raison hier.
--Sans doute, s'il n'y avait que cela... Mais au fort de mon délire,
est-ce fatigue, est-ce excès de bonheur, je le croirais plutôt, je me suis
endormi.
--Ah! dit Espérance d'un ton sec qui fit ressembler ce monosyllabe au
claquement du chien d'un mousquet qu'on arme.
--Et pendant mon sommeil, continua Pontis un peu tremblant, mais affectant
de rire, la drôlesse d'Indienne a voulu voir de près le médaillon.
--Le médaillon!
--Notre médaillon... tu sais....
--Parfaitement. Elle l'a vu?
--La coquine l'a emporté pour me tourmenter. C'est une espièglerie de
femme. Oh! mais sois tranquille, elle n'ira pas loin avec, nous allons nous
orienter, le lui reprendre, et je me réserve de la corriger de sa curiosité
avec le peu d'égards que mérite un sexe aussi entêté, aussi vicieux et
aussi dissimulé.
Espérance avait pris pendant ce dialogue une tige de roses, dont il
arrachait les épines une à une sans le plus léger tremblement de ses doigts
blancs et effilés. Pontis qui, dans ses derniers mots, avait essayé de
glisser toute la persuasion dont il était capable, attendait avec anxiété
le résultat de sa péroraison.
--Comme cela, dit Espérance froidement, le médaillon est volé.
--Oh! volé... escamoté, à la bonne heure.
--Je ne subtilise pas sur les mots; je veux seulement dire que tu ne l'as
plus.
--Non. Mais je l'aurai quand je voudrai, car....
--Tu retrouveras Ayoubani, n'est-ce pas?
--Pardieu!
--Où cela?
--Mais... où j'ai l'habitude de la voir.
--Et si par hasard elle ne s'appelait pas Ayoubani!
--L'Indienne?
--Si elle n'était pas plus Indienne que nous deux!
--Par exemple!
--Si par hasard, c'est une supposition que je fais, cette femme était un
instrument de nos ennemis?
--Allons donc! dit Pontis, moins rassuré encore.
--Si elle avait tendu le piége le plus grossier, le plus absurde; un vrai
piége à bête, certaine qu'elle était d'y faire tomber la vanité, la
jactance et l'entêtement: trois bêtes stupides.
--Espérance!
--Certaine qu'elle était de triompher facilement, avec l'aide de la
sensualité, de la paresse, de l'ivrognerie.
--Que signifient ces paroles?
--Que vous êtes un malheureux! que votre Indienne est une intrigante, que
vous avez donné dans le panneau, malgré tous mes avertissements, malgré mes
instances, que vous avez oublié promesses, serments, honneur!... que mon
dépôt, recommandé à l'ami était dans les mains de l'insensé, de
l'orgueilleux, de l'ivrogne!
--Oh!...
--Et que vous vous l'êtes laissé voler, non pas dans le sommeil voluptueux
dont vous osez vous vanter; car l'Indienne ne vous a pas même fait ce
triste honneur, mais dans la torpeur de l'ivresse... vice crapuleux qui
chez vous noie un trop petit nombre de bonnes qualités.
--Espérance, dit Pontis pâlissant, vous m'insultez trop souvent....
--Taisez-vous! cria Espérance d'une voix de tonnerre; votre Ayoubani
s'appelle Leonora Galigaï; elle est l'amie, la confidente de Mlle Henriette
d'Entragues; on vous l'a dépêchée, un verre à la main, une bouteille de
l'autre.
--Je jure Dieu....
--Ne jurez pas, n'ajoutez pas un blasphème à votre ignominie, ne jurez pas,
vous dis-je, de peur que je ne vous appelle menteur après vous avoir appelé
ivrogne! J'ai vu votre Ayoubani, je l'ai tenue dans cette main avec ses
oripeaux, ses verroteries. Je vous ai tenu aussi, ivre, lourd, mort,
soufflant le vin.
--Je n'avais pas bu!
--Vous mentez! Les verres étaient encore demi pleins exhalant leur odeur
sur la table, aux pieds de laquelle vous étiez gisant, et voilà le sommeil
honteux pendant lequel la fausse Indienne vous a dépouillé, pendant lequel
le médaillon que je vous avais confié passait des doigts de Leonora dans
les mains d'Henriette d'Entragues!
--Henriette... balbutia Pontis écrasé, elle a le médaillon... Oh!
Et le malheureux laissa retomber ses bras dans la prostration la plus
douloureuse.
Tout à coup il se releva et fit un pas vers la porte.
--Je saurai mourir, dit-il, pour le lui arracher.
--Calmez-vous, la besogne est faite, répliqua Espérance avec un froid
sourire. Dieu n'a pas voulu que je fusse trahi si lâchement; que tous les
intérêts si précieux, si chers, garantis par la possession de ce billet
fussent à jamais ruinés par un homme sans foi et sans courage. J'ai paru à
temps, et, l'épée à la main, j'ai reconquis mon bien. J'y pouvais
succomber, monsieur. Ce n'est que par miracle que j'ai échappé. Il y avait
cent chances contre une, pour que ce matin, en secouant votre épais
sommeil, vous apprissiez ma mort et le triomphe de mes ennemis. Dieu soit
loué! si je n'ai pas d'amis, j'ai un ange gardien!
--Espérance! s'écria Pontis agité, tremblant et les mains jointes, je jure
par tout ce qu'il y a de plus sacré que je n'étais pas ivre.
--Étiez-vous étendu?
--Je n'étais pas ivre, je n'avais pas bu.
--Vous l'aurez oublié.
--Pas un verre!... Je le jure sur l'honneur....
--À quoi bon tout cela, monsieur? répliqua Espérance avec une froide et
imposante dignité. Vous ne me devez pas d'excuses. C'est pour vous les
épargner que je viens de vous raconter le succès de mon entreprise. En
reprenant le billet à Mlle d'Entragues, j'ai détruit l'effet de votre
trahison. Trahison est le mot, car si elle est involontaire, si vos sens y
ont seuls participé, le crime est le même, il se dénonce par le résultat.
Ne niez donc pas, ne vous justifiez donc pas. Ce serait inutile.
--Mais on ne peut se laisser soupçonner ainsi quand on est malheureux au
lieu d'être coupable.
--Appelez cela du nom que vous voudrez, vous êtes le maître.
--Jamais! dit Pontis avec égarement, je ne souffrirai que l'on m'accuse
d'avoir, même par erreur des sens, attenté à l'amitié.
--Qui vous parle d'amitié, monsieur de Pontis, répliqua Espérance en se
redressant, implacable et fier. Ce n'est pas de vous à moi, je suppose, que
vous emploieriez ce mot. Il est devenu aussi inintelligible que la chose
est impossible désormais. Déjà je vous ai averti, déjà je vous ai pardonné.
La rechute brise tout lien entre nous. Je tenterais Dieu qui vient de me
sauver, si je recommençais imprudemment à vous croire. L'homme qui vous a
aimé n'est plus; vous l'avez tué cette nuit, je ne vous haïrai jamais.
Seulement nous n'aurons plus rien de commun ensemble. Hors de l'amitié, de
ses devoirs, de ses droits, vous méritez toute mon estime, car vous avez
les qualités qui la commandent. Voilà tout. Saluons-nous comme il convient
entre honnêtes gens. Mais de la main au chapeau; non plus du coeur à la
main. Adieu!
Pontis, pendant ces terribles paroles, passait successivement de la glace
au feu, de la sueur au frisson. Sa pâleur, puis ses joues empourprées,
tantôt le tremblement de tout son corps et tantôt son immobilité
cadavérique, eussent ému de pitié quiconque se fût trouvé en face de cette
scène poignante.
Par moments, on l'eût vu essayer d'assembler deux idées. Ses lèvres
remuaient, sa main s'étendait pour faire un geste. Puis, frappé au coeur
par l'irrésistible logique d'Espérance moins encore que par la voix de sa
conscience, terrifié par le souvenir du danger que son ami avait couru, il
baissait de nouveau la tête et se recueillait encore.
La colère, cette inspiration du démon, vint à son tour gonfler de poison ce
coeur bourrelé par le repentir et les remords. Pontis voulut se relever, se
défendre, récriminer. Il y avait dans les accusations dont on l'accablait
une part d'injustice que le démon lui conseillait de repousser violemment.
Peu à peu, cette noire vapeur prit de la consistance et finit par éclater
comme le souffre dans une nuée maligne.
--Monsieur, répliqua Pontis, les poings serrés, la lèvre frémissante, la
voix altérée, certes, je suis coupable; mais d'imprudence seulement,
coupable de sottise, de crédulité, d'opiniâtreté, c'est possible; vous avez
dit que je vous avais trahi étant ivre, c'est faux. Je ne suis pas un
traître, et je n'ai point bu hier. Sur ces deux points au moins je vous
somme de me faire raison.
En parlant ainsi, le soldat redressait sa tête, et ses reins cambrés
semblaient s'être retrempés au contact du fer qui les pressait.
Espérance le regarda tranquillement avec compassion.
--Il ne vous manquait plus, dit-il, que de me provoquer comme un pilier de
taverne ou de coupe-gorges. Mauvaise idée, monsieur de Pontis; car si vous
avez la bravoure et la science nécessaires pour tenir une épée, je vaux
encore mieux que vous sous ce double rapport. Souvent je vous en ai fourni
la preuve éclatante. J'ai de plus mon bon droit, qui suffirait à vous
donner du dessous au cas où vos yeux, pendant le combat, essayeraient de
soutenir le regard des miens. Mais le diable qui vous a soufflé ce mauvais
conseil perdra aujourd'hui sa peine. Je ne croiserai pas le fer avec vous,
et ne rendrai de mes paroles aucune autre raison que celle qui les a
inspirées. Ce que j'ai dit est dit. Tant pis pour vous. Le plus sage parti
à prendre est de méditer mes reproches, de les mettre à profit, et de faire
bénéficier vos amis futurs de l'expérience qui nous aura coûté si cher à
tous deux. Car je vous ai aimé beaucoup, monsieur de Pontis, je vous ai
chéri comme un frère que Dieu m'aurait envoyé; j'ai, selon les inégalités
de ma fortune, hélas! imparfaite, tâché de me rendre ami aimable, et je ne
crois pas qu'en ce long espace de temps qui nous a rapprochés, vous ayez eu
à m'adresser un seul reproche. S'il en était autrement, si je me trompais,
si vous aviez amassé quelque grief contre moi, parlez! je vais vous en
demander pardon avec une douleur sincère, car l'amitié pour moi est un pur
rayon de la bonté divine, que l'homme en le reflétant souille assez déjà de
ses misères, et je ne voudrais pas, au prix de ma vie, le ternir par une
atteinte volontaire. Si jusqu'à ce jour je vous ai offensé ou si je vous ai
nui, parlez!
Pontis courbé, haletant, hagard, se releva soudain avec un signe de
douloureuse dénégation, il appuya ses deux mains sur son coeur comme pour
en arracher le serpent qui le mordait; puis, un flot amer, brûlant, monta
jusqu'à ses yeux, et voulant cacher ce désespoir, il couvrit son visage de
ses mains tremblantes, et s'enfuit hors de la chambre en étouffant des
sanglots inarticulés.
Espérance resta seul.
La douleur de Pontis l'eût certainement touché en d'autres circonstances.
Mais auprès de ce qu'il souffrait lui-même, Espérance jugeait bien légères
les souffrances d'autrui.
L'homme ne renonce pas, sans un combat terrible, aux plus doux rêves de sa
jeunesse. Il ne veut vieillir ainsi en deux heures, il rappelle à lui tant
qu'il peut ses forces vitales; comment s'habituer à un malheur que l'on a
fait soi-même? Comment ne pas se repentir d'avoir été généreux au dépens de
sa propre vie?
--Plus d'ami, plus d'amour, pensa Espérance, cela devait arriver. L'un ne
m'a pas aidé à garder l'autre. J'avais deux bonheurs isolés: chose étrange,
deux coups de foudre simultanés me les ont ravis. Plus rien de cette
existence si richement meublée hier encore. De quelque côté que je tourne
les yeux, je ne vois que ruines, écroulements! Oh! Gabrielle! tendre et
noble amie... j'ai du moins la ressource de te pleurer. Perdue pour moi
dans toute la fleur de ta beauté, sans une tache, sans un reproche....
Il s'arrêta en proie à la tempête furieuse qui battait sa tête et son
coeur.
--Soyons homme, comme disent les consolateurs, c'est-à-dire soyons fort;
est-ce donc fort, un homme? est-ce raisonnable, seulement? Avoir du
courage, ne signifie-t-il pas manquer d'âme et de mémoire? J'ai aimé
Gabrielle, j'ai aimé Pontis; l'une était au bout de toutes mes pensées,
elle accompagnait chaque battement de mon coeur. Il ne s'est pas écoulé,
depuis que je la connais, une minute durant laquelle son souvenir ne soit
venu heurter en moi, comme un marteau, la fibre sonore qui me faisait
retentir de la tête aux pieds, ainsi qu'un automate de bronze. Désormais la
fibre est brisée; l'automate vide ne résonnera plus? Pontis, charmant
compagnon aux yeux noirs, brillants et sincères, aux dents blanches
toujours affamées, brave ami qui m'aimait et dont les saillies m'ont tant
de fois fait rire, lui aussi est perdu pour moi; je ne le verrai plus:
c'est la faute de ce fatal amour. Moins intéressé à cacher ma vie, j'eusse
fait de Pontis mon confident; il eût compris alors à quel point m'était
précieux le témoignage d'un billet avec lequel je tiens en respect
Henriette, et ce billet il me l'eût rendu par défiance de lui-même, et
aujourd'hui je croirais encore en Pontis; et je n'eusse pas prononcé ces
amères paroles qui brûlent comme un venin corrosif jusqu'aux derniers
vestiges d'une amitié de dix ans!... Mais non! c'était écrit. Tout
espérer, tout perdre! voilà mon destin. Mon nom est funeste, il porte
malheur à ma vie. Espérance!... toujours Espérance... Pourquoi ne
m'a-t-on pas tout de suite appelé Désespoir! Oh! ma mère, ma mère! pardon.
En parlant ainsi, le jeune homme tomba agenouillé devant son prie-Dieu, et
sa mère, au sein de la sérénité bien heureuse, dut jeter sur la terre un
regard mélangé d'amertume en voyant ce fils adoré lutter contre l'agonie
d'une incurable douleur.
XX
ENTRAGUES ET INTRIGUES
Le roi se promenait à Saint-Germain dans le parterre. Il tenait des papiers
à sa main, et paraissait les lire avec grande attention.
Mais ce prétendu travail n'était qu'un simulacre destiné à tromper l'oeil
de quiconque pouvait observer le roi des fenêtres du château. Henri ne
lisait pas, il n'étudiait pas, il causait avec la Varenne qui, marchant sur
la même ligne que lui à sa gauche, et tenant les yeux modestement baissés,
ne perdait pas une des paroles du roi et lui répondait sans qu'on eût
jamais pu deviner un dialogue entre ces deux têtes ainsi séparées.
--Et tu dis que cette pauvre Henriette va mieux? dit le roi en tournant un
feuillet.
--Oui, sire, elle a eu un rude assaut; j'ai bien cru qu'elle en mourrait.
--C'eût été grand dommage. Il n'y a pas une plus belle nymphe à ma cour. Et
c'est le chagrin qui la mine?
--Il y a de quoi, sire; une personne qui vous aime follement et qui apprend
votre prochain mariage avec une autre.
--Que m'avait-on rapporté d'une scène épouvantable qui a réveillé une nuit
tous les habitants de son quartier?
--Une scène?... demanda la Varenne avec un air de naïveté, car le roi
faisait allusion à la fameuse histoire du billet repris, et il importait au
protecteur des Entragues de détourner complètement les idées ou les
soupçons du roi.
--Oui, des cris, des menaces, un esclandre enfin. On avait aperçu le père
Entragues en robe de chambre, la hache en main. On a prononcé le mot
billet....
--Je sais maintenant ce que Votre Majesté veut dire. Il s'agissait d'un
billet, en effet....
--D'un billet pris.
--Votre Majesté est bien informée, dit la Varenne avec une admiration de
laquais; quelle police!
--Assez bonne, la Varenne, assez bonne. Qu'était-ce donc ce billet?
--Voici la vérité, sire: Mlle d'Entragues vous écrivait avec passion, comme
à son ordinaire; le père est survenu et a pris le billet. Il a voulu tuer
sa fille.
--Ah! mon Dieu!
--Elle en a failli mourir de bonté et de chagrin.
--C'est donc un sauvage, cet Entragues?
--Sire, il défend son honneur. Les pères et les maris ont en vous une
dangereuse partie, vous qui n'avez qu'à vous montrer pour plaire!
--Et qu'est-il résulté? demanda Henri flatté au fond du coeur, bien qu'il
eût trop d'esprit pour le laisser paraître.
--Oh! des événements affreux, menace de couvent, de prison.
--Mais Henriette est brave, elle ne se défend donc point?
--Tant qu'elle peut; mais le moyen de vaincre son père!
--J'en connais qui y sont parvenues.
--Celles-là, sire, vous avaient pour soutien. Si vous tendiez seulement la
main à la pauvre demoiselle, elle aurait la force de remuer le monde. Voilà
d'où vient sa tristesse. Elle se sent abandonnée.
--Prends garde! dit le roi au détour de l'allée, tu t'approches trop;
marche un peu derrière. Je vois là-bas des rideaux qui remuent, on nous
regarde.
La Varenne noua les cordons de son soulier.
--Voilà une femme qui me donne bien du mal! reprit le roi.
--La conquête en vaut la peine, sire. Ne laissez pas mourir de douleur une
fille de cette beauté. Votre Majesté ne peut savoir à quel point cette
beauté est parfaite.
--Que faire?
--Un peu d'aide.
--Le père est un brutal, et je veux la paix, assez de pères comme cela.
--Il ne demande qu'à être aveuglé. Aveuglez-le.
--Que lui faut-il?
--Oh! peu de chose, des apparences.
--Je lui en donne assez, je me tue à lui en donner.
--Avec un tant soit peu de réalité, sire.
--Voilà l'embarras.
--Qu'il est douloureux, disait hier encore la pauvre demoiselle, que le roi
ne me juge pas digne de quelques sacrifices, car s'il voulait, j'aurais dès
demain assez de liberté pour obéir au penchant de mon coeur.
--Eh! j'en ferai des sacrifices, mais lesquels? Il est si avide cet
Entragues.
--Comme les gens pauvres, sire.
--S'il ne faut que de l'argent, on en trouvera un peu. Je travaille
beaucoup pour mes peuples, et, en conscience, je crois avoir le droit de me
distraire honnêtement, çà et là... Je regagnerai bientôt la somme.
--Est-ce que tout, en France, n'est pas à Votre Majesté? dit le plat valet.
Vous vous faites des scrupules de votre bien, sire.
--Cette pauvre fille doit bien souffrir d'être marchandée, la Varenne?
--Elle souffre le martyre. Aussi, me disait-elle, que le roi paraisse
seulement vouloir me traiter en demoiselle; qu'il fasse de moi assez de cas
pour me promettre....
--Quoi donc? bon Dieu!
--Une sorte de stabilité dans sa tendresse.
--C'est aisé.
--A promettre, voilà qui est vrai, sire.
--Eh bien! puisqu'elle demande une promesse....
La Varenne resta muet.
--Je ne suppose pas qu'elle attende une promesse de mariage; puisque je
vais me marier avec la duchesse de Beaufort.
La Varenne se mit à rire silencieusement, et le roi prit au vol ce
singulier sourire.
--Pourquoi ris-tu? dit-il.
--Parce que Votre Majesté, par des délicatesses inutiles, fait toujours le
contraire de ce qu'il faudrait pour réussir vite.
--Je ne comprends pas.
--Est-ce que mon roi me permet de dire ma pensée?
--Dis.
--Ces Entragues sont vains, et, s'il faut l'avouer, avides.
--Je le crois.
--Ils tourmentent donc leur pauvre fille parce qu'elle ne donne pas assez
de satisfaction à leur orgueil et à leur avarice.
--L'avarice, on peut la rassasier sans se ruiner, j'espère.
--L'orgueil aussi, sire. Un exemple: Mme la duchesse de Beaufort croit bien
que le roi l'épousera, n'est-il pas vrai?
--Certes, et elle a raison!
--Elle a raison. Bien. Cependant Votre Majesté est déjà mariée. Il faut
donc que Mme la duchesse ait foi en Votre Majesté pour attendre la rupture
du premier mariage. Pourquoi les Entragues, si Votre Majesté promettait
d'épouser leur fille, n'y croiraient-ils pas aussi bien que Mme la
duchesse!
--D'abord je ne le leur promettrai pas. Prends-tu un roi de France pour un
maraud comme toi, la Varenne? Promesse est promesse, Fouquet! roi est roi!
La Varenne plia le dos.
--Il y a promesse et promesse, murmura-t-il.
--Oh! s'ils se contentent à si bon compte, dit Henri avec enjouement...
l'affaire est possible.
--Mais, sire, il ne s'agit pas d'eux, encore une fois. Eux, ce sont des
gens à tromper, ce sont des gens à battre... trompez-les, battez-les,
vous y gagnerez des indulgences, mais la pauvre demoiselle, aidez-la, sire,
ou abandonnez-la tout à fait; laissez-la mourir de sa douleur, elle
souffrira moins que de subir les persécutions de sa famille.
--À Dieu ne plaise qu'une si parfaite créature meure par mon inhumanité.
--Un semblant de secours, alors. Qu'elle ait vis-à-vis de ses persécuteurs
une apparence de raison d'agir. Une promesse faite à elle, c'est son salut,
c'est sa liberté, c'est le droit de voler dans les bras de son roi. Quand
il s'agira plus tard de débrouiller le compte avec les parents, elle aidera
Votre Majesté à leur rire au nez et à faire banqueroute. D'autant mieux que
la dette ne se pourra payer, puisque Votre Majesté sera mariée ailleurs.
--Ce n'est pas absolument sot, dit Henri rêveur.
--Et ce sera éminemment charitable, sire; sans compter les bénéfices.
--Fouquet, si tu en parles, tu vas m'ôter le mérite de la charité, répliqua
le roi du ton goguenard qu'il prenait pour toutes ces affaires, qui, au
fond, lui tenaient tant à coeur.
--Je puis donc aller verser un peu de baume sur les plaies de cette belle
amoureuse. Oh! sire, elle est capable d'en pâmer de joie.
--Ne m'engage pas trop!
--C'est elle, sire, qui va s'engager vite et vous verrez avec quelle
ardeur....
--Va-t'en, esprit tentateur, et va-t'en promptement, car je vois Rosny qui
entre dans le parterre. Qui donc l'accompagne? ma vue baisse.
--M. Zamet, sire; et tout là-bas, sur l'esplanade, il y a M. de Crillon qui
parle à un garde.
--Compagnie austère. Gare à tes oreilles, dit le roi en refeuilletant sa
correspondance avec plus d'action que jamais.
La Varenne glissa comme une belette parmi les bosquets et les bordures de
troëne. Henri, sans affectation, se laissa approcher par Rosny, qui venait
à pas comptés dans l'allée même que parcourait le roi.
Le ministre avait naturellement l'air soucieux et sévère. Il était de ceux
qui effarouchent les Grâces, comme disait Platon. Mais, ce jour-là, Rosny,
portait sur son visage une double teinte sombre qui frappa le roi dès le
premier coup d'oeil.
Henri s'écria gaiement:
--Vous venez en messager funèbre, notre ami. Quoi de nouveau? L'argent de
mes coffres s'est-il changé en feuilles d'arbres, comme dans le conte
arabe?
--Non, sire, l'argent de Votre Majesté est de bon aloi et augmente, Dieu
merci, tous les jours. Je me suis permis de venir troubler le roi pour
obtenir une réponse définitive.
--Sur quoi, Rosny?
--Mais sur ce grand événement... dit le ministre avec un soupir.
--Mon mariage! Vous y revenez toujours: vous ne vous y accoutumerez donc
jamais?
--Jamais, sire, repartit gravement le huguenot.
--Il le faudra, mon ami, sinon vous ne vous accoutumeriez pas à me voir
heureux.
Rosny resta immobile.
--Je rêvais une autre alliance pour Votre Majesté, dit-il enfin, une
alliance riche et grande.
--Bah! la richesse d'un homme, c'est sa satisfaction.
--D'un homme, oui, mais d'un roi.
--Mon ami, je vous ai répété à satiété mes arguments en faveur de ce
mariage. J'ajouterai qu'aujourd'hui il est devenu nécessaire, tout le monde
en parle.
--S'il n'y a que cette nécessité....
--Assez, Rosny, tu me désobliges. Tu ne peux parler contre ce mariage sans
offenser la duchesse de Beaufort.
--Non, dit vivement Sully, ce n'est pas la mariée, c'est le mariage que
j'attaque.
--Fais grâce à l'un et à l'autre. Ma résolution est prise. Je n'ignore pas
ce que vous en direz, ce que tout le monde en dira, mais peu importe. Je
sais aussi qu'il y a des princesses nubiles en Europe, et que la politique
me pouvait faire incliner vers celle-ci ou celle-là. Mais il est trop tard.
Je serai heureux sans princesse.
--Au moins, sire, ne vous mariez pas, n'enchaînez pas votre liberté.