arrêté mes yeux sur la femme que le roi aimait et qui un jour pouvait
devenir libre; j'ai pu vivre uniquement depuis tant de jours de cette
passion, de ce délire. Mais oser adresser ces voeux brûlants, ces folles
invocations, ce criminel espoir à une reine!... Oh! jamais, Gabrielle!
c'est impossible.
--Voilà bien, dit-elle, en le serrant dans ses bras, pourquoi je ne serai
pas reine de France, et pourquoi tout à l'heure je vous ai annoncé que
j'étais libre!
En parlant ainsi elle l'étreignit avec l'ardeur de son coeur énergique, et
comme ses lèvres atteignaient au col incliné d'Espérance, celui-ci se
sentit brûler sous la dentelle.
Ses yeux s'embrasèrent d'un feu sombre; il arracha ces douces mains qui se
croisaient sur son épaule, les serra dans ses doigts frémissants, et d'une
voix véhémente, irrésistible:
--Il faut être reine! dit-il, votre honneur en dépend! votre fils l'exige!
lui qui un jour sera homme et pourra vous demander compte de ce que votre
fausse générosité lui aurait fait perdre. Car vous avez un fils, Gabrielle,
ne cherchons pas à l'oublier. Le roi l'idolâtre. Oterez-vous son enfant à
ce pauvre prince? Priverez-vous cet enfant d'un si illustre père? Oh! vous
ne savez pas ce que souffrent les enfants qui ne trouvent point l'honneur
dans leur berceau.... Je le sais, moi. Ma mère, du fond de son tombeau,
me jette en vain des trésors, j'aimerais mieux un de ses sourires. Son
baiser ne m'a pas béni, voilà pourquoi rien ne me réussira jamais en ce
monde. Quelle torture sera pour vous la tristesse de cet enfant qui vous
reprochera votre opprobre et le scandale d'une rupture avec le roi quand il
vous était permis de lui conserver un père et de lui conquérir une
couronne. Et moi, je souffrirais cette injustice! moi, je vous condamnerais
à vivre humiliée, obscure, ensevelie, quand Dieu ne vous a faite si belle
et si parfaite que pour vous asseoir sur le premier trône du monde! Moi
aussi, Gabrielle, je me croirais tombé au-dessous de moi-même. L'homme que
vous avez daigné aimer ne serait plus qu'un lâche égoïste, qu'un vulgaire
pleureur, et quand, dans la retraite avilie où j'oserais cacher cette
reine, je songerais à la gloire qui l'attendait sans moi, je mourrais de
honte comme un larron meurt de faim dans sa caverne sur les joyaux volés
d'une couronne royale. Oh! comme il faut que je vous aime, Gabrielle, pour
m'arracher le coeur en vous parlant ainsi. Soyez reine! et continuez de
m'estimer à l'égal de votre illustre époux, car s'il vous a offert son
trône, c'est moi qui vous y aurai conduite par la main, car c'est moi qui
vous aurai conservé votre fils, et chaque fois que vous regarderez cet
enfant, chaque fois qu'il recevra les caresses de son père, vous serez
fière de m'avoir aimé, vous vous sentirez le droit de me regretter et de
m'aimer toujours!
Elle ne répondit pas, ses bras tombèrent languissants, la force abandonna
cette tête charmante qui pencha comme une fleur blessée.
--Oui, mon fils est au roi, soupira-t-elle après un douloureux soupir.
Mais, enfin! Espérance, est-ce qu'il va falloir se quitter ainsi!
Espérance, je vous aime comme jamais on n'a aimé.
--Que je suis heureux! dit d'une voix étranglée l'intrépide jeune homme.
--Espérance, continua Gabrielle les yeux noyés de larmes, et ses belles
mains tordues comme une suppliante, si j'eusse été meilleure pour vous, si,
plus courageuse, moins égoïste, j'eusse, en me donnant à vous, consacré
entre nous un lien éternel, vous ne me diriez pas aujourd'hui:
séparons-nous! soyez reine! Mais j'ai joué avec cette passion! j'ai tressé
une chaîne qui n'a blessé que vous, retenu que vous.... Et moi,
j'échappe, et moi, qui ai eu tout le bonheur, je deviens libre! C'est
impossible, Espérance, vous m'accuseriez, vous me maudiriez, vous ne
m'aimeriez plus! Oh! par grâce, moins d'estime, moins de respect, moins
d'honneur, s'il le faut!... mais toujours votre amour!
--Gabrielle, tant que mon coeur battra, tant que mes yeux verront la
lumière, tant que mon esprit fera germer une pensée, je vous aimerai. C'est
la condition de ma vie, comme mon sang, comme mon souffle. Du courage!
Séparons-nous!
--Jamais! jamais!
--Nos amours, ma Gabrielle, n'auront pas été comme les autres, composés de
joie et de transports enivrants. Le bonheur est chose trop vulgaire, Dieu
nous réservait des voluptés plus nobles, plus choisies, la volupté des
tourments, celle des larmes et des regrets éternels! Oh! Gabrielle, voilà
seulement que mes souffrances commencent, eh bien! je vous le jure, rien,
pas même la mort, ne me fera déclarer que votre amour n'est pas pour moi la
félicité suprême. Gabrielle, adieu; je t'aime éperdument, adieu! Tu m'as
donné les plus beaux jours de ma vie.
--Espérance! j'aime mieux mourir.
--Non, non! gardons cette douce mémoire, mais sauvons l'honneur du roi, le
vôtre, celui de votre fils. Sauvons le mien! Ah! Gabrielle! s'écria-t-il
dans un un transport d'insupportable douleur, pourquoi m'avoir dit l'offre
du roi! Je serais encore à vous, je serais encore libre, mais maintenant
vous voyez bien que notre séparation est faite, puisque vous m'avez ôté le
droit de vous prendre sans nous déshonorer tous les deux!
Comme elle se préparait à lui répondre, un bruit étrange, un craquement
sinistre perça les murs, et traversa comme un avertissement funèbre les
ombres de la tranquille nuit.
Tous deux écoutèrent, Gabrielle s'élança vers la fenêtre, des cris
lointains montaient de la plaine pareils à des gémissements. Tout à coup le
ciel rougit à leur gauche, une longue colonne de flamme et de fumée
s'élança par-dessus les toits de la grange, une chaleur épaisse fondit
soudain comme un nuage et fit irruption dans l'appartement.
Gabrielle saisit Espérance par la main, l'amena au balcon, et lui montra le
ciel livide.
--Le feu est là, ce me semble, dit le jeune homme en désignant le toit de
la grange, dont l'arête droite se profilait en noir sur un fond de pourpre.
--Le feu! le feu! cria Gratienne en se précipitant effarée dans
l'appartement.
--Où donc le feu?
--Le chariot de foins s'est enflammé, on ne sait comment; la flamme a
glissé par une fenêtre de la grange; tout brûle. Le mur qui borde la route
n'est plus qu'un long cordon de feu.
--Fuyez! Espérance, dit Gabrielle au jeune homme.
--La cour est déjà pleine de gens assemblés, répliqua-t-il, ils vont monter
ici, ils frappent en bas à la porte.
--J'ai fermé cette porte à double tour, interrompit Gratienne. Fuyez!
fuyez! monsieur Espérance, j'emmènerai madame! le feu va gagner!
--Mais il n'y a qu'un passage pour elle, pour nous, n'est-ce pas Gratienne,
et c'est la cour?
--Sans doute, monsieur; mais passez d'abord, personne ne vous remarquera.
--Vois donc tous ces visages inconnus qui guettent.... On me verra
sortir d'ici, puis madame la duchesse; ma présence sera une accusation pour
elle.
--Mais, Espérance, dit bravement Gabrielle, qu'importe qu'on vous voie, ne
faut-il pas toujours que vous sortiez?
--C'est quelque piège qu'on nous aura tendu, murmura Espérance.
--Piège ou non, il faut sortir... Tenez! on m'appelle; mes gens me
cherchent, ils ébranlent la porte du bas.
--Et voilà ici le mur qui craque derrière nous! s'écria Gratienne pâle de
terreur. Ce mur touche au grenier de la grange, le feu le mine... le feu
tout à l'heure entrera ici.
Gabrielle enveloppa Espérance de ses bras.
--Allons! dit-elle, allons!
--Tenez! s'écria Espérance, en montrant à la duchesse la cour illuminée de
reflets flamboyants, et dans laquelle un grand nombre de figures,
gesticulant avec terreur, traçaient des ombres immenses qui remontaient
jusque sur la prairie.
--Qu'y a-t-il?
--Là bas! derrière ce marronnier, près du puits... Attendez un nouveau
jet de lumière.
--Je vois un homme dans son manteau, un homme qui semble se cacher et
guetter tout à la fois.
--C'est Concino! un de nos espions! Il me savait ici, il veut m'en voir
sortir.
Gabrielle frissonna.
--Avez-vous vu l'éclair de ses jeux qui dévorent cette seule issue qui nous
reste.
--Monsieur! monsieur! cria Gratienne avec terreur, le mur se fend! le mur
éclate! voyez!
En effet, une large brèche venait de s'ouvrir dans cette muraille, derrière
laquelle apparaissait la grange pleine de feu et de fumée. Au delà du
bâtiment en flammes, reluisait la rivière, pareille à un lac de plomb
bouillant.
Gabrielle et Gratienne saisirent Espérance, qui semblait fasciné par ce
spectacle, elles l'entraînèrent vers la porte. Il était temps, l'escalier
s'emplissait déjà des serviteurs, qui cherchaient la duchesse et Gratienne.
Mais Espérance les poussa dehors l'une et l'autre, colla ses lèvres sur les
lèvres de Gabrielle, qui se retournait pour l'emmener plus vite, et alors,
tirant la porte sur lui, après en avoir ôté la clé, malgré les efforts des
deux femmes que vingt bras dévoués entraînaient dans l'escalier, il regarda
d'un côté l'espion qui attendait en bas, et de l'autre la grange toute
rouge, et la liberté qui resplendissait à trente pieds au delà du feu, dans
une complète solitude.
--Oui, attendez-moi en bas, lâches coquins! dit-il avec un héroïque
sourire. Ah! vous n'avez pas cru devoir garder la rivière! Vous vous en
êtes fiés au feu. Ce n'est point de ce côté-là que vous m'attendiez! Et
bien! mort ou vif, je ne vous servirai pas de preuve contre Gabrielle car
si j'échappe, vous ne m'aurez pas vu, et si je meurs, cette flamme
ruisselante ne vous laissera pas même un vestige de mon cadavre.
Il leva les yeux au ciel pour recommander son âme à Dieu, roula son manteau
tout autour de sa tête, mit l'épée à la main comme pour combattre
l'incendie, et rassemblant toutes ses forces, il se jeta d'un bond
formidable au milieu du grenier en feu dans la direction de la fenêtre
béante.
XVII
À INDIENNE, INDIENNE ET DEMI
Pontis, un énorme bouquet à la main, se promenait dans la petite cour de la
maison du faubourg, maison mystérieuse s'il en fut, située au centre d'un
désert, et dont l'architecture, compliquée à l'intérieur, faisait un
véritable labyrinthe digne de la mythologie amoureuse.
La nuit était venue, et l'Indienne n'arrivait pas. Accoutumé à ses façons
capricieuses qui, d'ailleurs, sont celles de toute femme qui n'a pas sa
liberté, Pontis continuait son monologue commencé chez Espérance contre les
défiances outrageantes de celui-ci, et les variations incompréhensibles de
son humeur.
--Il a perdu même la tolérance, qui faisait son caractère un des plus
parfaits que j'aie connus, s'écria le garde en arpentant pour la centième
fois le petit vestibule. Lui qui jamais n'a dit du mal d'une femme, lui qui
m'imposait silence quand je m'exprimais comme il convient sur le compte de
cette Entragues, il se met à médire des femmes les plus honnêtes. Il
soupçonne Ayoubani!
Pontis haussa les épaules et jeta quelques gouttes d'eau sur le bouquet
dont ses doigts vigoureux serraient trop énergiquement les tiges.
--Quel sot intérêt veut-il que cette naïve Indienne prenne à
l'incompréhensible billet de la scélérate Henriette? Ayoubani
soupçonne-t-elle seulement qu'il existe une Henriette? Elle s'est montrée
jalouse, soit. Eh bien! c'est son droit. Elle a vu reluire sur moi un
morceau d'or. Il n'en faut pas davantage. Les Indiennes aiment ce qui
brille, cela est connu. Moi, qui ne suis pas Indien, j'en ferais autant si
je voyais sur la poitrine d'Ayoubani un joyau d'or... Oh! la poitrine
d'Ayoubani! s'écria Pontis avec un frémissement ou plutôt avec un
hennissement fort tendre.
--Mais elle ne vient pas, et l'ombre est déjà épaisse. Espérance
m'aurait-il porté malheur?
Pontis se mit alors à tourner et retourner dans la petite maison comme un
homme inquiet, désoeuvré, vingt fois il entre-bailla la porte pour regarder
dehors s'il venait quelqu'un dans la rue.
Le bruit d'une litière sur l'inégal pavé du faubourg retentit au loin.
Cette litière tourne dans l'étroite rue où la maison était située; elle
s'arrête, plus de doute, c'est Ayoubani.
Pontis ouvrit la porte précipitamment, et selon son usage, se cachant pour
n'être pas aperçu du conducteur de la litière, il attira à lui l'Indienne,
enveloppée dans un grand manteau qui la déguisait de la tête aux pieds.
Robuste et ardent comme on l'est à son âge, il enlève la délicate créature
dans ses bras et la porte dans la maison, en une salle bien close, où les
cires brûlent depuis longtemps, où les tapis sont épais, les fumées
odorantes, le silence opaque.
Ayoubani se laisse, avec la gravité d'une reine, déposer respectueusement
sur des carreaux de damas; elle reçoit le bouquet et l'admire; elle sourit,
elle respire le parfum du chaque fleur, elle est satisfaite. Pontis croise
ses jambes comme un Indou et s'assied en face d'elle avec des mines
égrillardes à la fois et mélancoliques, avec des soupirs et des
exclamations qui, chez ces deux amants, privés des ressources oratoires,
composent le fond du dialogue.
Pontis, nous l'avons vu, est paré comme un prince à ses noces. Il espère
que l'Indienne voudra bien le remarquer. A cet effet, il prend les poses
les plus avantageuses. Ayoubani le laisse faire la roue comme un paon; elle
sourit toujours avec finesse, et il faut que cette pantomime soit pleine de
signification, car, chacun de son côté, les amants s'en contentent pendant
plusieurs minutes.
Néanmoins tout s'use, même les joies de la mimique. L'homme est une
créature qui se blase vite sur les plus parfaits plaisirs. Pontis, quand il
n'a plus rien à faire admirer à l'Indienne, prétend admirer celle-ci à son
tour. Et nous devons dire qu'Ayoubani, en fille délicate, s'y prête avec
une réciprocité galante.
Elle est belle, Ayoubani. Ses yeux sont noirs, de ce noir rouge pareil aux
veines de l'ébène. On sent le feu circuler sous ses prunelles. Petite,
mignonne, modelée finement et richement à la fois, comme les femmes
passionnées, elle connaît ses avantages; elle en use avec une réserve
méritoire; elle n'a réellement de sauvage que sa vertu.
Aussitôt que Pontis voulut exprimer les désirs que lui inspirait cette
beauté parfaite, la jeune Indienne rougit avec grâce, repoussa doucement la
main qui cherchait la sienne et posa un doigt sur ses lèvres. Pontis
s'arrêta.
Ayoubani commença un long préambule de gestes expressifs. Elle raconta que
son tyran avait resserré ses fers. Le tyran était ce Mogol, que purement et
simplement elle appelait Mogol, mais d'une voix si charmante, si veloutée,
avec un accent guttural si séduisant, qu'il n'y avait qu'une Indienne au
monde pour dire Mogol de cette manière,
Pontis témoigna combien ce tyran lui déplaisait, il se leva, mit l'épée à
la main, et proposa d'aller tuer le Mogol, ce qui fut parfaitement compris.
On daigna l'arrêter, avec une physionomie effrayée. Mais son courage avait
produit un excellent effet. Il en recueillit les fruits immédiatement: il
baisa la main d'Ayoubani sans recevoir le soufflet qui ordinairement était
la conséquence de ces sortes de libertés.
Ayoubani posa encore son doigt sur ses lèvres. Pontis écouta de tous ses
yeux.
Voici ce que l'Indienne lui exprima en langage figuré, avec toutes les
recherches de l'art du mime.
--Moi, plus jamais sortir seule, le tyran forcer toujours moi à être
accompagnée.
--Bah! s'écria Pontis.
--Accompagnée par deux personnes, deux femmes, mima Ayoubani.
--Cependant vous êtes venue seule, répondit Pontis. Seule! ô bonheur!...
Pour exprimer ô bonheur! on joint les deux mains en crispant les dix doigts
les uns contre les autres et l'on jette au ciel des regards brûlants.
--Non, dit Ayoubani avec une petite moue triste.
--Vous, pas seule?
--Non, les deux compagnes à moi sont dans la litière, dehors.
--Eh bien! mais il faut les y laisser, puisqu'elles y sont! gesticula
Pontis.
--Impossible!
Pontis ne songea pas à se demander pourquoi ces surveillantes restaient si
tranquillement dehors, au lieu de venir surveiller là où leur présence eût
été nécessaire. La douleur d'Ayoubani demandait la répercussion d'une
douleur immédiate. Il tâcha d'imiter la petite moue gracieuse de
l'Indienne, et, disons-le, il s'en acquitta convenablement.
--Il faut les aller chercher, continua Ayoubani.
--Oh! pourquoi? demanda Pontis.
--Il le faut!... Mogol commande!
Mogol fut parlé.
Pontis baissa tristement la tête; mais alors la divine Ayoubani eut une
idée.
Elle se leva, étira ses membres souples avec une afféterie délicieuse.
Cambrée comme une nymphe, la tête jetée en arrière, sa jambe fine tendue,
elle prit la pose d'une almée qui va entrer en danse.
En même temps elle montrait du doigt le dehors et indiqua le nombre deux.
--C'est-à-dire, devina Pontis, que vous allez faire venir les deux femmes
et que vous danserez.
--Elles aussi, exprima Ayoubani en imitant les attitudes de deux femmes qui
dansent en face l'une de l'autre.
--Très-bien! elle va faire danser ses surveillantes, comprit Pontis. Très
bien!
Ayoubani voyant un sistre pendu à la tapisserie et un tambour de basque
au-dessus, les détacha d'un air de triomphe.
--Et l'on fera de la musique! je comprends, se dit Pontis.
Ayoubani courut légèrement au vestibule, siffla d'une certaine façon, et
aussitôt deux femmes, enveloppées comme deux momies égyptiennes, se
présentèrent à la porte que leur ouvrait Pontis d'après l'ordre de la
maîtresse.
En vain sa curiosité chercha-t-elle à s'exercer sur les deux surveillantes
du Mogol, un bandeau de plumes d'autruche couvrait leurs fronts, une étoffe
rayée tombait de ce bandeau sur leur visage qu'elle couvrait, et par deux
trous comme ceux d'un masque on voyait bien la flamme, mais non la paupière
de leurs yeux.
Une profusion de verroteries, d'os bizarres, de coquillages et de coraux
s'entre-choquaient plus ou moins harmonieusement à chaque mouvement de ces
deux singulières créatures. Leurs pieds étaient chaussés de sandales
d'écorces, leurs jambes disparaissaient sous les plis d'une lourde étoffe
qu'on eût dit tressée avec des herbes marines, et, pour comble de
sauvagerie, elles avaient l'une et l'autre un arc à la main, et, sur le
dos, un carquois plein de ces terribles flèches bardées dont la pointe
ingénieusement cruelle étonne toujours l'oeil des Européens.
Pontis vit ces deux figures s'installer l'une à droite, l'autre à gauche de
la porte; elles étaient grandes, vigoureuses, et représentaient assez bien
deux gardes du corps respectables. Le Mogol avait choisi avec intelligence.
--Voilà qui va effaroucher les amours! pensa Pontis. Mais, bah! j'ai ouï
dire que les femmes sauvages sont impressionnables, qu'elles ne peuvent
résister à l'entraînement de la danse et de la musique, je vais les
charmer. Ce n'est pas de la force qu'il faut ici, c'est de l'adresse, et je
n'en manque pas, Dieu merci.
Ayoubani qui, elle aussi, avait considéré le costume de ses compagnes,
parut satisfaite de leur tenue, elle leur sourit, et offrit à l'une le
sistre, à l'autre le tambour. Puis elle se mit à danser, après avoir forcé
Pontis à s'asseoir à la place qu'elle occupait auparavant.
--Si l'on dit jamais devant moi du mal des Indiennes, pensa le jeune homme,
je soutiendrai qu'elles sont les plus honnêtes créatures qui puissent
embellir le monde. A-t-on jamais vu des Françaises donner leurs rendez-vous
avec une escorte, et en passer le temps à danser devant témoins? C'est de
l'innocence ou je ne m'y connais guère.
Il regardait danser Ayoubani, et il battait la mesure des mains, des pieds
et de la tête, et peu à peu il se laissait fasciner par la grâce
voluptueuse des attitudes et des mouvements de l'infatigable Indienne. Elle
fut si adroite, si légère, si éloquemment belle, que Pontis reconnut toute
la sagesse du Mogol dans la présence des témoins qu'il imposait aux
exercices chorégraphiques d'Ayoubani.
Enfin, celle-ci s'arrêta au moment où le garde étendait amoureusement les
bras pour la recevoir. Elle évita cette dangereuse guirlande qui déjà
l'enserrait, et repoussant la poitrine du jeune homme qui l'avait pressée
sur son coeur, elle alla s'asseoir essoufflée, riante, sur les coussins.
Pontis, malgré les duègnes du Mogol, tomba à genoux, les mains jointes,
devant l'Indienne; mais celle-ci toucha d'abord ses lèvres, ce qui invitait
son interlocuteur à prêter attention au dialogue prêt à s'établir.
--Est-ce joli, dit-elle par signes, ai-je bien dansé?
--Délicieux! divin!
--Voulez-vous danser aussi?
--Merci, répondit Pontis.
--Essayez.
--Non, je danserais mal après vous si gracieuse.
Ayoubani eut la bonté de ne pas insister, mais elle appuya sa petite main
sur sa poitrine haletante.
--Vous m'aimez? comprit Pontis.
--Non, fit-elle, ce n'est pas cela que je veux dire.
Et elle plaça sa main sur le creux même de son estomac.
--Vous souffrez, vous avez trop chaud?
--Non, ce n'est pas encore cela.
Elle porta trois doigts à sa bouche avec le mouvement un peu trivial qui,
chez tous les peuples, mimes ou non, signifie: Moi vouloir manger.
--Elle a faim, s'écria Pontis, pauvre ange! Elle a tant sauté!
Il courut au buffet dans lequel plusieurs flacons brillèrent aux feux des
bougies. Pontis, homme de précaution, avait toujours sous la main quelque
victuaille: il trouva des fruits, et servit devant Ayoubani une collation
qui, à défaut de somptuosité, avait au moins le mérite de l'impromptu.
L'Indienne se versa à boire et but comme un oiseau pourrait le faire. Elle
demanda de l'eau, et tandis que Pontis, le dos tourné, cherchait avec
difficulté ce liquide très-rare dans son buffet, Ayoubani fit tomber dans
le verre quelques gouttes d'une liqueur contenue dans un petit flacon de
cristal de roche.
Pontis apporta la carafe et voulut verser, mais Ayoubani lui tendit le
verre pour qu'il le vidât en son honneur. Il obéit en souriant, elle lui en
offrit un second qu'il refusa, fidèle, malgré son délire amoureux, à la
promesse de tempérance qu'il avait faite à son ami.
Ayoubani mêla beaucoup d'eau à son vin et but. Puis devenue plus
communicative, elle prit Pontis par les deux mains en essayant de le faire
danser avec elle.
Tenir Ayoubani dans ses bras, la couvrir de baisers malgré sa résistance,
puis lutter de vitesse et de légèreté avec elle, pour reprendre par
intervalles le combat des étreintes et des baisers, telle fut pendant
quelques rapides minutes l'occupation du jeune homme qui avait oublié
l'univers et voyait au bout de cette fougueuse ivresse de la danse,
l'ivresse plus douce encore de l'amour.
Il avait oublié, disons-nous, l'univers; par conséquent, il ne songeait
plus aux deux surveillantes qu'il se proposait de congédier ou d'enfermer
quand il en serait temps. Celles-ci, battant le tambour, égratignant le
sistre, imprimaient une sorte de rage aux pas turbulents d'Ayoubani.
L'Indienne s'accrochait à Pontis de ses dix doigts nerveux; elle se
laissait étreindre par l'ardent jeune homme, elle le faisait tournoyer en
même temps qu'elle avec une effrayante rapidité.
Cependant, son oeil fixe et hardi comme celui des fées orientales
surveillait chaque muscle du visage de Pontis. D'abord ce fut une
exaltation étrange qui empourpra le front du jeune homme; puis une flamme
vacillante qui jaillit de ses yeux, enfin il bondit, ses lèvres s'ouvrirent
pour murmurer des mots sans suite, sans doute des prières d'amour, et une
sorte d'extase illumina ses traits moins colorés. Alors l'Indienne le
saisit plus étroitement, elle l'enleva pour aider au mouvement de ses
jambes devenues lourdes, et le voyant pâlir, détendre le cercle de ses
bras, s'arrêter comme frappé d'un vertige subit, elle le regarda un moment
en face, et le soutint mollement tandis qu'il s'affaissait sur lui-même. Il
tomba renversé parmi les coussins, râlant un soupir qui s'affaiblit peu à
peu et dégénéra bientôt en un souffle imperceptible.
Ayoubani fit alors un signe à ses deux femmes qui cessèrent leur musique et
s'éloignèrent précipitamment.
Aussitôt l'Indienne fondit comme un vautour sur le corps inanimé; elle
ouvrit de ses mains vigoureuses le pourpoint gonflé par cette mâle
poitrine, et fouillant les étoffes avec l'avidité d'une hyène affamée,
sentit et saisit la boîte d'or, dont elle coupa les cordons de soie avec
ses dents.
Elle tenait ce trésor mystérieux, elle était maîtresse du secret qui avait
causé, qui devait causer encore tant de malheurs.