On arriva chez M. d'Entragues. Là, on recorda la leçon. M. de Sully avait

envoyé l'audience requise. Le père tira du plus sûr de ses coffres la

promesse royale. On la lut, on la relut, on en analysa tous les sens. On se

convainquit pour la millième fois que le titre était inattaquable,

invincible, écrasant. Marie Touchet se mit au bain, et la future reine

partit avec son père pour l'Arsenal.

Sully travaillait dans son grand cabinet dont les fenêtres regardent la

rivière en face l'île d'Entragues. Il faisait ce jour-là grand soleil sur

les papiers du ministre. Ce joyeux rayon lui avait échauffé les idées; il

grognait et chantonnait tout en prenant ses notes, comme c'était sa coutume

dans les jours de belle humeur.

Il avait dû avertir les huissiers de l'illustre visite qu'il attendait, car

M. d'Entragues et sa fille furent introduits avec empressement dès leur

arrivée. Nul ne jouissait de ce privilège chez Sully, le plus jaloux homme

d'État qui ait jamais pratiqué la science de faire respecter le pouvoir.

À la vue d'Henriette, il prit un air presque galant et offrit un siège. M.

d'Entragues s'assit près de sa fille. Sully demeura debout.

--Quel heureux hasard vous amène, dit-il, au milieu de mes gros canons?

--Un motif des plus sérieux, monsieur, et mon père va vous l'exposer,

répondit Henriette du ton qu'une reine eût pris en son lit de justice.

--J'écoute, madame, dit Sully impassible. Mais seriez-vous assez bonne pour

me permettre de cacheter cette lettre que le roi m'ordonne d'écrire au

brave Crillon, en Provence.

--Faites, monsieur, de grâce, dit le père d'Entragues.

Sully fit fondre la cire, sans regarder personne en face.

--C'est, dit-il, pour le complimenter, à propos d'un anniversaire bien

triste, la mort d'un charmant jeune homme... Eh! ne l'avez-vous pas

connu?... tout le monde le connaissait... Espérance... un être

parfait. Ce sont ceux là qui nous quittent!

Tout en parlant, le ministre cachetait la lettre; il ne put voir

l'expression de sombre défiance qui passa, comme un nuage sinistre, sur les

traits d'Henriette.

--Quoi, il y a déjà un an, s'écria le père Entragues, il y a donc aussi un

an que la duchesse de Beaufort est morte. Comme le temps passe!

--Me voici tout à vous, dit Sully, qui venait de faire expédier la lettre.

Et il s'assit en face de ses hôtes.

--Monsieur, dit le plaignant, nous venons à vous, qui êtes la droiture et

la fermeté, pour vous faire part d'une situation difficile où le roi a mis

notre famille.

--Bah!... comment cela? répliqua Sully.

--Le roi fait à mademoiselle d'Entragues un honneur bien grand, puisqu'il a

daigné la choisir pour compagne, mais cet honneur souffre quelque atteinte

en ce moment.

--Je ne saisis pas bien, dit Sully, en approchant son siège.

--Le sujet est délicat, et je crains de m'expliquer trop clairement.

--Vous avez tort, mon père, interrompit Henriette avec impatience. Les

demi-explications ressembleraient trop à ce dont nous venons nous plaindre.

C'est des demi-explications que nous voulons sortir, et, pour en sortir,

nous réclamons une main vigoureuse. Monsieur, le roi me traite en

maîtresse, et je ne suis pas sa maîtresse.

--Bah! s'écria encore Sully avec une candeur qui eût fait la réputation

d'un acteur comique; quoi! vous n'êtes pas la maîtresse du roi? Eh bien, il

faut que vous me le disiez pour que je le croie.

--Je suis sa femme, monsieur!

--Oh! oh! dit le ministre, dont la fausse bonhomie ne pouvait réussir à

vaincre un sourire; voilà qui me surprend plus fortement encore.

--Voici la promesse de mariage, monsieur, dit Entragues, écrite et signée

par le roi. Je la crois en bonne forme; et vous?

On comptait sur l'effet de ce coup de tonnerre. Mais Sully le supporta

mieux qu'on n'eût cru.

--Une promesse de mariage! répondit-il, c'est prodigieux!

--Vous ne supposez pas, dit Henriette avec une hauteur dédaigneuse, que

j'eusse accepté sans cette promesse, la qualité de maîtresse du roi? J'ai

trouvé la honte au vestibule, mais l'honneur viendra!

--Comment, le roi vous a signé une promesse de mariage! répéta encore

Sully, les yeux fixés sur le papier précieux que M. d'Entragues lui tendait

sans s'en dessaisir. Oui, ma foi! cela ressemble bien à la signature du

roi.

--Comment! ressemble! s'écria le père; douteriez-vous de l'authenticité?

--Non pas, non pas... non pas.

--C'est que vous manifestez un étonnement plus qu'étrange, interrompit

Henriette, et je ne me rends pas bien compte d'un saisissement pareil. Me

jugeriez-vous à ce point indigne?

--Ah! madame, vous me comprenez mal. Vous réunissez en vous tous les

mérites; vous êtes, comme dit le saint roi-prophète, un vase de

perfections. Mais....

--Mais?

--Mais je m'étonne encore que le roi ait signé cette promesse. C'est mal.

--Que voulez-vous dire, monsieur?

Sully se mit à hésiter avec délices. Il jouait avec la proie.

--Le roi ne devait pas, le roi eût dû réfléchir... le roi a commis là un

véritable manque de foi, dit-il.

--Envers qui donc, monsieur? demanda Henriette fort intriguée.

--Mais envers vous, madame. Comment! vous avez dans les mains un pareil

engagement, le roi le sait, et il va....

--Il va?...

--Vous ne me croiriez jamais si je vous le disais sans être appuyé d'un

témoignage. Ah! s'écria-t-il en se frappant le front, j'oubliais que j'ai

justement là, dans l'antichambre, le témoin le meilleur, le témoin

essentiel.

Sully sonna une clochette.

--Faites entrer la dame qui attend ici près, dit-il à l'huissier.

Henriette et M. d'Entragues se regardaient sans rien comprendre à toutes

ces fluctuations d'un homme si net de sa nature. Ils entendirent le

frôlement d'une robe aux panneaux du corridor, et l'Italienne Leonora

apparut dans une parure aussi brillante que fièrement portée. Leonora chez

Sully! Leonora grande dame! Henriette en poussa un cri de surprise, elle en

eut le frisson.

L'Italienne regarda froidement, et sans paraître la connaître, celle qui,

l'an passé, la protégeait, la payait et la chassait selon son caprice.

--Que désire monsieur de Sully de sa servante? dit-elle en français avec un

accent toscan des plus marqués.

--Signora de Galigaï, voudriez-vous avoir l'obligeance de nous dire quel

jour vous avez expédié l'acte à Florence?

--Le jour même où il a été signé, avant-hier, seigneur, dit Leonora les

yeux fixés sur Henriette, que ce regard provocateur faisait pâlir.

--De quel acte s'agit-il donc! demanda M. d'Entragues.

--De l'acte de mariage, seigneur.

--De qui, s'écria Henriette le coeur défaillant?

Leonora d'une voix ferme:

--Du roi, dit-elle, avec ma maîtresse, la princesse Marie de Médicis, fille

du grand-duc de Toscane.

--Le roi est marié! s'écria M. d'Entragues.

--Parfaitement, répondit Sully. Grande affaire pour la France!

Mlle d'Entragues tomba dans les bras de son père. Mais la rage lui rendit

bientôt des forces. Elle se releva tremblante, farouche. Le père, au

contraire, se laissa choir dans un fauteuil, écrasé sous sa montagne de

chimères.

--C'est une lâche trahison, murmura Henriette, dont je sommerai le roi de

me faire raison devant le monde entier.

--Raison? dit Sully avec un singulier sourire, voulez-vous que je vous en

donne une, d'abord?

Et il alla ouvrir, avec une petite clé, son tiroir, d'où il sortit un

papier taché de quelques gouttes de sang.

C'était la lettre d'Henriette à Espérance; la lettre remise au roi à

Fontainebleau, et que Sully avait réservée pour une occasion suprême.

La malheureuse Entragues faillit mourir de honte et de terreur en la

reconnaissant.

--Trouvez-vous la raison valable? dit le ministre, qui ne prenait plus la

peine de dissimuler l'ironie.

Henriette s'appuya, la sueur au front, sur le marbre de la cheminée.

--Écoutez, reprit Sully à demi-voix, j'ai une proposition à vous faire. Le

mariage du roi annule votre promesse. C'est un papier qui ne vaut plus

rien. Cependant je vous l'achète.

Elle leva la tête.

--Et je la paye avec votre billet... Est-ce accepté?

Henriette réfléchit un moment. L'horrible surprise avait décomposé ses

traits. On eût dit une statue d'argile. Mais réveillée par le sourire

triomphant de Leonora, qui semblait la défier, fascinée par la vue de ce

sang qui lui rappelait tant d'affreux souvenirs, tant de crimes inutiles.

--Eh bien! j'accepte! dit-elle.

Sully prit la promesse et lui donna le billet; il brûla l'une

tranquillement, elle mit l'autre en mille pièces avec une ardeur qui tenait

du délire.

--Oh! disait-elle en grinçant des dents à chaque fragment que broyaient ses

ongles, je te paye bien cher, lettre infernale! mais enfin tu n'existeras

donc plus! Quant au roi... quant à la vengeance, eh bien! nous verrons

plus tard!

Elle prit le bras de son père, qui regardait sans voir, d'un oeil hébété.

Elle l'arracha de son fauteuil et partit, n'osant pas regarder Leonora, qui

riait silencieusement, et Sully qui prodiguait les révérences.

* * * * *

La reine Marie de Médicis fit, peu de temps après, son entrée à Paris. Elle

venait de Lyon, où, deux mois avant, le roi impatient, était allé la voir

et l'épouser.

Tout le peuple de la grande ville s'empressait dans la rue Saint-Antoine,

aux environs de la Bastille, sur le chemin que devait parcourir le cortège

de la nouvelle reine.

Aussitôt que le mariage du roi eut été publié, consommé, et que le bruit se

fut répandu même que déjà cette union promettait des fruits, Crillon, qui

s'était retiré dans ses terres en Provence, avait reçu des génovéfains une

lettre ainsi conçue:

«Monsieur et cher seigneur, la volonté dernière de madame la duchesse fut

d'être inhumée en notre église de Bezons. Mais, vous le savez, elle

manifesta encore un autre voeu qui devait recevoir son exécution du jour où

ladite dame serait oubliée du monde.»

«Je crois que ce jour est arrivé; nul déjà ne prononce plus son nom, elle

est bien oubliée; mais moi qui n'oublie pas, je vous rappelle la promesse

faite à cette illustre dame, et vous attends à Paris pour m'aider à la

réaliser. J'ai prévenu M. le chevalier de Pontis, qui a demandé un congé à

cet effet, et attend vos ordres.»

«Frère ROBERT.»

Crillon ne se fit pas attendre. Il trouva Pontis au rendez-vous, rue de la

Cerisaie, à l'endroit où s'élevait, l'année précédente, la maison

d'Espérance.

L'édifice avait disparu. Plus une pierre: rien n'en rappelait le souvenir.

L'homme inconnu qui avait fait bâtir ce palais pour Espérance était venu le

faire raser après sa mort. Quant au jardin, désert et magnifique dans sa

liberté sauvage, il était devenu lieu d'asile pour des milliers d'oiseaux

qui fourrageaient les massifs, jouissaient seuls des fleurs, et nichaient

dans les rosiers changés en buissons touffus.

Au premier coup d'oeil que le génovéfain jeta sur ces deux hommes, il

s'aperçut bien qu'eux non plus n'étaient pas de ceux qui oublient.

Pontis, vieilli de dix ans, avait les yeux éteints, les traits ravagés.

Crillon, jusque-là respecté par les fatigues, par les blessures, par la

gloire, s'était voûté tout à coup comme un vieillard.

Quand le malheureux garde s'approcha du général et courba le genou devant

lui avec une respectueuse douleur, Crillon le releva, lui serra la main,

mais frère Robert remarqua qu'il ne l'embrassait pas. Crillon voyant ce

jardin plein de parfums et d'ombre:

--En partant d'ici, dit-il, notre Espérance va donc perdre toutes ces

fraîches fleurs?

--Il en aura de plus belles, dit frère Robert, que depuis un an je cultive

là-bas en l'attendant.

Sous les sapins, près de la fontaine, reposait le corps d'Espérance. Frère

Robert, Crillon et Pontis l'enlevèrent pendant la nuit, en attendant une

litière qui devait l'emporter le lendemain à Bezons.

Comme une roue s'était brisée et qu'il fallait y faire travailler

l'ouvrier, la litière ne put partir de Paris que vers deux heures. Elle

traversait la place Saint-Antoine au moment où débouchait du faubourg, aux

acclamations d'un peuple enivré de joie, le carrosse tout doré du roi et de

la reine.

Dans l'escorte, le comte d'Auvergne grimaçait l'enthousiasme, Leonora et

Concino, splendides tous deux rayonnaient d'orgueil. Le char de triomphe

dut s'arrêter un moment pour laisser passer le char funèbre.

C'était la joie de la vie rencontrant la joie de la mort.

Henri menait sa femme coucher au Louvre; Espérance allait dormir à Bezons,

près de sa fiancée.

FIN

TABLE

I. Le roi te touche, Dieu te guérisse!

II. La griffe de Proserpine

III. Comment la ligue servit à battre l'Espagne et réciproquement

IV. Première chasse

V. Miséricorde

VI. L'île Louvier

VII. La vengeance du père

VIII. Le sang pour le sang

IX. Ayoubani

X. Où le tonnerre gronde

XI. Les trois ours d'or

XII. Les bains de Gabrielle

XIII. Conseil de famille

XIV. La réparation

XV. Des dangers de la jalousie

XVI. La grange de la Chaussée

XVII. A Indienne, Indienne et demie

XVIII. Le doux Espérance

XIX. Séparation

XX. Entragues et intrigues

XXI. L'aveu

XXII. La prophétie de Cassandre

XXIII. Où Pontis trouve l'occasion promise

XXIV. Amour

XXV. La treille de l'orangerie

XXVI. Le dernier rendez-vous

XXVII. Ténèbres

XXVIII. Épilogue

FIN

La belle Gabrielle — Tome 3 · 第 23 / 23 段