Comment M. Marik Lebrenn, le marchand de toile, devina ce que
Georges Duchêne, le menuisier, ne voulait pas dire, et ce qui
s'ensuivit.
M. Lebrenn avait cinquante ans environ, quoiqu'il parût plus jeune. Sa
grande stature, la nerveuse musculature de son cou, de ses bras et de
ses épaules, le port fier et décidé de sa tête, son visage large et
fortement accentué, ses yeux bleus de mer au regard ferme et perçant,
son épaisse et rude chevelure châtain clair, quelque peu grisonnante
et plantée un peu bas sur un front qui semblait avoir la dureté du
marbre, offraient le type caractéristique de la race bretonne, où le
sang et le langage gaulois se sont surtout perpétués presque sans
mélange jusqu'à nos jours. Sur les lèvres vermeilles et charnues de M.
Lebrenn régnait tantôt un sourire rempli de bonhomie, tantôt empreint
d'une malice narquoise et _salée_, comme disent nos vieux livres en
parlant des plaisanteries de haut goût, du vieil esprit gaulois,
toujours si enclin à _gaber_ (narguer). Nous achèverons le portrait du
marchand en l'habillant d'un large paletot bleu et d'un pantalon gris.
Georges Duchêne, étonné, presque interdit de cette visite imprévue,
attendait en silence les premières paroles de M. Lebrenn. Celui-ci lui
dit:
--Monsieur Georges, il y a six mois, vous avez été chargé, par votre
patron, de différents travaux à exécuter dans ma boutique; j'ai été
fort satisfait de votre intelligence et de votre habileté.
--Vous me l'avez prouvé, monsieur, par votre bienveillance.
--Elle devait vous être acquise; je vous voyais laborieux. Désireux de
vous instruire, je savais de plus... comme tous nos voisins, votre
digne conduite envers votre vieux grand-père, qui habite cette maison
depuis quinze ans...
--Monsieur,--dit Georges embarrassé de ces louanges,--ma conduite...
--Est toute simple, n'est-ce pas? Soit. Vos travaux dans ma boutique
ont duré trois mois... Très-satisfait de nos relations, je vous ai
dit, et cela de tout coeur: Monsieur Georges, nous sommes voisins...
venez donc me voir, soit le dimanche, soit d'autres jours, après votre
travail... vous me ferez plaisir... bien plaisir...
--En effet, monsieur, vous m'avez dit cela.
--Et cependant, monsieur Georges, vous n'avez jamais remis les pieds
chez moi.
--Je vous en prie, monsieur, n'attribuez ma réserve ni à l'ingratitude
ni à l'oubli.
--À quoi l'attribuer alors?
--Monsieur...
--Tenez, monsieur Georges, soyez franc... vous aimez ma fille...
Le jeune homme tressaillit, pâlit, rougit tour à tour, et après une
hésitation de quelques instants, il répondit à M. Lebrenn d'une voix
émue:
--C'est vrai, monsieur... j'aime mademoiselle votre fille.
--De sorte que, vos travaux achevés, vous n'êtes pas revenu chez nous
de peur de vous laisser entraîner davantage à votre amour?
--Oui, monsieur...
--De cet amour vous n'avez jamais parlé à ma fille?
--Jamais, monsieur...
--Je le savais. Mais pourquoi avoir manqué de confiance envers moi,
monsieur Georges?
--Monsieur,--répondit le jeune homme avec embarras,--je... n'ai... pas
osé...
--Pourquoi? parce que je suis ce qu'on appelle _un bourgeois_?... un
homme riche comparativement à vous, qui vivez au jour le jour de votre
travail?
--Oui, monsieur...
Après un moment de silence, le marchand reprit:
--Permettez-moi, monsieur Georges, de vous adresser une question; vous
y répondrez si vous le jugez convenable.
--Je vous écoute, monsieur.
--Il y a environ quinze mois, quelque temps après votre retour de
l'armée, vous avez dû vous marier?
--Oui, monsieur.
--Avec une jeune ouvrière fleuriste, orpheline, nommée Joséphine Éloi?
--Oui, monsieur.
--Pouvez-vous m'apprendre pourquoi ce mariage n'a pas eu lieu? Le
jeune homme rougit; une expression douloureuse contracta ses traits;
il hésitait à répondre.
M. Lebrenn l'examinait attentivement; aussi, inquiet et surpris du
silence de Georges, il ne put s'empêcher de s'écrier avec amertume et
sévérité:
--Ainsi, la séduction, puis l'abandon et l'oubli... Votre trouble...
ne le dit que trop!
--Vous vous méprenez, monsieur,--reprit vivement Georges,--mon
trouble, mon émotion, sont causés par de cruels souvenirs... Voilà ce
qui s'est passé; je ne mens jamais...
--Je le sais, monsieur Georges.
--Joséphine demeurait dans la même maison que mon patron. C'est ainsi
que je l'ai connue. Elle était fort jolie, et, quoique sans
instruction, remplie d'esprit naturel. Je la savais habituée au
travail et à la pauvreté; je la croyais sage. La vie de garçon me
pesait. Je pensais aussi à mon grand-père: une femme m'eût aidé à le
mieux soigner. Je proposai à Joséphine de nous unir; elle parut
enchantée, fixa elle-même le jour de notre mariage... Et ceux-là ont
menti, monsieur, qui vous ont parlé de séduction et d'abandon!
--Je vous crois,--dit M. Lebrenn en tendant cordialement la main au
jeune homme.--Je suis heureux de vous croire; mais comment votre
mariage a-t-il manqué?
--Huit jours avant l'époque de notre union, Joséphine a disparu,
m'écrivant que tout était rompu. J'ai su, depuis, que, cédant aux
mauvais conseils d'une amie déjà perdue, elle l'avait imitée... Ayant
toujours vécu dans la misère, enduré de dures privations, malgré son
travail de douze à quinze heures par jour... Joséphine a reculé devant
l'existence que je lui offrais, existence aussi laborieuse, aussi
pauvre que la sienne.
--Et comme tant d'autres,--reprit M. Lebrenn,--elle aura succombé à la
tentation d'une vie moins pénible! Ah! la misère... la misère!
--Je n'ai jamais revu Joséphine, monsieur..... Elle est à cette heure,
m'a-t-on dit, une des coryphées des bals publics... elle a quitté son
nom pour je ne sais quel surnom motivé sur son habitude d'improviser à
propos de tout les plus folles chansons... Enfin, elle est à jamais
perdue. Cependant elle avait d'excellentes qualités de coeur... Vous
comprenez maintenant, monsieur, la cause de ma triste émotion de tout
à l'heure, lorsque vous m'avez parlé de Joséphine.
--Cette émotion prouve en faveur de votre coeur, monsieur Georges...
On vous avait calomnié... Je m'en doutais. Maintenant, j'en suis
certain. Ne parlons plus de cela. Voici ce qui s'est passé chez moi il
y a trois jours: J'étais, le soir, chez ma femme avec ma fille. Depuis
quelque temps elle semblait pensive; soudain elle nous dit, en prenant
ma main et celle de sa mère: «J'ai quelque chose à vous confier à tous
deux. J'ai longtemps différé, parce que j'ai longtemps réfléchi, afin
de ne pas parler légèrement... J'aime monsieur Georges Duchêne.»
--Grand Dieu! monsieur,--s'écria Georges les mains jointes et en proie
à un saisissement inexprimable,--il serait possible! mademoiselle
votre fille!...
--Ma fille nous a dit cela, reprit tranquillement M. Lebrenn. «Je te
sais gré de ta franchise, mon enfant, lui ai-je répondu; mais comment
cet amour t'est-il venu?--D'abord, mon père, en apprenant la conduite
de monsieur Georges envers son grand-père; puis en vous entendant
louer souvent le caractère, les habitudes laborieuses, l'intelligence
de monsieur Georges, ses efforts pour s'instruire. Enfin il m'a plu
par ses manières douces et polies, par sa franchise, par sa
conversation que j'entendais lorsqu'il causait avec vous. Jamais je ne
lui ai dit un mot qui ait pu lui faire soupçonner mon amour. Lui, de
son côté, n'est jamais sorti à mon égard d'une parfaite réserve; mais
je serais heureuse s'il partageait le sentiment que j'ai pour lui, et
si ce mariage vous convenait, mon père, ainsi qu'à ma mère. S'il en
est autrement, je respecterai votre volonté, sachant que vous
respecterez ma liberté. Si je n'épouse pas monsieur Georges, je
resterai fille. Vous m'avez souvent dit, mon père, que j'avais du
caractère; vous croirez donc à ma résolution. Si ce mariage ne se
peut, vous ne me verrez ni maussade ni chagrine. Votre affection me
consolera. Heureuse comme par le passé, je vieillirai auprès de vous,
de ma mère et de mon frère. Voici la vérité; maintenant décidez,
j'attendrai.»
Georges avait écouté M. Lebrenn avec une stupeur croissante. Il ne
pouvait croire à ce qu'il entendait. Enfin, il s'écria d'une voix
entrecoupée:
--Monsieur, est-ce un rêve?
--Non pas. Ma fille n'a jamais été plus éveillée, je vous jure. Je
connais sa franchise, sa fermeté; ma femme et moi nous en sommes
certains, si ce mariage n'a pas lieu, l'affection de Velléda pour nous
ne changera pas, mais elle n'épousera personne... Or, comme il est
naturel qu'une jeune et belle fille de dix-huit ans épouse quelqu'un,
et, comme le choix qu'a fait Velléda est digne d'elle et de nous, ma
femme et moi, après mûres réflexions, nous serions décidés à vous
prendre pour gendre...
Il est impossible de rendre l'expression de surprise, d'ivresse, qui
se peignit sur les traits de Georges à ces paroles du marchand; il
restait muet et comme frappé de stupeur.
--Ah ça! monsieur Georges,--reprit M. Lebrenn en souriant,--qu'y
a-t-il de si extraordinaire, de si incroyable dans ce que je vous dis
là? Durant trois mois vous avez travaillé dans ma boutique; je savais
déjà que pour assurer l'existence de votre grand-père vous vous étiez
fait soldat. Votre grade de sous-officier et deux blessures prouvaient
que vous aviez servi avec honneur. Pendant votre séjour chez moi, j'ai
pu, et j'ai l'oeil assez pénétrant, apprécier tout ce que vous valiez
comme coeur, intelligence et habileté dans votre état. Enchanté de nos
relations, je vous ai engagé à revenir souvent me voir. Votre réserve,
à ce sujet, est une nouvelle preuve de votre délicatesse. Par-dessus
tout cela, ma fille vous aime, vous l'aimez. Vous avez vingt-sept ans,
elle en a dix-huit. Elle est charmante, vous êtes beau garçon. Vous
êtes pauvre, j'ai de l'aisance pour deux. Vous êtes ouvrier, mon père
l'était. De quoi diable vous étonnez-vous si fort? Ne dirait-on pas
d'un conte de fées?
Ces bienveillantes paroles ne mirent pas terme à la stupeur de
Georges, qui se croyait réellement en plein conte de fées, ainsi que
l'avait dit le marchand; aussi, les yeux humides, le coeur palpitant,
le jeune homme ne put que balbutier:
--Ah! monsieur... pardonnez à mon trouble... mais j'éprouve un tel
étourdissement de bonheur en vous entendant dire... que vous consentez
à mon mariage...
--Un instant!--reprit vivement M. Lebrenn,--un instant! Remarquez que,
malgré ma bonne opinion de vous, j'ai dit nous _serions_ décidés à
vous prendre pour gendre... Ceci est conditionnel... et les
conditions, les voici: la première, que vous n'auriez pas à vous
reprocher la séduction indigne... dont on vous accusait...
--Monsieur, ne vous ai-je pas juré?...
--Parfaitement; je vous crois. Je ne rappelle cette première condition
que pour mémoire... quant à la seconde... car il y en a deux.
--Et cette condition, qu'elle est-elle,--monsieur? demanda Georges
avec une anxiété inexprimable et commençant à craindre de s'être
abandonné à une folle espérance.
--Écoutez-moi, monsieur Georges. Nous avons peu parlé politique
ensemble; du temps que vous travailliez chez moi, nos entretiens
roulaient sur tout, sur l'histoire de nos pères. Cependant je vous
sais des opinions très-avancées..... Tranchons, le mot, vous êtes
républicain socialiste...
--Je vous ai entendu dire, monsieur, que toute opinion sincère était
honorable...
--Je ne me dédis pas. Je ne vous blâme pas; mais entre le désir de
faire prévaloir pacifiquement son opinion et le projet de la faire
triompher par la force, par les armes... il y a un abîme, n'est-ce
pas, monsieur Georges?
--Oui, monsieur,--répondit le jeune homme en regardant le marchand
avec un mélange de surprise et d'inquiétude.
--Or, ce n'est jamais individuellement que l'on tente une
démonstration armée, n'est-ce pas, monsieur Georges?
--Monsieur,--répondit le jeune homme avec embarras,--je ne sais...
--Si, vous devez savoir qu'ordinairement l'on s'associe à des frères
de son opinion; en un mot, on s'affilie à une _société secrète_... et
le jour de la lutte... on descend courageusement dans la rue, n'est-ce
pas, monsieur Georges?
--Je sais, monsieur, que la révolution de 1830 s'est faite
ainsi,--répondit Georges, dont le coeur se serrait de plus en plus.
--Certainement,--reprit M. Lebrenn,--certainement, elle s'est faite
ainsi, et d'autres encore se feront probablement ainsi. Cependant,
comme les révolutions, les insurrections, ne réussissent pas toujours,
comme ceux qui jouent ce jeu-là y jouent leur tête, vous concevrez,
monsieur Georges, que ma femme et moi nous serions peu disposés à
donner notre fille à un homme qui ne s'appartient plus, qui, d'un
moment à l'autre, peut prendre les armes pour marcher avec la société
secrète dont il fait partie, et risquer ainsi sa vie en homme
d'honneur et de conviction. C'est très-beau, très-héroïque, je le
confesse. L'inconvénient est que la chambre des pairs, appréciant mal
ce genre d'héroïsme, envoie au mont Saint-Michel les conspirateurs, à
moins qu'elle ne leur fasse couper la tête. Or, je vous le demande en
bonne conscience, monsieur Georges, ne serait-ce pas triste, pour une
jeune femme, d'être exposée un jour ou l'autre à avoir un mari sans
tête ou prisonnier à perpétuité?
Georges, abattu, consterné, était devenu pâle. Il dit à M. Lebrenn
d'une voix oppressée:
--Monsieur... deux mots...
--Permettez, dans l'instant j'ai fini,--reprit le marchand, et il
ajouta d'une voix grave, presque solennelle:
--Monsieur Georges, j'ai une foi aveugle dans votre parole, je vous
l'ai prouvé; jurez-moi que vous n'appartenez à aucune société secrète,
je vous crois, et vous devenez mon gendre... ou plutôt mon
fils,--ajouta M. Lebrenn en tendant la main à Georges;--car depuis que
je vous ai connu... apprécié... j'ai toujours éprouvé pour vous, je
vous le répète, autant d'intérêt que de sympathie...
Les louanges du marchand, sa cordialité, rendaient encore plus
douloureux le coup dont les espérances de Georges venaient d'être
frappées. Lui, si courageux, si énergique, il se sentit faiblir, cacha
sa figure dans ses mains, et ne put retenir ses larmes.