M. Lebrenn l'observait avec commisération; il lui dit d'une voix émue:

--J'attends votre serment, monsieur Georges.

Le jeune homme détourna la tête pour essuyer ses pleurs, se leva et

dit au marchand:

--Je ne puis, monsieur, faire le serment que vous me demandez.

--Ainsi... votre mariage avec ma fille...

--Je dois y renoncer, monsieur,--répondit Georges d'une voix étouffée.

--Ainsi donc... monsieur Georges,--reprit le marchand,--vous en

convenez? vous appartenez à une société secrète?

Le silence du jeune homme fut sa seule réponse.

--Allons,--dit le marchand avec un soupir de regret. Et il se

leva.--Tout est fini... Heureusement ma fille a du courage...

--J'en aurai aussi, monsieur...

--Monsieur Georges,--reprit M. Lebrenn en tendant la main au jeune

homme,--vous êtes homme d'honneur. Je n'ai pas besoin de vous demander

le silence sur cet entretien. Vous le voyez, je ressentais pour vous

les meilleures dispositions. Ce n'est pas ma faute si mes projets...

je dirai plus... mes désirs... mes vifs désirs... rencontrent un

obstacle insurmontable.

--Jamais, monsieur, je n'oublierai la preuve d'estime dont vous venez

de m'honorer. Vous agissez avec la sagesse, avec la prudence d'un

père... Je ne puis... quoi que j'aie à en souffrir, qu'accepter avec

respect votre décision. J'aurais dû même, je le reconnais, aller au

devant de votre question à ce sujet... vous dire loyalement

l'engagement sacré qui me liait à mon parti. Sans doute... je vous

aurais fait cet aveu... lorsque, revenu de mon enivrement, j'aurais

réfléchi aux devoirs que m'imposait ce bonheur inespéré... cette

union... Mais pardon, monsieur,--ajouta Georges avec des larmes dans

la voix,--pardon, je n'ai plus le droit de parler de ce beau rêve...

Mais ce dont je me souviendrai toujours avec orgueil, c'est que vous

m'avez dit: Vous pouvez être mon fils.

--Bien, monsieur Georges... je n'attendais pas moins de vous,--reprit

M. Lebrenn en se dirigeant vers la porte.

Et tendant la main au jeune homme, il ajouta d'une voix émue:

--Encore adieu.

--Adieu, monsieur...--dit Georges en prenant la main que lui tendait

le marchand. Mais soudain celui-ci, par une brusque étreinte, attira

le jeune homme contre sa poitrine en lui disant d'une voix émue et les

yeux humides:

--Viens, Georges, honnête homme! loyal coeur!... je t'avais bien jugé!

Georges, abasourdi, regardait M. Lebrenn sans pouvoir prononcer une

parole; mais celui-ci lui dit à voix basse:

--Il y a six semaines, _rue de Lourcine_?

Georges tressaillit et s'écria d'un air alarmé:

--De grâce, monsieur!

--Numéro dix-sept, au quatrième, au fond de la cour?

--Monsieur, encore une fois!

--Un mécanicien, nommé Dupont, vous a introduit les yeux bandés...

--Monsieur, je ne puis vous répondre...

--Cinq membres d'une société secrète vous ont reçu? Vous avez prêté le

serment d'usage, et vous avez été reconduit toujours les yeux

bandés?...

--Monsieur,--s'écria Georges aussi stupéfait qu'effrayé de cette

révélation et tâchant de reprendre son sang-froid,--je ne sais ce que

vous voulez dire...

--Je présidais ce soir-là le comité, mon brave Georges.

--Vous, monsieur?--s'écria le jeune homme hésitant encore à croire M.

Lebrenn.--Vous...

--Moi...

Et voyant l'incrédulité de Georges durer encore, le marchand reprit:

--Oui, moi, je présidais, et la preuve la voici:

Et il dit quelques mots à l'oreille de Georges.

Celui-ci, ne pouvant plus douter de la vérité, s'écria en regardant le

marchand:

--Mais, alors, monsieur, ce serment que vous me demandiez tout à

l'heure?

--C'était une dernière épreuve.

--Une épreuve?

--Il faut me le pardonner, mon brave Georges. Les pères sont si

défiants!... Grâce à Dieu, vous n'avez pas trompé mon espoir. Cette

épreuve, vous l'avez vaillamment subie; vous avez préféré la ruine de

vos plus chères espérances à un mensonge, et cependant vous deviez

être certain que je croirais aveuglément à votre parole, quelle

qu'elle fût.

--Monsieur,--reprit Georges avec une hésitation qui toucha le

marchand,--cette fois, puis-je croire... puis-je espérer... avec

certitude? Je vous en conjure, dites-le moi... Si vous saviez ce que

tout à l'heure j'ai souffert!...

--Sur ma foi d'honnête homme, mon cher Georges, ma fille vous aime. Ma

femme et moi nous consentons à votre mariage, qui nous enchante, parce

que nous y voyons un avenir de bonheur pour notre enfant. Est-ce

clair?

--Ah! monsieur!--s'écria Georges en serrant avec effusion les mains du

marchand, qui reprit:

--Quant à l'époque précise de votre mariage, mon cher Georges... les

événements d'hier, ceux qui se préparent aujourd'hui... la marche à

suivre par notre société secrète...

--Vous, monsieur?--s'écria Georges ne pouvant s'empêcher d'interrompre

M. Lebrenn pour lui témoigner sa surprise un moment oubliée dans le

ravissement de sa joie.--Vous, monsieur, membre de notre société

secrète? En vérité, cela me confond!

--Bon,--reprit en souriant le marchand.--Voici les étonnements du cher

Georges qui vont recommencer. Ah ça, pourquoi n'en serais-je pas de

cette société secrète? Est-ce parce que, sans être riche, j'ai quelque

aisance et pignon sur rue? Qu'ai-je à faire, n'est-ce pas? dans un

parti dont le but est l'avènement des prolétaires à la vie politique

par le suffrage universel? et à la propriété par l'organisation du

travail? Eh! mon brave Georges, c'est justement parce que _j'ai_...

qu'il est de mon devoir d'aider mes frères à conquérir ce qu'_ils

n'ont pas_.

--Ce sont là, monsieur, de généreux sentiments,--s'écria Georges;--car

bien rares sont les hommes qui, arrivés au but avec labeur, se

retournent pour tendre la main à leurs frères moins heureux...

--Non, Georges, non, cela n'est pas rare. Et lorsque dans quelques

heures peut-être... vous verrez courir aux armes tous ceux de notre

société dont je suis un des chefs depuis longtemps, vous y trouverez

des commerçants, des artistes, des fabricants, des gens de lettres,

des avocats, des savants, des médecins, _des bourgeois_ enfin, vivant

pour la plupart comme moi dans une modeste aisance, n'ayant aucune

ambition, ne voulant que l'avènement de leurs frères du peuple, et

désireux de déposer le fusil après la lutte pour retourner à leur vie

laborieuse et paisible.

--Ah! monsieur, combien je suis surpris, mais heureux, de ce que vous

m'apprenez!

--Encore surpris! pauvre Georges! Et pourquoi? parce qu'il y a des

_bourgeois_? Voilà le grand mot, des _bourgeois républicains

socialistes_! Voyons, Georges, sérieusement, est-ce que la cause des

bourgeois n'est pas liée à celle des prolétaires? Est-ce que moi, par

exemple, prolétaire hier, et que le hasard a servi jusqu'ici, je ne

peux pas, par un coup de mauvaise fortune, redevenir prolétaire

demain, ou mon fils le devenir? Est-ce que moi, comme tous les petits

commerçants, nous ne sommes pas à la discrétion des hauts barons du

coffre-fort? comme nos pères étaient à la merci des hauts barons des

châteaux-forts? Est-ce que les petits propriétaires ne sont pas aussi

asservis, exploités par ces ducs de l'hypothèque, par ces marquis de

l'usure, par ces comtes de l'agio? Est-ce que chaque jour, malgré

probité, travail, économie, intelligence, nous ne sommes pas, nous,

commerçants, à la veille d'être ruinés à la moindre crise? lorsque,

par peur, cupidité ou caprice de satrape, il plaît aux autocrates du

capital de fermer le crédit, et de refuser nos signatures, si

honorables qu'elles soient? Est-ce que si ce crédit, au lieu d'être le

monopole de quelques-uns, était, ainsi qu'il devrait l'être et le

sera, démocratiquement organisé par l'État, nous serions sans cesse

exposés à être ruinés par le retrait subit des capitaux, par le taux

usuraire de l'escompte ou par les suites d'une concurrence

impitoyable[10]? Est-ce qu'aujourd'hui nous ne sommes pas tous à la

veille de nous voir, nous vieillards, dans une position aussi précaire

que celle de votre grand-père? brave invalide du travail, qui, après

trente ans de labeur et de probité, serait mort de misère sans votre

dévouement, mon cher Georges? Est-ce que moi, une fois ruiné comme

tant d'autres commerçants, j'ai la certitude que mon fils trouvera les

moyens de gagner son pain de chaque jour? qu'il ne subira pas, ainsi

que vous, Georges, ainsi que tout prolétaire, le chômage homicide? qui

vous fait mourir un peu de faim tous les jours? Est-ce que ma fille...

Mais non, non, je la connais, elle se tuerait plutôt... Mais, enfin,

combien de pauvres jeunes personnes, élevées dans l'aisance, et dont

les pères étaient comme moi modestes commerçants, ont été, par la

ruine de leur famille, jetées dans une misère atroce... et parfois de

cette misère dans l'abîme du vice, ainsi que cette malheureuse

ouvrière que vous deviez épouser! Non, non, Georges; les bourgeois

intelligents, et ils sont nombreux, ne séparent pas leur cause de

celle de leurs frères du peuple; prolétaires et bourgeois ont pendant

des siècles combattu côte à côte, coeur à coeur, pour redevenir

libres; leur sang s'est mêlé pour cimenter cette sainte union des

vaincus contre les vainqueurs! des conquis contre les conquérants! des

faibles et des déshérités contre la force et le privilége! Comment,

enfin, l'intérêt des bourgeois et des prolétaires ne serait-il pas

commun? toujours ils ont eu les mêmes ennemis? Mais assez de

politique, Georges, parlons de vous, de ma fille. Un mot encore, il

est grave... L'agitation dans Paris a commencé hier soir, ce matin

elle est à son comble; nos sections sont prévenues: on s'attend d'un

moment à l'autre à une prise d'armes... Vous le savez?

[Note 10: Nous empruntons les chiffres et les réflexions suivantes

à un écrit de notre excellent ami M. Perreymond, dont nous ne louerons

jamais assez les beaux et grands travaux. Il est impossible de joindre

plus de science pratique et plus de profondeur de vues à une

conviction plus généreuse dans l'avenir de la cause démocratique et

sociale. (_Aux commerçants: la faillite et le morbus numériens_).

«À Paris, pendant les dix dernières années du règne de Louis-Philippe,

_années de prospérité_, dit-on, le nombre des procès et des faillites

augmenta continuellement; en voici la progression:

_»Tribunal de commerce de Paris._

»En 1836, il y a eu 26,545 causes et 329 faillites.

1839 47,077 788

1845 46,064 691

1846 54,878 931

1847 59,560 1,139

»C'est-à-dire une augmentation en dix ans de 30,000 causes et de 810

faillites.

»L'ensemble du passif a été, en 1845-46, de 48,342,529 fr.

1846-47, de 68,474,803

»La moyenne du passif, par faillite, de 51,000 fr.»

Or, le nombre des faillites et l'ensemble des passifs augmentant

chaque année, voici comment M. le président du tribunal de commerce,

Bertrand, en explique les causes pour les années 1845-46 et 1846-47;

nous citons:

«(1845-46) Parmi les causes habituelles, déjà signalées par nos

prédécesseurs, telles que la _concurrence illimitée_, l'exagération

des dépenses de premier établissement, il fallait placer aussi comme

cause accidentelle et malheureusement trop évidente _les séductions de

l'agiotage_ sur les actions de chemin de fer, auxquelles se sont

laissé entraîner beaucoup de petits commerçants _par l'appât d'un gain

qu'ils n'avaient pas_, =comme d'autres spéculateurs plus grands et plus

habiles=, _le talent de rendre_ =facile et sûr=.

»C'est surtout pour les petits commerçants que la cherté des

subsistances, _la rareté du numéraire_, _l'élévation du taux de

l'escompte_ et _le retrait des facilités du crédit_, ont dû avoir les

plus fâcheux résultats.

»(1846-47) Les sinistres éprouvés par le commerce de Paris peuvent

être attribués à des causes différentes: d'abord les spéculations

hasardeuses, celles conçues dans des proportions déraisonnables; _les

craintes des capitalistes qui ont fermé aux petits fabricants, aux

modestes industriels, les sources pécuniaires auxquelles ils avaient

l'habitude de puiser et dont la_ =suppression a déterminé la chute=...»

Ainsi, de l'aveu même des hommes recommandables que les commerçants de

Paris choisissent pour présider leur tribunal, le commerce de la

capitale se trouve sous le coup:

_De la concurrence illimitée;_

_De la chicane;_

Des séductions de l'agiotage;

Du jeu sur les actions industrielles, _plaie_ de notre époque;

De l'habileté des _grands_ spéculateurs qui savent et peuvent jouer à

=coup sûr= contre les =petits= spéculateurs;

_De l'élévation du taux_ de l'escompte;

_Du retrait des facilités_ du crédit;

_Des capitalistes_ qui _ferment_ aux modestes industriels les sources

pécuniaires du travail, pour des craintes plus ou moins plausibles, et

dont eux, capitalistes, restent seuls juges et appréciateurs.]

--Oui, monsieur; j'ai été prévenu hier.

--Ce soir, ou cette nuit, nous descendons dans la rue... Ma fille et

ma femme l'ignorent, non que j'aie douté d'elles,--ajouta le marchand

de toile en souriant;--ce sont de _vraies Gauloises_, dignes de nos

mères, vaillantes femmes, qui encourageaient du geste et de la voix,

pères, frères, fils et maris à la bataille! Mais vous connaissez nos

statuts; ils nous imposent une discrétion absolue. Georges, avant

trois jours, la royauté de Louis-Philippe sera renversée, ou notre

parti sera encore une fois vaincu, mais non découragé, l'avenir lui

appartient. Dans cette prise d'armes, mon ami, vous ou moi, vous et

moi, nous pouvons rester sur une barricade.

--C'est la chance de la guerre, monsieur... puisse-t-elle vous

épargner!

--Dire d'avance à ma fille que je consens à son mariage avec vous, et

que vous l'aimez, ce serait doubler ses regrets si vous succombez.

--C'est juste, monsieur.

--Je vous demande donc, Georges, d'attendre l'issue de la crise pour

tout dire à ma fille... Si je suis tué, ma femme saura mes derniers

désirs; ils sont que vous épousiez Velléda.

--Monsieur,--reprit Georges d'une voix profondément émue,--ce que je

ressens à cette heure ne peut s'exprimer... je ne peux vous dire que

ces mots: Oui, je serai digne de votre fille... oui, je serai digne de

vous... la grandeur de la reconnaissance ne m'effraye pas... mon coeur

et ma vie y suffiront, croyez-le, monsieur.

--Et je vous crois, mon brave Georges,--dit le marchand en serrant

affectueusement les mains du jeune homme dans les siennes.--Un mot

encore! Vous avez des armes?

--J'ai une carabine cachée ici, et cinquante cartouches que j'ai

fabriquées cette nuit.

--Si l'affaire s'engage ce soir, et c'est infaillible, nous

barricaderons la rue à la hauteur de ma maison. Le poste est

excellent; nous possédons plusieurs dépôts d'armes et de poudre; je

suis allé ce matin visiter des munitions que l'on croyait éventées par

les limiers de police, il n'en était rien. Au premier mouvement,

revenez ici chez vous, Georges, je vous ferai prévenir, et mordieu!

ferme aux barricades! Dites-moi. Votre grand-père est discret?

--Je réponds de lui comme de moi, monsieur.

--Il est là dans sa chambre?

--Oui, monsieur.

--Eh bien, laissez-moi lui causer une bonne joie.

Et M. Lebrenn entra dans la chambre du vieillard, toujours occupé à

fumer sa pipe en _pacha_, comme il disait.

--Bon père,--lui dit le marchand de toile,--votre petit-fils est un si

bon et si généreux coeur, que je lui donne ma fille, dont il est

amoureux fou... Je vous demande seulement le secret pour quelques

jours, après quoi vous aurez le droit d'espérer de vous voir

arrière-grand-père, et moi, grand-père... Georges vous expliquera la

chose. Adieu, bon père... Et vous, Georges, à tantôt.

Et laissant Georges avec le vieillard, M. Lebrenn se dirigea vers la

demeure de M. le comte de Plouernel, colonel de dragons, qui attendait

le marchand de toile avant midi pour s'entendre avec lui au sujet

d'une grosse fourniture.

Les mystères du peuple, tome I Histoire d'une famille de prolétaires à travers les âges · 第 18 / 66 题