qu'elle ne le leur permettait pas assez, se rangeaient cependant volontiers
sur son passage pour admirer une des plus parfaites beautés, une des plus
constamment neuves que le créateur eût livrées à l'admiration humaine.
Gabrielle parut au haut des degrés; elle était vêtue de noir. Des broderies
de jais, scintillant sur le damas sombre, rehaussaient la blancheur
transparente de ses mains et de son col.
Elle descendit lentement, comme ferait une statue de cire animée par un
secret mécanisme. Tout en elle respirait une majesté tellement imposante,
sa beauté était si sévère, que le bruit de ses habits sur les tapis donna
le frisson à la plupart de ceux qui s'attendaient à réjouir leur vue de sa
présence. Ce n'était pas une femme qui sort du lit, mais une reine
ressuscitée qui se lève du tombeau.
Son visage était rose, ses yeux brillants; mais il ne fallut qu'un coup
d'oeil à chacun pour remarquer l'éclat de la fièvre dans ses étranges
regards, et le rouge dont Gabrielle, pour la première fois de sa vie, avait
couvert ses joues. D'ordinaire, la fraîcheur du sang, la sève de la
jeunesse distribuaient sur cette peau veloutée un coloris assez vif. À quoi
pouvait servir ce fard? N'était-ce qu'un caprice? Nul ne supposa qu'il pût
couvrir une pâleur livide.
Pourquoi eût-elle été pâle, cette bienheureuse femme qui bientôt allait
monter au trône?
Zamet courut à elle et, lui baisant la main, tandis qu'elle saluait
l'assemblée.
--Oh! madame, dit-il, on commençait ici à s'inquiéter de vous; mais vous
voilà arrivée, chacun retrouvera joie et appétit. Votre santé est bonne,
j'espère?
--Parfaite! dit Gabrielle d'une voix grave.
--Quand je vous le disais! s'écria Bassompierre: Madame n'a jamais été plus
belle!
--Le fait est, dit la Varenne, que jamais je n'ai vu un tel éclat à Sa
Maj....
--Achevez, achevez, dit Zamet avec un rire brutal tant il cherchait à
paraître sincère. Ce que vous n'osez pas encore dire aujourd'hui, tout le
monde le dira demain.
Et chacun, plus ou moins servilement, applaudit aux compliments de l'hôte.
--Vous plaît-il vous asseoir? on dirait que vous vous fatiguez d'être
debout, madame, ajouta Zamet.
Gabrielle chancelait, en effet.
--Non, marchons, répliqua-t-elle, marchons vite.
--C'est que... le dîner est servi, madame.
--Ah! dit Gabrielle s'arrêtant tout à coup, le dîner.
--On n'attendait que vous.
--Pourquoi m'attendait-on? C'est aujourd'hui jour saint, jour de deuil. Je
jeûne aujourd'hui, Zamet.
Ces mots ainsi prononcés firent sur les assistants une impression
indescriptible. Chacun regarda la duchesse, dont les sombres vêtements
accompagnaient si bien l'austère langage. Mais le plus stupéfait de tous,
ce fut le Florentin. Ce mot: jeûne, le terrassa. Il s'oublia au point de
chercher des yeux Leonora, qui, debout sur un des degrés, adossée au
pilastre de l'escalier, surveillait avec intérêt ou plutôt avec passion
toute la scène.
--Est-il donc surprenant qu'on jeûne un jour comme aujourd'hui, reprit
Gabrielle. Le roi désire me voir accomplir pieusement les cérémonies
imposées cette semaine par l'Église à toute la chrétienté. J'obéis au roi.
--Oh! j'écrirai cette bonne pensée à Sa Majesté, se dit la Varenne.
--Bon! jeûnerons-nous aussi? murmura Bassompierre. Que ne m'a-t-on prévenu
ce matin, au moins! Le roi aurait dû me dire cela hier en m'envoyant avec
la duchesse.
--Il va sans dire, continua Gabrielle, faisant sur elle-même un violent
effort, que je ne prétends imposer mon exemple à personne. Je dirai plus:
si vous vous croyiez obligés de m'imiter, vous me feriez un déplaisir
sensible. Je vous prie de dîner, Zamet, et de faire dîner vos convives.
--Madame, balbutia le Florentin, sans vous que devient la fête?
--Oh! il n'y a pas de fête possible aujourd'hui, Zamet, pour moi du moins.
C'est un voeu que j'ai fait. Et, s'il faut tout vous dire, pour m'excuser
devant ces dames, qui m'en voudraient de les affamer, j'ai promis cette
petite mortification au pape.
--En retour des bonnes nouvelles qu'il vous a envoyées de Rome? s'écria
Bassompierre.
--Précisément. Vous tous qui n'êtes pas en de pareils termes de réciprocité
avec le saint-père, dînez, dînez bien; je le réclame, je l'exige.
Et Gabrielle scella cet ordre d'un sourire héroïque.
Zamet sentit derrière lui Leonora qui lui touchait le coude. Sans se
retourner, il lui rendit la pression qui témoignait de leurs mutuelles
angoisses.
Gabrielle dédaigna de voir ce manège. Elle le devinait. Son âme planait
trop haut pour analyser ce jeu vil de quelques misérables passions.
--Eh bien! dit-elle d'un ton de reine, va-t-on dîner? Faut-il que je me
retire, si je gêne tout le monde?
Zamet s'inclina. C'en était fait. Les assistants, plus que consolés,
offrirent à la duchesse leurs compliments, et se dirigèrent par groupes
vers la salle du festin.
--Mais, madame, dit Zamet au désespoir d'un incident si simple, qui
renversait tant de plans, quand vous ne nous feriez que l'honneur de vous
asseoir à table.
--Si vous le voulez absolument, répliqua Gabrielle, je suis prête. Sinon,
je me promènerai dans les jardins pendant que vous ferez dîner les
convives, et vous viendrez me retrouver... Je vous attends.
Zamet se connaissait en nuances, il vit bien que ce consentement était un
refus déclaré.
--Tout est manqué, nous avons été trahis, dit-il bas à Leonora.
--Pas encore, répliqua l'Italienne.
--Madame la duchesse a-t-elle besoin de mes services, dit la Varenne
humblement.
--Non, la Varenne, dînez comme les autres.
--Madame a l'humeur triste, ce semble, veut-elle que je l'écrive au roi?
--Au roi! pourquoi? s'écria la duchesse,
--Pour réjouir le coeur de Sa Majesté par l'assurance que sa reine le
regrette.
--Ah!... fort bien; écrivez cela au roi si vous voulez, mon ami.
En parlant ainsi, Gabrielle s'avançait peu à peu dans le jardin, et
s'assit, ou plutôt tomba sur un banc de gazon près des serres, les yeux
tournés vers la maison d'Espérance, dont on voyait le faîte à travers les
feuillages encore clair-semés.
Aussitôt qu'elle se trouva seule, elle dit à Gratienne d'une voix brève,
saccadée:
--A-t-on réponse de Bezons?
--Pas encore, madame.
--Vois si le courrier arrive....
--Oui, madame.
--Comme il me fait attendre! comme il me fait souffrir! murmura la
duchesse... Ah! frère Robert, je vous croyais plus dévoué... Ayez donc
pitié d'une pauvre femme, frère Robert. Et toi, mon doux ami, mon
Espérance, ajouta-t-elle en contemplant la maison voisine avec une
expression douloureuse, pardonne-moi de tant tarder. Si je ne suis pas déjà
au rendez-vous, ce n'est pas que j'aie peur. Ce n'est pas que mon âme ne
s'élance ardemment vers la tienne. Tu le crois, n'est-ce pas? tu le vois du
ciel où tu m'attends avec confiance. Mais si j'eusse accepté le repas de
Zamet, peut-être serais-je déjà morte, et c'est trop tôt. Avant de partir
pour ce voyage, j'ai quelque chose à demander à frère Robert, à notre ami,
à celui qui le premier, peut-être, a deviné notre amour. Tu sais ce que je
veux de lui, n'est-ce pas, Espérance? on sait tout là-haut! Sois patient.
Aussitôt que j'aurai la réponse du bon frère, les serres de Zamet ne sont
pas loin, je ne tarderai plus, sois tranquille!
Gratienne s'était rapprochée pendant cette funèbre invocation. Gabrielle ne
l'entendit pas, et dans un transport de douleur, d'impatience:
--Ah! frère Robert! s'écria-t-elle, abrégez mon agonie!
--Plaît-il? demanda Gratienne, que ce monologue inintelligible achevait
d'épouvanter, que parlez-vous d'agonie?
--Ai-je prononcé ce mot, Gratienne?
--Mais, au nom du ciel, chère maîtresse, pleurez un peu, pleurez donc, vos
yeux secs me font peur.
--Tais toi... on vient.
C'était Zamet qui, après avoir installé ses convives, accourait pour
prouver à la duchesse qu'il ne la négligeait pas.
--Madame, dit-il, on ne jeûne pas plus loin que midi. Il est une heure et
demie, prenez garde de nuire à votre santé; le roi vous le reprocherait et
à moi aussi.
--Croyez-vous? dit-elle.
--J'en réponds, s'écria-t-il vivement, croyant qu'elle chancelait dans sa
résolution. Acceptez....
--Rien encore, Zamet, plus tard... Oh! je vous demanderai à dîner, n'ayez
pas d'inquiétude. Les préparatifs que vous avez faits pour moi ne seront
pas perdus.
Il tressaillit, il pâlit, il lui fit pitié.
--Voulez-vous me montrer vos serres, reprit-elle, on les dit magnifiques
cette année... en fruits, surtout.
--Les raisins ont manqué, madame.
--Avez-vous beaucoup de pêches?
Zamet devint livide. Cet éternel sourire de candeur l'écrasait.
Gabrielle entra dans la serre, où il la suivit. Elle alla droit aux
pêchers.
--Tiens! je n'en vois qu'une à l'arbre: avez-vous déjà cueilli les autres?
--Il n'y en a eu qu'une cette année, madame, balbutia le Florentin.
--Par exemple, elle est magnifique. Jamais je n'en ai vu d'aussi belle...
Dire que sans le jeûne je pourrais manger cette belle pêche!
La sueur perlait au front de Zamet.
--Car vous ne me la refuseriez pas, je gage, poursuivit Gabrielle toujours
souriant, tandis que le coupable, éperdu, commençait à perdre contenance.
--Le courrier! s'écria Gratienne, qui courut à la rencontre de cet homme et
lui prit des mains la réponse de Bezons, qu'elle savait attendue si
impatiemment par sa maîtresse.
Gabrielle saisit vivement le papier et lut. Ses yeux charmants rayonnèrent
en regardant le ciel. Ils reflétaient l'aurore de la délivrance.
--Est-ce encore une bonne nouvelle? demanda Zamet, qui s'était remis en
voyant Leonora guetter derrière une vitre, à l'abri d'un large cactus.
--Excellente. C'est une partie de plaisir en même temps qu'une oeuvre
pieuse. Un ami me donne rendez vous pendant l'office des Ténèbres à
l'église du Petit-Saint-Antoine.
--Mais c'est dans une heure au plus, madame.
--À peu près.
--Mais c'est un triste rendez-vous.
--On dit la musique merveilleuse.
--Il est vrai qu'elle est incomparable; tout Paris s'y précipite, et vous
n'aurez pas de place.
--Gratienne, envoie retenir pour moi une des petites chapelles latérales et
fais avancer ma litière.
Zamet regardait et écoutait avec stupéfaction Gabrielle, dont les actions
et les discours depuis son arrivée n'étaient plus intelligibles pour lui.
Tous deux se trouvaient seuls dans la serre, sous le regard fauve de
Leonora invisible.
--Permettez-moi, dit-il, madame, de trouver votre humeur étrange.
--Capricieuse, même. Ainsi, je refusais de manger tout à l'heure, n'est-ce
pas?
--Et maintenant, vous acceptez?
--Oui.
--Je vais donner des ordres pour qu'on vous serve.
Elle l'arrêta.
--Non... c'est inutile, j'ai ici même ce qu'il me faut.
Elle étendit la main vers le pêcher.
--Ce fruit?... bégaya Zamet.
--Il est unique. Dans toute la France on n'en trouverait pas un pareil. Il
est certain que vous me le destiniez. Pourquoi, puisque vous m'attendiez à
dîner, ne l'aviez-vous pas cueilli pour la table?
--Madame, les fruits vous plaisent mieux sur l'arbre.
Gabrielle arracha la pêche qu'un fil caché retenait à la branche. Elle la
considéra quelques instants dans un muet recueillement.
--Vous me connaissez bien, dit-elle, vous saviez que je ne résisterais pas
au plaisir de la cueillir. Zamet, c'est un piège. Je gage que si je n'eusse
pensé à la prendre, vous me l'eussiez apportée vous-même.
--Mais pourquoi me dites-vous cela, madame? dit le Florentin plus tremblant
à mesure que la duchesse devenait plus expansive.
Gabrielle ouvrit la pêche, et froidement, sans hâte, sans frisson, en
mordit et mangea la moitié. Un éclair traversa la vitre. C'était le rayon
échappé des yeux de Leonora.
--Voulez-vous l'autre moitié, Zamet? dit la duchesse avec une ironie de
glace.
--En vérité, madame! s'écria Zamet, que sa conscience révoltée changeait en
spectre. On dirait, à vous entendre....
--Que dirait-on, Zamet? répliqua fièrement la duchesse. Que ce fruit a été
préparé pour moi, qu'il est empoisonné?... que vous voulez faire une
reine de France et que Gabrielle va mourir?... Eh bien, qu'importe, si
Gabrielle, au lieu de se plaindre, vous pardonne et vous remercie? Voyez,
nul ne m'a suivie; j'ai écarté tous les témoins, jusqu'à Gratienne! j'ai
refusé de m'asseoir à votre table, n'ayez pas peur, on ne vous soupçonnera
pas, et je ne veux pas vous perdre, ni vous ni vos complices.
Il chancela et faillit tomber à la renverse.
--Je ne vous demande qu'un service, le dernier, dites-moi seulement si je
souffrirai longtemps, ajouta Gabrielle.
--Madame... madame... épargnez un malheureux....
--Répondez oui ou non, je suis pressée! Répondez, vous dis-je, ayez du
moins ce courage!... Souffrirai-je longtemps sur cette terre?
Il joignit les mains, tomba agenouillé, et ses lèvres, en cherchant la robe
de cet ange, murmurèrent:
--Non!
--Tu entends, mon Espérance. Zamet, je vous remercie et je vous pardonne.
En disant ces mots, elle sortit laissant cet homme noyé de remords et
criant au milieu de ses sanglots:
--Ce n'est pas moi, ce n'est pas moi!...
L'Italienne avait pris la fuite, poursuivie par la voix de Dieu.
Gabrielle passa outre et regagna sa litière. Les rires et les propos joyeux
des convives provoquaient en vain son oreille, déjà elle n'entendait plus
qu'une voix venant du ciel.
Tout le reste appartient à l'histoire. La duchesse alla dans une chapelle
réservée entendre l'office des Ténèbres au Petit-Saint-Antoine. Là étaient
rassemblés bien des grands, bien des puissants, bien des impies qui se
disaient chrétiens. Mlle d'Entragues était venue y suivre les progrès du
poison sur le visage de sa rivale.
Le peuple qui vit Gabrielle agenouillée, pâle et priant avec ferveur, la
bénit et sans doute pria aussi pour elle, douce maîtresse qui jamais
n'avait fait de mal et n'avait d'ennemis que ceux du roi.
On remarqua près de la duchesse, dans ce coin sombre de l'église, un
religieux génovéfain qui vint lui parler longtemps et, plus d'une fois,
pendant cet entretien, se frappa la poitrine et baisa la terre dans un
morne désespoir.
Sans doute elle lui avouait comment elle avait voulu mourir, malgré tant
d'avertissements qui eussent sauvé sa vie. Sans doute elle lui confiait ses
fautes et implorait le pardon que Dieu ne refuse jamais aux mourants qui le
supplient d'effacer leurs souillures.
Quant à la demande qu'elle avait à lui faire, elle fut bien touchante et
bien digne de l'âme généreuse qui allait quitter ce corps parfait. Car en
l'écoutant, le visage austère du moine se mouilla plus d'une fois de
larmes.
Tandis que la sombre musique résonnait sous les voûtes, que les voix graves
et gémissantes tour à tour des chanteurs semaient dans l'air leurs funèbres
harmonies:
--Frère, dit Gabrielle au moine agenouillé près d'elle, peut-être Dieu ne
m'aime-t-il plus? ma mort ne suffira peut-être pas à racheter ma vie, bien
que j'aie tâché de ne faire en mourant ni bruit ni scandale.
Peut-être n'irai-je point au ciel où est déjà mon Espérance, et alors je ne
le reverrais donc plus jamais! Ô mon seul appui, ne permettez pas que je
sois séparée pour toujours de celui que j'aimerai encore au delà de la
mort. Quand le roi m'aura oubliée, quand tout le monde aura désappris le
chemin de ma tombe, et que mon fils lui-même ne saura plus lire mon nom
sous l'herbe épaissie, je serai donc toute seule! Oh! je vous en conjure,
frère Robert, réunissez-moi à Espérance... mêlez la cendre de nos deux
coeurs!
Elle n'acheva pas. Un frisson la prit. On l'emporta sans connaissance dans
sa litière, et de là chez Mlle de Sourdis.
--C'est moi qui serai reine, se dit Henriette en la voyant passer presque
cadavre.
Zamet n'avait pas menti, le lendemain elle ne souffrait plus. La Varenne
annonça au roi dans la même lettre qu'elle était malade et qu'elle était
morte.
Il faut rendre à Henri cette justice, qu'il la pleura beaucoup d'abord.
Mais l'éloquence de Sully parvint enfin à le consoler. Il avait pleuré
quinze jours.
XXVIII
ÉPILOGUE
Un an s'était écoulé. La cour de France était joyeuse, animée. Jamais on
n'y avait entendu plus de bruits galants, vu plus de magnificences: jamais
les courtisans ne s'étaient plus divertis.
Ces notables améliorations, la France les devait à Mlle d'Entragues, reine
des fêtes, des amours, reine du coeur de Henri IV et souveraine maîtresse,
déclarée autant qu'une pareille femme sait faire déclarer ses droits.
Le roi, comme ces galants entre deux âges qui croient rajeunir parce qu'ils
essayent de recommencer la vie, bondissait, papillonnait de voluptés en
voluptés. Il riait bruyamment et distillait l'esprit. C'était la mode à la
cour depuis que la favorite était la femme la plus spirituelle de France.
On se querellait, on se raccommodait, on mettait tout le monde dans la
confidence, le temps était passé des discrétions, des mystères, des
chastetés du coeur. Tous ces gens-là, évidemment, cherchaient à étourdir
quelqu'un ou à s'étourdir eux-mêmes.
Peut-être au milieu de ces turbulents eût-on distingué quelques songeurs.
Peut-être les plus bruyants étaient-ils ceux qui songeaient le plus.
Toujours est-il qu'au commencement d'avril 1600, un grand carrosse escorté
par des gardes et des cavaliers empanachés partit paisiblement pour Paris
du château de Saint-Germain.
Dans ce carrosse étaient le roi, Mlle d'Entragues, Marie Touchet et
Bassompierre.
Bassompierre, jeune, affamé, peu scrupuleux, se mettait volontiers de tous
les écots, pourvu qu'il y eût à rire et à faire du bénéfice.
Marie Touchet, fardée et luisante, se tenait si roide que son front
atteignait la voûte du carrosse. Elle aimait à se figurer que tous les
passants la prenaient pour sa fille, et ce lui était une sensible joie.
Le roi, moitié gai, moitié gêné, lui disait cent gaillardises. Évidemment
il cherchait à faire naître une conversation pour en détourner une autre.
Quant à Henriette, son attitude n'était pas équivoque: elle boudait.
Si l'on veut savoir pourquoi, peut-être pourrons-nous aider le lecteur.
Depuis quelque temps, Henriette avait repris sa place dans les habitudes
royales. Beaucoup par son astuce, beaucoup par faiblesse du roi, les choses
s'étaient renouées comme si jamais elles n'eussent eu de raison pour se
dénouer.
Jamais Henriette n'avait fait allusion aux événements, à la tempête dont sa
rivale avait été victime, jamais le roi, qui pourtant eût eu beaucoup à
dire, beaucoup à questionner, n'avait rien dit, rien demandé à Henriette
sur certain rendez-vous donné par elle à Fontainebleau et sur les
catastrophes qui l'avaient suivi.
Il résultait de cette réserve réciproque, que Mlle d'Entragues était à cent
lieues de supposer que le roi ne la regardât pas comme la candeur
personnifiée. Il résultait que le roi acceptait ce rôle d'amant crédule
avec tous ses bénéfices, c'est-à-dire qu'il vivait sur l'apparence,
savourait l'extérieur, et gardait sa pensée et son coeur absolument libres.
Les Entragues étaient persuadés entre eux que jamais Henri n'avait été
aussi étroitement garrotté. Toute la cour le pensait comme eux, et en
riait. Mais la France n'en riait pas.
Quand on voyait Mlle d'Entragues railler, vexer, châtier même, au besoin,
ce roi révéré par toute l'Europe, on se disait avec effroi qu'un vieillard
courbé sous un pareil joug n'aurait jamais la force de le secouer. Le fait
est que, souvent toute la nichée des Entragues, fière de son intrusion dans
l'aire royale, se demandait malignement:
--Comment nous chasserait-il, même s'il le voulait?
Toutefois, c'était peu de régner de fait. Le nom de reine est tout pour une
ambitieuse. Henriette songeait à la promesse signée du roi. «Qui a terme,
ne doit pas,» dit le proverbe. Mais Henri, n'ayant pas fixé de terme dans
son engagement, devait. Chaque jour était pour lui l'échéance.
Quelquefois les Entragues s'admiraient d'avoir été si délicats. Un an
passé! sans sommations faites au roi d'avoir à exécuter la promesse
souscrite! Un an! les convenances les plus sévères se fussent contentées de
trois mois de deuil.
Aussi, dans leurs conciliabules fréquents, le père, le frère, la mère et la
fille s'exhortaient-ils mutuellement à stimuler l'insouciance du débiteur.
Certains hommes ne payent que contraints. Henri, il faut bien le dire,
payait peu et narguait les recors.
Henriette mit toute son adresse à pressentir le roi sur ses dispositions.
L'adresse n'ayant pas réussi, elle employa le canon.
Un jour, elle raconta que des bruits circulaient en Europe sur certain
mariage royal....
Le roi l'interrompit en goguenardant.
--Laissez circuler, dit-il, et il partit pour la chasse.
Une autre fois, Henriette se plaignit d'avoir été insultée par des
croquants qui l'avaient appelée la maîtresse du roi. Elle en pleurait de
honte.
--Vous avez tort de pleurer, ma mie, répliqua Henri, n'est pas mon maître
qui veut, et il partit pour le conseil.
Enfin, Henriette ayant tenu conseil aussi, dit au roi dans un de ces bons
moments que Virgile appelle les _molles habitus et tempera_ d'Énée:
--Je crois, cher sire, que nous avons quelque petite affaire de procureur à
régler ensemble. Voudriez-vous que je vous envoyasse mon père?
Henri accepta, rit beaucoup de la proposition, appela M. d'Entragues cher
beau-père, et partit pour une revue.
M. d'Entragues fourbit sa chicane tout à neuf, prépara des harangues,
tendit des traquenards et attendit l'audience; mais Henri n'eut jamais le
temps. En vain Henriette rafraîchit-elle cette mémoire ingrate; l'affaire
ne fut pas évoquée.
Henriette maugréa, se fâcha et bouda. Henri ne parut pas s'en apercevoir
d'abord. Puis, comme ces mines longues le gênaient, l'empêchaient de dîner
heureux et de digérer en paix, il essaya de composer. On lui fit entrevoir
un bout d'ultimatum. Il fit l'aveugle. On bouda plus que jamais.
C'est là, sur cette case difficile de l'échiquier, que nous venons de
retrouver les adversaires après toute une longue année d'absence.
Henri, ennuyé, revenait à Paris. Henriette et sa mère y étaient appelées
par un intérêt capital. M. d'Entragues le père voulant contraindre le roi à
une explication, sinon par corps, puisqu'il était insaisissable, du moins
par procuration, avait demandé audience à M. de Sully, et, pour mieux
expliquer la situation au ministre, devait conduire Henriette à l'Arsenal.
Henriette, tout en boudant, faisait rage pour donner de la jalousie à
Henri. Elle agaçait Bassompierre. Ce pauvre roi souffrait et avait trop
d'esprit pour le laisser voir. Bassompierre aussi avait trop d'esprit pour
faire longtemps souffrir le roi. Cependant, il craignait d'offenser la
vindicative favorite, de sorte que ce voyage en carrosse était
insupportable aux quatre voyageurs.
Tel est l'exposé de la narration. Nous avons décrit le lieu de la scène,
l'attitude des personnages. A Neuilly, le roi trouva ses chevaux qui
l'attendaient, on ne sait pourquoi. Il sortit du carrosse, emmenant
Bassompierre sans donner aucune raison satisfaisante, ce qui acheva de
porter la colère d'Henriette jusqu'à l'exaspération. Ce nuage creva sitôt
que les deux dames furent seules, tête à tête dans le grand carrosse.
Marie Touchet compara cette étrange conduite du roi avec les plus mauvais
jours de Charles IX.
--Au moins, dit-elle, mon roi avait un avantage, il entrait en fureur.
C'est une ressource immense pour les pauvres femmes. Votre roi à vous, ma
fille, n'est pas maniable, il ne se fâche jamais, il rit toujours; c'est
odieux.
--Odieux! répéta Henriette.
--Jamais d'explication possible avec lui.
--Si nous n'en avons pas avec lui, ma mère, nous en allons avoir avec M. de
Sully. Va-t-il être stupéfait, le ministre! va-t-il rentrer sous terre à la
vue de l'engagement qui lie son maître; car je gage que le roi a eu la
poltronnerie de ne l'avouer à personne! Allons-nous en finir avec les
ricanements, les subterfuges et les mystères de Sa Majesté très-rusée!
--J'espère, dit pesamment Marie Touchet, que vous vous souviendrez de
l'insistance que je mis à exiger cette promesse du roi. Elle nous sauve
aujourd'hui, je l'avais prévu! Prévoir, c'est pouvoir!
--Vous êtes Minerve en personne, madame, dit Henriette.