Espérance ne trouva rien à répondre. L'argument était écrasant; son air

abattu prouva qu'il était persuadé.

--Allons, tant mieux, continua Leonora, voyant qu'il restait immobile. Vous

n'avez pas écrit, tant mieux. Mais j'ai d'autres choses à vous dire;

recevez-moi chez vous ou dans le jardin, comme il vous plaira; je ne puis

parler ainsi sur l'escalier.

En achevant ces mots, elle redescendit. Espérance la suivit, dompté,

stupéfait.

Lorsqu'ils furent dans le jardin et que le jeune homme eut pris le temps de

se remettre en garde contre la nouvelle attaque qu'il prévoyait:

--J'écoute, dit-il, non sans être étonné de votre équivoque démarche, mais

j'écoute.

--Jamais, répliqua Leonora, vous n'avez eu plus besoin de votre attention.

Speranza, quoi que soit votre désir de me trouver en défaut, pénétrez-vous

du sens de mes paroles. Figurez-vous que c'est une prophétesse antique qui

vous parle.

--Je vous savais déjà devineresse, interrompit ironiquement Espérance;

antique, je l'ignorais.

--Pour l'amour du Christ, ne raillez, pas. Depuis notre dernière entrevue

vos ennemis ont fait des progrès rapides, immenses. Ils sont arrivés au but

de leur ambition et touchent à celui que s'était proposé leur vengeance. Un

avenir trop prochain vous fera comprendre mes paroles forcément obscures

aujourd'hui. Speranza! depuis longtemps j'entends dire que vous allez

partir et vous ne partez pas. De chez moi je surveille chaque jour vos

indécisions, je vois faire et défaire mille fois les apprêts destinés à

tromper des yeux moins clairvoyants que les miens. Aujourd'hui, plus de

délai possible. Tout touche à l'événement. Speranza partez!

Elle avait parlé avec tant de solennité, d'autorité douce, sa parole était

si vibrante et si affectueuse à la fois, toute sa personne respirait une

émotion si vraie ou si bien jouée, que le jeune homme en fut touché trop

profondément pour le dissimuler.

--Mais je pars demain, vous le savez bien, vous qui savez tout,

répondit-il. D'ailleurs, ce conseil, quel sentiment vous le dicte? Ce que

j'ai vu de vous me permet de suspecter même vos services.

--C'est vrai, dit-elle tristement; mais oubliez mes actes et n'observez que

mes paroles. Souvenez-vous que j'ai commencé par vous aimer!...

--Allons donc! l'hypocrisie est une de vos armes les plus dangereuses. Plus

vous enveloppez de miel vos perfidies, plus je me défie. Henriette aussi

m'a aimé... Quant à Leonora, il me suffit pour l'apprécier d'avoir vu à

l'oeuvre Ayoubani.

--Oh! murmura l'Italienne avec colère, l'oeuvre d'Ayoubani n'était pas

dirigée contre vous; Ayoubani travaillait pour elle-même... contre...

Mais, à quoi bon trahirais-je mes secrets; vous ne me croyez pas?

--Non! dit résolument Espérance.

--Speranza! interrompit Leonora, que cette nouvelle insulte si méritée fit

bondir comme un coup de fouet, je vous ai prouvé tout à l'heure du

dévouement en laissant arriver ici et sortir librement Gratienne....

--Vous ne m'avez rien prouvé du tout. Il peut entrer dans vos vues de

paraître généreuse à huit heures du soir pour mieux m'égorger à minuit.

--Maudite que je suis! s'écria-t-elle en déchirant avec fureur le mouchoir

qu'elle tenait à la main. Eh bien! je t'ai dit tout à l'heure de partir, je

te le répète, je t'en supplie, je t'en conjure. Chaque minute que tu passes

en ce pays t'enlève une année d'existence. Speranza, tu ressembles à ces

oiseaux brillants, téméraires, qui ont suspendu leur nid aux plus beaux

roseaux des fleuves. Un jour l'orage s'allume, les eaux bouillonnent...

le roseau déraciné roule englouti. Pars, Espérance; pars sans regarder en

arrière... je ne puis t'en dire davantage. Dieu m'est témoin que je

donnerais la moitié de mon sang pour te sauver!

--Je comprends vos allusions, dit froidement Espérance. Ce roseau menacé,

c'est la duchesse, n'est-ce pas?

--Oui!

--Qu'ai-je de commun avec la duchesse?

--Il serait trop grossier de me nier, à moi, l'intérêt que tu portes à

cette femme, à moi qui sais tout! Cette femme est perdue, te dis-je, rien

au monde, rien ne pourrait plus la sauver. Fuis-la, si tu ne veux

t'ensevelir sous ses ruines.

--Rien ne la sauverait, dites-vous, oh! j'espère que si, répliqua Espérance

avec une sardonique douceur, ce qui la perd, c'est sa malheureuse ambition.

Est-ce qu'on ne la sauverait pas, dites, si elle renonçait au trône?

--C'est le seul moyen, je l'avoue.

--Ah! pauvre démon, ta ruse est éventée, s'écria Espérance triomphant, tes

grands mots cachaient de bien pitoyables mystères. Si tu veux m'épouvanter,

trouve autre chose: voici le moment de m'ouvrir ta boîte à secrets!

--Assez! répliqua Leonora d'une voix sourde en serrant fortement le bras

d'Espérance. J'en ai trop dit peut-être. Peu de mots, grands ou petits,

vont désormais sortir de ma bouche; je prie le Seigneur de les faire

pénétrer jusqu'à ton coeur endurci. Pars! ne revois jamais Gabrielle! Pars

plus rapidement que la flèche. Mais ton oreille est sourde, ton coeur est

fermé, tu continues à rire. Fais donc ce que tu voudras; cours où ta

destinée t'entraîne; seulement, à l'heure fatale rappelle-toi tout ce que

je t'ai dit; tu l'auras voulu! Tombe et ne m'accuse pas. Adieu!

En parlant ainsi, elle s'enveloppa dans sa mante avec un désespoir sauvage

et s'enfuit à grands pas, laissant Espérance troublé, malgré son incurable

défiance.

--Qu'il y ait un danger sur Gabrielle, c'est possible, se dit-il après une

longue nuit de réflexions. Mais si ces monstres coalisés m'invitent à

partir, c'est que ma présence pourrait porter secours à la duchesse.--Et,

dans l'autre cas, si Leonora, ce que je n'admets pas, a été sincère, si

réellement Gabrielle est menacée, je serais un lâche de me mettre à l'abri.

L'Italienne dit oui, l'Indienne dit non... Que dit Espérance?

Espérance sera demain soir à Fontainebleau.

XXIII

OÙ PONTIS TROUVE L'OCCASION PROMISE

La journée d'attente parut mortelle à Espérance, mais trop d'intérêts

étaient en jeu pour qu'il commît l'imprudence de devancer l'heure fixée par

la duchesse.

Il partit vers midi de Paris, après avoir fait ses adieux à toute sa maison

et distribué des gratifications à ses meilleurs serviteurs. Il ne laissait

que le concierge et deux jardiniers, bien décidé à revenir vite, aussitôt

après son entretien avec Gabrielle, pour exécuter le projet formé la veille

de ne laisser derrière lui aucune trace de son passage.

Il devinait bien qu'on devait le suivre; mais qu'y faire? La ruse n'était

pas possible avec des ennemis comme Leonora, comme Henriette. Ne pas ruser

et aller brutalement au but devenait le meilleur système.

La tactique d'Espérance se composait d'un mélange de ses deux projets.

Demeurer peu de temps à Fontainebleau, s'y bien cacher et avoir déjà

disparu au moment où l'on annoncerait son arrivée.

Quant à la route à suivre, pas de feinte. Il allait en ville; Fontainebleau

se trouve sur le chemin.

À sept heures du soir, il faisait nuit, le temps était sombre, chargé,

froid. Tous les habitants de la ville, rentrés chez eux, soupaient et se

chauffaient. On voyait aller des lueurs derrière chaque vitre, tandis que

les portes commençaient à se barricader.

Espérance connaissait Fontainebleau en détail. Pas un arbre de la forêt,

pas un détour du château ne lui avait échappé. Il avait tant de fois

parcouru, chasseur ou promeneur privilégié, ses bois et ses galeries! Il

savait aussi mieux que personne les heures de jeu, de repas, d'assemblée,

et les habitudes de la maison royale.

Il se glissa sans être vu par la cour des cuisines; un grand mouvement de

valets s'occupant des offices lui permit d'arriver au pied de l'escalier à

vis dans la cour ovale. Et son regard aperçut dans l'ombre la forme

inquiète de Gratienne à une fenêtre du rez-de-chaussée.

Elle surveillait depuis quelques moments, et rien ne lui avait paru

suspect. Elle conduisit donc Espérance avec une parfaite sécurité jusqu'à

sa chambre à elle, pour lui donner les dernières instructions.

Le moment était favorable, une bruine fine et froide couvrait le vague

horizon des cours mal éclairées. En ces temps d'économie, les trois quarts

au moins de l'immense château étaient obscurs ou inhabités, et le roi

avait concentré dans un même quartier tous ses hôtes pour épargner des

frais à sa cassette et de la fatigue à ses gens de service.

Gratienne annonça donc à Espérance qu'elle allait le mener chez la

duchesse, qui, pour plus de sûreté, l'attendait dans son appartement. Et le

voyant se récrier, elle ajouta que Gabrielle, après avoir tenu conseil,

était persuadée que nulle cachette dans tout le château n'était plus

sacrée, mieux défendue et plus naturellement gardée par elle-même.

D'ailleurs, pour se donner une liberté plus grande, elle allait feindre de

se trouver fatiguée, malade, et par conséquent devait demeurer au logis.

Espérance ne fit pas d'objection, il enfonça son chapeau sur ses yeux et

suivit Gratienne, le coeur moins touché de crainte que palpitant d'émotion

à l'idée qu'il allait revoir Gabrielle.

Nous l'avons dit, sept heures venaient de sonner. Tout se fermait au

château. Les immenses quartiers de chêne brûlaient dans les cheminées. Le

souper du roi cuisait aux broches, et la table était mise.

La chasse ayant fini un peu tard, le roi venait seulement de se débotter.

Il se faisait beau pour paraître avec avantage au milieu de ses convives.

Tandis que ses valets de chambre l'habillaient galamment et parfumaient sa

barbe, il s'entretenait avec Zamet, debout, respectueusement, à l'angle de

la cheminée, en face du fauteuil du roi.

--Oui, disait Henri, ce que j'ai résolu, de concert avec la duchesse, sera

d'un bon exemple pour les Parisiens. Ils verront que ceux de ma cour ne

sont point des impies. Mme la duchesse veut aller passer à Paris les

derniers jours de la semaine sainte; on la verra aux églises, en dévotion.

Il est bon qu'elle prenne déjà les airs de recueillement qui conviennent

aux personnes royales pour édifier le peuple.

Zamet s'inclina. Ses yeux perçants ne quittaient point le visage du roi,

essayant de lui arracher la suite de sa pensée.

--Quant à moi, poursuivit Henri, j'ai beaucoup de travaux ici, je les

parferai, et j'irai ensuite retrouver la duchesse, chez toi, à Paris.

--Chez moi, sire?

--Oui, loge-la. Ta maison est un paradis sur terre. Tu es mieux meublé que

moi, compère Zamet, fais bonne chère à la duchesse, qui te le rendra,

lorsqu'elle sera reine.

Soit caprice de la flamme, soit ombre d'émotion voilée, on eût pu voir

voltiger un reflet livide sur le visage du Florentin.

--Ce m'est un grand honneur, sire, dit-il, et je ferai de mon mieux.

Cependant j'avoue que j'y suis mal préparé en ce moment.

--Bah! si la chère est mauvaise, on t'excusera vu le crime. Cependant nous

allons dîner aujourd'hui en bas pour la dernière fois de la semaine. J'ai

dispensé le page pour un repas, et mon appétit de chasseur choisit celui

que nous allons faire. Faites entrer chez moi, La Varenne.

La Varenne obéit. Plusieurs seigneurs attendaient dans la salle voisine, et

furent admis près du roi.

C'étaient, avec les principaux de la cour, le comte d'Auvergne, qui

présenta au roi M. d'Entragues, son beau-père. Les Entragues avaient enfin

reçu une invitation pour Fontainebleau. M. d'Entragues fut parfaitement

accueilli du roi, malgré le fin sourire qui ne quitta pas les lèvres de ce

dernier pendant la présentation.

--Mais je ne vois point les dames, dit Henri en recherchant autour de lui.

--Sire, se hâta de répondre le comte d'Auvergne, ces dames, au retour de la

chasse, ont eu leur carrosse versé et brisé dans le Bas-Bréau; elles

voudraient obtenir de Votre Majesté quelques heures de repos.

--Elles ne dîneront pas? s'écria Henri.

--Je crains fort que leur estomac n'ait souffert de la chute comme tout le

reste, répliqua en riant le jeune homme.

--Fâcheux contre-temps, dit le roi contrarié, les routes de cette forêt

sont mauvaises, on s'y tue; espérons que j'aurai assez d'argent bientôt

pour rendre les forêts habitables aux dames comme des jardins. Eh bien!

j'excuse les dames d'Entragues; nous boirons à leur santé.

Et voyant que plusieurs des assistants le regardaient et cherchaient à

pénétrer sa pensée, pour en faire des commentaires, peut-être des rapports,

--Heureusement, ajouta-t-il, la présence de Mme la duchesse nous

dédommagera.

Il achevait à peine, non sans avoir remarqué le nuage que ces mots avaient

répandu sur le front du père Entragues, lorsque M. de Beringhen, le premier

valet de chambre du roi, entra et parla bas à Sa Majesté, dont les traits

prirent aussitôt une vive expression de contrariété.

--Voilà qui s'appelle du malheur, s'écria Henri. Au moment même où

j'annonce la duchesse, elle envoie dire que la chasse l'a brisée, qu'elle

souffre et ne peut assister au souper. Mais n'importe, ses désirs sont des

ordres. Allez, Beringhen, lui porter tous mes compliments de condoléance,

et annoncez-lui, qu'après le repas, je passerai savoir de ses nouvelles.

Chacun s'approcha du messager avec empressement pour le prier de se charger

d'un compliment respectueux pour la duchesse.

Pendant ce temps-là, Henri se promenait devant la cheminée en se disant:

--Voilà le martyre qui commence. C'est bien fait pour moi. Henriette ne

veut pas dîner avec Gabrielle, et Gabrielle refuse de s'asseoir à la même

table que Mlle d'Entragues. Celle-ci a tort; je lui en dirai vertement ma

façon de penser, elle prend trop tôt des airs d'exigence. L'autre a raison.

Pauvre chère amie, je la rassurerai, mais comment accommoder tout cela?

Le maître d'hôtel apparut flanqué de ses officiers.

--Allons souper, messieurs, s'écria le roi avec d'autant plus

d'empressement qu'il avait besoin d'étouffer un soupir.

Tous les assistants le suivirent, soit en chuchotant, soit, les plus

habiles, en analysant les causes de cette désertion des deux dames.

Tandis que toute l'assemblée défilait dans la galerie, derrière les

porte-flambeaux, un garde de service assis sur une banquette, la tête

ensevelie dans ses deux bras que soutenait le mousquet, demeurait là, sourd

et immobile, comme une statue. Le bruit des pas, des voix, la lumière des

flambeaux ne le réveillaient pas.

--J'espère qu'en voilà un qui dort, s'écria le roi de belle humeur. Ah!

bonsoir, brave Crillon, c'est un de tes gardes.

--Dieu me pardonne, oui, répliqua le chevalier, en s'apprêtant à réveiller

d'un coup de poing ce furieux dormeur, qui manquait si impertinemment à la

consigne, mais le roi l'arrêta. Il fit approcher le page qui tenait son

flambeau à six bougies, et l'ardente clarté inonda le visage du garde.

Celui-ci alors se souleva, montrant un visage ébahi, hébété, le pâle et

désolé visage de Pontis qui, comprenant toute sa faute, se dressa comme un

ressort.

--Je connais cette figure-là, dit le roi en riant.

Et tout le monde se mit à rire: ce qui produisit une sorte de huée sous le

poids de laquelle le pauvre garçon baissa la tête avec une indicible

expression de morne découragement.

--C'est le pauvre Pontis, je ne le reconnaissais pas, tant il est maigre,

il faut l'excuser, murmura Crillon.

--Oui, oui, répondit le roi, continue ton somme, cadet; nous ne sommes pas

en face de l'ennemi.

--Plût au ciel, murmura le cadet d'un air sombre et résolu qui frappa le

roi, et lui révéla tout ce qu'il y avait encore d'énergie farouche sous

cette torpeur.

Aussitôt que le cortège eut défilé, Pontis laissa tomber son bras et son

mousquet, la galerie redevint obscure, le garde reprit sa place sur le

banc, sans donner un seul regard aux splendeurs du festin, qui se faisait

sentir par odorantes bouffées jusque dans la galerie.

Le roi prit place, les convives l'imitèrent; mais en dépliant sa serviette,

Henri trouva dessous un billet.

--Oh! oh! dit-il en fronçant le sourcil, il est rare qu'un billet ainsi

remis annonce quelque chose d'heureux à un prince. Y a-t-il conspiration

contre mon appétit? Servez toujours.

--Pas de signature, tant pis, pensa-t-il.

Il se mit à lire. Un léger frisson passa sur ses épaules et contracta

imperceptiblement ses traits, mais, se sentant observé, il acheva sa

lecture.

«Sire, disait-on, certaine dame que vous croyez seule ce soir, s'est

arrangée pour avoir de la compagnie. Si Votre Majesté ne trouble pas le

tête-à-tête, c'est qu'elle a trop de patience et trop peu de curiosité.»

Une demi-minute suffit pour faire éclore un monde entier de pensées dans

l'esprit troublé du roi.

Ce billet faisait allusion à l'une des dames logées à Fontainebleau,

Gabrielle ou Henriette. Évidemment, pensa le roi, à la table où je le lis

se trouve quelqu'un qui en sait ou en devine le contenu. L'auteur peut-être

me regarde.

Le roi brûla tranquillement le papier et dit en souriant:

--Bonne nouvelle. Soupons!

Il essaya, en effet, de souper; mais son appétit avait disparu. Le bruit du

festin et la volonté de paraître joyeux lui donnèrent une surexcitation à

laquelle plusieurs de ses convives ne durent pas se tromper: rien n'était

ordinairement plus naturel que la gaieté du roi. Cependant Henri parvint à

sauver les apparences. Tout ce travail de sa pensée aboutit à un plan

péniblement élaboré au milieu des rires.

--On veut, se disait le roi, que je monte jaloux chez la duchesse ou que je

demande à voir si Mlle d'Entragues est seule chez elle. L'une de ces deux

femmes rivales prépare à l'autre une rude attaque. Mais qui sera battu?

Moi! Et je prêterai à rire, quelque parti que je prenne entre l'une ou

contre l'autre.

Zamet, pendant toute la scène, causait avec ses voisins sans cesser

d'observer le roi. Mais cette surveillance du Florentin était digne d'un

pareil maître; son oeil droit, souple, savait ne rencontrer Henri qu'aux

bons moments. Celui-ci, non moins habile, regardait tout le monde, et,

s'occupant de tout, cherchait sur chaque visage un indice qui vînt

confirmer ses soupçons.

Le repas dura longtemps pour le pauvre prince ainsi torturé; il ne

découvrit rien, et finit par s'en tenir à sa première idée. Le billet lui

venait de l'une ou de l'autre des deux dames rivales. Peut-être n'avait-il

aucune valeur, peut-être signifiait-il assez de choses pour mériter un

éclaircissement. Mais Henri sentit si bien la gêne de sa position, s'il

faisait une démarche décisive, qu'il se résolut à une complète immobilité.

Cependant son esprit fécond, irritable quand il s'agissait des obstacles,

ne lui permettait pas de laisser sans résultat un pareil avertissement. Au

moins Henri se devait-il à lui-même d'approfondir la partie essentielle du

mystère.

Deux moyens s'offraient naturellement. Rendre visite à la duchesse ainsi

qu'il l'avait promis. Nul ne s'en étonnerait. Rendre visite à Henriette,

chacun en parlerait, ce serait un bruit, un scandale, Gabrielle ne le lui

pardonnerait jamais, et encore, quel profit tirer d'une visite? Trouve-t-on

chez une femme celui qu'elle veut cacher, quand la femme se défie, quand

l'investigateur tremble de trahir sa jalousie, quand la bienséance, la

dignité, défendent qu'on interroge, qu'on ouvre les portes? Non, une visite

n'amènerait aucun résultat.

Et puis, ce billet, lâche dénonciation, ne prouvait rien. Combien de fois

Gabrielle et Henriette elle-même avaient-elles été calomniées? N'y a-t-il

pas toujours dans un palais quelque serpent caché qui siffle quand il ne

peut mordre? Le dénonciateur cette fois, comme tant d'autres, avait menti.

Si, toutefois, il n'avait pas menti, que faire? On avouera que la

discussion d'un si délicat problème n'était pas facile à conduire au milieu

des propos interrompus d'un souper. Mais le roi n'en était pas à son

apprentissage. Il avait mené souvent à bonne fin des négociations plus

compliquées, et, sous le roi Charles IX, sous la reine Catherine de

Médicis, on était à bonne école.

Henri trouva son moyen en attaquant le dessert. Il se souvint que le

logement des Entragues avait été marqué par Beringhen à l'extrémité d'un

corridor aboutissant à l'appartement de la duchesse. Cette précaution du

prudent Beringhen permettait au roi, en cas de besoin, d'être rencontré

dans ce corridor sans étonner personne. Le corridor était immense, sombre

et désert, puisque chaque appartement était desservi par son escalier

particulier. Henri, tacticien consommé, songea que de cet endroit la

surveillance serait commode, sûre, et ne compromettrait personne. Il ne

s'agissait plus que de trouver le surveillant. Le choix n'était pas facile.

En attendant l'inspiration, Henri s'affermit dans la résolution de ne rien

faire d'éclatant, de ne pas même aller voir Gabrielle comme il eût pu le

faire sans se trahir, puisque sa visite était annoncée avant la lecture du

billet et justifiée par l'indisposition de la duchesse.

Il résolut aussi de ne pas parler de Mlle d'Entragues, de paraître

l'oublier, elle et ses côtes meurtries au Bas-Bréau; cette neutralité

absolue commencerait par bien dérouter les espions, s'il s'en trouvait à

table qui eussent voulu surveiller l'effet du billet.

Henri, charmé d'avoir ainsi sauvé sa dignité, celle de la femme qu'il

allait épouser, celle même de la maîtresse nouvelle, appliqua toutes ses

facultés au choix du confident.

On sortait de table, et déjà, s'appuyant au bras de Crillon, le roi allait

raconter ses perplexités et confier l'exécution de son projet à cet ami

fidèle; mais il réfléchit que l'emploi était au-dessous d'un pareil

personnage, et nécessitait plus de souplesse que de chevalerie. Crillon eût

été trop vigoureux et trop peu rusé; ce qu'il fallait en cette

circonstance, c'était un esprit présent, un coeur résolu, un bras solide,

tout cela dans un personnage obscur et inconnu. Les yeux du roi

s'arrêtèrent alors sur Pontis, qui, cette fois, les épaules effacées, le

regard brillant, se tenait à son poste quand passa le roi pour retourner à

sa chambre.

Au choc de ce regard, Henri devina qu'il tenait son homme, et s'arrêta. Se

tournant alors vers les assistants:

--Nous allons jouer, messieurs, dit-il. Laissons dormir les dames malades

qui ont besoin de repos. Je dis cela pour vous, comte d'Auvergne. Vous

porterez le bonsoir de ma part à votre mère et à votre soeur. Bonsoir, M.

d'Entragues. Et je le dis aussi pour notre bien-aimée duchesse, qui part

demain de bonne heure pour faire ses dévotions à Paris: n'est-ce pas,

compère Zamet?

--À quelle heure, demain, sire?

--Vers le soir, elle sera chez toi.

--Je pars donc, ce soir même, sire, pour tout préparer, afin que Mme la

duchesse n'ait pas trop à se plaindre de mon humble hospitalité.

--Va, compère. Préparez vos écus, messieurs, je me sens en veine de gagner

ce soir, ajouta le roi avec un sourire plus mélancolique que railleur, car

malgré lui il songeait au proverbe qui attribue bonne chance au joueur

malheureux en amour. Ah! voici mon garde réveillé! dit alors Henri laissant

passer les assistants, Continuez de marcher, messieurs, j'ai à consoler ce

pauvre garçon de la bévue qu'il a faite. Allez! je vous joins.

Et il s'approcha de Pontis.

Tous deux étaient seuls au milieu de la galerie, un page tenait de loin le

flambeau. Nul ne pouvait entendre. Le roi parla bas à l'oreille du garde,

dont les yeux intelligents témoignèrent plus de dévouement que de surprise.

--Tu as compris? dit le roi.

--Parfaitement.

--Crois-tu pouvoir réussir?

--J'en réponds.

--Vigilant comme un chat, muet comme un poisson!

--Oui, sire.

--Mais, si l'on te résiste, si l'on t'échappe; tu n'es guère fort?

--Qu'on ne s'y fie pas; je suis de mauvaise humeur.

--Sois prudent! Voici une clé qui t'est indispensable. Va! je ne me

coucherai pas que tu ne m'aies rendu compte.

Le roi mit une clé dans la main de Pontis et retourna jouer dans son

cabinet.

XXIV

AMOUR

Gratienne, dès que le moment fut venu, conduisit Espérance dans un cabinet

tendu de damas de soie violet à larges fleurs. Les meubles étaient d'ébène

ou d'ivoire, quelques-uns d'argent ciselé comme c'était la mode en Italie,

à cette époque où l'art ne croyait pas s'avilir en présidant à toutes les

utilités de la vie. Un feu de braise sans flamme brûlait dans la cheminée

de marbre rouge portée par des cariatides blanches.

La belle Gabrielle — Tome 3 · 第 18 / 23 段