duchesse m'en donne de beaux et d'aimables comme elle. Si je ne me mariais
pas, je n'aurais que des bâtards inhabiles à me succéder; si je ne me
mariais pas, toutes les femmes se disputeraient ma personne. Oh! ne souriez
pas, Sully, on m'aime! et si vous ne croyez pas qu'on m'aime, croyez du
moins que l'on convoite une part de ma couronne. Ce sont autour de moi des
intrigues, des débats, des appétits qui affaiblissent mon autorité. Dix
hommes contre ma puissance, dix Mayenne ayant chacun leur armée ne
sauraient faire autant de mal à mon État que deux femmes se querellant à
qui m'aura, moi, barbe grise, qui vous fais sourire. Je sais la force des
femmes et les redoute. Je ne veux pas que leurs ambitions troublent le
repos de mon peuple. Une fois que je serai marié, plus d'ambition possible
autour de moi. Je me connais, il me faut des distractions, des caprices, au
sein de la plus parfaite félicité, je cherche fortune. Aujourd'hui même que
Gabrielle me rend heureux comme jamais je ne l'ai été, je la trompe pour
des coquines. C'est mon défaut. Reine, elle sera du moins à l'abri de mes
escapades. J'aurai le bouclier qu'il me faut pour repousser les flèches de
tous ces escadrons d'amazones qui visent à mon faible coeur. Souvent vous
m'avez entendu développer ma politique de prince, je vous analyse
aujourd'hui en homme ma situation; comprenez-la, respectez-la, donnez-moi
la joie de ne me plus troubler, car votre esprit est sérieux, vos opinions
sont de poids pour moi, et toute opposition de votre part me gêne.
--Sire, répliqua Sully évidemment désappointé par cette franchise de son
maître, si l'homme seul parlait, je me permettrais, je crois, de répondre,
et j'aurais aussi de bonnes théories à invoquer. Mais je crois comprendre
que c'est principalement le roi qui m'a parlé; je m'abstiendrai donc,
malgré tout mon désir, de veiller aux intérêts de cet État.
Le roi fronça le sourcil.
--Hélas! poursuivit Rosny, que le chemin de la vérité est rude! qu'il a
d'épines! qu'il cause d'embarras au loyal serviteur qui voudrait y mener
son maître! Mes opinions, disiez-vous, sire, ont quelque poids pour vous.
Cependant vous ne les consultez pas.
--Je sais trop ce qu'elles me diraient, Rosny.
--Peut-être condamnez-vous ainsi les vôtres, répliqua courageusement le
ministre.
--D'accord, mais je suis résolu; j'aime la duchesse et ne trouverai jamais,
fût-ce sur le premier trône de l'Europe, une femme qui mérite mieux mon
amour par sa douceur, son incomparable beauté, son désintéressement et les
bons offices que j'en ai eus. Écouter ce qu'on me dirait contre elle serait
un manque de foi car elle est inattaquable. Cependant, le monde trouverait
encore moyen de l'accuser si je voulais laisser dire.
--Assurément, sire.
--Eh! que ne dirait-on pas aussi d'une princesse! Mais, encore un coup,
brisons là-dessus: croyez, Rosny, que votre zèle se produira plus
gracieusement à moi par le silence que par la discussion.
--Il y a certains faits qui se montreront moins souples aux volontés de
Votre Majesté.
--Lesquels, dit Henri en dressant l'oreille.
--Votre Majesté n'oublie pas sans doute qu'il y a de par le monde une reine
Marguerite.
--Ma femme, pardieu non, je ne l'oublie pas; j'ai trop de raisons pour m'en
souvenir.
--Son consentement au divorce est indispensable, sire.
--Eh bien?
--La reine Marguerite refuse de donner ce consentement pour un mariage
qui....
--Qui?
--Qui ne ferait point faire au roi un progrès dans sa fortune ou dans la
prospérité du royaume.
--Qu'est-ce à dire? demanda Henri troublé, et depuis quand madame
Marguerite se mêle-t-elle des affaires d'État? Qu'elle sache, entendez-vous
bien, que je ne le souffrirai pas. Mais toute cette intrigue est dirigée
contre la duchesse, ce sont des obstacles qu'on lui suscite, misérables
obstacles.
--Que Votre Majesté aurait tort de mépriser, dit froidement Sully, car ils
sont tout-puissants: la force d'inertie gouverne le monde! Si la reine
Marguerite s'obstinait à refuser, Votre Majesté ne pourrait se remarier: le
saint-père ne passerait pas outre.
--Voilà une méchante femme! murmura le roi. Que lui a donc fait Gabrielle,
à cette....
Sully interrompant:
--La reine prétend qu'elle ne veut céder sa place qu'à une femme de son
rang pour le moins.
--Par la mordieu! s'écria le roi, c'est ma faute si j'entends de pareilles
sottises! Son rang! vingt fois j'eusse dû l'en faire descendre, les
occasions ne m'ont pas manqué pour cela! Bah! soyez bon, le loup vous
mange. J'ai fait de la délicatesse avec cette fille de France! je ne l'ai
pas fait condamner au cloître pour ses vilenies, ses déportements; je n'ai
pas éteint dans une oubliette humide ce vieux sang toujours en fermentation
des Valois, et voilà comme on m'en récompense! Ventre-saint-gris! je le
ferai!
--Il y aura danger peut-être.
--Vous me faites pitié, répliqua le roi. Je briserai vos dangers comme il
faut, à coups de procès sinon à coups de botte. Et puisqu'on demande du
scandale j'en ferai! La belle Marguerite en veut à la jeune et fraîche
Gabrielle, elle lui envie son printemps en fleurs, sa suave haleine, sa
riante fécondité. Eh! cap de diou! je ferai pourrir avant le temps cette
mauvaise femme dans les quatre murs d'une abbaye de pénitence.
--D'accord, sire, grommela le huguenot, mais vous ne serez pas libre pour
cela.
--Mort de ma vie! je serai veuf! répliqua le roi. Allez-vous-en, vous et
vos filles de France à tous les diables!... Et puisque vous marchez avec
mes ennemis, attendez-vous à ce que je me défende vigoureusement contre
vous. Allez, monsieur, allez! Oh! là, Crillon arrive un peu, toi! viens me
remettre le coeur que tous ces gens m'arrachent!
Sully, mécontent, humilié, baissa la tête, et après une cérémonieuse
salutation, reprit à pas lents le chemin du château. En abordant Zamet, qui
l'attendait plein d'anxiété, et lui demandait des nouvelles d'une démarche
dont assurément il avait reçu la confidence.
--Plus d'espoir pour votre princesse toscane, répliqua-t-il; la duchesse de
Beaufort sera reine. Oh! faites la grimace tant que vous voudrez: si vous
n'avez que des grimaces pour empêcher ce malheur, baissez la tête, la tuile
tombe!
En disant ces mots, il faussa compagnie, plus bourru qu'un sanglier.
Quelque chose d'infernalement sinistre brilla sur le sombre visage de
Zamet, qui, s'éloignant d'un autre côté, murmura:
--Nous verrons!
Cependant Henri s'était accroché au bras de Crillon comme un naufragé après
la planche de salut. Il respirait à longs traits.
--Ah! dit-il, mon brave, combien je suis tourmenté!
--Qui ne l'est pas, sire?
--Est-ce que tu l'es toi?
--Parbleu!
--Sais-tu que tous ces mauvais Français refont une ligue contre moi?
--Bah!... Et pourquoi? demanda l'honnête chevalier.
--Parce que je veux épouser ma maîtresse.
--Il est de fait que c'est une sottise, répliqua Crillon.
--Hein? fit le roi.
--Mais comme la chose vous regarde, et que vous n'êtes plus en jaquette,
poursuivit Crillon, comme vous vous en trouvez satisfait, épousez,
harnibieu! épousez!
--A la bonne heure! s'écria Henri en embrassant le chevalier, voilà parler!
--Eh, mon Dieu, l'une ou l'autre, ajouta Crillon, ce sera toujours une
mauvaise affaire. La peste soit de toutes les femmes.
--Pourquoi dis-tu cela de cet air fâché?
--Parce que... parce que je suis enragé, sire. Voyez-vous ce garde,
là-bas?
--Là-bas, attends donc, dit Henri en se faisant de sa main un garde-vue.
--Un bon soldat, un coquin qui n'a pas son pareil, un sacripant qui vaut
son pesant d'or.
--Eh bien?
--Eh bien, il vient de me donner sa démission.
--Que veux-tu?
--Je ne le veux pas! C'est votre meilleur garde!
--Comment l'appelles-tu?
--Pontis.
--Ah! oui, un vaillant. Et pourquoi quitterait-il service?
--Parce qu'il s'est brouillé avec son ami, pour une femme. Il est tout
séché, tout jauni; il grelotte la fièvre. Pour une femme! Harnibieu! les
damnés oiseaux! Mais je ne veux pas qu'il parte. Faites-moi plaisir de le
mander, sire.
--Volontiers.
--Et ordonnez-lui de demeurer aux gardes.
--Si tu y tiens....
--Absolument.
--Va donc me le chercher, j'en fais mon affaire en deux mois.
En effet, Crillon fit un signe et le garde récalcitrant fut amené au roi.
Pontis n'avait plus rien du Pontis d'autrefois. Un demi-siècle de chagrin
avait éteint ses yeux, fané ses couleurs, fondu ses chairs. Il flottait
dans sa casaque comme un squelette.
Il s'arrêta à trois pas du roi, qui le considéra quelque temps avec
bienveillance.
--J'entends qu'on demeure à mon service, cadet, dit Henri. Mon service sera
bon pour toi, je m'y engage. Je te trouverai des occasions.
Pontis voulut répondre.
--J'ordonne, dit le roi en lui frappant sur l'épaule et en même temps il
lui mit une poignée de pistoles dans la main.
A cette époque, un gentilhomme s'honorait de recevoir l'argent du roi.
Pontis se tut, et n'eût pas songé à refermer ses doigts sur les pièces, si
Henri ne les lui eût fermés lui-même.
--Il est malade, ce garçon, dit-il en le regardant encore d'un air
d'intérêt. Soigne-toi, cadet!
Et il partit. Crillon s'approcha de Pontis.
--Et si tu désertes, mauvaise tête, je te fais hacher en morceaux! ajouta
le chevalier.
--Cela m'est bien égal, dit Pontis les yeux tout rouges.
--Allons, ne vas-tu pas pleurer, grand veau! C'est bon. Je me rends à
Paris. Je causerai de tout cela avec Espérance... Harnibieu! c'est
qu'il pleure tout de bon, dit Crillon attendri. Quel âne!
En achevant cette consolation, il laissa tomber à son tour sa main sur
l'épaule du garde; mais le pauvre squelette n'était plus de force à
supporter une pareille presse; il plia et s'assit hébété sur le gazon.
XXI
L'AVEU
Crillon tint sa promesse. Le soir même il descendait à Paris dans la cour
du palais d'Espérance.
Le chevalier ne perdit point son temps à observer ce qui se passait autour
de lui, ni les serviteurs occupés à transporter meubles et bagages, ni ce
mouvement inséparable d'un déplacement prochain, ni l'aspect à la fois
triste et agité de la maison, car la maison vit et porte sur sa physionomie
un reflet fidèle des impressions du maître.
Crillon, laissant son cheval et ses gens dans la cour, alla droit au jardin
où devait se trouver Espérance.
La soirée fraîche et nébuleuse promettait une nuit de tempête. Des
tourbillons rapides roulaient dans les allées des bataillons tournoyants de
feuilles mortes, qui couraient comme des soldats au cri de la trompette.
Ce beau jardin ayant épuisé toutes ses fleurs ne vivait plus que par la
verdure éternelle des arbres résineux. L'eau n'y coulait plus avec le gai
murmure de l'été. Les oiseaux noirs et muets campaient en se hérissant dans
les cimes dépouillées.
Il n'était pas jusqu'au sable, dont les craquements retentissaient plus
secs et presque sinistres sous le pied du promeneur.
Espérance foulait rêveur et incliné les feuilles jaunies par l'hiver, quand
le chevalier l'aperçut et l'appela.
Le jeune homme se retourna empressé au son de cette voix amie.
--Ah! chevalier, s'écria-t-il, soyez le bienvenu, je me disposais à vous
aller voir.
Crillon resta immobile de surprise à l'aspect des ravages qu'une absence si
courte avait faits sur la fraîche jeunesse de son favori. Espérance, pâli,
les cheveux divisés par le vent, les joues creuses, les paupières battues,
souriait avec cette grâce douloureuse de l'ombre rappelée un moment sur la
terre.
--Lui aussi, s'écria le chevalier. C'est donc une épidémie! Pourquoi vous
trouve-t-on fané, abattu comme ce pauvre Pontis?
Une fugitive rougeur monta au front d'Espérance; mais il ne répondit rien.
--Est-ce le chagrin de votre brouille? demanda le chevalier. Peut-être? Eh
bien alors, réconciliez-vous vite.
--Impossible, monsieur.
--Comment! pour une femme, vous resteriez brouillés, ennemis? C'est cela
qui est impossible, harnibieu!
La rougeur d'Espérance était devenue une flamme dont ses yeux reflétèrent
la vive lueur.
--Qui vous a dit, monsieur le chevalier, que la cause de ma rupture avec
Pontis fût une femme?
--Lui, pardieu!
--Et... l'a-t-il nommée, ajouta le jeune homme avec une anxiété qui fut
remarquée de Crillon.
--Non. Pontis est galant homme. Il ne m'a donné aucun détail. Ce n'est pas
que je n'éprouve une vive curiosité de savoir quelle femme en ce monde
mérite que deux amis se séparent à cause d'elle. Pontis se meurt de chagrin
là-bas comme vous ici. Il est temps de mettre un terme à vos douleurs. Vous
maigrissez l'un et l'autre à faire pitié. Allons, vous qui n'êtes pas un
bourru, un entêté, vous qui ne pouvez pas avoir tort, et qui êtes le
supérieur, faites la première démarche.
Espérance se tut avec l'opiniâtreté d'une décision prise. Crillon ne put
retenir un léger mouvement d'impatience:
--Je me suis engagé, poursuivit-il, à vous réconcilier tous deux: j'en ai
parlé devant le roi.
Espérance tressaillit.
--À quoi bon? murmura-t-il vivement; le roi n'a-t-il pas assez de soucis
pour lui-même sans prendre les nôtres? Pourquoi parler au roi d'une
brouille d'Espérance avec Pontis? Qu'importe au roi! Quelle idée lui
aurez-vous donnée? Que dira la cour?
Le ton, la véhémence du jeune homme étonnèrent Crillon, tête féconde où les
germes en soupçon trouvaient un aliment facile, une croissance rapide.
--Comme vous dites cela! répliqua-t-il avec lenteur en épiant d'un oeil
pénétrant le visage d'Espérance, sur lequel le blanc et le vermillon se
succédaient sans relâche, comme les flots de la marée pendant l'orage. Si
j'eusse pu deviner que vous vous cachiez si soigneusement du roi, ma langue
n'est pas à ce point vagabonde que je n'eusse pu la retenir.
--Je ne me cache pas, monsieur, mais....
--J'ai été indiscret, interrompit Crillon, Je le vois; et qui sait si je ne
vais pas être importun.
--Oh! ne le croyez jamais.
--Les affaires de la jeunesse ne me regardent plus, et l'intérêt que j'y
prends est une maladresse, n'est-ce pas? Les secrets des jeunes gens
doivent être pour moi aujourd'hui comme ces armes qu'un vieillard ne sait
plus manier sans se blesser ou blesser les autres. En cette circonstance,
du moins, j'aurai fait preuve de bonnes intentions, et c'est là-dessus
qu'il faut m'absoudre.
En parlant ainsi, le chevalier se détourna, pour ne pas laisser voir à quel
point le reproche d'Espérance l'avait blessé.
--Vous m'affligez, monsieur, dit tout à coup le jeune homme ému, en me
supposant à votre égard une défiance qui n'existe pas.
--Voilà un siècle que vous ne m'avez vu, que vous n'avez chassé, paru à la
cour. On en parle, on s'étonne.
--Je fuyais le genre humain.
--Pour une querelle avec Pontis! C'est donc bien grave?
--Très-grave.
--Pourquoi me l'avoir caché?
--J'allais vous voir de ce pas et vous le dire, répondit Espérance avec une
voix troublée, dont l'expression fit mal au chevalier.
Les yeux de Crillon se portèrent avec plus d'attention de ce visage altéré
à tous les objets environnants. Ce fut alors pour la première fois qu'il
aperçut les domestiques travaillant à emballer, à démeubler avec une
précipitation de mauvais augure.
--Vous alliez me voir, Espérance, où donc?
--Chez vous, sans doute.
--On dirait plutôt que vous partez pour la terre sainte, pour l'Amérique,
pour la Lune avec tous ces bagages, s'écria le chevalier en essayant de
rire, dans l'espoir de faire rire le jeune homme.
Mais celui-ci, sans se dérider;
--Je pars, en effet, dit-il, et le principal but de ma visite devait être
de vous annoncer mon voyage.
Crillon fit un mouvement d'inquiétude; trop de symptômes depuis son arrivée
lui décelaient une situation grave. Les soupçons commencèrent à se dessiner
en traits plus prononcés.
--C'est une plaisanterie, n'est-ce pas? demanda-t-il en prenant les mains
d'Espérance.
--Non, cher monsieur, non, mon ami, c'est une réalité, je pars.
--A Venise, encore?
--Non, dit Espérance avec une mélancolie profonde. J'ai tout épuisé à
Venise, je n'y trouverais plus de chagrins nouveaux; je n'irai pas là.
--Eh, mon Dieu, où donc? vous me mettez sur les épines.
--Je ne sais pas où je vais, mon cher protecteur, mais ce sera loin et cela
durera longtemps.
--Un moment, un moment, répliqua Crillon après un pénible silence pendant
lequel il avait exercé toutes les facultés de son esprit et de son coeur,
pour deviner le motif d'une telle résolution. Si vous eussiez été à la
veille d'un combat douteux, périlleux, je suppose que vous fussiez venu à
moi me demander conseil, sinon assistance.
--Monsieur!...
--Car vous n'oubliez pas, vous ne pouvez oublier, ajouta le chevalier d'une
voix légèrement tremblante, que dès votre arrivée à Paris je vous ai
proposé mon amitié, mon soutien; que j'ai été au-devant de vous, moi qui ne
me prodigue guère.
--Ce souvenir est la seule consolation qui me reste, dit Espérance, troublé
par le changement soudain qui s'était opéré dans l'accent et dans le regard
du chevalier.
--La seule consolation qui vous reste! mais où en êtes-vous donc? que vous
arrive-t-il donc pour que vous ayez besoin d'être consolé? Oh! toute cette
discrétion cache quelque malheur; déchirons vivement le voile: il y a une
plaie dessous, je veux la voir! j'en ai le droit.
--Monsieur... je ne sais trop moi-même.
--Détour, subterfuge. Vous êtes l'esprit le plus net et la volonté la plus
ferme que je connaisse, malgré votre masque d'Apollon. Quand un homme
trempé comme vous pince ses lèvres, c'est pour ne pas faire la grimace.
Quand il fait la grimace, c'est qu'il souffre! Plus un mot qui ne soit une
réponse péremptoire. Je questionne; répondez: Pourquoi êtes-vous changé,
pourquoi êtes-vous caché, pourquoi êtes-vous brouillé avec Pontis? Enfin,
pourquoi partez-vous? Oh! ne vous tourmentez pas ainsi les mains avec vos
ongles, n'essayez pas de détourner vos yeux, de crisper votre bouche! Je
suis là, je vous tiens, je vous veille. J'attends!
En disant ces mots avec toute l'autorité de son âge, de son rang, de sa
renommée, Crillon arrêta Espérance au coin de l'allée près d'un banc, loin
de tous les yeux, il l'assit non sans une certaine violence et se plaça à
ses côtés.
--Pourquoi partez-vous? répéta-t-il.
Espérance fit un effort et dit:
--Parce que je m'ennuie à Paris, monsieur.
--C'est impossible. Vous êtes riche comme pas un de nous; en bonne santé,
aimé, recherché de tout le monde, vous ne pouvez vous ennuyer.
--S'il en était autrement, partirais-je?
--Je vois que j'ai mal posé la question; vous êtes très-habile et essayez
encore à m'échapper. Cela me prouve combien vous avez peu d'amitié,
d'estime pour moi.
--Monsieur! je viens de vous dire que je n'ai plus que vous au monde.
--Eh! mordieu! si vous m'aimez, faites que je le voie! Vous êtes bien
jeune, moi, bien vieux, c'est à moi de donner l'exemple du courage.
Cependant si je me sentais blessé je vous crierais: au secours!
--Ah! monsieur, l'on n'a pas toujours ce bonheur de pouvoir crier quand on
souffre.
--Ces mots s'échappèrent avec un soupir douloureux.
--A d'autres, c'est possible, mais à moi, s'écria le chevalier, on peut
tout dire; je suis Crillon, moi!
--C'est vrai. Eh bien, pourquoi le cacherais-je? vous le voyez trop bien,
je suis malheureux.
--Toi, mon enfant, dit le brave guerrier avec un accent plein de tendresse.
Espérance est malheureux, mais depuis quand? reprit-il avec un redoublement
de défiance.
--Oh! la date ne fait rien, chevalier.
--Il n'y a pas longtemps encore tu rayonnais.
--Ce temps est passé; mais n'en parlons plus. Les chagrins sont une part de
la vie. La vie nous est imposée: bonne ou mauvaise, il la faut prendre.
Quand j'étais heureux, je n'ai point poussé des cris de joie, pourquoi
aurais-je aujourd'hui une douleur bruyante? Non. Seulement, les accès
peuvent me trouver faible, et je ne veux me donner en spectacle à personne.
Voilà le motif de mon départ.
Crillon secoua tristement la tête.
--Espérance, murmura-t-il, le motif n'est pas celui-là.
--Que voulez-vous dire?
--Non, vous dis-je. Enfermé comme vous savez l'être, au besoin, indépendant
comme vous l'êtes, vous ne seriez vu de personne à Paris. D'ailleurs, un
voyage dans quelque terre suffirait. Mais n'oubliez pas ce que vous m'avez
dit en commençant la confidence: Je vais loin et pour longtemps.
--Pour user la douleur, chevalier.
--Une douleur d'amour, peut-être, dit Crillon avec intérêt.
Espérance rougit, mais il sut se contenir et répondit:
--Je l'avoue, quand vous devriez me railler de cette faiblesse.
--Ce n'est pas moi qui y essayerai. Je sais compatir à toutes les peines.
J'ai été jeune; j'ai aimé, ajouta-t-il avec un affectueux sourire;
cependant il y a du remède aux peines d'amour.
--L'absence, n'est-ce pas?
--Non. L'absence, au contraire, est une des tortures les plus cruelles, la
plus cruelle après la mort. Mais on en guérit en se rapprochant de la femme
aimée; vous, au contraire, vous me paraissez fuir cette femme, puisque vous
partez.
--Il est vrai.
--Je ne peux supposer un moment qu'elle ne vous aime pas, c'est une
hypothèse absurde. Serait-ce donc qu'elle est morte?
--Ne m'interrogez pas, je vous prie, dit Espérance, déjà vous savez plus
que mon pauvre coeur n'en voulait dire... N'insistez pas.
Crillon, sans l'écouter, continua de rêver.
--Je ne connais aucune femme d'une certaine beauté ou d'un certain rang qui
soit morte récemment à Paris, murmura-t-il en se parlant à lui-même. Ah!
nous oublions un genre de supplice... le mariage de celle qu'on aime.
Mais je ne connais pas non plus de femme qui se marie, si ce n'est
toutefois la belle Gabrielle.
Espérance devint livide et se détourna vivement lorsque Crillon, sans
intention maligne, leva sur lui ses yeux, qu'il avait tenus vagues et
baissés pendant sa rêverie.
--Ah! mon Dieu! pensa le chevalier, frappé d'une idée subite à la vue de ce
trouble affreux soulevé par ses derniers mots.
--Seigneur, dit Espérance en se levant avec précipitation, la soirée
s'avance, il fait froid. Vous plaît-il que je commande aux valets de
rentrer les chevaux?
--Je le veux bien, répliqua distraitement Crillon, dont la main frissonnait
en caressant sa moustache.
Espérance l'entraîna vers les bâtiments; il le précédait, il le fuyait.
Chacun de ses mouvements était heurté, fébrile; sa voix déchirait ses
lèvres.
Crillon le laissa donner quelques ordres incohérents et entra dans la
maison, où il le guetta pour le prendre au passage. En effet, quand le
jeune homme reparut, après avoir rafraîchi son front et rétabli la sérénité
sur son visage, il sentit le bras du chevalier se glisser sous son bras.
Crillon se dirigeait vers la grande salle vénitienne, où il emmena et
enferma avec lui le malheureux Espérance, que toutes ces préparations
n'inquiétèrent pas assez.
Mais on ne se tirait pas à si bon marché des mains du brave Crillon. Ce
dernier avait eu le temps de réfléchir, de confirmer tous ses soupçons, et
il avait pris un parti.
--Espérance, dit-il brusquement, je sais votre secret, je connais le motif
de votre départ. La femme que vous aimez ne se marie-t-elle pas?
--En vérité, répliqua le jeune homme d'une voix éteinte, vous doublez
l'horreur de mon supplice. Je pars pour fuir une pensée mortelle et vous
vous obstinez à me l'infliger sans miséricorde. Eh bien oui, j'aime une
femme qui se marie, une femme qui épouse un roi. Devinez-vous! Êtes-vous
satisfait? Aurai-je au moins le bonheur de vous faire avouer que je suis le
plus malheureux des hommes.
--Pauvre Espérance, reprit Crillon abattu. Vous aviez raison. Le mal est
sans remède. Oh! malheureux, malheureux Espérance, à Dieu ne plaise que
j'ajoute quelque chose à votre infortune.
--Au moins vous me plaindrez, mon ami, n'est-ce pas?
--S'il s'agissait d'une femme ordinaire, poursuivit le vieux guerrier, je
ne voudrais pas éteindre en vous l'espoir. Je vous encouragerais à
surmonter tous les obstacles. Vous me verriez ardent comme un jeune homme,
plus ardent que vous à disputer cette femme, fût-ce à son mari. Car je vous
aime, Espérance, et aucune folie ne me coûterait pour vous consoler. Mais
ici, que faire? Cette femme, je ne puis que vous supplier de n'y plus
penser.
--Oui, murmura vivement Espérance, c'est une image sans corps, un rêve
chimérique, et vous êtes trop sage pour m'encourager dans le délire. N'en
parlons plus, je vous le demande humblement.
--Cette femme, mon pauvre enfant, est aimée du roi, de mon roi, qui pour
elle sacrifierait tout, même sa vie. Je ne puis vous aider contre le roi.
Je ne puis songer qu'avec horreur au chagrin que lui causerait pareille
tentative. Non... tout à l'heure encore il parlait d'elle, il la défendait,
il m'ouvrait son coeur, et je lui ai conseillé de tout braver pour épouser
la duchesse. Je sais que je vous déchire l'âme, mon cher enfant, mais il le
faut. La route est tracée: c'est un sacrifice douloureux à faire.
--Je l'avais fait déjà, vous voyez, interrompit Espérance, puisque je vous
annonçais mon départ.
Crillon se recueillit. Il joignit ses mains. La froide résignation du jeune
homme, son sourire fixe, la contraction de ses lèvres annonçaient un
désespoir violent, combattu par un courage capable de tuer l'homme en
étouffant la douleur.
--Rien à faire, dit-il encore. Quand même il ne s'agirait pas du bonheur du
roi, quand même il me serait possible de vous aider, le voudrait-elle?
repousserait-elle les conseils d'une ambition qui la porte au trône?...
Et, contre l'ambition, que peut l'amour chez une femme?