--Oh! que parlez-vous d'amour? s'écria Espérance ramené à son caractère par

l'accusation si injuste que formulait sans s'en douter le brave Crillon, de

l'amour entre la duchesse et moi! Ah! monsieur, la noble femme sait-elle

seulement ma folie? soupçonne-t-elle mon audace?

--Quoi... vous n'avez point parlé?

--Jamais, dit le généreux jeune homme, jamais je n'ai parlé ni même pensé

devant elle. Cette passion n'a jamais eu d'écho. Gabrielle aime trop le

roi, et il mérite trop bien d'être aimé. Elle s'est donnée à lui si

loyalement, il l'appelle aujourd'hui si loyalement sa femme! Que ferais-je

entre eux, moi, un inconnu, un inutile, un oisif? J'irais empoisonner leur

bonheur en y versant mes coupables pensées!... Vous dites qu'elle a de

l'ambition. Quoi de plus respectable, seigneur? ne s'agit-il pas de son

honneur à recouvrer, de son fils à doter? Mon Dieu! mais cette passion que

vous avez devinée parce que mon coeur pour vous est transparent, cette

folie deviendrait un crime abominable si la duchesse en pouvait soupçonner

l'existence. Je pars, vous ai-je dit; mais si je pouvais croire que

quelqu'un a pénétré mon secret, je ne partirais pas, je me tuerais.

Crillon se leva, s'approcha d'Espérance, et l'enveloppa de ses bras.

--Oui, partez, dit-il, mais ne faites pas le voyage en homme qui se désole,

en homme qui se presse. Tout n'est point perdu pour vos vingt ans, pour

votre brave coeur. Qui sait les trésors que vous garde l'avenir. Enfant! ne

niez pas, ne vous révoltez pas.

--Oh! faites-moi du moins la grâce, s'écria Espérance éperdu, de croire que

je ne me consolerai jamais. Non, mon ami, jamais. On ne retrouve pas une

pareille femme. Vous voulez bien, n'est-ce pas, que ce misérable coeur

laisse saigner devant vous sa blessure? Joie ineffable! je puis donc parler

à quelqu'un! Me voilà frappé dans ma vie, seigneur, je n'ai plus de force,

plus de courage. Mon devoir accompli, je sens que l'âme m'échappe... Il

y a si longtemps que je vivais par cette fibre qui vient de se rompre.

J'aimais déjà Gabrielle quand je suis parti, vous savez... Eh bien, je

vais partir encore; mais je n'ai plus même de larmes. Ne me consolez pas,

c'est inutile. Comment aurais-je du chagrin? comment souffrirais-je

désormais? Je suis mort!

Crillon cacha dans ses mains son visage morne.

--Enfant, dit-il, vous m'écouterez, parce que chez moi c'est un coeur qui

parle. Je comprends que vous n'aimiez plus Paris. Quittez-le.

--Et j'aurai encore la douleur de vous perdre, s'écria Espérance.

--Pourquoi? dit le chevalier d'un ton calme. Vous n'aurez jamais été plus

près de moi qu'à compter de ce départ, car je partirai avec vous.

--Vous, monsieur?

--Certes. Je vieillis; le roi a fait la paix, il n'a plus besoin de moi

dans le bonheur. Vous m'aurez pour compagnon: voulez-vous?

--Mais, seigneur, dit le jeune homme en regardant Crillon avec une

admiration mêlée de stupeur, d'où vient que vous me feriez un pareil

sacrifice, vous que les plus illustres destinées attendent, prix des plus

glorieux services; vous qui n'avez parcouru que la moitié de votre carrière

d'honneurs? comment me préférez-vous à la gloire?

--Croyez-vous que j'aie un coeur de pierre, répondit Crillon? Je vous dis:

souffrez avec courage, mais à la condition que je vous aiderai à souffrir.

--Enfin, qu'ai-je fait pour que vous m'honoriez d'une si précieuse amitié?

Car vous me proposez de quitter pour moi le plus grand roi du monde, et,

j'en suis sûr, vous ne me quitteriez pas pour un roi.

--C'est vrai, dit le héros embarrassé par la naïve question du jeune homme.

Ne me demandez-vous pas la cause de mon attachement pour vous? elle est

toute simple. Comment ne vous aimerait-on pas? Connaissez-vous mieux,

Espérance. Vous êtes bon, vous êtes noble et vous êtes beau. Les yeux se

réjouissent de vous voir, les âmes s'épanouissent au contact de votre âme.

Que de rois ne vous valent pas! Ah! je ne vous ai pas aimé comme cela du

premier coup. Non. Malgré la recommandation de votre mère... car c'est

votre mère qui vous a adressé à moi... Rien que pour cette raison,

Espérance, vous devriez m'aimer. Tenez, il faut m'aimer beaucoup, mon

enfant, et vous persuader ce que vous disiez tout à l'heure par

délicatesse, c'est-à-dire que vous n'avez plus que moi au monde. Et si je

croyais ne pas suffire à vous consoler avec le temps... si je doutais de

votre amitié... si je vous voyais ingrat... Non. Embrassez-moi. Mon

coeur se fond quand je vous tiens dans mes bras.

Espérance obéit. Il appuya sa tête endolorie sur cette vaillante poitrine

et endormit sa douleur aux battements d'un coeur qui n'avait jamais failli.

XXII

LA PROPHÉTIE DE CASSANDRE

Le temps avait marché. Toutes les forces coalisées contre Gabrielle

grandissaient en silence. Espérance attendait que Crillon fût prêt à

partir. Le chevalier avait fait promettre à son ami la patience et la

résignation jusqu'à une occasion favorable.

Espérance mettait son point d'honneur à ne rien trahir de ses souffrances.

On ne parlait autour de lui que d'un voyage fort beau, fort long, qu'il

allait entreprendre avec Jean Mocquet pour l'honneur de la science et pour

la gloire d'ajouter quelques colonies au royaume.

En attendant, le jeune homme concentrait sa douleur: il s'en nourrissait.

Renfermé chez lui ou feignant de s'absenter pour des chasses dans les

forêts éloignées, il disparaissait peu à peu du monde et de la cour. On ne

le vit qu'une ou deux fois figurer dans les joyeuses fêtes du carnaval.

Il avait évité soigneusement Pontis. Décidé à rompre avec le pauvre garde,

puisque son absence devait être éternelle; il se promettait cependant de

l'aller trouver la veille du départ, de l'embrasser, de lui pardonner; car

cette amitié tendre n'était pas éteinte dans le coeur d'Espérance. Il

savait, par des rapports fidèles, la douleur de Pontis depuis leur

séparation. Rien n'avait pu consoler le garde. Son caractère avait changé

comme son corps. Sombre, irascible, taciturne, Pontis restait couché

pendant tout le temps qu'il n'accordait pas au service, et ces deux jeunes

gens, naguère si brillants, si bruyants, s'étaient éteints comme des

chrysalides.

À l'intérieur, Espérance menait la même vie. Le carême touchait à sa fin,

et comme le roi, à cette époque, habitait ordinairement Fontainebleau avec

la cour, c'est de là que tous les matins arrivait au jeune homme le présent

quotidien de Gabrielle. Le genre en était changé, ce n'était plus qu'une

fleur morne et desséchée, touchant emblème d'une vie arrêtée dans son

épanouissement. Ces témoignages de constance n'étonnaient point Espérance;

il connaissait l'âme de cette généreuse femme. Mais, plus elle s'attachait

à perpétuer en lui la mémoire de l'amour, plus il se croyait obligé de

répondre par une magnanimité pareille.

--Le devoir de Gabrielle, se disait-il, est de me tendre incessamment la

main. Le mien est de fuir Gabrielle. Chacun de nous travaille ainsi au

bonheur de l'autre.

Et il persévérait dans son isolement, et il accélérait les apprêts de son

départ. Le consentement de Gabrielle à cette séparation lui semblait acquis

par un silence que rien n'avait rompu depuis leur dernière entrevue à la

Chaussée.

Au commencement de la semaine sainte tout était achevé. Le printemps

venait. Les dispenses de Rouen pour le divorce, et par conséquent pour le

nouveau mariage du roi étaient en chemin, dans la valise du courrier royal.

Espérance avait commandé ses chevaux pour le lendemain, et, d'accord avec

Crillon, qui, plus tard, l'eût été rejoindre, il devait seul se mettre en

route. Une dernière fois, le pauvre exilé voulut se promener dans sa maison

et lui faire des adieux éternels.

Il avait été si heureux dans cette douce retraite; elle était parsemée des

reliques de son amour. Partout un souvenir de Gabrielle s'offrait à ses

yeux, se heurtait à son pied, caressait sa main. L'infatigable amie avait,

jour par jour, fini par emplir de sa pensée la maison tout entière, depuis

le vestibule où s'épanouissaient les orangers donnés par elle, depuis les

dressoirs garnis des mille caprices de sa fantaisie, jusqu'aux murailles

tapissées, jusqu'aux volières peuplées d'un monde babillard, jusqu'aux

herbiers gonflés de plantes, jusqu'aux panoplies hérissées d'armes,

jusqu'aux médailliers riches de merveilles, jusqu'aux casiers gorgés de

volumes dont chacun, fût-ce un livre de science abstraite ou un traité de

théologie, représentait pour Espérance une pensée d'amour.

La biche suivait partout son maître, frottant son front velu à la main

pendante qu'elle léchait de temps en temps. Et chaque pas d'Espérance,

parmi tous ces monuments du passé, faisait un bruit qui amollissait son

coeur.

--Hélas! se disait-il, ce départ est bien véritablement l'image de la mort.

Le mourant n'emporte rien de ces richesses tant aimées. Une bague, un

portrait chéri, quelque bijou, voilà tout le bagage qui peut tenir avec moi

dans le sépulcre. Le reste est abandonné aux étrangers. Tout ce que vivant

il aima, ce qu'il soigna de ses mains, ce qu'il adora, éphémères idoles, il

le laisse après lui à des gens qui manieront grossièrement ces reliques et

les profaneraient d'un équivoque sourire s'ils pouvaient deviner le prix

que l'ancien maître y attacha.

Moi qui possède une telle quantité de ces richesses précieuses pour moi

seul, qu'en vais-je faire? Les garderai-je avec moi sur des chariots, sur

des vaisseaux, emballant tour à tour et déballant, ridicule voyageur, ces

ustensiles de ma vie d'amour? Cependant j'ai appris à vivre au milieu de

ces riens fragiles, j'en ai fait mon horizon, et ma vue souffrirait de s'en

passer! Les laisserai-je en partant, comme le mort dont je parlais tout à

l'heure? Mais alors il se trouvera des gens qui toucheront sans respect ce

qu'a touché Gabrielle. Non; j'imiterai le sage qui porte tout sur lui. Je

choisirai le plus petit joyau, la plus fine dentelle, la fleur le plus

récemment imprégnée de son souffle, je les enfermerai sur mon coeur, et

quand mes chevaux seront sortis, mes valets congédiés, quand je serai seul

à la maison, un pied levé pour en partir, je brûlerai tous mes trésors à

leur place. Les métaux se fondront avec le cristal, les marbres seront

dévorés, les oiseaux libérés s'enfuiront; livres, meubles, étoffes

tomberont en cendres; la maison aussi disparaîtra dans ce gouffre de feu,

et peu de jours après, tout ce que j'ai touché, aimé, usé, sera effacé

comme le maître dans la mémoire des hommes. J'aurai fait de tout cela un

immense tombeau, où quelque peu de moi dormira inséparable d'une partie de

Gabrielle.

Comme il achevait de formuler cette pensée avec un serrement de coeur et

des soupirs bien permis à une telle infortune, un léger bruit le fit

tressaillir; il se retourna, Gratienne était devant lui, haletante, et

s'écria joyeusement:

--Dieu merci! le danger est passé!

Il faudrait n'avoir jamais aimé pour ne pas comprendre l'effet que

produisit sa présence sur le jeune homme encore palpitant d'avoir remué les

plus douloureux souvenirs. Quelle douceur il a pour l'amant, ce visage

souvent trivial de la confidente! Quel ange pourrait espérer un meilleur

accueil, quand même il apparaîtrait dans toute sa beauté, dans toute sa

gloire!

Gratienne, moins belle qu'un ange, était pourtant une physionomie heureuse

et souriante. Bien des fois le coeur du jeune homme avait tressailli au

bruit de son pas, comme si elle eût été Gabrielle, mais jamais cependant il

ne l'avait trouvée bonne et belle comme en ce moment. Il poussa un cri de

joie et courut à elle les bras étendus.

Gratienne lui demanda si personne n'écoutait, et sur l'assurance qu'elle en

reçut, elle ajouta:

--J'apporte une lettre de madame la duchesse, mais pour l'avoir, il

faudrait me laisser seule un moment dans cette chambre.

Et elle rougit.

Espérance la regarda sans comprendre.

--Comme souvent on m'a suivie, arrêtée, volée même, quand j'allais à la

petite maison du faubourg, reprit Gratienne, j'ai caché cette lettre sous

mes habits. Cette fois, pour me la prendre, il eût fallu me tuer, et les

ennemis de madame n'osent pas encore assassiner en plein jour, dans la rue.

Espérance remercia la courageuse fille et l'enferma. Tout en passant dans

la chambre voisine, il se demandait avec un trouble inexprimable ce que

pouvait renfermer cette lettre, la première que lui eût jamais écrite

Gabrielle.

--Elle est assez honnête, assez brave, pensa-t-il, pour vouloir me donner

un témoignage palpable de l'amour qu'elle a eu pour moi. Noble imprudente,

qui jamais ne transige avec le devoir de son coeur, elle rougirait de ne

pas se livrer à moi comme je me suis donné à elle!

Cette idée l'exalta un moment, mais la conséquence en fut triste.

--C'est donc un adieu qu'elle m'envoie, pensa-t-il, l'adieu éternel. C'est

donc fini!... Elle va donc m'ordonner de l'oublier à jamais!

Gratienne rouvrit la porte, Espérance avait le front penché, les yeux

troubles.

--Voici, dit-elle en lui offrant un petit sachet brodé de soie et imprégné

d'un de ces mystérieux parfums de l'Orient, qui font rêver de femmes et de

fleurs.

Il l'ouvrit et prit le papier qui s'y trouvait enfermé. Gratienne

s'approcha de la fenêtre et tourna le dos discrètement pour le laisser lire

en toute liberté.

«Ami, disait Gabrielle, je sais que vous voulez partir, je sais qu'on en

parle pour demain, et M. de Crillon l'a dit devant moi avec une sorte de

conviction qui m'épouvante. Ce n'est pas que j'y croie, mais tout m'alarme.

Non, je ne croirai jamais que vous partiez sans m'avoir parlé une dernière

fois. Cependant, vous êtes assez généreux pour avoir ce triste courage.

Vous m'aimez assez pour vous sacrifier ainsi. J'en tremble en écrivant. Ne

faites pas cela, au nom du ciel, car vous me réduiriez à un tel désespoir,

que j'irais chercher au bout de la terre le suprême adieu que vous me

devez.»

«Il y a demain grande chasse à Fontainebleau; vous y pouvez venir. Nous

serons seuls. Soit que vous arriviez secrètement, soit que vous vous

montriez, je vous attends; Gratienne vous expliquera où et comment. Songez

que je n'accepterai aucune excuse. Une heure après votre refus, vous me

verriez arriver chez vous.»

Après avoir lu et relu, Espérance tomba dans une profonde perplexité.

Jamais l'amour loyal ne s'était exprimé plus clairement; jamais ordre plus

net n'avait été donné par un maître plus légitime. Désobéir, c'était

risquer de compromettre une femme dont la bravoure en ses moments

d'exaltation ne connaissait pas de limites; obéir, n'était-ce pas risquer

plus encore?

Telle fut la thèse que le malheureux Espérance creusa laborieusement

pendant de longues minutes qui semblaient des heures à Gratienne.

Il se disait que Gabrielle avait le droit d'exiger ce dernier adieu, que le

moyen proposé était facile; quand sans se cacher, on arrivait à une

entrevue sans danger même sous les yeux des plus cruels ennemis de

Gabrielle. D'un autre côté, quelle signification aurait une entrevue

publique. À quoi bon rechercher ces poignantes douleurs qui n'ont pas le

droit de se produire? Dans quel but Gabrielle ordonnait-elle à son amant de

subir la torture sans pousser un soupir, sans verser une larme? Était-elle

à ce point sûre d'elle-même qu'elle voulût affronter une pareille

souffrance? L'héroïsme n'était-il pas suffisant? Refuser la femme qu'on

adore lorsqu'elle s'offre à nous; la supplier d'oublier l'amant pour ne

songer qu'à sa fortune et à son fils, n'est-ce point assez pour satisfaire

au devoir? Fallait-il y ajouter la douleur de contempler cette femme aux

bras d'un autre? Voilà pourtant le spectacle qu'Espérance irait chercher à

Fontainebleau.

Dans l'autre hypothèse, c'est-à-dire en refusant l'entrevue,

qu'arrivait-il? Gabrielle se compromettrait peut-être. Peut-être

n'attendait-on qu'une fausse démarche d'elle pour l'accabler? Aimante,

vaillante, capable de tout, elle arriverait en effet chez Espérance. Et

surprise en un pareil rendez-vous elle était bien perdue.

--Non, lui dit la raison, elle ne fera pas cela. D'ailleurs, il dépend de

moi qu'elle ne le fasse pas. J'aime mieux mourir que d'aller froidement à

Fontainebleau et réciter devant témoins des adieux ridicules. Quant à un

entretien secret, la mort est peut-être au bout. Je n'irai pas à

Fontainebleau. L'égoïsme à deux m'en fait un impérieux devoir.

Mais serai-je assez sot, assez lâche pour lui dire que je n'irai pas?

Provoquerai-je par fanfaronnade une générosité insensée, dont le résultat

ruinerait la noble créature? Non. Ce départ que j'avais fixé à demain, je

l'effectuerai ce soir même. À peine Gratienne sera-t-elle hors d'ici, que

j'en sortirai, derrière elle. Au moment où elle rendra ma réponse à

Gabrielle, j'aurai fait cinquante lieues; au moment où Gabrielle m'attendra

à Fontainebleau, je serai sorti de France; au moment où elle aurait la

magnanimité de me venir chercher chez moi, comme elle dit, la maison sera

un monceau de cendres déjà froides; le maître sera un souffle, une ombre,

une fable. Gabrielle ne trouvera plus même un prétexte pour se faire tort.

Allons! voilà comment peut agir un homme, voilà comment l'on peut sauver

une femme. C'est décidé, c'est fait. Gratienne! dit-il.

Gratienne s'approcha, le coeur oppressé par cette longue attente qui lui

semblait un mauvais témoignage de l'empressement d'Espérance à satisfaire

sa maîtresse.

--Ma bonne Gratienne tu disais vrai tout à l'heure. Les périls sont grands

autour de nous; mais nous y sommes habitués. J'irai à Fontainebleau: j'irai

demain. À quelle heure Mme la duchesse préfère-t-elle m'y voir?

--Si vous venez pour la chasse, ce sera le matin, et l'on saura, au retour,

trouver l'instant de vous faire parler à madame.

--Le soir, j'aurai gagné plus de temps, pensa Espérance, et il ajouta:

--J'aime mieux le soir, Gratienne.

--Madame l'aimera mieux aussi. Après le souper, elle sera souffrante, elle

se retirera, elle sera tout à fait libre.

--Mais comment pénétrerai-je au château?

--Cela me regarde. Soyez, une heure après la nuit tombée, au pied de

l'escalier à vis, dans la cour Ovale. L'on soupera, nul ne vous peut

remarquer à ce moment. Je vous conduirai à l'endroit choisi par madame.

--C'est convenu, dit Espérance. La nuit vient à six heures, je serai à sept

au pied de l'escalier à vis.

--Bien, monsieur. Je pars joyeuse, plus légère qu'en arrivant.

--La duchesse, tu ne m'en parles pas, dit Espérance avec mélancolie.

Toujours belle, toujours florissante, n'est-ce pas?

Gratienne secoua la tête.

--Si vous l'aviez vue écrire cette lettre, répliqua-t-elle, vous eussiez

mis moins de temps à me rendre la réponse.

--Oh! ne crois pas que j'aie hésité, dit Espérance remué jusqu'au fond du

coeur. Ne comprends-tu pas toutes mes craintes? Enfant! sache que sa vie

dépend d'une imprudence que je lui laisserais commettre.

--Je le sais, et c'est pour cela que mon coeur battait si fort en apportant

ce billet. C'est une preuve, ce billet, une preuve mortelle.

--Rassure-toi, dit Espérance avec une émotion qui brisait sa voix et

faisait trembler sa main, la preuve ne fera mourir personne.

Il alluma une bougie d'un candélabre, et, après avoir baisé passionnément

la lettre sur tous les endroits qu'avait pu toucher la main de Gabrielle,

il brûla le papier, en broya les cendres dans ses doigts.

--Tu diras tout ce que tu as vu, Gratienne, reprit-il, et tu répéteras tout

ce que j'aurai dit.

--Oui, monsieur.

--J'aime Gabrielle jusqu'à la mort; retiens bien cela Gratienne.

--Oh! oui, je retiendrai cela, moi qui le pense presque aussi tendrement

que vous le dites.

--Et, quoi que je fasse, Gabrielle doit se dire: Il l'a fait par amour pour

moi.

--Mais que ferez-vous donc? s'écria la jeune femme épouvantée de l'accent

avec lequel ces paroles venaient d'être prononcées.

--Je le dirai demain soir à la duchesse, se hâta d'ajouter Espérance

honteux de s'être laissé entraîner au bonheur d'envoyer un si tendre adieu

à celle qu'il ne voulait plus revoir.

Gratienne, calmée par cette réponse, sourit et se dirigea vers l'escalier.

On eût dit qu'il ne pouvait se décider à la laisser partir:

--Tu vas bien souffrir cette nuit pour retourner ainsi à Fontainebleau, dit

Espérance, il fait froid. La litière va lentement. Je gage qu'elle met sept

heures à faire le trajet.

--Je dormirai en route, trop heureuse de rapporter demain matin une réponse

qui réjouira le coeur de ma maîtresse.

Elle partait. Espérance la retint et courut au coffre de sa chambre.

--Que cherchez-vous, dit-elle?

--C'est aujourd'hui la première fois que tu m'apportes une lettre d'elle,

murmura le jeune homme, j'ai le droit de te payer cette bienvenue.

Il lui mit dans la main un collier d'émeraudes dont la richesse arracha un

cri d'admiration à Gratienne.

--Mais, monsieur, je n'oserai jamais porter cela! s'écria-t-elle.

--Ces émeraudes! ce sont mes couleurs, dit-il en souriant. Je m'appelle

Espérance! souviens-toi de moi.

En parlant ainsi il l'embrassa. Ce baiser, ce présent, avaient, malgré les

efforts d'Espérance, une solennité qui laissa Gratienne plus défiante que

jamais, et elle se disposait à lui en demander l'explication, quand trois

coups, frappés d'une certaine façon, retentirent à la porte.

--C'est l'intendant qui m'appelle, dit Espérance, il faut que ce soit

quelque chose d'important.

Gratienne se blottit derrière un rideau, Espérance entr'ouvrit la porte

pour demander de quoi il s'agissait.

--Seigneur, une femme vient d'arriver, dit tout bas l'intendant, elle veut

vous parler.

--Son nom?

--Elle a refusé de le dire.

--Je n'ai affaire à aucune femme, congédiez-la.

--Elle insiste beaucoup trop, seigneur, et c'est une étrangère qui

s'exprime mal et comprend mal aussi. J'ai pu saisir seulement qu'elle

appelle monseigneur, Speranza.

Le jeune homme tressaillit.

--Une femme petite, brune, vive, dit-il.

--Oui, seigneur, très-vive.

--Renvoyez, renvoyez vite! s'écria Espérance en poussant dehors

l'intendant.

Mais celui-ci s'arrêta à moitié chemin dans l'escalier, la femme qu'il

allait congédier lui barrait le passage. Elle avait forcé les deux valets

de garde et montait résolument chez Espérance en dépit des instances et des

efforts de trois personnes.

--Madame, dit enfin l'intendant furieux, vous avez entendu l'ordre de

monseigneur?

--Dites-lui qu'il y va de sa vie! répliqua l'étrangère en continuant

d'avancer.

Et, haussant la voix de façon à être entendue d'Espérance, qu'elle savait

être derrière la porte, elle ajouta en toscan:

--Et d'une autre bien plus précieuse pour vous, Speranza!

Ces mots, prononcés avec une intonation funèbre, n'admettaient point de

résistance. Espérance remit Gratienne à l'intendant, avec ordre de la

conduire dehors par l'escalier dérobé. Et, pour accélérer le départ de

celle-ci qui hésitait, faute du comprendre:

--Va donc, s'écria-t-il d'une voix sourde, sinon tu es perdue!

Puis, fermant la porte, il s'élança sur le palier à la rencontre de la

femme qui gravissait la dernière marche, et que sa présence arrêta

aussitôt.

--Voilà une audace étrange! dit-il en italien. Avez-vous perdu le sens,

Leonora, pour oser vous présenter chez moi?

--Speranza, interrompit l'Italienne, est-ce que vous avez eu l'imprudence

de répondre par écrit à la duchesse?

Espérance sentit son coeur défaillir à cette terrible question.

--Si vous avez écrit, ajouta rapidement Leonora, reprenez la lettre; il en

est temps encore.

--Je ne sais ce que vous voulez dire, madame, balbutia-t-il fort pâle.

--Je dis que si Gratienne porte sur elle un écrit de vous, elle, la

duchesse et vous, vous êtes perdus tous trois! Rappelez-la donc, s'il en

est ainsi, et brûlez votre lettre comme vous venez de brûler celle de la

duchesse, dont la fumée plane encore sous cette voûte.

--Un nouveau piège, n'est-ce pas? murmura Espérance partagé entre la

défiance et la terreur.

Leonora gravement:

--Depuis Villejuif j'ai suivi Gratienne, je l'ai vue entrer chez vous; il

ne dépendait que de moi de la saisir, de l'empêcher d'arriver jusqu'à vous

ou d'intercepter son message. Gratienne vient de sortir, nos agents sont au

dehors, elle ne ferait point cent pas sans être arrêtée avec votre lettre!

Voila pourquoi je vous dis: rappelez Gratienne, Speranza. Me

comprenez-vous? Est-ce un piège?

La belle Gabrielle — Tome 3 · 第 17 / 23 段