--Eh bien! mais, dit Espérance, tout cela ne me prouve pas que j'aie eu

raison hier.

--Sans doute, s'il n'y avait que cela... Mais au fort de mon délire,

est-ce fatigue, est-ce excès de bonheur, je le croirais plutôt, je me suis

endormi.

--Ah! dit Espérance d'un ton sec qui fit ressembler ce monosyllabe au

claquement du chien d'un mousquet qu'on arme.

--Et pendant mon sommeil, continua Pontis un peu tremblant, mais affectant

de rire, la drôlesse d'Indienne a voulu voir de près le médaillon.

--Le médaillon!

--Notre médaillon... tu sais....

--Parfaitement. Elle l'a vu?

--La coquine l'a emporté pour me tourmenter. C'est une espièglerie de

femme. Oh! mais sois tranquille, elle n'ira pas loin avec, nous allons nous

orienter, le lui reprendre, et je me réserve de la corriger de sa curiosité

avec le peu d'égards que mérite un sexe aussi entêté, aussi vicieux et

aussi dissimulé.

Espérance avait pris pendant ce dialogue une tige de roses, dont il

arrachait les épines une à une sans le plus léger tremblement de ses doigts

blancs et effilés. Pontis qui, dans ses derniers mots, avait essayé de

glisser toute la persuasion dont il était capable, attendait avec anxiété

le résultat de sa péroraison.

--Comme cela, dit Espérance froidement, le médaillon est volé.

--Oh! volé... escamoté, à la bonne heure.

--Je ne subtilise pas sur les mots; je veux seulement dire que tu ne l'as

plus.

--Non. Mais je l'aurai quand je voudrai, car....

--Tu retrouveras Ayoubani, n'est-ce pas?

--Pardieu!

--Où cela?

--Mais... où j'ai l'habitude de la voir.

--Et si par hasard elle ne s'appelait pas Ayoubani!

--L'Indienne?

--Si elle n'était pas plus Indienne que nous deux!

--Par exemple!

--Si par hasard, c'est une supposition que je fais, cette femme était un

instrument de nos ennemis?

--Allons donc! dit Pontis, moins rassuré encore.

--Si elle avait tendu le piége le plus grossier, le plus absurde; un vrai

piége à bête, certaine qu'elle était d'y faire tomber la vanité, la

jactance et l'entêtement: trois bêtes stupides.

--Espérance!

--Certaine qu'elle était de triompher facilement, avec l'aide de la

sensualité, de la paresse, de l'ivrognerie.

--Que signifient ces paroles?

--Que vous êtes un malheureux! que votre Indienne est une intrigante, que

vous avez donné dans le panneau, malgré tous mes avertissements, malgré mes

instances, que vous avez oublié promesses, serments, honneur!... que mon

dépôt, recommandé à l'ami était dans les mains de l'insensé, de

l'orgueilleux, de l'ivrogne!

--Oh!...

--Et que vous vous l'êtes laissé voler, non pas dans le sommeil voluptueux

dont vous osez vous vanter; car l'Indienne ne vous a pas même fait ce

triste honneur, mais dans la torpeur de l'ivresse... vice crapuleux qui

chez vous noie un trop petit nombre de bonnes qualités.

--Espérance, dit Pontis pâlissant, vous m'insultez trop souvent....

--Taisez-vous! cria Espérance d'une voix de tonnerre; votre Ayoubani

s'appelle Leonora Galigaï; elle est l'amie, la confidente de Mlle Henriette

d'Entragues; on vous l'a dépêchée, un verre à la main, une bouteille de

l'autre.

--Je jure Dieu....

--Ne jurez pas, n'ajoutez pas un blasphème à votre ignominie, ne jurez pas,

vous dis-je, de peur que je ne vous appelle menteur après vous avoir appelé

ivrogne! J'ai vu votre Ayoubani, je l'ai tenue dans cette main avec ses

oripeaux, ses verroteries. Je vous ai tenu aussi, ivre, lourd, mort,

soufflant le vin.

--Je n'avais pas bu!

--Vous mentez! Les verres étaient encore demi pleins exhalant leur odeur

sur la table, aux pieds de laquelle vous étiez gisant, et voilà le sommeil

honteux pendant lequel la fausse Indienne vous a dépouillé, pendant lequel

le médaillon que je vous avais confié passait des doigts de Leonora dans

les mains d'Henriette d'Entragues!

--Henriette... balbutia Pontis écrasé, elle a le médaillon... Oh!

Et le malheureux laissa retomber ses bras dans la prostration la plus

douloureuse.

Tout à coup il se releva et fit un pas vers la porte.

--Je saurai mourir, dit-il, pour le lui arracher.

--Calmez-vous, la besogne est faite, répliqua Espérance avec un froid

sourire. Dieu n'a pas voulu que je fusse trahi si lâchement; que tous les

intérêts si précieux, si chers, garantis par la possession de ce billet

fussent à jamais ruinés par un homme sans foi et sans courage. J'ai paru à

temps, et, l'épée à la main, j'ai reconquis mon bien. J'y pouvais

succomber, monsieur. Ce n'est que par miracle que j'ai échappé. Il y avait

cent chances contre une, pour que ce matin, en secouant votre épais

sommeil, vous apprissiez ma mort et le triomphe de mes ennemis. Dieu soit

loué! si je n'ai pas d'amis, j'ai un ange gardien!

--Espérance! s'écria Pontis agité, tremblant et les mains jointes, je jure

par tout ce qu'il y a de plus sacré que je n'étais pas ivre.

--Étiez-vous étendu?

--Je n'étais pas ivre, je n'avais pas bu.

--Vous l'aurez oublié.

--Pas un verre!... Je le jure sur l'honneur....

--À quoi bon tout cela, monsieur? répliqua Espérance avec une froide et

imposante dignité. Vous ne me devez pas d'excuses. C'est pour vous les

épargner que je viens de vous raconter le succès de mon entreprise. En

reprenant le billet à Mlle d'Entragues, j'ai détruit l'effet de votre

trahison. Trahison est le mot, car si elle est involontaire, si vos sens y

ont seuls participé, le crime est le même, il se dénonce par le résultat.

Ne niez donc pas, ne vous justifiez donc pas. Ce serait inutile.

--Mais on ne peut se laisser soupçonner ainsi quand on est malheureux au

lieu d'être coupable.

--Appelez cela du nom que vous voudrez, vous êtes le maître.

--Jamais! dit Pontis avec égarement, je ne souffrirai que l'on m'accuse

d'avoir, même par erreur des sens, attenté à l'amitié.

--Qui vous parle d'amitié, monsieur de Pontis, répliqua Espérance en se

redressant, implacable et fier. Ce n'est pas de vous à moi, je suppose, que

vous emploieriez ce mot. Il est devenu aussi inintelligible que la chose

est impossible désormais. Déjà je vous ai averti, déjà je vous ai pardonné.

La rechute brise tout lien entre nous. Je tenterais Dieu qui vient de me

sauver, si je recommençais imprudemment à vous croire. L'homme qui vous a

aimé n'est plus; vous l'avez tué cette nuit, je ne vous haïrai jamais.

Seulement nous n'aurons plus rien de commun ensemble. Hors de l'amitié, de

ses devoirs, de ses droits, vous méritez toute mon estime, car vous avez

les qualités qui la commandent. Voilà tout. Saluons-nous comme il convient

entre honnêtes gens. Mais de la main au chapeau; non plus du coeur à la

main. Adieu!

Pontis, pendant ces terribles paroles, passait successivement de la glace

au feu, de la sueur au frisson. Sa pâleur, puis ses joues empourprées,

tantôt le tremblement de tout son corps et tantôt son immobilité

cadavérique, eussent ému de pitié quiconque se fût trouvé en face de cette

scène poignante.

Par moments, on l'eût vu essayer d'assembler deux idées. Ses lèvres

remuaient, sa main s'étendait pour faire un geste. Puis, frappé au coeur

par l'irrésistible logique d'Espérance moins encore que par la voix de sa

conscience, terrifié par le souvenir du danger que son ami avait couru, il

baissait de nouveau la tête et se recueillait encore.

La colère, cette inspiration du démon, vint à son tour gonfler de poison ce

coeur bourrelé par le repentir et les remords. Pontis voulut se relever, se

défendre, récriminer. Il y avait dans les accusations dont on l'accablait

une part d'injustice que le démon lui conseillait de repousser violemment.

Peu à peu, cette noire vapeur prit de la consistance et finit par éclater

comme le souffre dans une nuée maligne.

--Monsieur, répliqua Pontis, les poings serrés, la lèvre frémissante, la

voix altérée, certes, je suis coupable; mais d'imprudence seulement,

coupable de sottise, de crédulité, d'opiniâtreté, c'est possible; vous avez

dit que je vous avais trahi étant ivre, c'est faux. Je ne suis pas un

traître, et je n'ai point bu hier. Sur ces deux points au moins je vous

somme de me faire raison.

En parlant ainsi, le soldat redressait sa tête, et ses reins cambrés

semblaient s'être retrempés au contact du fer qui les pressait.

Espérance le regarda tranquillement avec compassion.

--Il ne vous manquait plus, dit-il, que de me provoquer comme un pilier de

taverne ou de coupe-gorges. Mauvaise idée, monsieur de Pontis; car si vous

avez la bravoure et la science nécessaires pour tenir une épée, je vaux

encore mieux que vous sous ce double rapport. Souvent je vous en ai fourni

la preuve éclatante. J'ai de plus mon bon droit, qui suffirait à vous

donner du dessous au cas où vos yeux, pendant le combat, essayeraient de

soutenir le regard des miens. Mais le diable qui vous a soufflé ce mauvais

conseil perdra aujourd'hui sa peine. Je ne croiserai pas le fer avec vous,

et ne rendrai de mes paroles aucune autre raison que celle qui les a

inspirées. Ce que j'ai dit est dit. Tant pis pour vous. Le plus sage parti

à prendre est de méditer mes reproches, de les mettre à profit, et de faire

bénéficier vos amis futurs de l'expérience qui nous aura coûté si cher à

tous deux. Car je vous ai aimé beaucoup, monsieur de Pontis, je vous ai

chéri comme un frère que Dieu m'aurait envoyé; j'ai, selon les inégalités

de ma fortune, hélas! imparfaite, tâché de me rendre ami aimable, et je ne

crois pas qu'en ce long espace de temps qui nous a rapprochés, vous ayez eu

à m'adresser un seul reproche. S'il en était autrement, si je me trompais,

si vous aviez amassé quelque grief contre moi, parlez! je vais vous en

demander pardon avec une douleur sincère, car l'amitié pour moi est un pur

rayon de la bonté divine, que l'homme en le reflétant souille assez déjà de

ses misères, et je ne voudrais pas, au prix de ma vie, le ternir par une

atteinte volontaire. Si jusqu'à ce jour je vous ai offensé ou si je vous ai

nui, parlez!

Pontis courbé, haletant, hagard, se releva soudain avec un signe de

douloureuse dénégation, il appuya ses deux mains sur son coeur comme pour

en arracher le serpent qui le mordait; puis, un flot amer, brûlant, monta

jusqu'à ses yeux, et voulant cacher ce désespoir, il couvrit son visage de

ses mains tremblantes, et s'enfuit hors de la chambre en étouffant des

sanglots inarticulés.

Espérance resta seul.

La douleur de Pontis l'eût certainement touché en d'autres circonstances.

Mais auprès de ce qu'il souffrait lui-même, Espérance jugeait bien légères

les souffrances d'autrui.

L'homme ne renonce pas, sans un combat terrible, aux plus doux rêves de sa

jeunesse. Il ne veut vieillir ainsi en deux heures, il rappelle à lui tant

qu'il peut ses forces vitales; comment s'habituer à un malheur que l'on a

fait soi-même? Comment ne pas se repentir d'avoir été généreux au dépens de

sa propre vie?

--Plus d'ami, plus d'amour, pensa Espérance, cela devait arriver. L'un ne

m'a pas aidé à garder l'autre. J'avais deux bonheurs isolés: chose étrange,

deux coups de foudre simultanés me les ont ravis. Plus rien de cette

existence si richement meublée hier encore. De quelque côté que je tourne

les yeux, je ne vois que ruines, écroulements! Oh! Gabrielle! tendre et

noble amie... j'ai du moins la ressource de te pleurer. Perdue pour moi

dans toute la fleur de ta beauté, sans une tache, sans un reproche....

Il s'arrêta en proie à la tempête furieuse qui battait sa tête et son

coeur.

--Soyons homme, comme disent les consolateurs, c'est-à-dire soyons fort;

est-ce donc fort, un homme? est-ce raisonnable, seulement? Avoir du

courage, ne signifie-t-il pas manquer d'âme et de mémoire? J'ai aimé

Gabrielle, j'ai aimé Pontis; l'une était au bout de toutes mes pensées,

elle accompagnait chaque battement de mon coeur. Il ne s'est pas écoulé,

depuis que je la connais, une minute durant laquelle son souvenir ne soit

venu heurter en moi, comme un marteau, la fibre sonore qui me faisait

retentir de la tête aux pieds, ainsi qu'un automate de bronze. Désormais la

fibre est brisée; l'automate vide ne résonnera plus? Pontis, charmant

compagnon aux yeux noirs, brillants et sincères, aux dents blanches

toujours affamées, brave ami qui m'aimait et dont les saillies m'ont tant

de fois fait rire, lui aussi est perdu pour moi; je ne le verrai plus:

c'est la faute de ce fatal amour. Moins intéressé à cacher ma vie, j'eusse

fait de Pontis mon confident; il eût compris alors à quel point m'était

précieux le témoignage d'un billet avec lequel je tiens en respect

Henriette, et ce billet il me l'eût rendu par défiance de lui-même, et

aujourd'hui je croirais encore en Pontis; et je n'eusse pas prononcé ces

amères paroles qui brûlent comme un venin corrosif jusqu'aux derniers

vestiges d'une amitié de dix ans!... Mais non! c'était écrit. Tout

espérer, tout perdre! voilà mon destin. Mon nom est funeste, il porte

malheur à ma vie. Espérance!... toujours Espérance... Pourquoi ne

m'a-t-on pas tout de suite appelé Désespoir! Oh! ma mère, ma mère! pardon.

En parlant ainsi, le jeune homme tomba agenouillé devant son prie-Dieu, et

sa mère, au sein de la sérénité bien heureuse, dut jeter sur la terre un

regard mélangé d'amertume en voyant ce fils adoré lutter contre l'agonie

d'une incurable douleur.

XX

ENTRAGUES ET INTRIGUES

Le roi se promenait à Saint-Germain dans le parterre. Il tenait des papiers

à sa main, et paraissait les lire avec grande attention.

Mais ce prétendu travail n'était qu'un simulacre destiné à tromper l'oeil

de quiconque pouvait observer le roi des fenêtres du château. Henri ne

lisait pas, il n'étudiait pas, il causait avec la Varenne qui, marchant sur

la même ligne que lui à sa gauche, et tenant les yeux modestement baissés,

ne perdait pas une des paroles du roi et lui répondait sans qu'on eût

jamais pu deviner un dialogue entre ces deux têtes ainsi séparées.

--Et tu dis que cette pauvre Henriette va mieux? dit le roi en tournant un

feuillet.

--Oui, sire, elle a eu un rude assaut; j'ai bien cru qu'elle en mourrait.

--C'eût été grand dommage. Il n'y a pas une plus belle nymphe à ma cour. Et

c'est le chagrin qui la mine?

--Il y a de quoi, sire; une personne qui vous aime follement et qui apprend

votre prochain mariage avec une autre.

--Que m'avait-on rapporté d'une scène épouvantable qui a réveillé une nuit

tous les habitants de son quartier?

--Une scène?... demanda la Varenne avec un air de naïveté, car le roi

faisait allusion à la fameuse histoire du billet repris, et il importait au

protecteur des Entragues de détourner complètement les idées ou les

soupçons du roi.

--Oui, des cris, des menaces, un esclandre enfin. On avait aperçu le père

Entragues en robe de chambre, la hache en main. On a prononcé le mot

billet....

--Je sais maintenant ce que Votre Majesté veut dire. Il s'agissait d'un

billet, en effet....

--D'un billet pris.

--Votre Majesté est bien informée, dit la Varenne avec une admiration de

laquais; quelle police!

--Assez bonne, la Varenne, assez bonne. Qu'était-ce donc ce billet?

--Voici la vérité, sire: Mlle d'Entragues vous écrivait avec passion, comme

à son ordinaire; le père est survenu et a pris le billet. Il a voulu tuer

sa fille.

--Ah! mon Dieu!

--Elle en a failli mourir de bonté et de chagrin.

--C'est donc un sauvage, cet Entragues?

--Sire, il défend son honneur. Les pères et les maris ont en vous une

dangereuse partie, vous qui n'avez qu'à vous montrer pour plaire!

--Et qu'est-il résulté? demanda Henri flatté au fond du coeur, bien qu'il

eût trop d'esprit pour le laisser paraître.

--Oh! des événements affreux, menace de couvent, de prison.

--Mais Henriette est brave, elle ne se défend donc point?

--Tant qu'elle peut; mais le moyen de vaincre son père!

--J'en connais qui y sont parvenues.

--Celles-là, sire, vous avaient pour soutien. Si vous tendiez seulement la

main à la pauvre demoiselle, elle aurait la force de remuer le monde. Voilà

d'où vient sa tristesse. Elle se sent abandonnée.

--Prends garde! dit le roi au détour de l'allée, tu t'approches trop;

marche un peu derrière. Je vois là-bas des rideaux qui remuent, on nous

regarde.

La Varenne noua les cordons de son soulier.

--Voilà une femme qui me donne bien du mal! reprit le roi.

--La conquête en vaut la peine, sire. Ne laissez pas mourir de douleur une

fille de cette beauté. Votre Majesté ne peut savoir à quel point cette

beauté est parfaite.

--Que faire?

--Un peu d'aide.

--Le père est un brutal, et je veux la paix, assez de pères comme cela.

--Il ne demande qu'à être aveuglé. Aveuglez-le.

--Que lui faut-il?

--Oh! peu de chose, des apparences.

--Je lui en donne assez, je me tue à lui en donner.

--Avec un tant soit peu de réalité, sire.

--Voilà l'embarras.

--Qu'il est douloureux, disait hier encore la pauvre demoiselle, que le roi

ne me juge pas digne de quelques sacrifices, car s'il voulait, j'aurais dès

demain assez de liberté pour obéir au penchant de mon coeur.

--Eh! j'en ferai des sacrifices, mais lesquels? Il est si avide cet

Entragues.

--Comme les gens pauvres, sire.

--S'il ne faut que de l'argent, on en trouvera un peu. Je travaille

beaucoup pour mes peuples, et, en conscience, je crois avoir le droit de me

distraire honnêtement, çà et là... Je regagnerai bientôt la somme.

--Est-ce que tout, en France, n'est pas à Votre Majesté? dit le plat valet.

Vous vous faites des scrupules de votre bien, sire.

--Cette pauvre fille doit bien souffrir d'être marchandée, la Varenne?

--Elle souffre le martyre. Aussi, me disait-elle, que le roi paraisse

seulement vouloir me traiter en demoiselle; qu'il fasse de moi assez de cas

pour me promettre....

--Quoi donc? bon Dieu!

--Une sorte de stabilité dans sa tendresse.

--C'est aisé.

--A promettre, voilà qui est vrai, sire.

--Eh bien! puisqu'elle demande une promesse....

La Varenne resta muet.

--Je ne suppose pas qu'elle attende une promesse de mariage; puisque je

vais me marier avec la duchesse de Beaufort.

La Varenne se mit à rire silencieusement, et le roi prit au vol ce

singulier sourire.

--Pourquoi ris-tu? dit-il.

--Parce que Votre Majesté, par des délicatesses inutiles, fait toujours le

contraire de ce qu'il faudrait pour réussir vite.

--Je ne comprends pas.

--Est-ce que mon roi me permet de dire ma pensée?

--Dis.

--Ces Entragues sont vains, et, s'il faut l'avouer, avides.

--Je le crois.

--Ils tourmentent donc leur pauvre fille parce qu'elle ne donne pas assez

de satisfaction à leur orgueil et à leur avarice.

--L'avarice, on peut la rassasier sans se ruiner, j'espère.

--L'orgueil aussi, sire. Un exemple: Mme la duchesse de Beaufort croit bien

que le roi l'épousera, n'est-il pas vrai?

--Certes, et elle a raison!

--Elle a raison. Bien. Cependant Votre Majesté est déjà mariée. Il faut

donc que Mme la duchesse ait foi en Votre Majesté pour attendre la rupture

du premier mariage. Pourquoi les Entragues, si Votre Majesté promettait

d'épouser leur fille, n'y croiraient-ils pas aussi bien que Mme la

duchesse!

--D'abord je ne le leur promettrai pas. Prends-tu un roi de France pour un

maraud comme toi, la Varenne? Promesse est promesse, Fouquet! roi est roi!

La Varenne plia le dos.

--Il y a promesse et promesse, murmura-t-il.

--Oh! s'ils se contentent à si bon compte, dit Henri avec enjouement...

l'affaire est possible.

--Mais, sire, il ne s'agit pas d'eux, encore une fois. Eux, ce sont des

gens à tromper, ce sont des gens à battre... trompez-les, battez-les,

vous y gagnerez des indulgences, mais la pauvre demoiselle, aidez-la, sire,

ou abandonnez-la tout à fait; laissez-la mourir de sa douleur, elle

souffrira moins que de subir les persécutions de sa famille.

--À Dieu ne plaise qu'une si parfaite créature meure par mon inhumanité.

--Un semblant de secours, alors. Qu'elle ait vis-à-vis de ses persécuteurs

une apparence de raison d'agir. Une promesse faite à elle, c'est son salut,

c'est sa liberté, c'est le droit de voler dans les bras de son roi. Quand

il s'agira plus tard de débrouiller le compte avec les parents, elle aidera

Votre Majesté à leur rire au nez et à faire banqueroute. D'autant mieux que

la dette ne se pourra payer, puisque Votre Majesté sera mariée ailleurs.

--Ce n'est pas absolument sot, dit Henri rêveur.

--Et ce sera éminemment charitable, sire; sans compter les bénéfices.

--Fouquet, si tu en parles, tu vas m'ôter le mérite de la charité, répliqua

le roi du ton goguenard qu'il prenait pour toutes ces affaires, qui, au

fond, lui tenaient tant à coeur.

--Je puis donc aller verser un peu de baume sur les plaies de cette belle

amoureuse. Oh! sire, elle est capable d'en pâmer de joie.

--Ne m'engage pas trop!

--C'est elle, sire, qui va s'engager vite et vous verrez avec quelle

ardeur....

--Va-t'en, esprit tentateur, et va-t'en promptement, car je vois Rosny qui

entre dans le parterre. Qui donc l'accompagne? ma vue baisse.

--M. Zamet, sire; et tout là-bas, sur l'esplanade, il y a M. de Crillon qui

parle à un garde.

--Compagnie austère. Gare à tes oreilles, dit le roi en refeuilletant sa

correspondance avec plus d'action que jamais.

La Varenne glissa comme une belette parmi les bosquets et les bordures de

troëne. Henri, sans affectation, se laissa approcher par Rosny, qui venait

à pas comptés dans l'allée même que parcourait le roi.

Le ministre avait naturellement l'air soucieux et sévère. Il était de ceux

qui effarouchent les Grâces, comme disait Platon. Mais, ce jour-là, Rosny,

portait sur son visage une double teinte sombre qui frappa le roi dès le

premier coup d'oeil.

Henri s'écria gaiement:

--Vous venez en messager funèbre, notre ami. Quoi de nouveau? L'argent de

mes coffres s'est-il changé en feuilles d'arbres, comme dans le conte

arabe?

--Non, sire, l'argent de Votre Majesté est de bon aloi et augmente, Dieu

merci, tous les jours. Je me suis permis de venir troubler le roi pour

obtenir une réponse définitive.

--Sur quoi, Rosny?

--Mais sur ce grand événement... dit le ministre avec un soupir.

--Mon mariage! Vous y revenez toujours: vous ne vous y accoutumerez donc

jamais?

--Jamais, sire, repartit gravement le huguenot.

--Il le faudra, mon ami, sinon vous ne vous accoutumeriez pas à me voir

heureux.

Rosny resta immobile.

--Je rêvais une autre alliance pour Votre Majesté, dit-il enfin, une

alliance riche et grande.

--Bah! la richesse d'un homme, c'est sa satisfaction.

--D'un homme, oui, mais d'un roi.

--Mon ami, je vous ai répété à satiété mes arguments en faveur de ce

mariage. J'ajouterai qu'aujourd'hui il est devenu nécessaire, tout le monde

en parle.

--S'il n'y a que cette nécessité....

--Assez, Rosny, tu me désobliges. Tu ne peux parler contre ce mariage sans

offenser la duchesse de Beaufort.

--Non, dit vivement Sully, ce n'est pas la mariée, c'est le mariage que

j'attaque.

--Fais grâce à l'un et à l'autre. Ma résolution est prise. Je n'ignore pas

ce que vous en direz, ce que tout le monde en dira, mais peu importe. Je

sais aussi qu'il y a des princesses nubiles en Europe, et que la politique

me pouvait faire incliner vers celle-ci ou celle-là. Mais il est trop tard.

Je serai heureux sans princesse.

--Au moins, sire, ne vous mariez pas, n'enchaînez pas votre liberté.

La belle Gabrielle — Tome 3 · 第 15 / 23 段