Mlle d'Entragues, introduite avec hésitation par une camériste, força la

porte et pénétra aussi vite que la servante chez Leonora, qui causait tout

bas avec deux femmes inconnues auxquelles, d'après ce que put recueillir le

rapide coup d'oeil d'Henriette, l'Italienne semblait donner des

instructions intéressantes. La vue de Mlle d'Entragues arrêta court

Leonora, qui demeura embarrassée malgré sa présence d'esprit habituelle.

Une idée traversa l'esprit d'Henriette, dont la surveillance ne quittait

pas l'Italienne depuis quelques jours.

--Achevez ce que vous avez à dire à ces dames, dit-elle précipitamment.

J'ai oublié d'ordonner à mes gens de mieux cacher mon carrosse. Un mot à

mon laquais et je reviens.

Elle sortit de l'appartement, appela son laquais, homme de confiance des

Entragues et lui dit:

--Deux femmes vont sortir de cette maison, vêtues de telle et telle façon,

vous les suivrez pour me dire qui elles sont, ce qu'elles vont faire, et où

elles demeurent.

Puis, le laquais étant parti, elle rentra calme et l'air dégagé chez

l'Italienne, qui, de son côté, congédiait les deux femmes sans affecter ni

soupçon ni inquiétude. Henriette crut comprendre qu'elle leur fixait un

rendez-vous, mais elle n'en put saisir l'heure.

--Vous me pardonnerez, dit Leonora; ma qualité de devineresse m'expose à

des visites continuelles: ces deux dames me consultaient et votre présence

au moment des explications...

--Vous a gênée, peut-être?

--Non pour moi, mais pour vous, qui n'aimez pas à être vue ici. Je crois,

dit l'Italienne avec adresse, que vous me saurez gré d'avoir abrégé la

consultation.

--Merci, répliqua Henriette, dont l'avide curiosité, si habilement

dissimulée qu'elle fût, n'échappa point à l'oeil pénétrant de Leonora.

--Pour que vous arriviez à cette heure et si précipitamment, ajouta-t-elle,

ne faut-il pas qu'il soit survenu quelque nouveauté?

--Oui. Vous savez que la duchesse est à sa maison de la Chaussée?

--Je le sais.

--Savez-vous aussi que _l'autre_ vient de partir?

Henriette désignait ainsi celui qu'elle n'osait nommer Espérance.

--Je le sais encore, répliqua froidement Leonora; je l'ai vu sortir de chez

lui.

Henriette, étonnée de ce calme quand il s'agissait de leurs affaires:

--Eh bien! vous allez, j'espère, savoir ce qu'il adviendra de cette double

absence? Si je m'étonne d'une chose, c'est que vous ne soyez point partie

vous-même.

--Je le saurai parfaitement sans cela, dit Leonora du même ton assuré. J'ai

dû hier envoyer Concino à la Chaussée. La duchesse n'y est que d'avant

hier; elle n'aura pas été perdue de vue un moment; c'est moi, ajouta

l'Italienne avec un regard malicieux, qui vous trouve bien tiède et bien

indifférente de n'être point en ce moment à la Chaussée ou dans les

environs.

--Moi! s'écria Henriette.

--Sans doute. Que pourrais-je faire, moi, pauvre étrangère, au cas même où

je découvrirais le rendez-vous de Speranza et de la duchesse? De quoi

servirait mon témoignage, à moi, qui ne tiens à rien en ce pays? Vous, au

contraire, vous qui aspirez à convaincre le roi que vous êtes seule digne

de lui; vous qui pourriez amener sur les lieux des témoins imposants par

leur rang et leur autorité, c'est vous, signora, qui devriez être ce soir à

la Chaussée.

Henriette se pinça les lèvres.

--Nous nous renvoyons la corvée, dit-elle; et, si je ne me trompe, vous

m'expédiez où je comptais vous prier d'aller ce soir.

Elle appuya sur ce dernier mot. Leonora comprit l'intention. Elle se sentit

soupçonnée; mais son visage n'accusa aucun mécontentement.

--Je ne trouve pas la corvée nécessaire, répondit-elle, et ce soir,

d'ailleurs, je ne pourrais l'entreprendre.

--Ah! vous êtes occupée ce soir? demanda Mlle d'Entragues.

--Oui, signora, et pour vous.

--Vraiment!... dit Henriette d'un ton qui trahissait la plus complète

incrédulité.

--J'ai ce soir une conjuration des plus importantes à faire, au sujet de la

lettre dont vous m'avez parlé l'autre jour.

Henriette tressaillit.

--Je vais savoir bientôt où elle se trouve, ajouta Leonora.

--Par une conjuration?

--Oui, signora.

--À laquelle je ne pourrais assister, ma bonne Leonora? demanda Henriette

hypocritement caressante.

--Oh! non, votre présence romprait le charme. Depuis quand les puissances

consentiraient-elles à parler devant l'objet intéressé à leurs aveux? Le

meilleur moyen de ne rien apprendre serait de vous présenter. Voilà

pourquoi peut-être eussiez-vous fait sagement d'aller à la Chaussée suivre

avec les yeux du corps la partie matérielle de nos affaires, tandis que je

m'entretiendrai avec les esprits.

Henriette, faisant sur elle-même un effort bien pénible pour son

indomptable orgueil, prit la main de l'Italienne et lui dit amicalement:

--Je t'obéirai, bonne Leonora. J'irai ce soir à la Chaussée. Concino y est

allé, dis-tu?

--En maugréant, le paresseux; mais il y est et il a de bons yeux, quand il

consent à ne pas dormir.

--J'irai aussi. Ce n'est pas bien utile, car peut-être ne surprendrai-je

rien du tout. Tu sais qu'on ne surprend jamais une femme qui se défie. Mais

c'est une agréable promenade; et, pour que tu sois bien seule ce soir, bien

tranquille, pour que ta conjuration réussisse, j'irai.

Elle mit dans ces dernières paroles un naturel, une affable douceur qui

trompèrent Leonora et lui firent croire qu'elle avait persuadé sa complice.

--Demain, dit l'Italienne, pour récompenser cette docilité, pour entretenir

cette confiance d'Henriette, demain j'irai vous apprendre le résultat de la

mystérieuse opération. A partir de demain, vous ne tremblerez plus pour ce

billet qui vous a causé tant d'insomnies!

En disant ces mots, elle baisa la main de Mlle d'Entragues, qui l'embrassa

selon toutes les lois de la reconnaissance et prit congé.

Quand elle eut regagné son carrosse, sachant bien que Leonora devait la

suivre du regard derrière quelque rideau, elle ne perdit pas une minute, et

ses chevaux détournèrent dans la rue Saint-Antoine.

Là, son valet l'attendait, et vint causer avec elle à la portière.

--Eh bien? dit Henriette.

--Ces deux femmes sont allées chez le célèbre apothicaire du roi, Mocquet,

le grand voyageur, et en ont rapporté des plumes d'autruche, des colliers

de verre, des flèches sauvages et des étoffes orientales.

--Pourquoi faire? demanda-t-elle étonnée, comme si elle se fût parlé à

elle-même.

--Je n'en sais vraiment rien, dit le laquais, elles riaient fort, en

sortant, de considérer toutes ces sauvageries.

--Et elles n'ont rien dit que tu aies pu recueillir?

--Rien, sinon qu'il fallait qu'elles fussent habillées de bonne heure pour

être de bonne heure à la petite maison.

--Elles ont dit cela! s'écria Henriette les yeux brillants de joie.

--Oui, mademoiselle.

--Bien! bien!... à la petite maison? C'est là que Leonora va conjurer

les esprits. J'en sais un sur lequel elle ne compte pas, et qui sera de la

partie!

XVI

LA GRANGE DE LA CHAUSSÉE

Si l'on cherche la plus riche expression de la beauté humaine, elle est

assurément sur les traits et dans l'attitude de l'homme de vingt ans qui

marche au combat ou à un rendez-vous d'amour.

Il est brave: il aime. Son sourire est fier et doux. Pas une pensée qui ne

soit éprouvée par la générosité du coeur, pas un mouvement qui ne participe

de l'action réunie de toutes ses facultés. Il a besoin de prudence, on le

voit à son regard actif et réfléchi; de force, son pas est ferme et son

geste souple; il est heureux, son front rayonne, et quiconque apercevrait

dans la brume du soir ce cavalier rapide, devinerait qu'une pensée

au-dessus des nuages de l'humanité vulgaire transporte ainsi

resplendissants l'homme et le cheval.

C'est qu'il est doux de songer au bonheur qu'on va recevoir et donner;

c'est que la confiance de l'amant suffirait à lui créer une beauté

ravissante. Espérance a choisi l'étoffe et les couleurs qui plaisent à

Gabrielle, il sait le parfum qu'elle préfère. Elle regardera ces broderies,

cette dentelle, elle touchera ce gant, elle appuiera sa main sur le satin

de cette épaule. Qui sait si, plus hardie, plus éprise, elle ne reposera

pas un moment son coeur sur cette écharpe frémissante à chaque battement du

coeur d'Espérance.

Car, en courant, le jeune homme emplit son cerveau de doux rêves. Voilà

pourquoi, parti lentement, il a peu à peu pressé son cheval qui finit par

dévorer l'espace pour obéir à l'involontaire ardeur du cavalier.

Nul doute: le ciel est marbré, les nuages rosés s'éteignent peu à peu dans

l'azur; en haut, tout reluit encore, sur terre, l'ombre noircit et les

masses de feuillage s'arrondissent vaguement, tout présage la liberté, le

silence; c'est un de ces jours comme n'en comptent point toutes les années

de la vie. L'air est chauffé au degré des coeurs, une molle langueur tiédit

les brises, l'eau refoulée se déroule sur les rives sans chocs, sans bruit,

et les roseaux s'y plongent d'eux-mêmes pour ne point faire résistance. Il

n'y a pas d'énergie, il n'y a plus de lutte dans la nature. Des yeux qui se

rencontreraient, n'auraient pas la force de se fuir, des bras qui se

joindraient ne se désuniraient pas, des lèvres qui auraient commencé à

murmurer le mot amour ne sauraient l'achever sans mourir dans un éternel

baiser.

Telles étaient les flammes qui dévoraient le coeur et brûlaient les veines

d'Espérance, qu'il arriva sans s'en douter à la Chaussée. Il laissa son

cheval caché dans un taillis, à trois cents pas de la maison, à gauche de

la route qui monte à Lucienne par les champs et les allées de châtaigniers.

Espérance, pour aller à pied jusqu'à la maison de Gabrielle, avait choisi

le côté le plus sombre de la route, et ses yeux ardents cherchaient la

fenêtre de la maison cette fenêtre que Gratienne devait tenir ouverte pour

épier sa venue et l'introduire sans éveiller les chiens et mettre sur pied

les rares serviteurs de la maison d'Estrées.

Lorsqu'elle en convint à Monceaux avec Espérance, Gabrielle avait bien

pensé à fixer le rendez-vous au moulin. Là, on eût été libres et seuls;

mais sa délicatesse lui rappela trop de souvenirs. Au moulin, venait Henri

autrefois, quand il soupirait après sa timide conquête; les planches du

bateau avaient craqué sous son pas, et la duchesse de Beaufort ne voulait

pas évoquer un seul des échos familiers à la Gabrielle de cette époque

d'innocence.

Moins sûr peut-être était le séjour de la maison. Cependant, quoi de plus

sûr? La duchesse se trouvait sans suite dans cette maison modeste, au

milieu de serviteurs dévoués, certaine que le roi respecterait sa retraite.

Elle ne songeait qu'à parcourir une ou deux heures les allées ombragées qui

avaient abrité les jeux de son enfance. Tout bruit du dehors lui

parviendrait à l'instant. Espérance avait à peine besoin de se cacher, il

sortirait de bonne heure. Ceux-là même qui le verraient entrer ne

concevraient aucun soupçon d'une démarche faîte sans mystère, puisque si

l'on eût voulu faire du mal, l'amant pouvait entrer par la porte qui donne

sur les bois. D'ailleurs on verra peut-être que Gabrielle, ce jour-là,

était au-dessus de toute appréhension vulgaire.

Gratienne attendait donc à la fenêtre et alla ouvrir la porte à Espérance.

Rien n'indiqua aux regards vigilants de celui-ci la présence d'un espion

comme tant de fois il en avait senti sur ses traces.

Un énorme chariot chargé de foins secs récoltés dans l'île et que les

faneurs n'avaient pas eu le temps de rentrer, barrait la porte en attendant

que le jour permît de joindre cette récolte à la provision entassée déjà

dans la grange.

Cette grange, on se le rappelle peut-être, fermait sur la route, comme un

mur immense, la propriété de la famille d'Estrées. Elle était adossée, vers

son extrémité, à l'aile du château qui revenait sur la chaussée, en sorte

qu'à l'intérieur, cette grange, l'aile dont nous parlons et le château

formaient, avec le mur de clôture, un quadrilatère qui enclavait les cours,

les communs et toutes les dépendances.

Gratienne guida Espérance derrière le chariot qui masquait la porte. Elle

le conduisit par la grange aux appartements de l'aile contiguë, où il

trouva rêveuse et moins empressée qu'il ne s'y attendait, Gabrielle,

ensevelie dans un fauteuil, devant la fenêtre ouverte.

Il espérait la voir se lever, accourir et tendre les bras. Elle tourna vers

lui un visage pâle, allongea lentement sa main tremblante, qu'il saisit

pour la baiser, en s'étonnant de la trouver glacée.

Gratienne regarda un instant ce groupe silencieux, puis sortit en refermant

la porte derrière elle.

Espérance s'était agenouillé près du fauteuil, son front avait touché la

poitrine de Gabrielle dont il sentait le coeur battre avec l'irrégularité

de l'effroi ou de la douleur.

--Gabrielle, dit-il, ce n'est point là une émotion d'amour. Vos yeux sont

humides, je vois des traces de larmes sur vos joues.

--J'ai pleuré, en effet, répliqua-t-elle.

--Vous avez souffert... à cause de moi peut-être!

--Oui, Espérance, à cause de vous.

Il prit les deux mains qu'il réunit dans les siennes et comme il les

approchait de ses lèvres avec un mouvement passionné, Gabrielle les retira

pour s'en cacher le visage qui, au même instant, fut inondé de larmes.

--Mon Dieu! mais qu'avez-vous? s'écria le jeune homme; moi qui venais ici

l'âme joyeuse, un chant à la bouche; moi qui, toute la route, remerciais

Dieu du bonheur promis.

--Pauvre Espérance! murmura Gabrielle.

Il se releva, la regarda plus attentivement, et s'assit près d'elle en

essayant de se calmer pour mieux voir et mieux comprendre.

--Si c'est moi seul que vous plaignez, dit-il, tant mieux, je serai trop

heureux encore. Expliquez-moi le sujet de cette compassion que je vous

inspire.

--En vérité, répliqua-t-elle, en attachant sur lui un regard si tendre

qu'il en frissonna d'amour, je ne mérite pas tant de bonté, moi assez lâche

pour pleurer, pour vous attrister, quand, après tout, je devrais peut-être

me réjouir, et vous demander vos félicitations.

--Je ne vous comprends pas, ma Gabrielle.

--D'abord je vais sécher ces misérables larmes. Pardonnez-les à une trop

faible créature. Oui, je veux assurer mon regard, ma voix, je veux réjouir

votre coeur et raffermir le mien, en traduisant dignement la nouvelle que

j'ai à vous apprendre.

--Une nouvelle...

--Qui assurément vous comblera de joie, et dont je n'ai moi-même qu'à me

réjouir. J'étais folle, j'étais lâche, je le répète. Oui, Espérance, oui,

ami fidèle, ami aimé, bonne nouvelle! C'est ainsi que j'aurais dû

commencer. Je vais être libre et toute à vous, mon Espérance!

--Libre!... toute à moi, s'écria-t-il avec un transport de joie si pure

que sa beauté égala la radieuse image des archanges. Dites-vous une chose

vraie, Gabrielle, une chose possible?

--Oui, fit-elle, avec un sourire chargé de larmes.

--Insensé que j'étais, dit-il d'une voix sourde, elle pleurait tout à

l'heure, elle avait pleuré, elle va pleurer encore; et je me laisse prendre

à des paroles que dément son invincible douleur! Comment pourriez-vous être

libre, Gabrielle? je ne le vois pas. Libre et heureuse, comprenons-nous

bien!

Elle garda un moment le silence, comme si elle cherchait à recueillir ses

idées et à chasser les nuages dont s'était voilé son front. La lutte de

cette âme tendre contre une souffrance inconnue fit bondir de colère

Espérance qui ajouta:

--Vous savez que votre agitation me déchire le coeur!... Parlez, je vous

en supplie, il n'est point de malheur que mon imagination ne se représente

à la place de cette prétendue bonne nouvelle que vous m'annoncez avec des

larmes, avec des soupirs, avec des sanglots.

La chambre dans laquelle se trouvaient les deux amants n'était éclairée que

par une petite lampe dont le vent de la rivière agitait la pâle clarté. On

voyait, par la fenêtre ouverte, passer et repasser les chauves-souris qui

n'osaient entrer et quelquefois venaient se heurter jusqu'aux vitres, après

avoir, dans leurs longues tournées, rasé les murailles de la grange.

--Il faut d'abord que vous m'écoutiez avec plus de calme, mon cher

Espérance, dit enfin Gabrielle, car jamais, vous allez l'avouer tout à

l'heure, nous n'avons eu l'un et l'autre plus besoin de toute notre

présence d'esprit; car si je vous ai annoncé que j'allais être libre, cette

liberté bienheureuse coûtera quelques efforts, quelques sacrifices à l'un

de nous, peut-être à tous les deux. Pour bien en juger, soyez patient,

écoutez-moi.

Il ne répondit pas un mot, mais on put voir à l'altération de ses traits

combien était douloureuse la violence qu'il cherchait à se faire pour

écouter en silence.

--Hier, reprit Gabrielle, le roi est venu dans la soirée. Je ne l'attendais

pas. Il était à cheval et seul. Je fus troublée d'abord, en songeant qu'il

pouvait soupçonner quelque chose du dessein qui me faisait rester à la

Chaussée. Nous ne manquons ni d'ennemis, ni d'espions qui, plus d'une fois,

ont su nous deviner, sinon nous perdre. Mais le roi avait l'air si

affectueux, si charmé, il était pour moi si bon à la fois et si confiant,

que je fus bientôt rassurée quant à ce que je craignais. Ma sécurité

pourtant fut courte. Cette bienveillance me cachait bien d'autres périls

que j'étais loin d'appréhender. Calmez-vous, Espérance! Le roi me prit par

la main et me conduisit au bord de la rivière, où nous trouvâmes le bateau

du meunier qui se balançait sur le sable. Nous y montâmes tous deux, moi

bien surprise de la gravité mystérieuse de S. M., et, suivant la corde qui

dirige cette barque quand la poulie l'entraîne, nous abordâmes au moulin,

qui se trouvait désert. Le meunier dormait sur l'herbe, au bord de l'île.

Nous nous trouvions absolument seuls, comme si cette scène eût été préparée

à l'avance.

Ici Gabrielle s'arrêta et prit la main d'Espérance que ce récit inquiétait

et assombrissait.

--Le roi, dit-elle, conservait parmi tous ces détails de la vie familière

une sorte de solennité qui m'étonnait de plus en plus. Je le suivis à

l'extrémité du moulin jusqu'à un escabeau sur lequel il m'assit doucement,

tandis qu'il s'asseyait lui-même sur la poutre transversale qui relie les

deux bords à la tôle du bateau. Qui eut reconnu le roi et la duchesse dans

ces deux personnages si bizarrement installés sur quelques ais poudreux?

«C'est ici, Gabrielle, me dit-il, que, voilà déjà longtemps, je vous ai

demandé votre foi et engagé la mienne. Depuis ce temps, ma fortune a

changé, mais non pas mon coeur. Je vous ai causé quelquefois du chagrin.

Vous ne m'avez donné que joie et consolation. Tout récemment encore je dois

à votre esprit et à votre humeur conciliante l'un de mes triomphes les plus

doux, puisqu'il n'a coûté pas une goutte du sang de mes peuples. Il faut

que toute cette bonne conduite se paye. Il faut que toutes vos peines

s'effacent. À chaque temps son oeuvre, le moment est venu de vous prouver

ma reconnaissance. Désormais, Gabrielle, nul ne vous offensera plus en ce

royaume. J'y suis le premier, vous y serez la première, car je l'ai résolu,

après bien des retards qu'il faut me pardonner, et j'ai voulu vous le

déclarer au même lieu où, avec tant de désintéressement quand j'étais

pauvre, vous jurâtes de vous consacrer à moi! Vous allez devenir ma

femme!»

Gabrielle s'arrêta en voyant la pâleur qui s'étendit comme un voile de mort

sur le visage d'Espérance. Le coup qu'il venait de recevoir fit trembler

ses yeux. Il crispa douloureusement ses mains blanches et demeura immobile,

muet.

--Oh! vous souffrez, dit Gabrielle avec une tendre générosité.

--Non, non, j'admire, répliqua-t-il. Seulement, si c'est là cette liberté

que vous m'annonciez tout à l'heure...

--Mon ami, reprit Gabrielle, vous sentez bien que j'ai repoussé aussitôt un

pareil honneur, moi qui le mérite si peu.

--Et pourquoi le méritez-vous si peu? demanda Espérance.

--Parce que je n'ai plus que de l'amitié pour le roi et parce que ses

bienfaits même, n'ont pu réchauffer mon coeur glacé; parce qu'enfin je vous

ai donné tout mon amour.

À ces mots prononcés avec une simplicité inexprimable, Espérance, bien

qu'il sentît son coeur se fendre, garda l'expression rêveuse et grave qu'il

avait prise au début de l'entretien. Il cherchait encore à se leurrer

lui-même. Il luttait contre cet épouvantable orage qui menaçait d'engloutir

tout son avenir.

--N'était-ce point une épreuve que le roi voulait vous faire subir?

demanda-t-il. N'essayait-il pas de tenter chez vous un orgueil bien

légitime?

--Non. Il m'a montré des lettres qu'il envoie à Rome pour décider le

saint-père à rompre son mariage avec la reine Marguerite. La réponse, au

dire de l'ambassadeur, ne saurait être contraire aux volontés du roi.

--C'était, en effet, le seul obstacle, Gabrielle; et puisque le voilà

détruit, rien ne va plus s'opposer à votre fortune.

Il prononça ces paroles sans amertume, sans colère, sans affectation d'un

courage qu'il n'avait plus.

--Rien? dit-elle surprise.

--Non, rien.

--Pas même moi? mon Espérance.

--Pourquoi vous opposeriez-vous aux volontés du roi? Est-ce vraisemblable?

Il est le maître.

--J'ai un autre maître encore.

--Qui donc?

--Vous. Est-ce que si je consentais, vous consentiriez? J'en doute!

--Votre bonté est grande, et votre délicatesse infinie, répliqua Espérance,

avec un léger tremblement dans la voix. Me consulter ainsi, moi qui suis

une ombre fugitive dans votre existence; m'appeler maître, moi qui me fais

gloire d'être votre esclave, c'est le comble de la générosité. Gabrielle,

je vous en remercie, je n'attendais pas moins de votre coeur inépuisable.

Certes, je vous aimais bien, mais, maintenant, quel nom donnerai-je au

sentiment que vous m'inspirez?

Gabrielle se méprit à ces protestations. Elle crut qu'il la remerciait de

s'être conservée à lui.

--Vous comprenez, dit-elle, dans quel embarras cette proposition du roi m'a

jetée. Heureusement, j'ai eu la présence d'esprit de me déclarer incapable

de répondre sur-le-champ. J'ai allégué l'éblouissement de cette fortune,

mon indignité... Bref, j'ai demandé à réfléchir, comme si mes réflexions

n'étaient pas toutes faites. Mais aujourd'hui nous voilà en face de la

difficulté. Allons, cher Espérance, une bonne inspiration! Du courage, et

reprenez vos fraîches couleurs. Car j'aimerais mieux m'ouvrir le coeur que

de vous causer une inquiétude. Oui! que je meure avant de vous chagriner

jamais!

--Bonne Gabrielle!

--Comme vous me dites cela froidement. Ne suis-je que bonne pour vous? Et,

pour me témoigner si discrètement votre joie, craignez-vous d'éveiller en

moi un regret des splendeurs que je sacrifie? En ce cas, Espérance, vous ne

connaissez pas mon âme et vous faites bien du mal à ce pauvre coeur qui

avait tant besoin d'expansion et de caresses au moment où il se faisait

fête de vous donner la première preuve d'amour.

Espérance se leva et prit la main de la jeune femme.

--Je crois, dit-il avec effort, que nous ne nous sommes pas compris.

--Comment?...

--Vous voudriez deux choses, Gabrielle: d'abord l'expression plus vive de

ma reconnaissance... Vous l'avez reçue aussi vive, aussi chaleureuse

que j'ai pu l'arracher de mon sein. Vous voudriez aussi me voir joyeux et

triomphant. Mais pourquoi? A cause du sacrifice que vous me faites,

n'est-ce pas? Or, ce sacrifice je ne veux pas l'accepter.

--Vous n'acceptez pas; vous voulez que j'épouse le roi!

--Oui.

--Mais c'est notre éternelle séparation, Espérance, songez-y donc.

--Je le sais bien.

--La maîtresse du roi a pu jeter les yeux sur un homme digne d'être aimé.

Fière de rester innocente et pure, elle a pu abandonner son coeur à cet

amour; elle a voulu lui laisser envahir toute sa pensée, toute sa vie; mais

la femme du roi, Espérance; mais la reine... Oh! la reine ne peut plus

aimer, même dans l'ombre la plus profonde de son coeur.

--C'est vrai, murmura-t-il d'une voix étouffée.

--Et vous demandez, s'écria-t-elle, à ne plus être aimé de moi! Vous

pourriez vous passer de mon amour! ajouta-t-elle avec un accent déchirant

qui remua jusqu'aux dernières fibres du malheureux jeune homme.

La belle Gabrielle — Tome 3 · 第 12 / 23 段