Mais, combien Gabrielle était loin de le comprendre! Parties du même point,

peut-être, leurs pensées avaient tellement divergé, qu'une immensité les

séparait. Il croyait avoir un pardon à demander. Elle aussi se sentait

coupable et demandait pardon du fond du coeur.

Sa faute avait effacé toutes celles du roi. Ame loyale elle trouvait le

talion inique. Henri eût été assez puni de perdre un pareil coeur. Quel

surcroît de malheur l'attendait encore! Il allait perdre à jamais celle

qui, sans amour, était pourtant la plus fidèle amie qu'il eût dans tout le

royaume.

Aussi quand elle le vit arriver, elle baissa un front chargé de repentir.

Quand elle le vit sourire, implorer une caresse, elle se sentit autant de

remords qu'elle avait eu d'indignation la veille.

Elle que tant de bonheur attendait! elle dont la fraîche jeunesse allait

refleurir encore au soleil d'une passion féconde, et qui, laissant derrière

elle trahison, menaces de mort, ruine et désespoir, allait trouver la

liberté dans l'amour, c'est-à-dire le plus splendide, le plus immense

horizon qu'il soit donné à l'âme d'embrasser, tant qu'elle n'a pas

reconquis le ciel.

Au contraire, le roi serait abandonné, outragé, puni jusqu'à l'injustice.

Déjà au déclin de l'âge, nulle femme ne l'aimerait plus sans ambition,

nulle ne se souviendrait plus qu'il avait été jeune, que son amour n'avait

pas toujours été ridicule, nulle enfin ne saurait payer dignement les

précieuses qualités de ce grand coeur, foyer d'un soleil obscurci, dont

Gabrielle avait eu les flammes, dont les autres ne verraient plus que les

taches.

Voilà ce qui rendit tristes ses yeux, voilà ce qui fit palpiter en elle un

reste de tendresse, et quand le roi lui tendait les bras, honteuse,

repentante, elle se détourna, prête à pleurer, si des larmes n'eussent

trahi son secret, et si elle n'eût songé qu'elle se devait désormais à

Espérance.

Quant à ce dernier, à l'amant adoré devenu une ombre, quant à ce bonheur

qu'elle croyait sentir vivre en elle, et qui déjà s'était envolé pour

jamais, pas un soupçon, pas une inquiétude, pas un pressentiment. Vanité!

la malheureuse femme pleurait le vivant, elle espérait le mort!

Henri s'assit près d'elle, lui prit les mains, la regarda longtemps avec

des yeux pleins d'amour.

--Déjà prête à partir, dit-il, ma Gabrielle?

_Ma Gabrielle!_ ce mot fit tressaillir la duchesse dans la bouche de celui

à qui elle n'appartenait plus.

--Vous avez bien hâte de me quitter, ajouta le roi. Voilà pourtant

longtemps que je ne vous ai vue.

--En effet, murmura Gabrielle qui fut frappée de cette idée, qu'un siècle

tout entier avait passé en si peu d'heures.

Elle rougit, elle se détourna encore comme pour donner un ordre à

Gratienne.

--Avez-vous bien reposé? Êtes-vous remise de votre malaise? continua Henri.

J'ai cru devoir vous laisser dormir, car mon premier mouvement hier en me

mettant à table fut de venir vous voir.

Il la regardait si fixement qu'elle se sentait de plus en plus embarrassée.

L'un et l'autre s'enfonçaient plus avant dans le chemin de leur pensée

secrète.

--Oui, Gabrielle, du moment où j'ai déplié ma serviette, hier, jusqu'à ce

matin je n'ai cessé de songer à vous.

La duchesse fit un effort que le roi remarqua bien; mais il l'attribua au

désir qu'elle avait de ne pas laisser soupçonner sa jalousie de la veille.

Heureux lui-même de ne pas donner suite à l'explication, il se tut.

--J'ai parfaitement reposé toute la nuit, se hâta de dire Gabrielle, et me

voilà prête à faire ce petit voyage. Avançons-nous, Gratienne?

--Oui, madame, dit Gratienne, qui l'oreille aux aguets allait et venait par

la chambre pour porter secours au besoin à sa maîtresse.

--Bonjour, Gratienne, ma commère Gratienne! lui cria le roi toujours

empressé d'entretenir des relations amicales avec une auxiliaire de cette

importance. Comme tu es fraîche, toi; il ne faut pas te demander si tu as

bien dormi.

--Cependant, sire, j'ai été réveillée. On chasse donc la nuit dans votre

parc?

Le roi frissonna.

--Qui chasse? demanda Gabrielle sans le moindre soupçon.

--Je ne sais, mais on a tiré; plusieurs personnes ont entendu comme moi;

c'était du côté....

--Un mousquet, s'écria vivement le roi, un mousquet parti par accident au

quartier des gardes.

Il se sentait pâlir. Gabrielle, heureusement, ne le regarda pas.

--J'ai voulu, reprit Henri, vous visiter dès le matin pour ne rien perdre

de votre chère présence. Dites-moi,

Gabrielle, savez-vous que les nouvelles de Rome sont excellentes, et que

l'année ne se passera pas sans qu'on vous appelle la reine?

--Vraiment... dit-elle avec un sourire contraint; que de bontés pour moi!

--Ne les méritez-vous pas, et d'autres encore!... Y a-t-il en ce inonde

une dignité que Gabrielle ne sache rehausser par son mérite.

--Sire....

--La plus belle, la meilleure des femmes, et la plus pure que l'on puisse

rencontrer.

--Sire, par grâce, interrompit-elle en se levant avec un visage empourpré

par l'inquiétude et la confusion.

--Qu'avez-vous? Modeste par-dessus tout cela.

--Je ne sais, sire, pourquoi, aujourd'hui, Votre Majesté me comble ainsi.

--Hélas! c'est que je vais vous perdre, Gabrielle; et l'on ne sait bien le

prix de ce qu'on a, qu'au moment de s'en séparer.

Ces paroles si naturelles, si simples, avaient un tel rapport à la

situation d'esprit de la duchesse, qu'elle se crut devinée, et de rouge

qu'elle était devint plus pâle qu'un lis tranché. Puis, ne voyant sur le

visage du roi que l'expression innocente d'un regret de circonstance, elle

garda pour elle tout le poids de l'allusion. Elle en fut écrasée, et fondit

en larmes.

--Vous pleurez, ma chère âme, dit Henri. Est-ce de me quitter?...

aurais-je ce bonheur?

--Oui, sire, je pleure de vous quitter! s'écria-t-elle, vaincue par sa

douleur trop longtemps comprimée.

--Ne partez pas alors, répliqua Henri, aussi ému qu'elle.

--Impossible, sire, impossible.

--C'est vrai. Soyez plus raisonnable que moi. Votre vue m'inspire trop

d'amour pour que mes devoirs de prince chrétien n'en souffrent pas durant

les saints jours de cette semaine. Allez adorer Dieu à Paris, publiquement.

Montrez au peuple sa reine. Moi, je remercierai la Providence qui vous a

placée près de moi.

Gabrielle haletait d'impatience et de douleur à chacune de ces paroles

tendres qui cherchaient à la consoler.

--Mais, continua Henri, nous n'endurerons point longtemps un pareil

supplice, n'est-ce pas? vous à la ville, moi aux champs, à quinze lieues

l'un de l'autre! quelle distance! J'envie le sort de ce drôle de Zamet qui

vous aura chez lui. Mais je plains les pauvres chevaux qui vous vont porter

tant de fois mon souvenir. Et puis, attendez-moi dimanche!

--Oui, sire, balbutia la duchesse éperdue, car elle sentait la force

l'abandonner, car son coeur allait défaillir.

--J'aurai pour me consoler de vous, acheva le roi, notre petit César. Vous

me le laissez, n'est-ce pas, ce cher enfant de notre amour?

Ce fut le dernier coup. Gabrielle chancela. Elle voulut répondre, mais sa

poitrine éclata en sanglots, elle battit l'air de ses mains suppliantes, et

sans Gratienne qui la saisit éplorée, et lui pressa les bras avec des

regards parlants, nul doute qu'elle n'eût laissé échapper tout son secret

dans cette torture au-dessus des forces d'une âme honnête et d'un coeur de

mère. Mais Gratienne se hâta d'avertir que les chevaux étaient prêts!

Le roi, disposé par tant d'événements à la mélancolie, fut bientôt à

l'unisson de cette tristesse étrange qu'en un autre moment, peut-être, il

eût moins comprise. Il embrassa Gabrielle en lui répétant les plus doux

noms, les plus touchantes promesses. Peu à peu, attirés par ce spectacle

attendrissant, les serviteurs et les courtisans s'étaient approchés de la

chambre et contemplaient, non sans émotion, ces deux époux enlacés,

pleurant, et qui offraient le plus parfait modèle de la tendresse. Bientôt

arriva l'enfant, porté dans les bras de sa nourrice.

--César... notre fils César... murmura Gabrielle. Oui, sire, je vous

remercie de m'en avoir parlé. Je vous le recommande bien. Oh, sire!

rappelez-vous bien mes paroles, je vous recommande mon enfant.

Eu parlant ainsi elle couvrait de baisers l'innocente créature qui

souriait.

--Mais pourquoi, dit Henri le visage inondé de larmes, pourquoi me dire

tout cela?

--Jurez-moi de vous souvenir de moi, mon cher sire, sans colère, sans

mauvaise pensée, jurez-moi d'aimer nos enfants, quoi qu'il arrive.

--Gabrielle, vous me percez le coeur!

--Il se faut quitter... Sire, persuadez-vous que jamais vous n'eûtes plus

sincère amie.

--Je le crois! je le sais!

--Pardonnez-moi si je vous ai offensé.

--C'est à vous, mon âme, de me pardonner! s'écria Henri vaincu et

s'abandonnant à toute l'amertume de ses regrets.

--Adieu, sire... Ce mot est navrant.

--Dites au revoir, Gabrielle.

--Adieu! répéta la duchesse en promenant autour d'elle un regard obscurci

par les larmes; et comme elle vit que chacun pleurait, car à tous elle

avait été bonne maîtresse ou brave amie.

--Merci, dit-elle avec un de ces sourires irrésistibles qui enivrent et

subjuguent. Emmène mon fils, Gratienne, sinon je n'aurai plus la force de

partir.

Et pour s'arracher à cette scène, elle se dirigea vers l'escalier. Le

carrosse était prêt. Une foule brillante l'entourait, prête à faire cortège

jusqu'à l'endroit où la duchesse devait s'embarquer.

Le roi ne quitta pas Gabrielle. Il désigna ses meilleurs amis pour lui

tenir compagnie dans le bateau. C'était une vaste barque plate, tapissée de

riches tentures. La duchesse y prit place avec des dames et l'élite des

courtisans qui se disputaient l'honneur de l'accompagner. Henri avait nommé

un capitaine des gardes à la duchesse, et ordonné qu'on lui rendit à Paris,

durant son séjour, des honneurs royaux. Chacun comprit qu'il n'y avait plus

en ce bateau qu'une reine de France entourée de sa cour.

Mais Gabrielle s'effrayait déjà de l'esclavage, et cherchait un moyen de se

rendre libre comme elle l'avait promis à Espérance. Au moment de prendre

congé du roi, les pleurs recommencèrent, et la séparation n'eût jamais pu

s'accomplir, si M. de Sully n'eût retenu son maître tandis que la barque

s'éloignait lentement du rivage.

Ce furent des signaux, des adieux répétés, des bras étendus, des voeux

exhalés de l'âme. Peu à peu, d'Henri à Gabrielle, la distance grandit; les

yeux troublés du roi distinguèrent moins clairement sa maîtresse dans le

groupe, et à la première courbe du rivage tout disparut. Ils s'appelaient

encore et entendaient leurs adieux renvoyés par l'écho, mais ils ne se

voyaient plus, et ne devaient jamais se revoir.

Le voyage se fit par un temps calme, sous un ciel pommelé qui moirait

capricieusement d'opale la nappe riante du fleuve. Une partie des

courtisans débarqua à Melun. Gabrielle avait eu l'esprit de donner à chacun

de ceux-là des commissions ou des ordres, qui les retinssent loin d'elle.

Les moins gênants restèrent. Elle était sûre désormais de s'en débarrasser

une fois aux barrières de Paris.

La conversation roula sur tout ce qui peut récréer une femme frivole,

flatter une âme orgueilleuse. Plus d'une fois, par excès de galanterie,

quelques habiles purent caresser l'oreille de Gabrielle du mot: Majesté.

Mais, plus sérieuse à mesure qu'elle approchait du but, plus sombre même,

comme si elle fût entrée déjà dans la mortelle atmosphère du malheur qui

l'attendait, Gabrielle écoutait distraitement les rieurs de cour, ou ne les

écoutait pas du tout. Elle songeait à l'immense bruit que ferait le

lendemain sa disparition. Elle frémissait à l'idée du chagrin dont le roi

serait saisi. Elle eût renoncé à son projet, faussé son serment, sans

l'ineffable consolation de tout sacrifier à Espérance.

Comme le bateau abordait à Villeneuve-Saint-Georges, la duchesse voulut

offrir des rafraîchissements à ses dames, et dans la confusion joyeuse qui

suivit cette collation improvisée, à laquelle Gabrielle ne prit aucune

part, elle fut coudoyée par une étrange figure, une sorte de moine mendiant

encapuchonné, qui lui glissa un papier roulé, en demandant l'aumône, et se

retira si adroitement qu'elle ne le revit plus.

Gabrielle recevait à chaque sortie bien des placets, bien des requêtes. Le

fait n'était point nouveau pour elle. Elle déroula et lut:

«N'allez pas chez Zamet, et surtout n'y prenez rien, fût-ce une pêche, si

on vous l'offre.»

En tout autre moment, ce terrible avis l'eût fait pâlir. Mais que lui

importait Zamet et ses fruits empoisonnés! Gabrielle n'allait pas chez

Zamet puisqu'elle allait dans deux heures retrouver Espérance.

Ceux qui l'observaient après cette lecture, la virent sourire

tranquillement et déchirer le papier en des milliers de miettes qu'elle

jeta l'une après l'autre au fil de l'eau.

--C'est égal, pensa-t-elle, il paraît que ce digne Zamet ne me réserve pas

une hospitalité de frère. Ainsi, l'on compte sur une pêche pour valider la

promesse de mariage de Mlle d'Entragues; en avril elles sont rares, et

Zamet s'est mis en frais pour moi. J'en rirai bien demain en goûtant avec

Espérance les belles pommes de Normandie.

Dès Charenton, Gabrielle se mit à regarder le rivage. Elle pensait qu'un

homme impatient pourrait bien courir en avant pour apercevoir plus vite le

bateau; de ce moment elle oublia tout ce qui était resté derrière: voir

Espérance, le deviner dans l'ombre du soir, tel fut l'unique but de ses

regards, de sa pensée, de toute son âme.

Comme elle ne le vit pas, elle pensa qu'il était aussi prudent que tendre.

Il avait promis de se trouver à Bercy, c'était la seulement qu'il

attendrait. Encore une demi-heure.

La nuit vint, Gabrielle fit aborder encore quelques personnes de sa suite

au-dessus de Bercy, et pria les autres de continuer à descendre la Seine

jusqu'au Louvre. Elle voulait, disait-elle, éviter le bruit, la curiosité

populaire. Tandis que la foule suivrait le cours de l'eau, espérant la voir

descendre au quai de l'École, elle irait, seule, inconnue, en litière,

dormir une nuit tranquille chez Zamet.

Que ne persuade pas une reine à des courtisans? Tous furent persuadés.

Gabrielle mit pied à terre devant Bercy, avec Gratienne, l'inévitable la

Varenne et M. de Bassompierre. La litière attendait. Mais Espérance était

si bien caché avec ses chevaux, qu'elle ne put l'apercevoir.

Elle détacha en avant les deux hommes, avec ordre à l'un de l'annoncer et

de l'attendre chez Zamet, avec remercîments à l'autre pour sa bonne

compagnie, ce qui valait un congé définitif. Et, les deux cavaliers partis,

elle resta seule dans la litière avec Gratienne.

C'était l'instant décisif. Ses chevaux suivaient le bord de la Seine sur un

quai sombre et absolument désert. On ne voyait toujours pas Espérance, mais

sans nul doute il guettait derrière quelque muraille les premiers pas que

Gabrielle ferait seule sur le chemin, après avoir renvoyé la litière comme

elle en était convenue.

Gabrielle ordonna à Gratienne de passer chez Zamet pour lui dire que sa

maîtresse avait voulu rendre visite à Mme de Sourdis et n'arriverait que

plus tard rue de Lesdiguières. Gratienne partit en litière, Gabrielle resta

seule à l'endroit fixé par Espérance.

Rien autour d'elle, ni maître ni chevaux. Les mille suppositions qui

dévorent le coeur pendant les angoisses de l'attente, surgirent dans

l'esprit de Gabrielle avec la rapidité vertigineuse des rêves de fièvre.

Dix minutes, un quart d'heure, une demi-heure s'écoulent, une heure

enfin!... Oh! c'est toute une éternité de tortures.

Se serait-elle trompée hier? A-t-elle eu cette vision? Espérance a-t-il

vraiment promis ce départ, annoncé des chevaux, nommé ce quai désert?...

Être seule ainsi, abandonnée, dans les ténèbres, cette reine! dont la vie

s'écoule goutte à goutte pendant l'interminable agonie de trois mille six

cents secondes.

Elle n'y résiste plus, il faut sortir de ce doute horrible. Si Espérance

s'est trompé d'heure, s'il a tardé... Oh! tarder quand il s'agit d'un

pareil intérêt. Enfin tout est possible, mais Gabrielle au moins le saura.

Elle court chez Espérance; la rue de la Cerisaie n'est qu'à cent pas.

Elle arrive. Les portes sont ouvertes. C'est cela, ses chevaux vont sortir.

Non. La cour est sombre, vide. Pas une lumière, pas une créature, pas un

bruit dans le palais.

Gabrielle sent battre son coeur de la première inquiétude qu'elle ait

encore éprouvée. Raison de plus pour qu'elle avance. Elle avance en effet.

Au péristyle, rien encore. Toujours des portes ouvertes.--Ah!... une

lumière au fond des vastes corridors. Gabrielle n'écoute que son ardent

courage. Elle marche.

Devant elle est une chambre fermée de portières, par l'entre-bâillement

desquelles filtre un rayon lumineux: tant mieux, elle pourra voir sans être

vue ce qui se passe dans cette chambre.

Deux hommes sont là. Que font-ils? L'un, assis, la tête dans ses mains;

l'autre, à genoux; près d'eux, brûlent de grands flambeaux de cire. Mais,

qu'y a-t-il donc de blanc entre les deux hommes?

Gabrielle entr'ouvre la portière pour mieux voir. À ce léger bruit, l'homme

assis relève la tête, c'est Crillon; l'homme à genoux se lève, c'est

Pontis. Tous deux poussent un cri en apercevant la duchesse. Entre eux est

étendu Espérance vêtu de blanc. Espérance, beau comme l'ange funèbre:

est-ce qu'il dort, si pâle? La biche inquiète le regarde, couchée à ses

pieds.

Gabrielle appelle: Espérance! du fond de ses entrailles; il ne répond pas à

cette voix. Il est mort!

Elle ouvre les bras, son âme remonte jusqu'à ses lèvres; elle tombe

inanimée sur le corps de son amant.

Mais elle revint à elle, le calice n'était pas vidé jusqu'à la lie. Elle

entendit le récit de la douloureuse histoire. Crillon qui la tenait dans

ses bras, la remercia, comme il savait le faire, d'être venue si noblement

dire adieu à celui qui l'avait tant aimée.

--Son dernier mot, ajouta le chevalier, fut votre nom, madame; le baiser

qu'il vous envoyait est resté sur ses lèvres.

Gabrielle se souleva vivement. Elle s'approcha d'Espérance aussi blanche,

aussi froide que lui, et attacha sa bouche palpitante à cette bouche

insensible.

On eût dit qu'elle cherchait à lui donner sa vie ou à lui prendre sa mort.

Crillon eut peur qu'elle n'expirât ainsi, laissant dans cette maison

l'honneur fatal qu'Espérance n'avait sauvé qu'au prix de tout son sang.

--Venez, ma fille, dit-il avec douceur; songez à vous, songez au roi,

songez à votre fils. Vous ne pouvez demeurer ici, Espérance ne le veut

pas... Où faut-il vous conduire?

Gabrielle regarda longtemps son amant sans répondre. En sa sublime folie,

elle croyait toujours qu'il allait se relever et sourire. Elle l'appela

encore une fois, en suppliant Dieu comme jamais personne ne l'a supplié.

Mais Dieu n'aime plus assez les hommes pour leur donner deux fois la vie.

--Espérance est mort, dit-elle enfin d'une voix calme, conduisez-moi chez

Zamet.

XXVII

TÉNÈBRES

Il y avait foule chez le financier. Tous les amis du roi, ce qu'on nommait

déjà alors tout Paris, s'était rendu à l'hôtel de Lesdiguières pour faire

la cour à Henri dans la personne de la future reine.

Un beau soleil de printemps épanouissait la verdure dans les riches jardins

de Zamet, trente convives joyeux parcouraient les allées bordées de

primevères et de violettes, et chacun demandait avec empressement des

nouvelles de la duchesse dont les fenêtres étaient encore fermées.

Zamet, contraint, inquiet même, répondait de son mieux: aux indifférents il

disait que Mme de Beaufort, fatiguée du voyage de la veille, reposait

encore; aux intimes il avouait que le sommeil de la duchesse lui semblait

un peu prolongé, car midi allait sonner, et depuis la veille au soir

qu'elle s'était couchée en arrivant, Gabrielle n'avait pas encore paru, ni

même appelé pour son service. Seulement un courrier expédié le matin par

Gratienne avait porté une lettre de la duchesse à Bezons, aux Génovéfains.

Gratienne interrogée répondait toujours la même chose: madame dort. Et elle

gardait l'antichambre de sa maîtresse.

Zamet, de temps en temps, échangeait avec Leonora des regards furtifs.

Celle-ci parcourait le jardin en compagnie de quelques seigneurs curieux ou

galants qui réclamaient d'elle, les uns des pronostics, les autres des

promesses.

--Est-on bien sûr que Mme la duchesse ne soit pas indisposée? dit

timidement la Varenne, moitié à Zamet moitié à Bassompierre.

La Varenne, sans être un aigle, savait souvent lire au travers des nuages,

et depuis qu'il croyait au règne prochain de Gabrielle, il était devenu

tout yeux, tout oreilles en sa faveur.

--Indisposée! s'écria Zamet fort ému, et pour quelle raison, M. de la

Varenne? Pourquoi indisposée, je vous prie? Faites-moi le plaisir de

m'expliquer le motif de cette supposition?

--Eh! Zamet, comme tu t'enlèves! dit Bassompierre sans y voir malice.

En effet, le Florentin était tout rouge.

--Je comprends que M. Zamet se préoccupe de ce que j'ai dit, ajouta la

Varenne, craignant d'avoir déplu. Il s'agit de son hôtesse... et ce n'est

pas une mince responsabilité. Quant à moi, si l'indisposition se déclarait,

j'écrirais au roi tout de suite. J'ai ordre de tout écrire à Sa Majesté

concernant Mme la duchesse.

--N'est-elle pas ici dans toutes les conditions possibles de santé?

interrompit Zamet. D'ailleurs, nous ne l'avons pas encore vue. Jugez-en,

M. de Bassompierre: Mme la duchesse est venue hier au soir seule et voilée;

elle n'avait pas voulu que j'allasse à sa rencontre au bateau. Arrivée

ici, elle parlait à peine. Elle s'est retirée chez elle si vivement, que

je ne suis pas bien sûr qu'elle ait salué.

--Pardieu! elle était lasse, dit Bassompierre. Elle n'a pas voulu de toi au

bateau pour ne pas ameuter la foule. Moi-même, elle m'a envoyé me coucher.

--Elle m'a dit bonsoir à moi, répliqua la Varenne, mais, sous son voile, je

l'ai cru voir très-pâle.

--Je vous assure qu'hier elle se portait comme une rose, dit Bassompierre.

--J'ose espérer, reprit Zamet, que madame la duchesse est, ce matin, ce

qu'elle était hier, et sera demain ce qu'elle est aujourd'hui. Gratienne,

d'ailleurs, n'a rien dit qui fut contraire; elle dort, voilà tout, et nous

l'attendons.

--Eh mais, notre dîner en souffrira, s'écria Bassompierre. Sais-tu bien,

Zamet qu'il est midi passé, et que tes cuisines fument déjà comme s'il

était temps de se mettre à table? Aurons-nous un bon dîner?

--Si vous avez les mêmes goûts que madame la duchesse, répondit Zamet, vous

trouverez la chère excellente. Je vous avoue que j'ai composé ce dîner de

toutes choses qui plaisent à notre future dame.

--C'était ton devoir.

--Et le roi vous en saura gré, dit la Varenne. D'ailleurs, on peut aimer ce

qu'aime madame la duchesse, elle a si bon goût.

--Si je savais faire des vers! s'écria Bassompierre, j'en ferais tout de

suite, je les jetterais dans la chambre de la duchesse gravés sur un oeuf

d'or; l'oeuf rompant une vitre, la dormeuse se réveillerait, et nous

aurions plus de chances de dîner.

Ces mots furent entendus, saisis au vol par plusieurs estomacs qui

commençaient à trouver long le sommeil de la duchesse.

--Je propose, dit l'un, qu'on établisse un concert de belle voix et de gais

instruments, chantant des choses amoureuses sous le balcon.

--Un jeudi saint, des choses amoureuses!... objecta Zamet de plus en

plus décontenancé par le retard de son hôtesse. Et il allait, sur l'avis de

Leonora, expédier un nouveau messager à l'appartement silencieux, lorsque

Gratienne parut annonçant que sa maîtresse se préparait à descendre.

--Il est temps. J'allais écrire au roi, dit la Varenne en s'éventant avec

son chapeau.

Le front du Florentin s'éclaircit. Leonora parut moins distraite. Tous les

assistants se pressèrent, hommes et femmes, pour avoir les meilleures

places au bas de l'escalier; les meilleures places étaient celles qui

permettaient d'obtenir le premier salut et le premier sourire de la

duchesse.

Les femmes se préparaient à bien examiner la toilette de celle qui régnait

déjà en France par son goût exquis, ses magnificences toujours distinguées

et l'imagination qui donnait un grand caractère de poésie et d'art à

chacune de ses parures.

La belle Gabrielle — Tome 3 · 第 21 / 23 段