Comment le colonel de Plouernel déjeunait tête à tête avec une
jolie fille qui improvisait toutes sortes de couplets sur l'air
de _la Rifla_.--De l'émotion peu dévotieuse causée à cette jeune
fille par l'arrivée d'un cardinal.
M. =Gonthran Néroweg=, _comte de Plouernel_, occupait un charmant petit
hôtel de la rue de Paradis-Poissonnière, bâti par son grand-père. À
l'élégance un peu _rococo_ de cette habitation, on devinait qu'elle
avait dû être construite au milieu du dernier siècle, et avait servi
de _petite maison_. Le quartier _des poissonniers_, comme on disait du
temps de la régence, très-désert à cette époque, était ainsi
parfaitement approprié à ces mystérieuses retraites, vouées au culte
de la Vénus aphrodite.
M. de Plouernel déjeunait tête à tête avec une fort jolie fille de
vingt ans, brune, vive et rieuse: on l'avait surnommée _Pradeline_,
parce que dans les soupers, dont elle était l'âme et souvent la reine,
elle improvisait sur tout sujet des chansons que n'eût sans doute pas
avouées le célèbre improvisateur dont elle portait le nom féminisé,
mais qui du moins ne manquaient ni d'à-propos ni de gaieté.
M. de Plouernel, ayant entendu parler de _Pradeline_, l'avait invitée
à souper la veille avec lui et quelques amis. Après le souper,
prolongé jusqu'à trois heures du matin, l'hospitalité était de droit;
ensuite de l'hospitalité, le déjeuner allait de soi-même: aussi les
deux convives étaient attablés dans un petit boudoir Louis XV attenant
à sa chambre à coucher; un bon feu flambait dans la cheminée de marbre
chantournée; d'épais rideaux de damas bleu tendre, semés de roses,
atténuaient l'éclat du jour; des fleurs garnissaient de grands vases
de porcelaine. L'atmosphère était tiède et parfumée. Les vins étaient
fins, les mets recherchés. Pradeline et M. de Plouernel y faisaient
honneur.
Le colonel était un homme de trente-huit ans environ, d'une taille
élevée, svelte et robuste à la fois; ses traits, un peu fatigués, mais
d'une sorte de beauté fière, offraient le type de la race germanique
ou _franque_, dont Tacite et César ont tant de fois dessiné les traits
caractéristiques: cheveux d'un blond pâle, longues moustaches rousses,
yeux gris clairs, nez en bec d'aigle.
M. de Plouernel, vêtu d'une robe de chambre magnifique, paraissait non
moins gai que la jeune fille.
--Allons, Pradeline,--dit-il en lui versant un glorieux verre de vieux
vin de Bourgogne,--à la santé de ton amant!
--Quelle bêtise! est-ce que j'ai un amant?
--Tu as raison. À la santé de tes amants!
--Tu n'es donc pas jaloux, mon cher?
--Et toi?
À cette question, Pradeline vida lestement son _rouge bord_; puis,
faisant tinter son verre avec le bout de la lame de son couteau, elle
répondit à la question de M. de Plouernel en improvisant sur l'air
alors si en vogue de _la Rifla_:
À la fidélité
Je joue un pied de nez,
Quand un amant me plaît,
Ah! mais, c'est bientôt fait.
La rifla, fla, fla, fla, la rifla, etc., etc.
--Bravo, ma chère!--s'écria le colonel en riant aux éclats.
Et faisant chorus avec Pradeline, il chanta en frappant aussi son
verre de la pointe de son couteau:
Quand un amant me plaît,
Ah! mais, c'est bientôt fait.
La rifla, fla, fla, fla, la rifla, etc., etc.
--Eh bien, petite,--reprit-il après ce refrain,--puisque tu n'es pas
jalouse, donne-moi un conseil...
--Voyons!
--Un conseil d'amie.
--Pardieu!
--Je suis amoureux... mais amoureux fou.
--Ah bah!
--C'est comme ça. S'il s'agissait d'une femme du monde, je ne te
demanderais pas conseil, et...
--Tu dis une femme du...?
--Du monde.
--Ah ça! est-ce que je ne suis pas femme? et au monde? et du monde?
--Et pour tout le monde, n'est-ce pas, ma chère?
--Naturellement, puisque je suis ici; ce qui est peu flatteur pour
toi, mon cher, et encore moins flatteur pour moi. Mais c'est égal;
continue, et ne sois plus grossier... si tu peux.
--Ah! c'est curieux! cette petite me donne des leçons de savoir vivre!
--Tu me demandes des conseils, je peux bien te donner des leçons.
Voyons, achève.
--Figure-toi que je suis amoureux d'une boutiquière, c'est-à-dire que
son père et sa mère tiennent une boutique.
--Bien.
--Tu dois connaître ce monde-là, toi, ses moeurs, ses habitudes: quels
moyens me conseilles-tu d'employer pour réussir?
--Fais-toi aimer.
--C'est trop long... Quand j'ai un violent caprice, il m'est
impossible d'attendre.
--Vraiment!... C'est étonnant, mon cher, comme tu m'intéresses. Mais
voyons. Cette boutiquière, d'abord, est-elle bien pauvre? est-elle
bien misérable? a-t-elle bien faim?
--Comment! a-t-elle faim? que diable veux-tu dire?
--Colonel, je ne peux pas nier tes agréments... tu es beau, tu es
spirituel, tu es charmant, tu es séduisant, tu es adorable, tu es
délicieux...
--De l'ironie!
--Ah! par exemple! est-ce que j'oserais?... Tu es donc délicieux! Mais
pour que la pauvre fille pût te bien apprécier, il faudrait qu'elle
mourût de faim. Tu n'as pas d'idée comme la faim... aide à trouver les
gens délicieux.
Et Pradeline d'improviser de nouveau, non pas cette fois avec un
accent joyeux, mais avec une sorte d'amertume et en ralentissant
tellement la mesure de son air favori, qu'il devenait presque
mélancolique:
Tu as faim et tu pleures,
Petite... en ma demeure
Viens... tu auras de l'or.
Mais livre-moi ton corps.
La rifla, fla, fla, fla, la rifla, etc., etc.
--Diable! ton refrain n'est pas gai cette fois,--dit M. de Plouernel,
frappé de l'accent de mélancolie de la jeune fille, qui d'ailleurs
reprit bientôt son insouciance et sa gaieté habituelles.
--Je comprends l'allusion,--reprit le comte;--mais ma belle
boutiquière n'a pas faim.
--Alors, est-elle coquette? aime-t-elle la toilette, les bijoux, les
spectacles? voilà encore de fameux moyens de perdre une pauvre fille.
--Elle doit aimer tout cela; mais elle a père et mère, elle doit donc
être très-surveillée. Aussi j'avais une idée...
--Toi?... Enfin ça c'est vu. Et cette idée?
--Je voulais acheter beaucoup chez ces gens-là, leur prêter même au
besoin de l'argent, car ils doivent toujours être à tirer le diable
par la queue, ces gens du petit commerce!
--De sorte que tu crois qu'ils te vendront leur fille... comptant?
--Non, mais j'espère que du moins ils ferment les yeux... alors je
pourrai éblouir la petite par des cadeaux et aller très-vite! Hein!
qu'en penses-tu?
--Dam! moi je ne sais pas,--répondit Pradeline en jouant
l'ingénuité...--Si dans ton grand monde ça se fait de la sorte, si les
parents vendent leurs filles, peut-être ça se fait-il aussi chez les
petites gens. Pourtant, je ne crois pas; ils sont trop bourgeois, trop
_épiciers_, vois-tu?
--Petite,--dit M. de Plouernel avec hauteur,--tu t'émancipes
prodigieusement.
À ce reproche, la jeune fille partit d'un grand éclat de rire, qu'elle
interrompit par cette nouvelle improvisation joyeusement chantée:
Voyez donc ce seigneur
Avec son point d'honneur!
Pour ce fier paladin
Tout bourgeois tout gredin!
La rifla, fla, fla, fla, la rifla, etc., etc.
Après quoi, Pradeline se leva, prit sur la cheminée un cigarre qu'elle
alluma bravement en continuant de chantonner son refrain; puis elle
s'étendit dans un fauteuil en envoyant au plafond la fumée bleuâtre du
tabac doré de la Havane.
M. de Plouernel, oubliant son dépit d'un moment, ne put s'empêcher de
rire de l'originalité de la jeune fille, et lui dit:
--Voyons, petite, parlons sérieusement; il ne s'agit pas de chanter,
mais de me conseiller.
--D'abord, il faut que je connaisse le quartier de tes amours,--reprit
la jeune fille d'un ton dogmatique en se renversant dans le
fauteuil;--la connaissance du quartier est très-importante... Ce qui
se peut dans un quartier ne se peut pas dans l'autre. Il y a, mon
cher, des quartiers bégueules et des quartiers décolletés.
--Profondément raisonné, ma belle; l'influence du quartier sur la
vertu des femmes est considérable... Je peux donc sans rien
compromettre te dire que mon adorable boutiquière est de la rue
Saint-Denis.
À ces mots, la jeune fille, qui jusqu'alors, étendue dans un fauteuil,
faisait indolemment tourbillonner la fumée de son cigarre,
tressaillit, et se releva si brusquement, que M. Plouernel la
regardant avec surprise, s'écria:
--Que diable as-tu?
--J'ai...--reprit Pradeline en reprenant son sang-froid et secouant sa
jolie main avec une expression de douleur,--j'ai que je me suis
horriblement brûlée avec mon cigarre... mais ce ne sera rien. Tu
disais donc, mon cher, que tes amours demeuraient rue Saint-Denis?
c'est déjà quelque chose, mais pas assez.
--Tu n'en sauras cependant pas davantage, petite.
--Maudit cigarre!--reprit la jeune fille en secouant de nouveau sa
main;--ça me cuit... oh! mais ça me cuit...
--Veux-tu un peu d'eau fraîche?
--Non, ça passe... Or donc, tes amours demeurent dans la rue
Saint-Denis... Mais, un instant, mon cher... Est-ce dans le haut ou
dans le bas de la rue? car c'est encore quelque chose de
très-différent que le haut ou le bas de la rue; à preuve que les
boutiques sont plus chères dans un endroit que dans un autre. Or,
selon le plus ou moins de cherté du loyer, la générosité doit être
plus ou moins grande... Hein? c'est ça qui est fort!
--Très-fort. Alors je te dirai que mes amours ne demeurent pas loin de
la porte Saint-Denis.
--Je n'en demande pas davantage pour donner ma consultation,--répondit
la jeune fille d'un ton qu'elle s'efforça de rendre comique. Mais un
homme plus observateur que M. de Plouernel eût remarqué une vague
inquiétude dans l'expression des traits de Pradeline.
--Eh bien, voyons! que me conseilles-tu? lui dit-il.
--D'abord, il faut...--Mais la jeune fille s'interrompit, et dit:
--On a frappé, mon cher.
--Tu crois?
--J'en suis sûre. Tiens, entends-tu?...
En effet, on frappa de nouveau.
--Entrez,--dit le comte.
Un valet de chambre se présenta d'un air assez embarrassé, et dit
vivement à son maître:
--Monsieur le comte, c'est son éminence...
--Mon oncle!--dit le colonel très-surpris en se levant aussitôt.
--Oui, monsieur le comte; monseigneur le cardinal est arrivé cette
nuit de voyage, et...
--Un cardinal!--s'écria Pradeline en interrompant le domestique par un
grand éclat de rire, car elle oubliait déjà ses dernières
préoccupations;--un cardinal! voilà qui est flambard! voilà ce qu'on
ne rencontre pas tous les jeudis à Mabille ou à Valentino!... Un
cardinal! je n'en ai jamais vu, il faut que je m'en régale.
Et d'improviser sur son air favori:
La reine Bacchanal,
Voyant un cardinal,
Dit: Faut nous amuser
Et le faire danser...
La rifla, fla, fla, fla, la rifla, etc., etc.
Et ce disant, la folle fille, soulevant à demi les deux pans de sa
robe, se mit à évoluer dans le boudoir avec désinvolture en répétant
son improvisation, tandis que le valet de chambre, immobile à la porte
à demi ouverte, tenait à grand'peine son sérieux, et que M. de
Plouernel, fort irrité des libertés grandes de cette effrontée, lui
disait:
--Allons donc, ma chère, c'est stupide... taisez-vous donc, c'est
indécent!
Le cardinal de Plouernel, que l'on venait d'annoncer, se souciant peu
de faire antichambre chez son neveu, et ne le croyant pas sans doute
en si profane compagnie, arriva bientôt sur les pas du valet de
chambre, et entra au moment où Pradeline, lançant en avant sa jambe
charmante, ondulait du torse en répétant:
Il faut nous amuser
Et le faire danser.
La rifla, fla, fla, fla, la rifla, etc., etc.
À la vue du cardinal, M. de Plouernel courut à la porte, et tout en
embrassant son oncle à plusieurs reprises, il le repoussa doucement
dans le salon d'où il sortait alors; le valet de chambre, en homme
bien appris, ferma discrètement sur son maître la porte du boudoir,
dont il poussa le verrou.