CHAPITRE III.

Comment M. Marik Lebrenn, le marchand de toile, devina ce que

Georges Duchêne, le menuisier, ne voulait pas dire, et ce qui

s'ensuivit.

M. Lebrenn avait cinquante ans environ, quoiqu'il parût plus jeune. Sa

grande stature, la nerveuse musculature de son cou, de ses bras et de

ses épaules, le port fier et décidé de sa tête, son visage large et

fortement accentué, ses yeux bleus de mer au regard ferme et perçant,

son épaisse et rude chevelure châtain clair, quelque peu grisonnante

et plantée un peu bas sur un front qui semblait avoir la dureté du

marbre, offraient le type caractéristique de la race bretonne, où le

sang et le langage gaulois se sont surtout perpétués presque sans

mélange jusqu'à nos jours. Sur les lèvres vermeilles et charnues de M.

Lebrenn régnait tantôt un sourire rempli de bonhomie, tantôt empreint

d'une malice narquoise et _salée_, comme disent nos vieux livres en

parlant des plaisanteries de haut goût, du vieil esprit gaulois,

toujours si enclin à _gaber_ (narguer). Nous achèverons le portrait du

marchand en l'habillant d'un large paletot bleu et d'un pantalon gris.

Georges Duchêne, étonné, presque interdit de cette visite imprévue,

attendait en silence les premières paroles de M. Lebrenn. Celui-ci lui

dit:

--Monsieur Georges, il y a six mois, vous avez été chargé, par votre

patron, de différents travaux à exécuter dans ma boutique; j'ai été

fort satisfait de votre intelligence et de votre habileté.

--Vous me l'avez prouvé, monsieur, par votre bienveillance.

--Elle devait vous être acquise; je vous voyais laborieux. Désireux de

vous instruire, je savais de plus... comme tous nos voisins, votre

digne conduite envers votre vieux grand-père, qui habite cette maison

depuis quinze ans...

--Monsieur,--dit Georges embarrassé de ces louanges,--ma conduite...

--Est toute simple, n'est-ce pas? Soit. Vos travaux dans ma boutique

ont duré trois mois... Très-satisfait de nos relations, je vous ai

dit, et cela de tout coeur: Monsieur Georges, nous sommes voisins...

venez donc me voir, soit le dimanche, soit d'autres jours, après votre

travail... vous me ferez plaisir... bien plaisir...

--En effet, monsieur, vous m'avez dit cela.

--Et cependant, monsieur Georges, vous n'avez jamais remis les pieds

chez moi.

--Je vous en prie, monsieur, n'attribuez ma réserve ni à l'ingratitude

ni à l'oubli.

--À quoi l'attribuer alors?

--Monsieur...

--Tenez, monsieur Georges, soyez franc... vous aimez ma fille...

Le jeune homme tressaillit, pâlit, rougit tour à tour, et après une

hésitation de quelques instants, il répondit à M. Lebrenn d'une voix

émue:

--C'est vrai, monsieur... j'aime mademoiselle votre fille.

--De sorte que, vos travaux achevés, vous n'êtes pas revenu chez nous

de peur de vous laisser entraîner davantage à votre amour?

--Oui, monsieur...

--De cet amour vous n'avez jamais parlé à ma fille?

--Jamais, monsieur...

--Je le savais. Mais pourquoi avoir manqué de confiance envers moi,

monsieur Georges?

--Monsieur,--répondit le jeune homme avec embarras,--je... n'ai... pas

osé...

--Pourquoi? parce que je suis ce qu'on appelle _un bourgeois_?... un

homme riche comparativement à vous, qui vivez au jour le jour de votre

travail?

--Oui, monsieur...

Après un moment de silence, le marchand reprit:

--Permettez-moi, monsieur Georges, de vous adresser une question; vous

y répondrez si vous le jugez convenable.

--Je vous écoute, monsieur.

--Il y a environ quinze mois, quelque temps après votre retour de

l'armée, vous avez dû vous marier?

--Oui, monsieur.

--Avec une jeune ouvrière fleuriste, orpheline, nommée Joséphine Éloi?

--Oui, monsieur.

--Pouvez-vous m'apprendre pourquoi ce mariage n'a pas eu lieu? Le

jeune homme rougit; une expression douloureuse contracta ses traits;

il hésitait à répondre.

M. Lebrenn l'examinait attentivement; aussi, inquiet et surpris du

silence de Georges, il ne put s'empêcher de s'écrier avec amertume et

sévérité:

--Ainsi, la séduction, puis l'abandon et l'oubli... Votre trouble...

ne le dit que trop!

--Vous vous méprenez, monsieur,--reprit vivement Georges,--mon

trouble, mon émotion, sont causés par de cruels souvenirs... Voilà ce

qui s'est passé; je ne mens jamais...

--Je le sais, monsieur Georges.

--Joséphine demeurait dans la même maison que mon patron. C'est ainsi

que je l'ai connue. Elle était fort jolie, et, quoique sans

instruction, remplie d'esprit naturel. Je la savais habituée au

travail et à la pauvreté; je la croyais sage. La vie de garçon me

pesait. Je pensais aussi à mon grand-père: une femme m'eût aidé à le

mieux soigner. Je proposai à Joséphine de nous unir; elle parut

enchantée, fixa elle-même le jour de notre mariage... Et ceux-là ont

menti, monsieur, qui vous ont parlé de séduction et d'abandon!

--Je vous crois,--dit M. Lebrenn en tendant cordialement la main au

jeune homme.--Je suis heureux de vous croire; mais comment votre

mariage a-t-il manqué?

--Huit jours avant l'époque de notre union, Joséphine a disparu,

m'écrivant que tout était rompu. J'ai su, depuis, que, cédant aux

mauvais conseils d'une amie déjà perdue, elle l'avait imitée... Ayant

toujours vécu dans la misère, enduré de dures privations, malgré son

travail de douze à quinze heures par jour... Joséphine a reculé devant

l'existence que je lui offrais, existence aussi laborieuse, aussi

pauvre que la sienne.

--Et comme tant d'autres,--reprit M. Lebrenn,--elle aura succombé à la

tentation d'une vie moins pénible! Ah! la misère... la misère!

--Je n'ai jamais revu Joséphine, monsieur..... Elle est à cette heure,

m'a-t-on dit, une des coryphées des bals publics... elle a quitté son

nom pour je ne sais quel surnom motivé sur son habitude d'improviser à

propos de tout les plus folles chansons... Enfin, elle est à jamais

perdue. Cependant elle avait d'excellentes qualités de coeur... Vous

comprenez maintenant, monsieur, la cause de ma triste émotion de tout

à l'heure, lorsque vous m'avez parlé de Joséphine.

--Cette émotion prouve en faveur de votre coeur, monsieur Georges...

On vous avait calomnié... Je m'en doutais. Maintenant, j'en suis

certain. Ne parlons plus de cela. Voici ce qui s'est passé chez moi il

y a trois jours: J'étais, le soir, chez ma femme avec ma fille. Depuis

quelque temps elle semblait pensive; soudain elle nous dit, en prenant

ma main et celle de sa mère: «J'ai quelque chose à vous confier à tous

deux. J'ai longtemps différé, parce que j'ai longtemps réfléchi, afin

de ne pas parler légèrement... J'aime monsieur Georges Duchêne.»

--Grand Dieu! monsieur,--s'écria Georges les mains jointes et en proie

à un saisissement inexprimable,--il serait possible! mademoiselle

votre fille!...

--Ma fille nous a dit cela, reprit tranquillement M. Lebrenn. «Je te

sais gré de ta franchise, mon enfant, lui ai-je répondu; mais comment

cet amour t'est-il venu?--D'abord, mon père, en apprenant la conduite

de monsieur Georges envers son grand-père; puis en vous entendant

louer souvent le caractère, les habitudes laborieuses, l'intelligence

de monsieur Georges, ses efforts pour s'instruire. Enfin il m'a plu

par ses manières douces et polies, par sa franchise, par sa

conversation que j'entendais lorsqu'il causait avec vous. Jamais je ne

lui ai dit un mot qui ait pu lui faire soupçonner mon amour. Lui, de

son côté, n'est jamais sorti à mon égard d'une parfaite réserve; mais

je serais heureuse s'il partageait le sentiment que j'ai pour lui, et

si ce mariage vous convenait, mon père, ainsi qu'à ma mère. S'il en

est autrement, je respecterai votre volonté, sachant que vous

respecterez ma liberté. Si je n'épouse pas monsieur Georges, je

resterai fille. Vous m'avez souvent dit, mon père, que j'avais du

caractère; vous croirez donc à ma résolution. Si ce mariage ne se

peut, vous ne me verrez ni maussade ni chagrine. Votre affection me

consolera. Heureuse comme par le passé, je vieillirai auprès de vous,

de ma mère et de mon frère. Voici la vérité; maintenant décidez,

j'attendrai.»

Georges avait écouté M. Lebrenn avec une stupeur croissante. Il ne

pouvait croire à ce qu'il entendait. Enfin, il s'écria d'une voix

entrecoupée:

--Monsieur, est-ce un rêve?

--Non pas. Ma fille n'a jamais été plus éveillée, je vous jure. Je

connais sa franchise, sa fermeté; ma femme et moi nous en sommes

certains, si ce mariage n'a pas lieu, l'affection de Velléda pour nous

ne changera pas, mais elle n'épousera personne... Or, comme il est

naturel qu'une jeune et belle fille de dix-huit ans épouse quelqu'un,

et, comme le choix qu'a fait Velléda est digne d'elle et de nous, ma

femme et moi, après mûres réflexions, nous serions décidés à vous

prendre pour gendre...

Il est impossible de rendre l'expression de surprise, d'ivresse, qui

se peignit sur les traits de Georges à ces paroles du marchand; il

restait muet et comme frappé de stupeur.

--Ah ça! monsieur Georges,--reprit M. Lebrenn en souriant,--qu'y

a-t-il de si extraordinaire, de si incroyable dans ce que je vous dis

là? Durant trois mois vous avez travaillé dans ma boutique; je savais

déjà que pour assurer l'existence de votre grand-père vous vous étiez

fait soldat. Votre grade de sous-officier et deux blessures prouvaient

que vous aviez servi avec honneur. Pendant votre séjour chez moi, j'ai

pu, et j'ai l'oeil assez pénétrant, apprécier tout ce que vous valiez

comme coeur, intelligence et habileté dans votre état. Enchanté de nos

relations, je vous ai engagé à revenir souvent me voir. Votre réserve,

à ce sujet, est une nouvelle preuve de votre délicatesse. Par-dessus

tout cela, ma fille vous aime, vous l'aimez. Vous avez vingt-sept ans,

elle en a dix-huit. Elle est charmante, vous êtes beau garçon. Vous

êtes pauvre, j'ai de l'aisance pour deux. Vous êtes ouvrier, mon père

l'était. De quoi diable vous étonnez-vous si fort? Ne dirait-on pas

d'un conte de fées?

Ces bienveillantes paroles ne mirent pas terme à la stupeur de

Georges, qui se croyait réellement en plein conte de fées, ainsi que

l'avait dit le marchand; aussi, les yeux humides, le coeur palpitant,

le jeune homme ne put que balbutier:

--Ah! monsieur... pardonnez à mon trouble... mais j'éprouve un tel

étourdissement de bonheur en vous entendant dire... que vous consentez

à mon mariage...

--Un instant!--reprit vivement M. Lebrenn,--un instant! Remarquez que,

malgré ma bonne opinion de vous, j'ai dit nous _serions_ décidés à

vous prendre pour gendre... Ceci est conditionnel... et les

conditions, les voici: la première, que vous n'auriez pas à vous

reprocher la séduction indigne... dont on vous accusait...

--Monsieur, ne vous ai-je pas juré?...

--Parfaitement; je vous crois. Je ne rappelle cette première condition

que pour mémoire... quant à la seconde... car il y en a deux.

--Et cette condition, qu'elle est-elle,--monsieur? demanda Georges

avec une anxiété inexprimable et commençant à craindre de s'être

abandonné à une folle espérance.

--Écoutez-moi, monsieur Georges. Nous avons peu parlé politique

ensemble; du temps que vous travailliez chez moi, nos entretiens

roulaient sur tout, sur l'histoire de nos pères. Cependant je vous

sais des opinions très-avancées..... Tranchons, le mot, vous êtes

républicain socialiste...

--Je vous ai entendu dire, monsieur, que toute opinion sincère était

honorable...

--Je ne me dédis pas. Je ne vous blâme pas; mais entre le désir de

faire prévaloir pacifiquement son opinion et le projet de la faire

triompher par la force, par les armes... il y a un abîme, n'est-ce

pas, monsieur Georges?

--Oui, monsieur,--répondit le jeune homme en regardant le marchand

avec un mélange de surprise et d'inquiétude.

--Or, ce n'est jamais individuellement que l'on tente une

démonstration armée, n'est-ce pas, monsieur Georges?

--Monsieur,--répondit le jeune homme avec embarras,--je ne sais...

--Si, vous devez savoir qu'ordinairement l'on s'associe à des frères

de son opinion; en un mot, on s'affilie à une _société secrète_... et

le jour de la lutte... on descend courageusement dans la rue, n'est-ce

pas, monsieur Georges?

--Je sais, monsieur, que la révolution de 1830 s'est faite

ainsi,--répondit Georges, dont le coeur se serrait de plus en plus.

--Certainement,--reprit M. Lebrenn,--certainement, elle s'est faite

ainsi, et d'autres encore se feront probablement ainsi. Cependant,

comme les révolutions, les insurrections, ne réussissent pas toujours,

comme ceux qui jouent ce jeu-là y jouent leur tête, vous concevrez,

monsieur Georges, que ma femme et moi nous serions peu disposés à

donner notre fille à un homme qui ne s'appartient plus, qui, d'un

moment à l'autre, peut prendre les armes pour marcher avec la société

secrète dont il fait partie, et risquer ainsi sa vie en homme

d'honneur et de conviction. C'est très-beau, très-héroïque, je le

confesse. L'inconvénient est que la chambre des pairs, appréciant mal

ce genre d'héroïsme, envoie au mont Saint-Michel les conspirateurs, à

moins qu'elle ne leur fasse couper la tête. Or, je vous le demande en

bonne conscience, monsieur Georges, ne serait-ce pas triste, pour une

jeune femme, d'être exposée un jour ou l'autre à avoir un mari sans

tête ou prisonnier à perpétuité?

Georges, abattu, consterné, était devenu pâle. Il dit à M. Lebrenn

d'une voix oppressée:

--Monsieur... deux mots...

--Permettez, dans l'instant j'ai fini,--reprit le marchand, et il

ajouta d'une voix grave, presque solennelle:

--Monsieur Georges, j'ai une foi aveugle dans votre parole, je vous

l'ai prouvé; jurez-moi que vous n'appartenez à aucune société secrète,

je vous crois, et vous devenez mon gendre... ou plutôt mon

fils,--ajouta M. Lebrenn en tendant la main à Georges;--car depuis que

je vous ai connu... apprécié... j'ai toujours éprouvé pour vous, je

vous le répète, autant d'intérêt que de sympathie...

Les louanges du marchand, sa cordialité, rendaient encore plus

douloureux le coup dont les espérances de Georges venaient d'être

frappées. Lui, si courageux, si énergique, il se sentit faiblir, cacha

sa figure dans ses mains, et ne put retenir ses larmes.

Les mystères du peuple, tome I Histoire d'une famille de prolétaires à travers les âges · 第 17 / 66 题