons par le clergé ou nos grandes propriétés;
restreindre, empêcher s'il est possible les rapports des populations
entre elles. Il n'est point bon pour nous que les hommes se
rapprochent, se fréquentent; et pour les diviser, réveiller d'urgence
les rivalités, les jalousies, et s'il le faut les vieilles haines
provinciales. En ce sens un brin de guerre civile serait d'un
favorable expédient comme germe d'animosités implacables.
Puis, prenant sa prise, le cardinal ajouta:
--Les gens divisés par la haine ne conspirent point.
L'impitoyable logique de ce prêtre répugnait à M. de Plouernel; malgré
son infatuation et ses préjugés de race, il s'arrangeait assez du
temps présent; sans doute il eût préféré le règne de _ses rois
légitimes_; mais il ne réfléchissait pas que, qui veut la fin, veut
les moyens, et qu'une restauration complète, absolue, pour être
durable aux yeux de ses partisans, ne pouvait avoir lieu et se
soutenir que par les terribles moyens dont le cardinal venait de faire
une complaisante exposition. Aussi le colonel reprit-il en souriant:
--Mais, mon oncle, songez-y donc! de nos jours isoler les populations
entre elles, c'est impossible! et les routes stratégiques! et les
chemins de fer!
--Les chemins de fer?...--s'écria le cardinal courroucé;--invention du
diable, bonne à faire circuler d'un bout de l'Europe à l'autre la
peste révolutionnaire! Aussi notre saint père n'en veut point dans ses
états, de chemin de fer, et il a raison. Il est inouï que les
monarques de la sainte-alliance se soient laissés aller à ces
nouveautés diaboliques! Ils les payeront cher peut-être? Qu'ont fait
nos aïeux lors de la conquête? pour dompter et asservir cette mauvaise
race gauloise, notre vassale de naissance et d'espèce, qui s'est tant
de fois rebellée contre nous? nos aïeux l'ont parquée dans leurs
domaines, avec défense d'en sortir sous peine de mort. Ainsi enchaînée
à la glèbe, ainsi isolée, abrutie, l'engeance est plus domptable...
c'est là qu'il faut tendre et arriver.
--Mais encore une fois, cher oncle, vous n'irez pas détruire les
grandes routes et les chemins de fer?
--Pourquoi non? est-ce que les Francs, nos aïeux, par une excellente
politique, n'ont pas ruiné ces grandes voies de communications fondées
en Gaule par ces païens de Romains? est-ce que l'on ne peut pas lancer
sur les chemins de fer toutes les brutes que cette invention infernale
a dépossédées de leur industrie? Anathème... anathème sur ces
orgueilleux monuments de la superbe de Satan!... Par le sang de ma
race! si l'on ne l'arrêtait pas dans ses inventions sacriléges,
l'homme finirait, Dieu me garde! par changer sa vallée de larmes en un
paradis terrestre! comme si la tâche originelle ne le condamnait point
à la douleur pour l'éternité.
--Corbleu! cher oncle, un moment,--s'écria le colonel.--Je ne tiens
pas, moi, à accomplir si scrupuleusement ma destinée!
--Grand enfant!--dit le cardinal en prisant son tabac.--Pour que
l'immense majorité de la race d'Adam souffre et ait une conscience
méritoire de sa souffrance, ne faut-il pas qu'il y ait toujours en
évidence un bon petit nombre d'heureux en ce monde?
--J'entends... Pour le contraste, n'est-ce pas, cher oncle?
--Nécessairement... On ne s'aperçoit de la profondeur des vallées qu'à
la hauteur des montagnes. Mais assez philosopher... Tu le sais, j'ai
le coup d'oeil juste, prompt et sûr... la position est telle que je te
le dis... Je te le répète, fais comme moi, réalise toutes tes valeurs
négociables en or et en bon papier sur Londres, envoie ta démission
aujourd'hui, et partons demain. L'aveuglement de ces gens-là est tel,
qu'ils ne craignent rien; tu le dis toi-même... Presque aucune
disposition militaire n'est prise... tu peux donc sans blesser en rien
le point d'honneur militaire quitter ton régiment, et m'accompagner.
--Impossible, mon cher oncle... ce serait une lâcheté.
--Une lâcheté!...
--Si la république s'établit, ce ne sera pas sans coups de fusil, et
j'en veux ma part... quitte à rendre politesse pour politesse à bons
coups de mousqueton! car, je vous en réponds, mes dragons chargeront
cette canaille à coeur joie.
--Ainsi, tu vas défendre le trône de ces misérables
d'Orléans,--s'écria le cardinal avec un éclat de rire
sardonique,--toi, un Plouernel?
--Mon cher oncle, vous le savez, je ne me suis pas rallié aux
d'Orléans; ainsi que vous, je ne les aime pas... Je me suis rallié à
l'armée, parce que j'ai du goût pour l'état militaire; l'armée n'a pas
d'autre opinion que la discipline... Encore une fois, si vous voyez
juste, et votre vieille expérience me fait supposer que vous ne vous
trompez pas, il y aura bataille ces jours-ci... Je serais donc un
misérable de donner ma démission la veille d'une affaire.
--De sorte que tu tiens extrêmement à risquer de te faire égorger par
la populace sur une barricade pour le plus grand appui de la dynastie
d'Orléans?
--Je suis soldat... je tiens à faire jusqu'au bout mon métier de
soldat.
--Mais, maudit opiniâtre, si tu es tué, notre maison tombe de lance en
quenouille.
--Je vous ai promis, cher oncle, de me marier quand j'aurai quarante
ans...
--Mais d'ici là, songez-y donc, cette guerre des rues est atroce...
mourir dans la boue d'un ruisseau, massacré par des gueux en haillons!
--Je me donnerai du moins le régal d'en sabrer quelques-uns; et si je
succombe,--dit en riant le colonel,--vous trouverez toujours bien de
mon fait quelque petit bâtard de Plouernel... que vous adopterez, cher
oncle... il continuera notre nom... Les bâtards portent souvent
bonheur aux grandes maisons.
--Triple fou! jouer ainsi ta vie... au moment où l'avenir n'a jamais
été plus beau pour nous! au moment où, après avoir été vaincus,
abaissés, bafoués, par les fils de ceux qui, depuis quatorze siècles,
étaient nos vassaux et nos serfs, nous allons enfin effacer d'un
trait, cinquante ans de honte! au moment où, instruits par
l'expérience, servis par les événements, nous allons redevenir plus
puissants qu'avant 89!... Tiens, tu me fais pitié... Tu as raison, les
races dégénèrent,--s'écria l'intraitable vieillard en se levant.--Ce
serait à désespérer de notre cause si tous les nôtres te
ressemblaient.
Le valet de chambre, entrant de nouveau après avoir frappé, dit à M.
de Plouernel:
--Monsieur le comte, c'est le marchand de toile de la rue
Saint-Denis... il attend dans l'antichambre.
--Faites-le entrer dans le salon des portraits,--répondit le
comte...--J'y vais à l'instant.
Le domestique sorti, le colonel dit au cardinal, qu'il vit prendre
brusquement son chapeau et se diriger vers la porte.
--Pour Dieu, mon oncle, ne vous en allez pas ainsi fâché...
--Je ne m'en vais pas fâché, je m'en vais honteux; car tu portes notre
nom.
--Allons, cher oncle, vous vous calmerez, et vous reconnaîtrez que...
--Veux-tu, oui ou non, partir avec moi pour l'Angleterre?
--Impossible, cher oncle.
--Va t'en au diable!--s'écria peu canoniquement le cardinal en sortant
furieux et refermant la porte derrière lui[11].
[Note 11: On sait la _terreur blanche_ qui a succédé à la première
restauration du roi de _droit divin_, les massacres du Midi, les
exécutions sans appel, etc., etc. Nous lisons dans l'un des derniers
numéros de _la Démocratie pacifique_:
Le 27 octobre 1815, M. Pasquier lisait à la chambre un rapport sur le
projet de loi relatif aux propos et écrits séditieux:
«Prononçons, s'écriait-il, la peine des _travaux forcés_ contre les
cris, les discours et les écrits séditieux proférés ou publiés
isolément;
_La mort_, s'ils sont concertés;
_La peine des parricides_, s'ils sont suivis d'effets.»
Une législation aussi implacable était bien faite pour satisfaire les
haines les plus aveugles, les ressentiments les plus vifs voués aux
hommes du régime impérial. Elle ne suffit pas à la ferveur royaliste
ou plutôt à la rage haineuse de M. de C***.
Il se lève, et, de concert avec deux de ses collègues, il propose,
avec la plus vive insistance, d'appliquer _la peine de mort_ à tout
individu convaincu d'avoir _arboré le drapeau tricolore_!
«Eh quoi! s'écrie l'un de ces honorables, on ne punirait pas de mort
l'érection de ce drapeau _abominable_ que je ne veux pas nommer, tant
son nom me _répugne à prononcer et me révolte_!»
Cette effrayante leçon sera-t-elle perdue? Une troisième restauration
_du roi par droit de_ =conquête= ne durerait pas six mois, mais elle
aurait le temps d'assouvir ses haines sauvages contre les _conquis_.
Les horribles paroles prononcées plus haut prouvent par le passé ce
que serait l'avenir.]
* * * * *
M. Marik Lebrenn avait été introduit, par ordre de M. de Plouernel,
dans un salon richement meublé, l'on voyait suspendus à ses boiseries
un grand nombre de portraits de famille.
Les uns portaient la cuirasse des chevaliers, la croix blanche et le
manteau rouge des templiers, le pourpoint des gentilshommes, l'hermine
des pairs de France ou le bâton des maréchaux, quelques-uns la pourpre
des princes de l'Église.
De même, parmi les femmes, plusieurs portaient le costume monastique
ou le costume de cour; mais, soit que chaque peintre eût
scrupuleusement copié la nature, soit qu'il eût cédé aux exigences
d'une famille qui tenait à honneur de faire montre d'une filiation de
race non interrompue, le type générique de ces figures diverses se
retrouvait partout, soit en beau, soit en laid, et par l'écartement
des yeux et la courbe prononcée du nez rappelait l'oiseau de proie. De
même ce que l'on est convenu d'appeler _le type bourbonnien_, qui
n'est pas sans rapport avec celui de la race _ovine_, s'est
visiblement perpétué dans la race des Capets. De même enfin presque
tous les descendants de la maison de Rohan avaient, dit-on, dans la
chevelure certain épi longtemps appelé _le toupet des Rohans_.
Ainsi que cela se voit dans presque tous les portraits anciens, le
blason des Plouernel et le nom de l'original du tableau étaient placés
dans un coin de la toile. Par exemple, on pouvait lire Gonthramm V,
sire de Plouernel; Gonthramm IX, comte de Plouernel; Hildeberte, dame
de Plouernel; Méroflède, abbesse de Moriadek en Plouernel, etc.
M. Lebrenn, en contemplant ces tableaux de famille, semblait éprouver
un singulier mélange de curiosité, d'amertume, et de récrimination
plus triste que haineuse; il allait de l'un à l'autre de ces
portraits, comme s'ils eussent éveillé en lui mille souvenirs. Son
regard s'arrêtait pensif sur ces figures immobiles, muettes comme des
spectres. Plusieurs de ces personnages parurent surtout exciter
vivement son attention. L'un, évidemment peint d'après des indications
ou des souvenirs transmis postérieurement à l'époque de la date du
tableau (an 497), devait être le fondateur de cette antique maison; on
lisait dans l'angle de la toile le nom de _Gonthramm Neroveg_. Ce
personnage était un homme d'une taille colossale; ses cheveux, d'un
rouge de cuivre[12], relevés à la chinoise, et arrêtés au sommet de sa
tête, au moyen d'un cercle d'or, retombaient ensuite sur ses épaules
comme la crinière d'un casque. Les joues et le menton étaient rasées,
mais de longues moustaches, du même rouge que les cheveux, tombaient
presque jusque sur la poitrine, tatouée de bleu et à demi cachée par
une espèce de plaid ou de manteau bariolé de jaune et de rouge. On ne
pouvait imaginer une figure d'un caractère plus farouche et plus
barbare que celle de ce premier des Neroweg.
[Note 12: Ainsi qu'on verra plus tard, les chefs francs, lors de
la conquête, imbibaient leur chevelure de graisse mélangée avec de la
chaux, afin de rendre leurs cheveux d'un rouge éclatant. C'était la
beauté de l'époque.]
Sans doute, à son aspect, de cruelles pensées agitèrent le marchand de
toile; car, après avoir longtemps regardé ce portrait, M. Lebrenn ne
put s'empêcher de lui montrer le poing, mouvement involontaire et
puéril dont il parut bientôt confus.
Le second portrait, qui parut non moins vivement impressionner le
marchand de toile, représentait une femme vêtue de l'habit monastique;
ce tableau portait la date de 759 et le nom de Méroflède, abbesse de
Moriadek en Plouernel. Particularité assez étrange, cette femme tenait
d'une main une crosse abbatiale, et de l'autre une épée nue et
sanglante, afin d'indiquer sans doute que ce glaive n'était pas
toujours resté dans le fourreau. Cette femme était très-belle, mais
d'une beauté fière, sinistre, violente; ses traits, fatigués par les
excès et enveloppés de longs voiles blancs et noirs; ses grands yeux
gris étincelants sous leurs épais sourcils roux; ses lèvres rouges
comme du sang, d'une expression à la fois méchante et sensuelle: enfin
cette crosse et cette épée sanglante entre les mains d'une abbesse
formaient un ensemble étrange, presque effrayant.
M. Lebrenn, après avoir contemplé cette image avec un dégoût mêlé
d'horreur, murmura tout bas:
--Ah! Méroflède! noble abbesse, sacrée par le démon! Messaline ou
Frédégonde étaient des vierges auprès de toi! le maréchal de Retz, un
agneau! et son château infâme un saint lieu auprès de ton cloître de
damnées!
Puis il ajouta avec un soupir douloureux, en levant les yeux au ciel
comme s'il eût plaint des victimes:
--Pauvre _Septimine la Coliberte_! Et toi... malheureux
_Broute-Saule_[13]!
[Note 13: On retrouvera dans la suite de ces récits l'histoire de
l'abbesse Méroflède, du maréchal de Retz, de Septimine la Coliberte,
de Broute-Saule, etc., etc.]
Et, détournant le regard avec tristesse, M. Lebrenn resta un moment
pensif; lorsqu'il releva les yeux, ils s'arrêtèrent sur un autre
portrait daté de 1237, représentant un guerrier aux cheveux ras, à la
longue barbe rousse, armé de toutes pièces, et portant sur l'épaule le
manteau rouge et la croix blanche des croisés.
--Ah!--fit le marchand de toile avec un nouveau geste d'aversion--le
_moine rouge_!...
Et il passa la main sur ses yeux comme pour chasser une hideuse
vision.
Mais bientôt les traits de M. Lebrenn se déridèrent; il soupira avec
une sorte d'allégement, comme si de douces pensées succédaient chez
lui à de cruelles émotions; il attachait un regard bienveillant,
presque attendri, sur un portrait daté de l'an 1463, et portant nom de
Gontran XII, sire de Plouernel.
Ce tableau représentait un jeune homme de trente ans au plus, vêtu
d'un pourpoint de velours noir, et portant au cou le collier d'or de
l'ordre de Saint-Michel. On ne pouvait imaginer une physionomie plus
douce, plus sympathique; le regard et le demi-sourire qui effleurait
les lèvres de ce personnage avaient une expression d'une mélancolie
touchante.
--Ah!--dit M. Lebrenn,--la vue de celui-là repose... calme... et
consolé... Grâce à Dieu, il n'est pas le seul qui ait failli à la
méchanceté proverbiale de sa race!
Puis, après un moment de silence, il dit en soupirant:
--Chère petite _Ghiselle la Paonnière_! ta vie a été courte... mais
quel songe d'or que ta vie!... Ah! pourquoi faut-il que tes soeurs
_Alison la Maçonne_ et _Marotte la Haubergière_[14] n'aient pas...
[Note 14: On retrouvera dans la suite de ce récit _Ghiselle la
Paonnière_, _Alison la Maçonne_, et _Marotte la Haubergière_
(armurière).]
M. Lebrenn fut interrompu dans ses réflexions par l'entrée de M. de
Plouernel.