mieux voir cette petite boîte et l'ouvrir.
Mais la boîte fermait à l'aide d'un secret. En vain les doigts industrieux,
tenaces, en vain les ongles s'acharnèrent-ils aux glissantes parois du
métal, le secret résista; Ayoubani impatiente, irritée de l'obstacle mordit
la boîte sans pouvoir l'entamer.
Un sourd gémissement la fit tressaillir, Pontis rêvait peut-être; il se
tordit comme un serpent sur les tapis, il étendit son poing vigoureux qui
battit le sol avec un bruit lugubre.
--Cet homme est fort comme un taureau, dit l'Indienne; il est capable de
s'éveiller, et, s'il s'éveille, je suis morte. Pas d'imprudence. Chez moi,
avec un ciseau, avec un maillet, j'aurai bien vite raison de cette boîte
maudite. Maintenant, ajouta-t-elle avec un sourire de triomphe, Henriette
peut renverser Gabrielle, et Leonora tient Henriette! Partons!
En parlant ainsi, les yeux toujours attachés sur Pontis, qui s'était calmé,
Ayoubani cherchait l'ouverture de sa robe pour y enfermer le médaillon.
Tout à coup deux mains saisirent la sienne, lui arrachèrent le trésor; elle
se retourna en poussant un cri sourd. Henriette était devant elle l'oeil
brillant d'une infernale joie.
--Merci, dit Mlle d'Entragues avec une ironie poignante; merci, ma bonne
Leonora, ta conjuration indienne a parfaitement réussi.
A ces mots, Henriette poussa un éclat de rire qui retentit comme un cri de
démon, et la fausse Indienne tomba foudroyée sur un siège, ayant à ses
pieds le corps du malheureux Pontis.
Ce qu'elle passa de temps à essayer de reprendre ses esprits, elle-même ne
s'en rendit pas compte. Elle croyait toujours entendre siffler ce rire
d'enfer à ses oreilles; elle sentait toujours la brûlure de ces mains qui
lui avaient tordu le poignet pour voler le billet.
Mais chez Leonora, trempée d'acier, l'impuissance de la terreur ne pouvait
régner longtemps; elle se leva, elle secoua ses membres refroidis, elle
commença de penser à la vengeance.
Qu'étaient devenues ses femmes, ses femmes qui, certainement, l'avaient
trahie? Comment rejoindre Henriette? Comment réparer cette honteuse
défaite, au seul penser de laquelle tout son orgueil se révoltait?
Avant tout, il fallait sortir de la maison. Elle fit un effort, et se
dirigea vers la porte.
Au même moment un bruit de pas retentit dans le vestibule. Ce n'étaient
point les pas d'une femme. Ses femmes d'ailleurs ne l'auraient point
attendue après ce qui s'était passé. Non, c'était un pas d'homme, d'homme
agité, pressé. Leonora entendit distinctement le bruit d'un fourreau d'épée
heurtant l'un des barreaux de la rampe.
Lui avait-on dressé une embûche? Henriette, non contente de lui avoir
arraché le billet, voulait-elle lui faire arracher la vie? L'homme qui
venait armé était-il un assassin chargé d'ensevelir à jamais le secret des
Entragues, selon les traditions de la famille.
Pâle et glacée au bruit des pas qui se rapprochaient, Leonora souffla les
bougies et se blottit derrière la porte.
L'homme accourait, elle voyait par la fente de cette porte grossir sa
silhouette noire, qui tâtonnait dans les ténèbres.
--Pontis! cria cet homme, Pontis! réponds donc!... Où es-tu?
--Speranza ici! murmura Leonora dont les dents claquaient d'épouvante. Oh!
si c'est lui, je suis perdue.
XVIII
LE DOUX ESPÉRANCE
Espérance avait pris un si furieux élan, que son premier bond franchit
quinze pieds, son second dix, et qu'il se trouva jeté par la secousse dans
la baie de la fenêtre, sans avoir dévié d'une ligne. Il était temps, la
flamme avait rongé son manteau, roussi ses jambes, une insupportable
chaleur pompait son sang. L'espace à peine appréciable de cette seconde,
pendant laquelle il avait retenu sa respiration, n'eût pas été impunément
doublé, mais trouvant la fenêtre, et par conséquent un air moins brûlant,
il sauta dehors sur les bottes de foin à demi-embrasées, et s'alla plonger
dans la rivière.
La flamme de l'incendie illuminait cette nappe d'eau; mais à l'endroit où
Espérance s'y enfonça, un gros bouquet d'arbres à gauche et l'île en face
empêchaient l'approche des spectateurs; tous les gens de Bougival étaient
d'ailleurs accourus par la colline n'osant traverser la chaussée rouge de
feu. Le meunier, craignant les flammèches pour son moulin, avait coupé son
câble et laissé le bateau dériver. Nul ne vit donc Espérance sortir de la
fournaise.
Et le jeune homme, une fois dans le fleuve, coupa obliquement entre deux
eaux, suivit son chemin obscur en nageur émérite, ne respira que deux fois
dans sa traversée, ayant soin de choisir l'ombre, puis, parvenu à l'autre
bord, acheva sous une touffe de nénufars la prière d'actions de grâces que
son inaltérable sang-froid avait commencée sous l'eau.
Espérance, ayant essuyé son visage et repris haleine, monta sur la berge,
et, sûr de n'être plus aperçu dans l'île absolument déserte où quelques
vaches effrayées regardaient seules l'incendie d'un oeil ébloui:
--À quoi bon viens-je, dit-il, de remercier la Providence pour ma vie
sauvée, puisque désormais cette vie est finie? N'importe, Dieu est généreux
d'avoir permis que la duchesse n'ait rien à souffrir à cause de moi. Nos
ennemis sont battus cette fois encore; Henriette, Leonora, démons acharnés
qui commandiez au feu de m'engloutir, je vous défie toujours. Il faut
maintenant vous l'aller dire en face.
Le jeune homme jeta un dernier regard sur la grange enflammée. Malgré
l'intensité de la chaleur et le volume des flammes le vieux bâtiment tenait
bon. Il ressemblait à ces héroïques citadelles qui repoussent un assaut de
l'ennemi. Le foin fut dévoré, mais les murs résistèrent et leur masse
inébranlable finit par étouffer le feu. Espérance voyant décroître la
colonne rouge, se hâta de chercher des yeux dans la prairie tandis que la
lueur l'éclairait encore. Il vit sur le tapis vert une forme blanche
étendue, près de laquelle s'empressaient plusieurs personnes. Ce devait
être Gabrielle, la malheureuse femme qui pouvait croire son ami à jamais
perdu. Elle semblait être inanimée. Espérance reconnut Gratienne
agenouillée devant sa maîtresse.
Ce spectacle douloureux arrêta Espérance pendant quelques instants, mais
lorsqu'il vit la duchesse se soulever et s'appuyer sur le bras de
Gratienne, quand il eut la certitude que cette vie était sauvée comme la
sienne, rien ne le retint plus, Il courut au bord de l'île parmi les saules
et les baies, jusqu'en face de l'endroit où il avait laissé son cheval dans
les taillis du Vertbois. Là, il se remit à la nage lentement et sans perdre
de vue le rivage afin d'éviter toute rencontre en abordant. Par bonheur la
route était déserte; Espérance gagna le taillis, tordit l'eau de ses
vêtements, et ayant repris possession de son cheval qui hennissait de joie,
il piqua vigoureusement vers Paris, dont une heure après il franchit les
portes.
Pendant la route, son esprit actif avait arrangé tout un plan. A part
quelques brûlures invisibles et dont la souffrance ne regardait que lui, à
part quelques mèches de cheveux grillées, Espérance comptait qu'un
changement de toilette ferait disparaître toute trace de l'incendie; mais
il importait de ne pas se présenter dans sa maison, aux yeux de ses gens,
avec une tenue compromettante. Espérance se souvint qu'il possédait la
maison du faubourg.
--Là, dit-il, j'ai des habits, du linge, une toilette complète. Ce serait
un hasard d'y rencontrer Pontis, puisqu'il fait nuit, et que son Indienne
n'a pas obtenu du Mogol la permission de découcher; cependant, tout est
possible en ce monde, même l'indulgence d'un Mogol. Au cas où je trouverais
Pontis et l'Indienne, je saurai être discret. Et d'ailleurs non, pas trop
de discrétion, je veux aussi savoir jusqu'à quel point l'invraisemblable
Ayoubani peut être vraie.
Ainsi disposé, Espérance alla descendre droit à la maison du faubourg.
Il entra dans la rue au moment où les deux fausses Indiennes fuyaient, où
Mlle d'Entragues, d'intelligence avec l'une d'elles, pénétrait dans la
maison. La litière d'Ayoubani attendait à dix pas de la porte. Le carrosse
d'Henriette attendait au détour de la rue.
--Que d'équipages! pensa Espérance, dont le regard pénétrant avait tout
aperçu malgré les ténèbres. Pontis donne-t-il bal et festin ce soir?
En réfléchissant ainsi, le jeune homme mit pied à terre et s'approcha
lentement, tirant après lui son cheval.
La porte de la maison était entr'ouverte, Espérance n'eut qu'à la pousser
pour faire entrer l'animal, et il cherchait un anneau pour l'attacher,
quand le frôlement d'une robe attira son attention et le fit regarder sous
le vestibule.
Une femme fuyait si rapide que ses pieds touchaient
à peine la terre. Cette femme, enveloppée de sa mante, disparut comme une
vision et courut regagner le carrosse autour duquel Espérance distingua
plusieurs hommes qui aidèrent la dame à monter et l'escortèrent quand elle
partit.
--Que signifie tout cela? pensa Espérance, quel désordre? Est-ce l'Indienne
qui fuit de la sorte? et la litière restée là, qui attend-elle?
Absorbé par ces pensées, il avançait toujours. Cependant, pour plus de
précautions, il revint fermer la porte de la rue, et, en se retournant pour
gagner le vestibule, il embarrassa son épée dans les barreaux de
l'escalier.
--Pontis! cria-t-il, Pontis, où es-tu?
Partout silence, ténèbres partout. Une odeur de cire récemment éteinte, une
odeur de vin fraîchement versé frappèrent son cerveau à mesure qu'il
approchait en tâtonnant.
Ses mains rencontrèrent la porte de la salle et la poussèrent: il entra.
Mais, à peine avait-il fait deux pas, que ses pieds heurtèrent un obstacle,
un meuble sans doute... Non, c'est un corps.
Il se baisse, il palpe... des habits d'homme, le satin dont Pontis était
si fier. Au même instant, un souffle bruyant lui fait reconnaître son ami;
Dieu merci, le drôle n'est pas mort; il n'est qu'endormi. L'odeur du vin
est significative, le malheureux est ivre, cette fois encore.
Espérance le relève avec dégoût, pour le placer sur un fauteuil. Mais un
autre bruit lui fait dresser l'oreille, une porte crie.
Espérance écoute. Une respiration haletante trahit à deux pas de lui la
présence d'une personne cachée, la porte se développe, une étoffe bruit, et
quelque chose de léger, d'aérien fuit et glisse dans la direction du
vestibule.
C'était Leonora, qui, croyant le moment propice, essayait de se sauver sans
être vue.
--Oh! oh! pensa Espérance, voilà trop d'oiseaux dans cette cage. Il ne sera
pas dit que je les laisserai tous s'envoler ainsi sans me montrer la
couleur de leur plumage.
Aussitôt il lâche Pontis, étend la main, et en deux bonds saisit une robe.
Il tient une femme, il va l'interroger.
--Speranza! grâce! grâce! s'écrie l'Italienne en tombant à genoux.
--Leonora! une trahison! je m'en doutais, répond Espérance avec un affreux
battement de coeur.
Et, fermant la porte, repoussant Leonora au milieu de la chambre, il
murmura:
--Que venez-vous faire ici, et pourquoi Pontis est-il étendu là?
Comme elle ne répondait rien, il enfonce d'un coup de poing fenêtre et
volets. Une clarté douteuse, celle des étoiles, glisse dans la chambre sur
le corps de Pontis.
Espérance voit le pourpoint ouvert, la chemise arrachée; il cherche
avidement sous les plis, et poussant un cri farouche, lève son bras
terrible sur Leonora toujours agenouillée:
--Misérable! tu as volé le médaillon! rends-le-moi, ou tu va mourir!
--Speranza, répond l'Italienne en se traînant avec angoisses, je ne l'ai
plus!
--Tu mens!
--C'est une autre qui me l'a pris.
--Tu mens!
--C'est Henriette!
Espérance bondit de douleur: il se rappelait la fuite de cette femme
voilée, à son arrivée dans la maison. il croyait tout possible de la part
de ces deux démons coalisés.
--Oui, continue Leonora, je voulais avoir le billet, je te l'avoue. Mais la
traîtresse me guettait, elle a fondu sur moi, elle me l'a pris. Cours,
Speranza! cours! oh! reprends-lui le médaillon! tu peux encore l'atteindre.
--Leonora, si tu as menti, je te retrouverai!
--Sur le salut de mon âme, j'ai dit la vérité.
Espérance repousse l'Italienne qui embrassait ses genoux; il assure le
ceinturon de son épée, rejette en arrière son manteau qui le gênait et
s'élance comme un furieux hors de la maison.
Cependant Leonora l'avait suivi, tremblante de terreur et de joie; elle
regarda autour d'elle, le jeune homme était déjà loin, il volait comme
l'ange exterminateur. Leonora tirant sur elle la porte de la maison,
remonta dans la litière et disparut.
Cependant Mlle d'Entragues s'était éloignée de la petite maison avec une
rapidité désespérante pour quiconque se fut efforcé de la suivre.
Aux deux côtés de son carrosse couraient les gens armés qu'elle avait
requis pour lui prêter main-forte en cette circonstance, et que, prudente
autant que brave, elle n'avait pas jugé à propos d'employer tant que le
besoin ne s'en ferait pas sentir.
Ces hommes, au nombre de cinq, étaient des soldats favoris de M.
d'Auvergne, vigoureux coquins rompus à toutes les ruses d'un métier qui, à
cette époque, savait perpétuer en pleine paix les aubaines de la guerre.
Marie Touchet, instruite de tout, parce qu'elle avait pénétré tout, s'était
appliquée à assurer autant de chances que possible à l'expédition de sa
fille, sans se compromettre elle-même, et elle attendait le résultat
impatiemment comme on peut le croire.
C'était encore un coup de main à entreprendre, mais ce serait le dernier.
Une fois le billet repris à Espérance, plus de nuages à l'horizon.
Henriette, dans le carrosse, palpait d'une main tremblante de joie la boîte
d'or sur laquelle avait échoué l'adresse de Leonora. Comme l'Indienne, elle
voulut ouvrir le ressort, mais après s'y être brisé les ongles, elle
renonça. Le mouvement du carrosse la gênait; d'ailleurs, il faisait nuit,
et ses efforts se consumaient en pure perte.
Vingt fois elle eût jeté cette boîte dans un puits, dans un égout, dans la
rivière, sans le désir si naturel de se convaincre que le billet était bien
renfermé dans la boîte, le vrai billet! Les gens fourbes et méchants sont
les plus soupçonneux et les plus méticuleux de tous, car ils savent, par
expérience, qu'en toute chose il y a place pour une ruse ou une trahison.
Henriette renonça donc à ouvrir le médaillon ailleurs que chez elle; son
impatience s'exerça sur le cocher, sur les chevaux. Mais Paris, en ce
temps-là, n'avait pas de larges rues, de bons pavés; Paris était l'ennemi
mortel des carrosses. Chaque fois qu'on y voulait prendre le trot,
l'équipage affrontait la mort. Il fallut donc se contenter du pas le plus
allongé que le permirent les détours et les inégalités de la route.
Cependant le carrosse arriva sans obstacle, sans accidents; la porte de
l'hôtel était ouverte; Henriette s'y précipita et gravit les degrés avec la
légèreté d'un oiseau.
Déjà elle avait rejoint Marie Touchet et toutes deux causaient avec
vivacité, se montrant l'une à l'autre la boîte d'or et cherchant des
ciseaux ou une lame de poignard pour crever la plaque de métal si le
ressort continuait à résister, quand un grand bruit retentit en bas, puis
des cris, puis des pas qui pilaient l'escalier comme autant de maillets
rapides. Marie Touchet courut vers la porte pour s'enquérir, et Henriette
n'eut que le temps de cacher dans son sein la boîte à peine entamée par
leurs vaines tentatives.
Un homme pâle, les cheveux en désordre, entra, ou plutôt tomba dans la
chambre. Il était suivi de deux valets qui gesticulaient furieusement et
criaient:
--Arrêtez!
Car on voyait, à leur laide grimace, qu'ils n'avaient pu l'arrêter
eux-mêmes.
--Espérance! murmura Henriette en reculant jusqu'à un fauteuil comme pour
s'en faire un rempart.
--A l'aide! dit Marie Touchet instinctivement, parce qu'elle comprit tout
le danger que courait sa fille.
Espérance courut se jeter entre Henriette et la porte qui communiquait aux
chambres voisines, et d'une voix où dominait une sourde colère:
--Vous ne m'attendiez pas, dit-il; c'est bien moi, plus vivant que jamais,
et si vous voulez que ces hommes entendent ce que j'ai à vous dire, faites
un signe, je vais le leur crier aux oreilles.
--Sortez! dit Marie Touchet aux serviteurs, qui reculèrent aussi surpris
que courroucés.
--Je vous trouve hardi, ajouta-t-elle, de vous introduire chez moi à
pareille heure, de forcer la porte comme un malfaiteur.
--Pas de phrases, madame, dit Espérance, c'est moi qui interrogerai, s'il
vous plaît! Mademoiselle, où est le médaillon d'or que vous venez de voler
chez moi?
Henriette, par un mouvement irréfléchi, porta la main à sa poitrine, dont
les dentelles froissées, dont le désordre décelaient d'ailleurs la
complicité. Puis elle chercha autour d'elle une issue et recula encore.
--Rendez-le-moi, continua Espérance, et ne faites point un pas pour quitter
la place, ou, par le nom du Dieu vivant, moi qui vous ai trop longtemps
épargnée, je vous cloue sur ce fauteuil d'un coup d'épée!
--A l'aide! au secours! cria Henriette éperdue de rage et de terreur à
l'aspect de ces yeux étincelants, de ces dents serrées, de cette pâleur
qui, chez un homme aussi brave, trahissaient la fureur poussée jusqu'au
délire.
Marie Touchet avait heurté la cloison voisine; on vit tout à coup arriver
M. d'Entragues, effaré, à peine vêtu, une hache d'armes à la main. À la vue
d'Espérance, il commença par crier:
--Quel est cet homme?
Mais la contenance et le regard de cet homme changèrent bientôt le cours de
ses idées, il prit peur et se mit à hurler comme les deux femmes.
Les valets, que Marie Touchet avait éloignés, remontèrent à ces cris.
--Au secours! répéta Henriette folle de peur.
M. d'Entragues, étourdi, s'avança brandissant la hache.
--Qu'il n'approche pas, s'écria Espérance, ou je le tue!
Le comte resta immobile.
--Monsieur!... pitié!... calmez-vous!... dit la mère avec
angoisses au jeune homme... pitié! pas de scandale!
--Le médaillon d'or, et je pars!
--On monte!... on vient!...
--Il y périra, ma mère, ce sont nos soldats! s'écria Henriette en
trépignant avec des convulsions sinistres.
En effet, on vit au fond des corridors apparaître les têtes de plusieurs
hommes armés qui montaient les dernières marches de l'escalier et se
répandirent dans la chambre voisine, tandis que Marie Touchet, palpitante,
essayait encore de les arrêter.
Mais à peine Espérance eut-il vu reluire les épées qu'il bondit comme un
lion: ce n'était plus une créature mortelle armée des faibles armes de
l'humanité; jamais plus fulgurante image de la guerre et de la violence
n'avait apparu aux regards des hommes, le feu jaillissait de ses yeux, son
souffle grondait comme une fumée brûlante. Il commença par culbuter M.
d'Entragues, dont il fit voler l'arme au travers des vitres fracassées;
puis, revenant à Henriette:
--Ah! tu ne veux pas rendre le billet, dit-il écumant, eh bien, je le
prendrai!
Il se jeta sur son ennemie, qu'il terrassa; lui déchira dentelles et soie
pour découvrir sa poitrine, sépara les deux mains qui l'égratignaient, en
arracha, sur la chair même, le médaillon qu'elles y incrustaient avec
frénésie, et, maître enfin de la boîte d'or, rejeta comme une écorce vide
la misérable femme, qui demeura stupide, l'oeil hagard, le sein nu,
haletant, déshonorée devant son père, sa mère et les soldats que cette
lutte épouvantable, que ce triomphe, plus rapide que la pensée, avait
glacés d'une torpeur vertigineuse.
Mais Marie Touchet, réveillée enfin, c'est-à-dire rendue à ses instincts
sauvages, cria d'une voix rauque, en vraie amie de Charles IX:
--Au secours! en avant! tuez-le! tuez donc!
--Le mot de famille! dit Espérance, mais aujourd'hui j'en ai l'habitude, et
nous allons voir!
En même temps, il mit l'épée à la main; son bras long et vigoureux imprima
un mouvement circulaire à la grande lame brillante qui, rencontrant deux
soldats des plus avancés, fit deux entailles telles qu'une faux ne les
aurait pu creuser plus larges et plus nettes.
Les cris des blessés firent réfléchir les autres. Leur hésitation fut mise
à profit par Espérance, qui fondit tête baissée sur le groupe et le divisa
plus facilement que si ces trois corps eussent été trois ombres. Une épée
le toucha, il la brisa d'une parade violente comme un coup de marteau, et
le choc de son pommeau abattit l'adversaire frappé dans l'estomac; les
derniers se barricadèrent derrière la porte ou sur le flanc des meubles.
Espérance en finit avec les valets par plusieurs coups de plat, mêlés de
tailles rapides, et en trois bonds il se jeta en bas de l'escalier.
Il entendit bien encore des cris, des menaces, des hurlements qui
s'exhalaient par les fenêtres; il sentit qu'on cherchait à le poursuivre,
et put compter les pas de ses timides persécuteurs; mais qu'importe au lion
vainqueur l'inoffensive plainte du pasteur terrassé? Dans la rue, plusieurs
passants, quelques gardes de nuit attirés par le bruit, tentèrent de lui
barrer le passage, mais l'éclair blanc de la terrible épée les dissipa sans
peine, et après certains détours que le jeune homme fit habilement dans le
dédale des rues voisines, il se trouva seul, sauf et triomphant, respirant
avec délices le vent frais de la nuit, et inondé des douces lueurs de la
lune qui lui souriait silencieuse du haut des cieux.
XIX
SÉPARATION
Le lendemain, Espérance, brisé par la fatigue et le chagrin, car il n'était
qu'un homme, reposait sa tête et son corps dans le silence de son
appartement désert, quand l'intendant vint lui demander s'il voulait
recevoir M. de Pontis, malgré la consigne inflexible que les gens de
l'hôtel avaient reçue de ne laisser pénétrer personne auprès du maître.
Espérance hésita un moment, puis, fronçant le sourcil:
--Soit, dit-il, amenez-le.
L'intendant courut exécuter cet ordre.
Espérance se souleva, et se mit à marcher dans la vaste salle, en répétant
entre ses dents ce fameux alphabet grec que le philosophe empereur romain
récitait toujours sept fois entre un mouvement de colère et sa première
parole.
Pontis entra. Espérance était calmé. Il regarda son ami librement, et
s'étonna de voir, au lieu d'un grand trouble qu'il attendait, au lieu d'une
physionomie altérée, certain sourire de belle humeur et certain air dégagé
des plus provoquants. L'alphabet grec s'envola si loin de l'esprit
d'Espérance, qu'un nouveau calmant eût été indispensable.
--Mon ami, dit Pontis avec aisance, j'ai à te faire une communication qui
d'abord va te contrarier, parce que je connais toute ta susceptibilité à ce
sujet; mais un seul instant de réflexion te remettra l'esprit, et tu
finiras par rire comme moi.
--Voyons un peu, répondit Espérance, cette communication qui va me faire
rire.
Pontis s'arrêta un peu troublé.
--Qu'as-tu, d'abord? demanda-t-il.
--Moi? rien. J'attends que tu parles.
C'était la difficulté. Pontis, au moment d'ouvrir l'exorde, se trouva
encore moins assuré.
--Tu hésites beaucoup, ce me semble, dit Espérance d'un ton qui n'était pas
encourageant.
--Voici. Il faut que je commence par m'excuser.
--De quoi?
--Tu avais raison, mon ami.
--Quand?
--Hier.
--A quel propos?
--Pour la jalousie si dangereuse des femmes. Ah! oui, tu avais raison. Je
le confesse humblement.
Espérance ne sourcilla point.
--J'attends toujours, dit-il. Car tu n'es pas venu, certainement, dans le
seul but de me dire aujourd'hui que j'avais été raisonnable hier.
--Il y a l'événement qui t'a donné gain de cause, dit Pontis embarrassé.
--Quel événement? Voyons, Pontis, tâche de parler comme parlent les hommes
et non comme parlent les enfants qui ont peur d'être grondés.
Pontis se redressa. Le ton l'avait blessé presque autant que le mot.
--Mon cher, dit-il, j'avais rendez-vous hier avec l'Indienne Ayoubani. Elle
a amené des surveillantes qui lui sont imposées par le Mogol, mais en femme
d'esprit qu'elle est, elle en a jusqu'au bout des ongles, elle a occupé ces
femmes avec des instruments de musique. En sorte que nous avons passé une
soirée enivrante.
--Enivrante est le mot, murmura Espérance sans se dérider.
Pontis le regarda de plus en plus troublé et ajouta:
--Ce fut un délire comme tu peux le concevoir.