Mais comme il connaissait parfaitement Fontainebleau et ses inextricables

détours, il se flatta d'avoir bientôt perdu l'espion, si c'en était un. En

conséquence, il doubla le pas et enfila un autre corridor qui aboutissait

an pavillon de l'Orangerie.

Un pas net, prompt et sonore sur les briques du corridor, lui annonça que

sa piste était bien suivie.

Espérance réfléchit qu'il fallait couper au plus court, gagner une porte,

et, si on osait le suivre jusqu'au dehors, en finir avec l'ennemi. Il

accéléra sa course en se dirigeant vers la porte qui, de l'Orangerie, mène

à la cour des Princes. Mais là son oeil subtil aperçut la grille fermée, et

derrière, un peloton de soldats assis dans la cour, essayant d'allumer un

feu que la bruine éteignait malgré tous leurs efforts.

--Pourquoi un poste là? pensa-t-il, ce n'est pas l'habitude. Mais je n'ai

pas besoin de passer absolument par la cour des Princes. Commençons par

sortir d'ici.

En effet, demeurer là eût été dangereux. Il pouvait se trouver pris entre

la grille et l'espion dont il entendait se rapprocher les pas au-dessus de

lui dans les montées.

Il se blottit dans un angle, retenant son haleine, pour laisser passer et

examiner un peu son persécuteur. Son attente ne fut pas trompée: l'homme

arriva courant, et passa devant lui à trois pas. Espérance avait envie de

se jeter dessus et de l'étouffer; mais il pouvait pousser un cri, les

soldats pouvaient entendre. Un pareil scandale dans la maison du roi

perdait sans rémission tous les intérêts si précieux qu'Espérance

défendrait mieux par une adroite évasion.

A la faible lueur des tisons grésillant dans la cour, Espérance entrevit

vaguement la forme de l'espion. C'était une ombre maigre, déhanchée, qui

forçait l'allure de son pas et soufflait déjà comme un chien acharné sur un

cerf.

Espérance s'élança hors de son coin, et plein d'une idée nouvelle, il

rebroussa chemin, tandis que l'espion, collé aux grilles, se demandait par

où la proie s'était échappée. Remonter l'escalier, tirer la clé que lui

avait donnée Gratienne et ouvrir la porte d'un corridor à gauche, fut pour

le jeune homme l'affaire d'un moment. Il se trouva ainsi dans un passage

embarrassé de charpentes dont plus tard Henri IV devait faire la célèbre

galerie des Cerfs.

Espérance referma la porte sur lui et se mit à rire silencieusement en

songeant au désappointement de l'espion. Il savait qu'au bout de ce passage

se trouve l'escalier qui conduit à la cour Ovale et rien ne l'inquiéta

plus. Il reprit haleine.

Tout à coup le frôlement d'une main sur les panneaux le fait tressaillir,

quelque chose ébranle la porte; nul doute, l'espion a découvert la voie, il

voudrait entrer: oui, mais ouvrir!

La serrure crie, le pêne claque, la porte s'ouvre, Espérance sent une sueur

froide inonder son front, l'espion a une clé aussi.

Cette clé, qui ouvre toutes les portes de Fontainebleau, Gabrielle l'a dit,

le roi seul la possède; c'est donc le roi qui poursuit Espérance, ou du

moins quelqu'un envoyé par le roi. Il a donc des soupçons; le secret de

Gabrielle est donc en danger. Allons, plus de résistance possible, il faut

fuir, et fuir si vigoureusement que l'ennemi soit distancé avant dix

minutes.

Espérance reprit sa course, et disparut par l'autre issue.

Mais dans la cour Ovale, encore des sentinelles. Plus de doute, tout est

gardé; c'est un complot. L'homme détaché sur les traces d'Espérance joue le

rôle du traqueur qui pousse la proie dans des filets ou sous la balle des

chasseurs. Rien n'annonce pourtant que le roi veuille faire tuer Espérance;

un seul homme n'eût pas suffi. Mais évidemment on voudrait l'arrêter, le

reconnaître, le convaincre... Gabrielle serait perdue. À cette seule

pensée, le sang bouillonne dans les veines de son amant.

Que faire? A force de courir dans les corridors et d'ouvrir des portes que

l'autre sait ouvrir comme lui, Espérance ne risquerait-il pas de rencontrer

face à face un deuxième espion et d'être forcé alors au combat qu'il veut

éviter à tout prix pour ne point aggraver l'affaire? Il sera toujours temps

d'en venir aux coups si la situation est désespérée.

Il court, cherchant les issues, et déjà il a réussi; l'espion est loin,

plus de bruit. Son pas qui résonnait fatalement ne se fait plus entendre.

Espérance, revenu dans ce passage noir et obstrué, la future galerie des

Cerfs, s'arrête pour respirer, à la place même où, cinquante-huit ans plus

tard, devait tomber Monaldeschi.

Soudain une respiration bruyante, un râle plutôt qu'une haleine, retentit à

son oreille; nul doute, l'homme est là, tout près d'Espérance, il le

cherche dans l'ombre épaisse. Comment a-t-il pu arriver ainsi sans bruit?

Il avance et on ne l'entend plus marcher et on sent le feu de son souffle.

--Je comprends, se dit Espérance, l'espion, impatienté de m'avertir

toujours par le bruit de son pas, a marché pieds nus; il m'entendait lui,

et je ne le soupçonnais pas. Voilà un dangereux coquin. Plus de pitié, ou

je suis perdu.

Une main s'allonge à tâtons vers le jeune homme, frissonnant à ce contact.

Il y répond par un coup de poing si vigoureux, que l'ennemi va mesurer la

terre, et comme les demi-moyens ne sont plus de saison, Espérance ouvre une

fenêtre et saute dans la terre grasse du jardin de l'Orangerie.

Un bruit sourd, mat, mêlé d'imprécations lui annonce que l'espion a sauté

aussi. Bien plus, Espérance voit briller dans le brouillard une lame

d'épée. Le coup de poing a fait son effet: de la défensive on passe à

l'offensive. La poursuite va se changer en lutte.

L'inconnu, épuisé, haletant, humilié de sa fatigue et du coup qu'il a reçu,

s'est décidé à en appeler aux armes. Dans ces occasions, malheur à qui se

laisse prévenir. La victoire est presque toujours au premier des deux qui

frappe.

Sur-le-champ, Espérance conçoit un nouveau plan. A vingt pas de lui s'élève

le mur couvert d'un treillage garni de vigne, dont Gabrielle lui a souvent

envoyé les raisins renommés. Il escaladera ce mur, gagnera, de maille en

maille, comme par échelons, les fenêtres d'un bâtiment qui donne sur la

cour des Fontaines, et, une fois la, il est sauvé.

Mais il faut d'abord faire cesser la poursuite de l'ennemi; cet étrange

limier s'échauffe de plus en plus. Il gronde d'une manière effrayante,

chaque fois que son pied nu glisse sur les terres détrempées par la pluie.

Le moindre faux pas mettrait Espérance à la merci d'une pointe qui s'agite

altérée de sang. Lui aussi, d'ailleurs, se sent bouillir de colère. Le

moment est venu d'en finir. Tout en courant vers le mur, il détache son

manteau. Puis, au détour d'une allée, il bondit de côté. L'autre, emporté

par son élan, le dépasse: agile comme un tigre, l'amant de Gabrielle fond

tête baissée sur l'espion qui cherche à le retrouver dans les ténèbres; il

le renverse, le coiffe du manteau, l'y roule, l'y entortille dix fois, et

lui brise, sous les plis mêmes de l'étoffe humide, son épée, qu'il n'avait

pas lâchée. Espérance complète sa victoire par quelques rudes bourrades qui

arrachent à l'ennemi étouffé des rugissements sourds, et quand il le croit

empêtré dans les spirales du drap, il reprend sa course dans la direction

du mur, et, crachant aux treillages, commence sa hasardeuse ascension.

Mais l'autre, écumant de rage et de douleur, fend l'étoffe ou la crève du

tronçon de sa lame, se relève sur les genoux, aveuglé, ivre, entend craquer

le treillage sous le poids d'Espérance, veut s'élancer de ce côté, mais

retombe embarrassé dans les loques fangeuses du manteau. Encore deux

échelons et son ennemi touche au rebord de la fenêtre; il y porte la main,

il va échapper.

--Arrête, ou je te tue! veut crier le vaincu; mais la voix manque à son

gosier aride, sa rage devient du délire, il arme un pistolet et le décharge

sur le mur illuminé un moment par l'éclair de la poudre.

Le fugitif s'arrête, ses mains s'ouvrent, son corps s'affaisse. Il tombe la

tête inclinée comme l'oiseau de la branche, et son ennemi se précipite sur

lui en murmurant, avec une joie farouche:

--Sambious! je finirai par te voir en face.

Il soulève le corps, approche ses yeux avides du pâle visage du blessé.

Mais tout à coup son oeil devient hagard, ses cheveux se hérissent, ses

mains se glacent dans le sang tiède.

--Pontis! murmure une voix faible comme un souffle, comment, Pontis, c'est

toi qui m'as tué!

--Espérance! s'écrie le malheureux garde en reculant avec un accent de

folle épouvante....

--Tu m'as tué!...

--Oh! mon Dieu! oh! mon Dieu!... j'ai tué Espérance; oh! mon Dieu!...

c'est mon ami que j'ai tué... oh! mon Dieu!...

Et Pontis, à genoux, s'arrachait les cheveux et se tordait les mains en

poussant des cris inarticulés.

--Tu ne m'avais donc pas reconnu, Pontis?

--Il le demande! il m'accuse d'avoir voulu le tuer, moi qui l'aimais plus

que ma vie.

--Mais le roi t'a ordonné....

--De suivre et de reconnaître un homme qui sortirait....

--De chez la duchesse.

--Ou de chez Mlle d'Entragues, car il n'était pas sûr.

--Quoi! il doutait... Tout n'est donc pas perdu, s'écria Espérance en se

soulevant avec joie. On peut donc encore sauver Gabrielle. Rien ne l'accuse

que ma présence, allons, aide-moi. Pontis, il faut que je sorte d'ici, je

ne veux pas qu'on me trouve, tu diras que tu m'as manqué, que j'ai fui, que

tu ne m'as pas reconnu. Aide-moi, j'aurai la force de franchir le mur...

Ah! ne me touche pas... je souffre trop... je ne puis faire un pas.

Pontis, desserre-moi... laisse couler mon sang, j'étouffe!... je

meurs.

--Ne dis pas cela, ou je m'arrache le coeur à tes pieds.

--Eh bien! achève-moi; prends-moi sur tes épaules, jette mon corps dans une

citerne... Enterre-moi vivant; mais qu'on ne me trouve pas, qu'on

n'accuse pas Gabrielle. Sauve-la, sauve-la, Pontis!

--Mon pauvre ami!

Et Pontis se déchirait la chair en sanglotant.

--Pourquoi m'a-t-il épargné tout à l'heure, au lieu de me tuer comme un

chien!

--Ne pleure pas, ne crie pas, on viendrait. Dis-moi plutôt ce qu'il faut

faire pour que la duchesse ne soit pas déshonorée, pour que ce démon

d'Entragues ne triomphe pas. Cherche donc... Elle rit, vois-tu, dans ces

ténèbres. Oh! pourquoi m'as-tu atteint, Pontis? je m'échappais, tout était

sauvé! S'il faut que Gabrielle succombe, sois maudit!...

Et le malheureux, dévoré par la souffrance, exaspéré par le désespoir,

tendait vers Pontis des mains suppliantes. Celui-ci s'agenouillait, se

relevait, implorait Dieu, se frappait le front des deux poings, puis se

reprenait convulsivement à étancher les flots de ce sang généreux qui

coulait toujours.

Tout à coup il rencontra sous ses doigts tremblants la boîte d'or, cause

première de leur querelle, de leur séparation, de la blessure d'Espérance.

--Ah! s'écria-t-il inspiré par un rayon de la divine intelligence, ne me

demandais-tu pas de sauver l'honneur de Gabrielle?

--Oui, Pontis.

--Et de nous venger du monstre d'Entragues?

--Oh! si tu pouvais!

--J'en réponds, je le jure.

Espérance joignit les mains avec ivresse.

--Dans ce médaillon, poursuivit Pontis, il y a une lettre d'Henriette?

--Oui.

--Un rendez-vous qu'elle te donnait autrefois, sans date, sans désignation

précise?

--Oui, oui.

--Eh bien, ami, cette lettre est d'hier, c'est Mlle d'Entragues qui t'a

appelé à Fontainebleau, c'est de chez elle que tu sortais tout à l'heure,

quand je t'ai surpris. Gabrielle n'a plus rien à craindre; notre ennemie

mortelle est prise à son piège, elle est déshonorée!

--Ah! je comprends, s'écria Espérance, merci Pontis, mon frère, mon

bienfaiteur. Pontis, je t'aime, Pontis, je te bénis!

Et saisissant le garde à deux bras, il le couvrait de baisers, de larmes.

--Entends-tu? dit Pontis en se relevant pour écouter.

--Oui, des voix, des pas... le bruit du pistolet a réveillé du monde, et

on vient... ouvrons vite la boîte.

--Fais jouer le ressort.

--Mes doigts n'ont plus de force. Qu'il faut peu de temps à Dieu pour

briser un homme! Aide moi à appuyer... c'est ouvert, jette

la boîte... bien. Maintenant, je puis mourir.

--Tu ne mourras pas... au secours!

--Chut!... je sens ta balle trop près de mon coeur. Dans cinq minutes,

c'est fait de moi, mais Gabrielle est sauvée, Dieu est bon....

Il fut interrompu par une voix qui disait au fond du jardin:

--Est-ce par ici qu'on a tiré? où êtes-vous?

Un homme approchait, portant un falot et se dirigeant avec hésitation vers

l'endroit de la scène.

--M. de Sully, murmura Pontis à l'oreille de son ami. Que faut-il faire?

--Réponds-lui, dit Espérance, car moi, je m'affaiblis.

--Par ici! répondit Pontis d'une voix étouffée.

--Sire, par ici, dit Sully en éclairant l'allée noire à une ombre qui

s'avançait derrière.

--Le roi!... c'est bien, murmura Espérance. Allons, Pontis, le moment

est venu, venge-nous!

--Que personne n'entre dans le jardin! commanda Henri à son capitaine des

gardes qui l'accompagnait et resta dehors.

Et il s'approcha vivement du groupe, une épée nue sous son bras.

Pontis était debout, pâle, les cheveux collés au front par la sueur et la

pluie, taché de boue, taché de sang, sinistre à voir.

--C'est toi, dit Henri troublé à cet aspect, eh bien?

--L'homme est là, étendu, sire.

--Blessé!... tu l'as blessé?...

--Il allait m'échapper, et Votre Majesté m'avait ordonné de le reconnaître.

--Qui est-ce?

--C'est mon ami, mon frère, bégaya le garde dévorant les sanglots qui

déchiraient sa gorge.

Le roi frémissant se baissa vers la terre, Sully éclairait les traits

livides du mourant.

--Espérance! s'écria Henri épouvanté, c'était lui! Mais d'où sortait-il?

--De chez Mlle d'Entragues qui lui avait donné rendez-vous, dit Pontis avec

une voix claire comme un chant de victoire.

Espérance se souleva, les yeux brillants de joie.

--Un rendez-vous... d'elle? murmura le roi.

--Lisez, sire, répliqua Pontis en lui tendant la lettre qu'il prit des

mains d'Espérance.

Sully leva son flambeau, le roi lut d'une voix sombre:

«Cher Espérance, tu sais où me trouver, tu n'as oublié ni le jour, ni

l'heure fixés par ton Henriette qui t'aime. Viens, sois prudent.»

Pendant cette lecture, Espérance, ranimé, suivait chaque mouvement du roi

avec une rayonnante avidité. Henri remit la lettre à Sully, qui ne put

réprimer un dédaigneux sourire.

--C'est bien d'elle; vous étiez dans votre droit, même chez moi, Espérance,

dit enfin le roi profondément ému. Je vous demande pardon... Mais c'est

du secours qu'il vous faut; nous allons, sans bruit, sans éclat, vous

transporter....

--Inutile, sire, dit Espérance, j'aime mieux mourir ici.

Tout à coup l'on entendit une voix forte qui criait, à l'entrée de

l'Orangerie:

--Je vous dis qu'on a tiré de ce côté. Où est le roi?... est-ce qu'on a

tiré sur le roi? Je veux passer pour voir le roi, harnibieu!

--Crillon!... arrête, ce n'est rien, dit Henri rouge de honte en courant

à la rencontre du chevalier, ce n'est rien, mon digne ami.

Et il cherchait à l'éloigner.

--Dieu soit loué, vous êtes sauf! dit avec joie le vieux guerrier, un peu

surpris de ce mouvement du roi, qui le poussait en arrière. Mais, sire, on

a tiré! Je vois quelqu'un étendu là-bas... qui est-ce donc?

--C'est moi, moi Espérance, dit le blessé d'une voix si touchante, que le

roi cacha son visage dans ses mains, et que Crillon, tout pâle, poussa un

cri en s'élançant de ce côté.

--Toi! toi, blessé!... Oh, mon Dieu! pauvre enfant!... À la poitrine,

si près du coeur... Mais qui est donc son assassin?

--Moi! dit Pontis, tombant à deux genoux avec un élan de désespoir dont

rien ne saurait peindre la navrante énergie... moi, qui ne l'ai pas

reconnu; moi, qui, pour obéir au roi, ai tué mon frère!

--N'en crois rien, Crillon, s'écria le roi, déchiré par les regrets et la

honte; je voulais seulement qu'on l'arrêtât; je n'ai pas dit qu'on lui fît

violence.

Sully montra la lettre d'Henriette au chevalier.

Crillon comprit tout: l'avis mystérieux lu à table, la jalousie du roi, le

noble dévouement d'Espérance. Et sa généreuse indignation monta comme un

flot amer de son coeur à ses lèvres.

--Ah! sire, c'est vous, répliqua-t-il en se relevant lentement, c'est vous

qui pour vos querelles de femmes, faites tuer l'ami par l'ami!

--Crillon!...

--Comme eût fait le bourreau Charles IX, poursuivit le chevalier, effrayant

de douleur et de colère.

--Crillon, vous m'offensez au moment où je me justifie.

Mais rien n'eût pu retenir ce torrent furieux.

--Je sers donc un roi assassin! reprit le chevalier d'une voix vibrante de

rage. J'ai donc versé tant de fois pour vous mon sang, tant de fois

prodigué ma vie, pour qu'on m'en récompense en égorgeant ceux que j'aime...

Sire, décidément, vous m'en demandez trop.

--Mais est-ce bien Crillon qui parle... Crillon qui sacrifie son roi à un

étranger?

--Un étranger, mon Espérance?

--Qu'est-il donc?

--C'est mon fils!

À ces mots arrachés au chevalier par une douleur surhumaine, le roi

chancela et s'appuyant sur l'épaule de Sully ne put retenir ses larmes.

Pontis tomba foudroyé la face contre terre, mais Espérance, souriant comme

les anges, souleva ses bras raidis, en entoura le col du chevalier qui se

penchait vers lui en suffoquant de désespoir.

--Oh! dit-il, quel malheur de mourir au moment où l'on retrouve un tel

père!... Mais je suis encore trop heureux, j'aurai le temps de vous

embrasser. Père... ajouta-t-il luttant contre la mort qui déjà

l'envahissait de ses ombres violettes, mon père... ce baiser... pour

vous!

Et il appuya ses lèvres sur le visage du chevalier. Puis, faisant un effort

pour s'approcher de son oreille, il murmura tout bas:

--Celui-ci, pour Gabrielle....

Et il exhala le dernier souffle. Ses lèvres, entr'ouvertes, n'achevèrent

point ce suprême baiser.

Crillon resta un moment écrasé, sans comprendre. Mais quand il sentit que

ce noble coeur ne battait plus, que ces yeux si doux étaient à jamais

fermés, il se leva haletant, avec un rauque soupir, comme le guerrier qui

arrache un fer mortel de la poitrine. Pontis, sans force et sans voix,

gisait aux pieds de son ami.

--Soldat du roi, tu as obéi au roi, tu n'es pas coupable, lui dit Crillon.

Je te pardonne au nom d'Espérance et au mien. Aide-moi à emporter d'ici le

corps de mon fils.

Sully s'approcha, le roi fit un pas; Crillon les écarta tous deux d'un

geste résolu.

--Pontis et moi nous suffirons, dit-il.

--Brave Crillon, s'écria Henri d'une voix oppressée, si tu savais ce qui se

passe dans mon coeur....

--Je le comprends, sire; votre coeur n'est pas méchant, mais le désordre

mène au crime; votre vie d'intrigues s'écarte sans cesse du droit chemin.

Oui, la mort de ce jeune homme est un crime ineffaçable; je vous devais mon

sang et non celui d'Espérance. J'ai pardonné à Pontis, mais à vous, jamais!

c'est fini entre nous!

--Chevalier, dit Sully, épargnez notre maître.

--Votre maître, monsieur, n'est plus le mien. Adieu!

Crillon chargea dans ses bras le corps inanimé dont la tête languissante

pendait sur son épaule: le front nu, ses cheveux gris épars au vent, l'oeil

fixe, il s'avança d'un pas ferme jusqu'à la porte de l'Orangerie; Pontis le

suivait, priant tout bas, et baisant les cheveux blonds d'Espérance.

--Voila donc, pauvre mère, comment j'ai veillé sur ton fils, murmura le

héros en regardant le ciel d'un oeil suppliant, comme pour y conjurer une

ombre menaçante. Mais, maintenant, tu l'as près de toi, ton Espérance, et

moi, je suis seul.

On n'entendit plus qu'un long sanglot dans le silence, on n'aperçut bientôt

plus rien dans la profonde nuit.

XXVI

LE DERNIER RENDEZ-VOUS

Le lendemain on observa que le roi fut levé avant tout le monde au château.

Lorsque les valets de chambre de service entrèrent chez lui, il était assis

près de la fenêtre, regardant avec mélancolie les premières lueurs de

l'aube qui bleuissaient les murs de l'Orangerie. Il se retourna

précipitamment au bruit des pas.

Son premier soin fut de demander des nouvelles de Gabrielle, et il

s'informa en même temps si ce matin toutes choses étaient en bon ordre à

Fontainebleau.

Le valet de chambre répondit étonné que tout se trouvait dans l'ordre le

plus parfait.

--C'est qu'il m'a semblé entendre du bruit, ajouta le roi, sans laisser

voir son visage qui peut-être eût révélé tout l'intérêt qu'il attachait à

la réponse.

--Votre Majesté aura peut-être entendu le bruit d'un carrosse, dit le

serviteur.

--Quand?

--Tout à l'heure. M. d'Entragues est parti ce matin pour Paris avec ces

dames.

Le roi tressaillit. La coïncidence était assez significative entre ce

brusque départ et les événements de la nuit.

--Ah! ils sont partis? dit-il. Bon voyage.

Et lisant sur les traits du valet de chambre que celui-ci ne savait rien

autre chose de ce qui s'était passé depuis la veille, il se remit un peu et

fit quelques tours de promenade dans son appartement, en proie à une

préoccupation bien suspecte au serviteur curieux.

Tout à coup le roi sortit et se dirigea vers l'appartement occupé par la

duchesse; il se hâtait. Il ne voulait pas qu'aucune nouvelle du dehors

pénétrât chez Gabrielle avant qu'il fût là pour l'expliquer sinon pour

l'intercepter.

Mais, à sa grande surprise, la duchesse était levée; ses femmes activaient

les préparatifs du départ. Gratienne multipliait ses pas et ses ordres. Cet

appartement silencieux et plein de mystère une heure avant, bourdonnait

comme une ruche. Henri fit signe de la main pour arrêter des empressés qui

couraient prévenir Gabrielle et s'achemina vers sa chambre, où il savait la

trouver seule.

Gabrielle, en habit de voyage, les fenêtres ouvertes, était appuyée sur la

rampe de son balcon. Fraîche et belle comme jamais peut-être elle ne

l'avait été, souriant au ciel, aux bois, aux eaux verdissantes, elle

semblait embrasser du regard toutes les splendeurs de la nature, savourer

en pensée toutes les douceurs de la vie, et renvoyait à Dieu autant

d'actions de grâces qu'elle exhalait vers lui de souffles purs.

Qu'il était beau, ce matin, Fontainebleau! Le magique séjour! Les brumes de

la nuit avaient fui, dispersées devant la brise. Un groupe de petits nuages

vermeils formait une couronne au soleil levant, Au fond de l'horizon

enflammé se développait une large banderole de pourpre sur laquelle, déjà

diaprées de floraisons printanières, s'étageaient les masses onduleuses de

la forêt.

Plus près, dans le parc, les marronniers arrondissaient leurs dômes verts,

aussi réguliers, aussi doux à l'oeil que s'ils eussent été modelés et

lissés par la main d'un géant. Enfin, sous le balcon, dans le parterre, les

premières fleurs, humides encore, se redressaient triomphantes à la chaleur

des feux naissants du jour. Tout, dans cette nature, riait et rayonnait,

depuis l'édifice altier, jusqu'à l'humble brin d'herbe, comme pour effacer

jusqu'au souvenir d'une si lugubre nuit.

Gabrielle se retourna en entendant marcher, et lorsqu'elle vit le roi, son

visage s'assombrit aussitôt.

Cette nuance n'échappa point à Henri, mais il s'y attendait. Trompé sur le

sens de la catastrophe nocturne qu'il avait réussi à cacher à tout le

monde, il croyait fermement qu'Espérance n'était venu à Fontainebleau que

pour Mlle d'Entragues. Il croyait par conséquent que le billet d'avis mis

sous sa serviette était de Gabrielle; il croyait donc à la rancune, à la

colère de celle-ci en présence d'une nouvelle infidélité.

En effet, le raisonnement était logique. Si Gabrielle avait averti le roi

de faire surveiller Henriette, c'était par jalousie. Elle était donc

instruite de la liaison d'Henri avec cette femme, elle avait donc à lui

faire encore des reproches, à lui qui, un moment avant, l'avait osé

soupçonner.

Se sentant coupable de ce soupçon, coupable d'infidélité, mortellement

coupable du tragique résultat de cette intrigue, le roi arrivait chez

Gabrielle dans une situation d'esprit facile à comprendre. Il voulait avant

tout, empêcher la duchesse de savoir que Fontainebleau avait été

ensanglanté; il voulait essayer de dissiper chez elle les chagrins d'une

nouvelle déception. Il se sentait bourrelé de remords, navré de douleur,

brûlé d'une recrudescence d'amour. Ce qu'il venait apporter à Gabrielle,

c'était plus que l'expression de cet amour, c'était une tacite réparation.

Le nuage qui couvrit un moment le front de la duchesse confirma Henri dans

ses idées. Elle boudait, elle souffrait; il approcha d'elle les bras

ouverts, le regard suppliant.

La belle Gabrielle — Tome 3 · 第 20 / 23 段