plafond, retenue par trois longues chaînes du même métal. C'était un
présent de Charles-Quint à François Ier. Deux belles toiles de Raphaël et
de Léonard de Vinci, chefs-d'oeuvre qui valaient deux fois l'or de la
lampe, brillaient, dans leurs panneaux, de cette calme et noble fraîcheur
de l'immortalité.
Espérance jeta un regard distrait sur ces merveilles. Ce qu'il cherchait,
c'était la tapisserie sous laquelle allait apparaître Gabrielle.
Gratienne fit sonner un timbre et partit précipitamment. Bientôt un bruit
de pas rapides fit trembler l'âme du jeune homme, une lourde étoffe bruit,
et la portière se leva. Gabrielle accourait, les joues pâles de joie, les
yeux, ses doux yeux! noyés d'une larme chatoyante comme une perle.
Elle ouvrit ses bras en appelant Espérance et le retint longtemps sur son
coeur sans qu'ils eussent, l'un ou l'autre, la force ou l'envie de
prononcer un seul mot.
Cependant elle prit la main de son ami, et contempla d'un oeil attendri les
ravages que tant de douleurs avaient imprimés sur cette beauté sans rivale.
Lui, la laissait penser, souriait et s'inondait du bonheur de la voir. Elle
fut la première à rompre ce charmant silence.
--Avant tout, dit-elle, n'ayez ni inquiétude ni réserve. Cet endroit, le
plus dangereux de tous en apparence, est en réalité le seul qui soit sûr,
car il est le seul où nos espions ne puissent pénétrer. Au-dessus de nous
est la chambre de Gratienne. Mon appartement se trouve absolument
débarrassé des gens de service, qui me croient au lit et soupent. Je
n'aurais à redouter qu'une visite du roi; mais il soupe lui-même et chacun
de ses mouvements me sera annoncé par Gratienne un quart d'heure avant que
personne ait pu arriver ici. Si le roi montait après souper, comme il vient
de le faire dire par Beringhen, vous auriez dix fois le temps de passer
chez Gratienne par l'escalier qui communique à ma ruelle.
--D'ailleurs, répondit Espérance en lui pressant les mains, le roi soupe
longuement après la chasse, et je ne serai probablement plus chez vous
lorsqu'il aura fini.
--Cela importe peu, interrompit Gabrielle. J'ai tant de choses à vous dire
que les instants, si longs qu'ils soient, nous paraîtront toujours trop
courts.
--Rien n'approche pour l'intérêt, de ce que j'ai à vous rapporter, ma
Gabrielle. Votre rendez-vous, ne me fût-il pas arrivé hier, que je vous
eusse, ce matin, fait demander audience.
--J'avais donc raison de croire que vous ne partiriez pas sans me voir.
C'eût été un crime.
--Je ne veux point mentir. Peut-être l'eussé-je commis sans la gravité des
avis qui me sont parvenus, Gabrielle; vos ennemis triomphent, ils n'en sont
plus aux menaces. Ils s'apprêtent à frapper le coup décisif.
--Quels ennemis? quel triomphe? quelles menaces? quels coups? dit Gabrielle
avec un enjouement fébrile qui fit froid au coeur d'Espérance.
--Pour être vague, ma révélation ne doit pas moins vous éclairer sur les
périls qui vous attendent. J'avoue que je ne pourrais rien préciser, mais
par cela même, j'admets tous les soupçons, toutes les craintes.
--Écoutez donc, interrompit la duchesse en s'asseyant et en attirant près
d'elle sur les carreaux le jeune homme tout frissonnant de cette caressante
familiarité dont jamais il n'avait vu Gabrielle aussi prodigue, vous ne
savez rien, dites-vous, vous ne pourriez rien préciser; eh bien! il n'en
est pas de même de moi, je sais tout, et vous raconterai en détail tout ce
vague qui vous émeut si fort. Je tremblais que vous ne vinssiez pas, vous
si prudent, vous si délicat, vous qui n'êtes pas roi, pas chevalier, et
qui, sous un seul de vos beaux ongles roses, renfermez plus d'honneur et de
courtoisie que toute la chevalerie couronnée de l'univers! Mais ne nous
égarons pas, ami; la route est longue. Écoutez donc.
Espérance témoigna qu'il écoutait de toute son âme.
--L'ennemi qui vous effraye, dit Gabrielle en se tournant vers lui, face à
face, les yeux plongeant dans ses yeux, la main lui imprimant chaque
émotion avec chaque parole, cette ennemie redoutable, c'est Mlle Henriette
d'Entragues; elle menace mon avenir, n'est-ce pas? elle a des vues sur le
roi; elle arrive à grands pas, voilà ce que vous vouliez me dire?
--Mais oui... et n'en faites pas si bon marché, duchesse! Oui, elle
arrive au but!
Gabrielle, souriant avec mépris:
--Elle est arrivée, dit-elle. Il y a trois nuits, le roi l'a honorée d'une
visite, et elle l'a honoré de ses bonnes grâces. Ils se sont honorés tous
deux, je vous assure. Vous frémissez; regardez-moi. Je ris de pitié. Oui,
l'honneur a été réciproque, et vraiment la chose s'est loyalement passée.
L'un a bien acheté, l'autre a bien vendu. Quoi de mieux en affaires? Le roi
a payé cent mille écus et une promesse de mariage la vertu farouche de la
belle Entragues. C'est pour rien. Riez donc, mon ami, riez donc!
Espérance pâlit de colère et voulut s'écrier.
--J'ai vu Sully compter l'argent, continua Gabrielle, on m'avait cachée
derrière une fenêtre, en face; je me suis donné ce plaisir. Le ministre
avait réuni la somme en grosses pièces, il l'avait suée cette somme, et le
pauvre financier, pour tâcher d'émouvoir les entrailles du maître, eut
l'idée de couvrir tout un plancher de ces écus. Une immense jonchée! ils
faisaient l'effet d'un million. Le roi vint, mandé par son ministre pour
délivrer la quittance, et celui-ci lui montra ce parquet d'argent. «Voilà
un cher plaisir!» murmura Henri, Oui, il a dit cela... Oh! quelle que
soit la torture réservée à une femme délaissée, elle est trop heureuse de
pouvoir se souvenir en un pareil moment que lorsqu'on l'a prise, elle
n'était pas a vendre!
--Gabrielle! dit Espérance, l'argent n'est rien, mais cette promesse de
mariage, vous ne m'en parlez pas. C'est le point essentiel, cependant.
--À quoi bon? Et que nous importe?
--Mais d'autres droits surgissant à côté des vôtres....
--Allons donc! Il s'agit bien de mes droits, à présent. Supposez-vous que
je tienne à ce que Mlle d'Entragues peut prétendre?
--Mais votre fils?
--Assez sur ce sujet, Espérance, je vous prie.
--Gabrielle, il ne sera pas dit, que je me serai sacrifié, moi, qui vous
aime plus que la vie, pour laisser triompher Mlle d'Entragues, quand je
n'ai qu'un mot à dire pour la perdre. Plus de colère contre cette
misérable, ma Gabrielle, vous lui feriez trop d'honneur; elle tombera
honteusement comme le ver impur qui avait osé monter jusqu'à la fleur et
qu'un souffle de vent précipite et qu'on écrase; un seul mot dit au roi,
trois lignes d'une certaine écriture mises sous les yeux de Sa Majesté, et
la royauté de Mlle Henriette meurt avant d'avoir éclos, la démarche est
rude, périlleuse, peut-être; je la ferai demain.
--On dirait vraiment que vous cherchez à me consoler, Espérance, répliqua
Gabrielle avec un vif accent de dignité blessée. M'estimez-vous assez peu
pour me croire en colère? Parler au roi! contester à Mlle d'Entragues sa
promesse de mariage! l'attaquer pour me maintenir! Oh! voilà tout au plus
ce que ferait une Entragues, mais moi!... Son argent, elle l'a gagné; sa
promesse, elle l'a achetée; laissons-lui tout cela, mon Espérance, et au
lieu de songer à mes honneurs perdus, à ma couronne brisée, au lieu de me
vanter les moyens qui vous restent pour me conserver reine, au lieu, enfin,
de nous souiller l'esprit et les lèvres à parler de toutes ces fangeuses
intrigues, parlons un peu, mon noble coeur, de nous, de nos serments
fidèles, de nos épreuves si bravement subies, reposons-nous de tant
d'infamies en serrant nos mains loyales, en savourant nos sourires les plus
tendres, les plus francs. Faisons plus que de sourire, mon Espérance, rions
de nos scrupules absurdes, de notre délicatesse stupide. Oui, tandis que tu
m'aimais et que tu partais, en pleurant, peut-être, pour me laisser pure et
sans tache à un maître, à un époux, tandis que par respect pour la foi
jurée, par reconnaissance, par amitié, pour tout ce qui est honnête et
noble, en un mot, je te laissais mourir en me mourant d'amour, ces gens à
qui tous deux nous sacrifiions notre coeur et notre sang, complotaient dans
une ombre lâche, le sordide trafic d'un corps avili et d'un serment faussé.
L'une vendait sa personne, l'autre sa signature. Et toi, insensé, tu te
précipitais dans un gouffre de flammes pour épargner un soupçon au roi, tu
acceptais l'exil et la mort pour faire légitimer mon fils, que ce roi, d'un
trait de plume, vient de déclarer à jamais misérable et bâtard. Car enfin,
que je meure aujourd'hui, demain Mlle d'Entragues revendiquera mon
héritage, tu serais forcé de l'appeler ta reine! En vérité, rions, cher
trésor de mon coeur, et que notre mépris brûle jusqu'au souvenir de ces
misères comme ce baiser, exhalé de mon âme, va consumer en nous la duperie
de l'héroïsme, le faux honneur de la générosité.
Espérance stupéfait regarda Gabrielle. Jamais il ne l'eût soupçonnée si
fière et si véhémente; elle l'avait entouré de ses bras, elle l'embrasait
de son regard, de son souffle, de sa lèvre.
--Amie, murmura-t-il éperdu de se sentir entraîné par cette force
irrésistible, amie, prenez garde! Si tout ce que vous venez de dire n'est
inspiré que par un juste ressentiment, si ce délire d'amour n'est que de
l'indignation, si ce feu dont vous me dévorez n'est que celui de la colère,
prenez garde! il s'éteindra trop vite, et demain vous me reprocherez ma
faiblesse. Oh! Gabrielle, laissez-moi mourir de vous adorer. Demain
peut-être je mourrais en vous maudissant.
--Espérance! s'écria-t-elle dans une éblouissante exaltation qui imprima
aussitôt à sa beauté un caractère de majesté surnaturelle, Espérance, je
suis ton ange de bonheur, je suis la récompense de toute ta vie perdue; ne
le vois-tu pas, ne le comprends-tu pas? J'ai lutté avec toi de vertu, de
cruauté, même; j'ai tordu à belles mains ton coeur dans lequel, puisque
Dieu me l'envoyait, j'eusse dû en dépit de tout, fondre le mien. J'ai été
lâche, j'ai abusé de toi, au lieu de me livrer à toi comme esclave!
Es-tu de marbre, ô mon amant! comme ces dieux antiques de la jeunesse et du
génie, auxquels tu ressembles? Nos larmes, nos soupirs, nos sacrifices, nos
souffrances, les comptes-tu pour si peu que leur prix t'en paraisse
immérité? Eh bien, moi, je te dirai que tu ne m'aimes pas, Espérance, je te
dirai que tu me méconnais, que tu m'outrages. Oui, tant que je t'ai écouté
en silence, m'inclinant bassement devant tes calculs héroïques qui ne
profitaient qu'à moi; oui, jusqu'ici, je n'ai pas été digne de ton amour,
mais aujourd'hui je me relève, aujourd'hui je ne veux plus laisser parler
la reine, aujourd'hui j'impose silence à la mère elle-même, c'est le tour
de l'amante, enfin. Pardonne-moi, oh! pardonne-moi d'avoir cru un seul
moment que mon devoir consistait à fouler aux pieds un dévouement comme le
tien! Et quand je t'ouvre les bras, quand je te dis: Espérance, je t'aime
ardemment! Espérance, je t'adore! Espérance, tu es le feu de mes veines, la
source de ma vie, je ne sens plus rien en moi qui ne t'appartienne, et
puisque tu ne veux pas me consacrer ton existence, puisque tu parles de
mourir, donne-moi du moins le droit de mourir avec toi!
Il voulut murmurer quelques mots, c'étaient pourtant des actions de grâces
à Dieu, qui a permis qu'un tel bonheur échût en partage à de pauvres
créatures mortelles; mais refus ou prières, elle étouffa tout de ses
baisers, elle éteignit tout de ses larmes. Il sentit un nuage lui dérober
la terre. Et, en effet, pendant de trop courts instants, ces deux âmes
immatérialisées par l'amour étaient remontées au ciel.
--Sois bénie, dit Espérance, ton coeur vaut le mien; oui, tu es l'ange du
bonheur.
Hélas! pourquoi n'obtinrent-ils pas leur grâce tout entière? pourquoi tous
deux furent-ils condamnés à redescendre dans la vie? Qu'est-ce que la
grande route poudreuse, pour qui revient du paradis étoilé?
Espérance le comprit, et cette pensée amère courba son front. Déjà, rêveur,
silencieux, il regrettait. Gabrielle, aussi brillante, aussi joyeuse qu'il
était mélancolique, revint à lui, et l'embrassant avec une souriante
candeur:
--Oh! maintenant, dit-elle, pourquoi t'affliger seul? pourquoi penser même?
Ce n'est plus la peine. Songerais-tu à la marquise de Liancourt, à la
duchesse de Beaufort? À quoi bon, il n'y a plus ici que Gabrielle, ta
femme.
--Ma femme! s'écria-t-il, enivré.
--Tu ne supposes pas, ajouta-t-elle avec un sourire céleste, que je puisse
être désormais autre chose. Tout autre mariage est devenu impossible; je te
défie de me le conseiller! J'ai donc réussi, me voilà donc heureuse, me
voilà donc libre! Espérance est à moi, le monde est à nous!
On entendit Gratienne heurter un meuble dans la chambre voisine. C'était le
signal convenu si elle avait quelque nouvelle à donner à sa maîtresse. Les
deux amants enlacés prêtèrent l'oreille. L'annonce d'une invasion de leurs
ennemis ne les eût pas fait tressaillir en ce moment.
--Le roi sort de table, dit Gratienne, mais au lieu de venir ici, il passe
dans son cabinet pour jouer avec ses convives. Tout est tranquille.
--Dieu soit loué, nous pouvons achever nos confidences, s'écria Gabrielle.
Cette soirée comptera pour nous, n'est-ce pas, ami? Dieu a gardé tous les
nuages dans son firmament. Pour nos coeurs ce n'est que rayons et azur.
Sommes-nous heureux!
--Plus bas! l'éclat de ta voix semble insulter ces voûtes! Cependant,
j'éprouve en t'écoutant cette joie ineffable qui suit la réalisation d'un
rêve. Je te rêvais tout à l'heure, je te possède maintenant.
--Et à jamais. Tu ne contesteras plus?
--J'en mourrais. Te perdre, quand je ne te connaissais pas, c'était déjà
plus que mes forces; te perdre maintenant, impossible! Ne crains rien, tu
ne m'entendras plus parler de devoirs, d'honneur, je ne te sacrifierai
plus. Tu es mon bien, je le défendrais contre les anges!
--Voilà ce qu'il fallait me dire à la Chaussée, mon Espérance. Que
d'heureux jours nous avons perdus!
--D'autres nous attendent, plus purs, mieux acquis, incontestables. Le roi
t'a affranchie par sa trahison. Songe, ma Gabrielle, que tu ne peux plus
vivre en cette cour maudite, où mille pièges sont tendus sous tes pieds
adorés.
--N'est-ce pas?
--Tout ce que ces démons méditent, tout ce qu'ils ont déjà machiné pour ta
ruine, le savons-nous bien, le pourrions-nous seulement soupçonner? Il
faudrait avoir leur âme pour deviner leur esprit. Je suis venu effrayé
t'avertir, n'est-ce pas? eh bien! me voilà tremblant, effaré, rien ne me
rassure plus. Je ne sais comment j'ai pu vivre avec cette terreur. Un
baiser, ma Gabrielle, un baiser, pour me prouver que ces monstres n'ont pas
déjà fait de toi un fantôme!
--Ce serait depuis bien peu de temps, dit-elle avec un enivrant sourire.
Mais, oui, Espérance, moi aussi j'ai peur. Je ne te le cacherai plus: ton
idée me soutenait; j'avais de plus la mienne. Quelque chose me répétait
que, plus tu semblais t'éloigner, plus notre réunion était prochaine. Cela
est si vrai, que j'ai vu sans effroi, presque complaisamment, les apprêts
de ton départ. Je me disais que je te rappellerais à temps; que je te
reprendrais à moi, bien à moi. Tu vois que Dieu m'a donné raison. Mais ce
bonheur il ne faut plus le perdre; et puisque nous voilà ensemble, ne nous
séparons plus. Espérance, ces misérables me tueront si tu ne m'emmènes pas.
--Dis un mot. Quand? comment? Parle; je suis prêt.
--J'ai tout préparé de mon côté. L'instinct m'a tenu lieu de politique. Je
suis convenue avec le roi d'aller passer la semaine à Paris, chez Zamet.
--Chez Zamet! N'en fais rien, s'écria Espérance, pâlissant. C'est le nid
des vipères! n'y vas pas!...
--Je le sais comme toi; oui, je sais que Zamet s'entend avec les Entragues;
je sais qu'il est profond comme un gouffre. Mais Zamet demeure près de chez
toi; ce voisinage m'a fait passer par-dessus toutes les frayeurs. Te sentir
si près de moi, c'était de quoi me faire traverser un incendie: tu m'as
donné l'exemple!
--Ne va pas chez Zamet, je t'en supplie, répéta Espérance, songeant avec un
frisson à la prédiction sinistre de l'Italienne.
--J'avais promis pour demain, et je pars demain matin d'ici.
--C'est promis? demanda Espérance avec un cri de désespoir.
--Oh! oui, mais Gabrielle peut défaire ce que la duchesse avait résolu;
as-tu un plan?
--J'en aurai mille pour que tu n'ailles pas chez Zamet.
--Tu sais donc quelque chose? dit Gabrielle avec un léger tremblement dans
la voix.
--Je ne sais rien, mais je suis sûr que si tu y vas, tu y mourras!
Elle se serra frémissante sur la poitrine du jeune homme.
--Oh! mourir, murmura-t-elle, maintenant! Non, je ne veux pas mourir!
--Comment comptes-tu faire ce voyage de Fontainebleau à Paris? avec des
gardes?
--Non, mais les espions sont là! et le roi peut s'aviser de me faire
accompagner. Il ne faut pas espérer de liberté avant Paris. D'ailleurs, je
dois descendre la Seine en bateau, et trouver ma litière au port de Bercy.
--Il suffit. Traîne le temps en longueur de manière à n'arriver au port
qu'à la nuit close.
--C'est facile.
--Emmène Gratienne.
--Toujours.
--Aussitôt que la litière aura fait deux cents pas, fais arrêter sous un
prétexte, et tandis que Gratienne occupera le cocher et les valets,
glisse-toi hors de la litière, je serai là avec de bons chevaux.
--Fort bien. Gratienne continuera, n'est-ce pas, et arrivera seule chez
Zamet.
--À qui elle dira que tu es allée faire visite en ville.
--Chez ma tante de Sourdis, par exemple.
--Oui, et que tu rentreras un peu tard. Cependant nous aurons gagné au
large. J'ai deux chevaux capables de fournir douze lieues d'une traite.
Mais... votre fils?
--Oh! j'y ai pensé, dit tristement Gabrielle. Je voulais l'emmener. Mais
ai-je le droit d'en priver son père? Le roi aime cet enfant.
Tous deux baissèrent la tête, un même soupir s'échappa de leurs poitrines.
--Assurément, murmura-t-elle, je commets un crime en abandonnant mon fils.
--Vous aimez mieux mourir assassinée en restant à la cour, Gabrielle; vous
pensez à votre fils et vous m'oubliez déjà!
--Criminelle s'il le faut, je ne serai pas lâche, dit la duchesse en
serrant la main d'Espérance, je suis à vous; c'était à moi de réfléchir
avant de vous livrer ma destinée! Il est trop tard! Si le roi est juste, il
me rendra bientôt mon enfant.
--Soyez tranquille, Gabrielle, Mlle d'Entragues se chargera de vous le
faire rendre. Ainsi, plus d'hésitation, tout est bien convenu?
--Tout.
--Demain soir nous verra réunis ou séparés à jamais, car je vous préviens
d'une chose: si l'on nous arrête, je me défends! Or, se défendre contre un
roi c'est deux fois provoquer la mort.
--Nous nous défendrons, Espérance, dit avec calme la duchesse. Mieux vaut
succomber ensemble que de languir séparés dans une prison.
--Puisqu'il en est ainsi, repartit Espérance touché de cette fermeté, rien
ne nous retient plus, et nous surmonterons tous les obstacles. Les nuits
sont longues encore. Nous arriverons à Dieppe avant que nul n'ait songé à
nous poursuivre. Car il faudrait pour que le roi nous fit rejoindre, qu'il
eût donné des ordres dans les six heures qui suivront notre départ: or, il
ne le connaîtra peut-être que vingt heures après. Nous serons déjà hors de
France.
--Dieu vous entende!
--Nous aiderons Dieu, mon amie. Il voit la pureté de mon coeur; il sait les
combats que j'ai livrés à cet amour; il en connaît le dévouement
invincible.
--Dieu sait, Espérance, que vous êtes ma seule ambition et ma seule
félicité.
--Il entend le serment que je fais devant lui, s'écria Espérance, de vous
aimer tant que mon coeur battra, tant qu'un souffle effleurera mes lèvres,
tant qu'une goutte de sang restera dans mes veines.
--A vous aussi toute ma vie, s'écria Gabrielle en passant ses bras au col
d'Espérance, qu'elle regarda si passionnément que les larmes leur vinrent
aux yeux et roulèrent confondues le long de leurs joues dans le solennel
baiser dont ils scellèrent ce serment.
--Mais nous voilà tout tristes, reprit le jeune homme. Pour des gens sûrs
de leur bonheur, c'est de l'ingratitude.
--Est-ce bien de tristesse, croyez-vous, que mon coeur est ainsi gonflé?
Quelquefois on pleure de joie; mais il est un moyen assuré de tarir mes
larmes? ne t'éloigne pas, serre-moi dans tes bras.
--Demain, rien ne nous interrompra plus. Mais aujourd'hui, pardonnez-moi de
le rappeler, Gabrielle, l'heure s'avance.
--L'heure... Vous partez! s'écria-t-elle avec un accent qui fit
impression sur Espérance.
--Il le faut.
--Non! non! restez! Ce n'est qu'ici, ce n'est que près de moi que vous êtes
en sûreté!
--Le roi peut venir après le jeu; ne m'exposez pas à me cacher, Gabrielle.
Et puis, comment perdrais-je toute cette nuit, que je puis si utilement
employer aux préparatifs de la réunion éternelle?
--Oh! mon Dieu, dit Gabrielle, rêveuse, abattue, je n'avais pas pensé que
vous dussiez partir. Quelle noire nuit!
--Elle me cachera mieux.
--Le vent gronde.
--Il étouffera le bruit de mon pas. Rappelez vos esprits, ma bien-aimée;
commandez à Gratienne de me faire sortir.
--Oh! non, s'écria la jeune fille, qui avait entendu. Autant j'ai pu vous
aider à votre arrivée, autant je serais suspecte en vous reconduisant.
Prenez la clé de madame, elle ouvre toutes les portes du château, le roi
seul a la pareille. Avec cette clé vous n'aurez besoin de personne, et
c'est important à une pareille heure, car il se fait tard.
--Entendez-vous, Gabrielle, il se fait tard. A demain.
--Pour toujours! Espérance, interrompit-elle en l'arrêtant, passez cette
nuit dans la chambre de Gratienne, que je garderai près de moi, et demain
au jour....
--Madame, laissez-le partir, dit Gratienne; au jour on le reconnaîtrait.
--Qu'il parte donc... Mais ainsi... oh! ainsi ne le reconnaîtra-t-on
pas malgré les ténèbres, malgré tout? Laissez votre chapeau, Espérance,
votre manteau brodé, et endossez celui de mon intendant. Ceux qui vous
verront passer vous prendront pour un homme à moi.
--Oh! il est bien à vous, dit en souriant Gratienne, qui fut embrassée pour
cette saillie par les deux amants à la fois.
Déjà elle avait donné au jeune homme le manteau désigné par Gabrielle; et
ainsi travesti, Espérance était méconnaissable. Plus de prétexte, il
fallait partir! Le coeur de la maîtresse éclata en douloureux sanglots que
les baisers de l'amant ne surent pas étouffer, et dont il se troubla
lui-même sans pouvoir s'en rendre compte.
--A demain! répétait Gabrielle, à demain! à demain! Quel chemin prend-il,
Gratienne?
--Tout simplement le corridor, et puis l'escalier, madame: plus il sortira
naturellement, mieux il réussira.
--D'ailleurs, quel obstacle pourrais-je rencontrer? je n'en vois pas de
vraisemblable.
--Ni moi, dit Gratienne.
--Ni moi, dit Gabrielle.
--Eh bien, adieu! à demain!
Et ils échangèrent le millième baiser du départ.
Gratienne, obstinée comme un chien fidèle, le tirait vers la porte par son
manteau.
Tout à coup, Gabrielle s'élança et le ressaisit encore.
--Tu m'aimes, n'est-ce pas? dit-elle.
--Est-ce qu'il faut que je te réponde?
Elle approcha ses lèvres de l'oreille d'Espérance.
--Dis-moi que tu pars heureux, ajouta-t-elle.
--Si heureux, qu'il me semble que je n'ai plus rien à attendre de cette
vie.
--Moi! moi! mon amour.
--Par grâce, monsieur, partez! dit Gratienne, en employant la force pour le
séparer de Gabrielle, qui tomba défaillante dans ses bras.
Le corridor était noir, un silence froid régnait partout. Espérance, muni
de la clé, ouvrit lui-même la porte, et, après avoir écouté, observé,
franchit le seuil d'un pas sûr et s'enfonça rapidement dans les ténèbres.
XXV
LA TREILLE DE L'ORANGERIE
Déjà Espérance avait dépassé le corridor et commençait à descendre
l'escalier, lorsqu'il crut entendre du bruit derrière lui.
Il se retourna, et, malgré les ténèbres, vit une forme humaine se détacher
de l'embrasure d'une fenêtre par laquelle filtrait l'insaisissable pâleur,
non pas d'une clarté, cette nuit n'en avait pas, mais d'une obscurité moins
noire.
Espérance s'étant arrêté pour voir, l'ombre marcha de son côté, puis
s'arrêta aussi. Inquiet alors, il descendit précipitamment, et bientôt des
pas retentirent derrière lui aux premières marches de l'escalier.
--Me suivrait-on? pensa-t-il un peu ému.