que Diane en son bain ne pouvait être surprise par un Actéon quelconque, ni
même aperçue dans la grotte par le surveillant placé à l'entrée du
vestibule.
Telle était la situation d'Espérance, lorsqu'il fut mis en sentinelle par
Gratienne dans l'ombre des rochers derrière lesquels l'inconnu avait
pénétré avant lui.
L'extérieur de la grotte était doucement éclairé par des flambeaux de cire
parfumée, dont pas un souffle n'agitait la flamme. Des sièges, une table,
meublaient la salle. On voyait dans l'eau fraîche du bassin nager des
fioles au long cou grêle destinées à la collation du soir, tandis que les
plus beaux fruits entassés en pyramide par une large corbeille, exhalaient
dans leur coin obscur des parfums enivrants.
Gratienne ayant, pour faire entrer l'inconnu, soulevé une longue colonne de
lierre qui pendait du haut du rocher comme un rideau frémissant, se retira
et laissa sa maîtresse seule avec le mystérieux personnage.
Gabrielle, en robe blanche, ses beaux cheveux blonds reluisant comme des
fils d'or au feu des cires, s'avança à la rencontre de son hôte, dont elle
prit la main pour le conduire jusqu'à un siège.
--Soyez le bienvenu, monsieur le duc, dit-elle, et excusez-moi de vous
recevoir dans un endroit si mythologique; mais j'ai ouï dire que les grands
capitaines aiment les positions découvertes, où leurs mouvements sont
libres, et je n'ai pas eu la prétention d'enfermer le duc de Mayenne pour
le tenir à ma merci.
Mayenne, car c'était lui, répondit à ce compliment avec une bonne grâce qui
lui était naturelle et que commandait impérieusement l'irrésistible sourire
de Gabrielle.
--Vous voyez, madame, dit-il ensuite, que je ne crains pas de me mettre à
votre merci, et sous ces roches le plus grand guerroyeur du monde serait
pris aussi facilement qu'un oiseau entré dans une cage, surtout quand la
porte est gardée par un compagnon comme celui que vous m'avez envoyé.
Hercule avec la tête d'Adonis.
Gabrielle se sentant rougir offrit un siège et s'assit elle-même.
--Monsieur, dit-elle, vous êtes ici plus en sûreté qu'au milieu de votre
armée. Le roi est à Paris; ma foi vous garantit sauf et libre. Quant au
guide qui vous a amené, s'il eût existé en France un plus loyal et plus
brave gentilhomme, je l'eusse choisi pour vous escorter et vous protéger
dans la démarche que vous avez bien voulu faire, et dont je sais apprécier
la généreuse confiance.
--Vous m'en aviez donné l'exemple, madame, en me venant trouver, il y a
quinze jours, à la Ferté-sous-Jouarre où je me cachais, et où, pouvant me
faire surprendre, vous vous êtes confiée à ma prud'homie. Vous avez entamé
ainsi les conférences, je me dois de vous payer par la réciprocité.
--Ah! monsieur! je voudrais au prix de mon sang réconcilier deux princes
qui tiennent dans leurs mains le bonheur de la France.
--Cela ne dépend pas de moi seul, madame, dit Mayenne. Le roi me hait.
--Vous vous trompez, s'écria vivement Gabrielle. Le roi vous craint. Voilà
tout.
Cette flatterie éclaircit le front du duc.
--S'il était vrai, dit-il, tout serait déjà concilié. Mais votre
délicatesse ne m'empêche pas de voir l'animosité qu'on met à me faire la
guerre.
--Monsieur, répliqua Gabrielle, si je pouvais, sans vous affliger, citer un
nom de votre famille... un nom encore enveloppé de deuil....
--Ma soeur... murmura Mayenne.
--Oui, monsieur, Mme de Montpensier: elle est la seule personne de votre
maison qui ait mérité l'inimitié du roi.
Mayenne garda le silence.
--Nul n'ignore ajouta la charmante diplomate, combien le roi est bon et
prompt à oublier les offenses.
--Cependant, il arme encore maintenant, et au lieu de laisser tomber peu à
peu la guerre, il se prépare à ruiner mes dernières ressources.
--Vous n'êtes pas un adversaire qu'on puisse ménager.
--Si vous saviez, madame, comme je suis fatigué de ces querelles, dit le
duc en s'essuyant le front, d'où ruisselait la sueur, malgré la nuit,
malgré la fraîcheur de la grotte; si vous saviez, depuis la mort de ma
soeur surtout, combien je sens le vide de toutes ces prétentions. Roi! je
n'ai jamais voulu l'être; seulement, duc et prince je suis né, je voudrais
mourir dans mon état.
Gabrielle se tut à son tour. Elle offrit à Mayenne un canon de vin, des
biscuits et des fruits.
--Ma démarche vous a prouvé, dit-il en acceptant le verre, que je désire
entrer en arrangement, mais non pas comme un rebelle vaincu. J'ai une armée
encore, et s'il survivait en moi une seule goutte de ce fiel ambitieux qui
animait ma malheureuse soeur, j'arriverais à me faire offrir des conditions
meilleures. Ah! madame, Dieu vous préserve de comprendre jamais ce qu'il en
coûte pour gagner le nom de grand capitaine! Le roi a eu ce bonheur de
s'illustrer en invoquant le bon droit. Moi, je suis un révolté. Je fais
bonne mine aux Espagnols, qui me détestent et que j'exècre. Chaque fois
qu'on se bat, mes alliés me voudraient voir mort et je voudrais les voir
tous tués. Tous mes amis tombent les uns après les autres, ou, fatigués, me
quittent. Je me trouverai bientôt seul. L'âge vient. Je suis gros, lourd,
et il a fallu pour venir ici que votre guide me hissât sur mon cheval.
Quand trouverai-je un bon accord qui me rende le repos, la considération
publique et des amis heureux de m'avouer. Hélas! tout cela, il le faut
conquérir par la guerre, et je ne serai vraiment honoré, vraiment
tranquille que du jour où une balle d'arquebuse m'aura couché sur le champ
de bataille.
Mayenne, en parlant ainsi, essuyait la sueur de son visage, et Gabrielle
s'étonnait de le trouver si mélancolique et si abattu.
--Que je voudrais, s'écria-t-elle, que le roi vous entendît; la paix serait
bientôt faite! Un ennemi malheureux est presque un ami pour lui.
Mayenne se leva, l'oeil enflammé.
--Si cela arrivait, dit-il, si le roi entendait mes paroles, j'en mourrais,
je crois, de honte et de douleur. Mais le roi ne m'entend pas, n'est-il pas
vrai, madame, continua le duc en promenant autour de lui un regard inquiet
et sombre, vous ne m'auriez point tendu ce piège pour m'exposer humilié aux
sarcasmes de mon ennemi.
Et il faisait déjà un pas vers l'issue de la grotte.
--Ah! monsieur, dit Gabrielle en lui prenant la main, vous m'offensez;
n'êtes-vous pas ici sur la foi jurée? suis-je une âme perfide?...
Rassurez-vous, seule j'ai entendu vos paroles, seule je sais votre secret,
et vous pouvez me confier les conditions de la paix que je veux proposer au
roi en votre nom.
Elle achevait à peine, qu'un pas précipité retentit à trois pas d'elle, une
serrure cria, la porte secrète s'ouvrit et le roi apparut, un flambeau à la
main, le visage altéré, les yeux brillants de colère.
--Avec qui êtes-vous ici, Gabrielle? demanda-t-il en cherchant à
reconnaître les visages autour de lui.
--Oh! trahison! murmura Mayenne qui recula pour mettre l'épée à la main.
--M. de Mayenne! dit Henri, tellement stupéfait à la vue du Lorrain, que sa
main tremblante laissa échapper le flambeau.
--Monsieur! monsieur! s'écria Gabrielle en étendant les mains vers Mayenne,
ne m'accusez pas; je suis innocente. S'il y a trahison, elle vient du roi!
--Je comprends, madame, répondit Mayenne avec un dédaigneux sourire. La
scène est jouée à merveille; vous n'attendiez pas le roi. Le roi arrive à
l'improviste. Il vous trouve par hasard avec M. de Mayenne, et comme, par
hasard aussi, Sa Majesté est bien accompagnée sans doute, l'on s'empare du
rebelle, la guerre est terminée. Bien joué, madame.
--Oh! sire, dit Gabrielle en versant un torrent de larmes, voilà une
offense que je n'oublierai de ma vie! Vous avez raison, monsieur le duc,
tout m'accuse. Vous avez le droit de m'appeler lâche et perfide. Oui, c'est
justice de me traiter avec cette rigueur.
Mayenne, étonné au milieu même de sa fureur, contemplait en silence la
scène étrange qui s'offrait à ses regards.
D'un côté, Gabrielle en pleurs, se tordant les mains avec l'expression la
plus sincère d'une douleur loyale; de l'autre, Henri IV, pâle, atterré, le
front courbé, plus semblable à un vaincu qu'à un vainqueur, et sur le
visage duquel on lisait la honte et le regret d'une faiblesse qui le
dégradait à ses propres yeux.
--Dites donc au moins, sire, s'écria Gabrielle, que je n'ai pas trempé dans
le guet-apens dont M. le duc est victime... Rendez-moi l'honneur, sire, à
moi qui voulais vous donner la paix et l'amitié de ce galant homme.
Le roi comprit à ces mots toute l'étendue de sa faute. Il venait, par cette
brusque surprise, de renverser l'édifice élevé si péniblement par
Gabrielle. Quelle honte et quel malheur!
--Ainsi ferai-je, murmura la roi d'une voix entrecoupée... Je suis seul
coupable. Sur un avis qui m'a été donné que Mme la marquise avait
rendez-vous à Monceaux avec un amant, j'ai pris de la jalousie et me suis
mis en route. J'arrive il n'y a qu'un moment; je trouve ou crois trouver
des visages embarrassés, nul ne me veut apprendre où se cache madame.
Personne dans les appartements. Je heurte et j'appelle, rien. L'idée m'est
venue que la marquise cherchait la solitude en ses bains. J'ai la clé de
l'entrée secrète. Je suis accouru, et le bruit de deux voix m'a fait ouvrir
vivement la porte...
Mayenne gardait son attitude à la fois calme et méprisante; un sourire
forcé contractait ses lèvres; il avait remis son épée au fourreau.
--Il ne faut pas douter, monsieur, dit le roi avec douceur; voyez mon
trouble, ma peine, et persuadez-vous que je ne sais point mentir. Je dois
d'abord des excuses à la marquise que, par trop d'amitié, j'ai follement et
indignement soupçonnée. Quant à vous, qui jusqu'à un certain point, avez le
droit de suspecter sa franchise et la mienne, je ne vois qu'un seul moyen
de vous prouver l'injustice de vos accusations. La scène a lieu entre nous,
sans témoins; vous étiez venu librement, vous êtes libre de retourner, et
je vous offre non-seulement mes chevaux, mais une escorte avec ma parole de
roi. J'y ajouterai mes excuses, mon cousin, car j'ai tort, et voudrais pour
un royaume, racheter l'opinion que je vous ai laissé prendre un moment de
ma maîtresse et de moi!
À ces mots que prononça Henri en se redressant peu à peu de toute la
hauteur de son âme, Gabrielle sécha ses larmes et le duc regarda en
tressaillant ce visage ouvert, ces yeux limpides où respirait la loyauté.
--Ce qui vient d'arriver nous dégage, monsieur, nous n'avons rien dit,
s'écria Gabrielle, en se rapprochant de Mayenne. Reprenez vos paroles, duc,
nul que moi ne les saura jamais.
Cette candeur et l'élan de cette âme délicate et probe firent sur Mayenne
une impression profonde. Il baissa la tête à son tour et tourna son chapeau
dans ses mains, comme un vrai paysan gêné par les bontés de son seigneur.
Un combat acharné se livrait dans cette âme altière entre l'orgueil et la
reconnaissance. Il demeurait immobile, impuissant pour le bien ou pour le
mal.
Henri prit cette hésitation pour un reste de défiance. Surmontant le
chagrin qu'il en éprouvait:
--Il se pourrait, dit-il vivement, que vous craignissiez une embuscade hors
du château. Après ce qui s'est passé, vous avez le droit de tout craindre,
mon cousin. Je vous accompagnerai donc moi-même tant que vous le jugerez à
propos, ma personne vous répondra de la vôtre, et si l'otage vous suffit,
faites un signe, je suis à vos ordres.
--Vraiment, s'écria Mayenne emporté par la noblesse d'un pareil procédé,
voilà trop de façons avec moi, sire, je suis votre sujet et sens bien qu'il
vous faut servir. D'ailleurs, j'étais plus qu'à moitié gagné par la bonté,
par l'éloquence de madame. Vous venez d'achever l'oeuvre, sire; c'est moi
qui demande pardon à Votre Majesté, et me voilà à vos genoux, seulement je
ne sais pas si je m'en pourrai relever.
A ces mots, il s'agenouilla tremblant d'émotion.
--Ventre-saint-gris! je m'en charge, dit Henri les yeux pleins de larmes.
Et il releva en effet Mayenne, en l'embrassant si tendrement, que les
coeurs les plus durs n'eussent pas été à l'épreuve d'une pareille scène.
--Encore! et encore! s'écria le roi en recommençant, et toujours!... Mon
cousin, voilà une grande joie qui m'arrive. Plus de guerre civile en ce
royaume et un bon ami de plus!
--Que de grâces à rendre à Dieu! dit Gabrielle, en joignant les mains avec
ivresse.
--Croyez-vous donc qu'on doive vous oublier vous-même, dit Henri en
quittant Mayenne pour courir à Gabrielle qu'il serra sur son coeur. Voici,
mon cousin, l'ange de miséricorde et de réconciliation! Voici mon ange
gardien, la plus parfaite femme qui soit en France!
--Ce n'est pas moi qui dirai le contraire! s'écria Mayenne avec chaleur.
--Et on la calomniait! reprit le roi, et je venais la surprendre,
l'outrager!
--J'en bénis le Ciel, dit Gabrielle.
--J'en ai bien souffert, ma chère âme; mais voilà qui est fini. Après cette
épreuve douloureuse, nous sommes trop heureux pour récriminer.
--Je demanderai une récompense pour mes dénonciateurs, dit Gabrielle en
souriant, car ils sont la cause du succès que je n'eusse jamais obtenu
toute seule.
Que cherchez-vous donc autour de vous, sire?
--Je cherche si le duc est venu ainsi....
--Seul?... Oui, sire, répondit Mayenne. J'ai confiance, moi, aux anges
que je rencontre.
--Bien plus, dit Gabrielle, monsieur le duc avait accepté un garde de ma
main.
Gabrielle conduisit le roi hors de la grotte et lui montra Espérance adossé
à un rocher, son épée à la main.
--Voilà donc le galant dont on me faisait fête, murmura le roi en
reconnaissant son rival. C'est là celui qui devait vous préparer des relais
pour venir me surprendre à Paris! C'est là celui que vous me préfériez! Ah!
maître la Varenne! Allons, allons, c'est à moi de rougir.
Il ne vit pas combien de vermillon ces imprudentes paroles faisaient monter
aux joues de Gabrielle. Espérance aussi se détourna pour cacher non pas sa
rougeur, mais une douleur insurmontable que lui causait la présence du roi,
et ce rude réveil après tant de beaux rêves!
Cependant, comme en passant près de lui, Gabrielle lui prit la main pour le
remercier, il rappela son courage et exhala toute l'amertume de son coeur
dans un inoffensif soupir.
--Il me reste à vous demander, mon cousin, dit Henri à Mayenne, quelles
sont vos intentions pour ce soir. Vous plaît-il souper avec nous, comme de
bons amis, à la barbe des traîtres et des coquins, qui enrageront de nous
voir réconciliés? aimez-vous mieux retourner chez vous et réfléchir?
--Réfléchir... s'écria le duc, ah! Dieu m'en garde, sire; assez de
réflexions j'ai faites, assez de nuits j'ai passées sans dormir. Il doit y
avoir ici de bons lits et de bon vin.
--J'en réponds, dit Gabrielle.
--Daignez m'offrir l'un et l'autre pour cette nuit, et demain....
--Et demain nous causerons affaires, voulez-vous dire, ajouta le roi.
Pardieu, ce sera bientôt fait; comme j'accorde d'avance tout ce que vous me
demanderez....
--Tout? dit le Lorrain avec un sourire.
--Et encore quelque chose avec, dit Henri, pourvu que ce ne soit pas
madame; car en ce cas feriez-vous mieux de me demander ma vie.
--Je n'aurai garde, sire, et pourvu que madame me veuille honorer de son
amitié, je me déclare satisfait.
--J'ai trop de reconnaissance pour ne point vous aimer de tout mon coeur,
dit Gabrielle.
--En vérité, pensa Espérance, qui les suivait à distance, ces gens-là
s'arrachent tellement ma Gabrielle qu'il ne m'en restera plus rien.
On se dirigea vers le château, que l'arrivée subite du roi avait rempli de
confusion et de tumulte.
Déjà les commentaires allaient grossissant. On supposait Gabrielle
surprise, chassée: on désignait la prison qui lui serait assignée. Le parti
d'Entragues triomphait avec un commencement d'insolence. Plus d'un
serviteur prévoyant de la marquise faisait ses paquets.
Henri était parti vite de Paris; mais ses officiers l'avaient rejoint à
Monceaux, et leur arrivée augmentait le désordre, comme l'huile jetée sur
un brasier double la flamme.
Lorsque cette foule inquiète, émue, curieuse, en tête de laquelle était le
comte d'Auvergne, aperçut le roi débouchant tranquillement de la grotte
dans le parc, appuyé d'un bras sur Gabrielle, de l'autre sur un homme
encore inconnu, tandis qu'Espérance et Gratienne venaient ensemble à leur
suite, personne ne put comprendre ce calme et la présence de ce tiers à
Monceaux.
Mais Henri, riant dans sa barbe, et méditant le coup qu'il allait frapper:
--Messieurs, dit-il du plus loin qu'il lui fut possible, commandez vite un
bon souper pour moi et mon cousin de Mayenne, qui veut boire aujourd'hui à
ma santé.
Le nom de Mayenne retentit dans cette assemblée comme un éclat de tonnerre,
et quand, à la lueur des flambeaux, chacun reconnut le duc au bras du roi,
la stupéfaction s'exhala par un murmure qui caressa doucement le coeur de
Gabrielle. M. d'Auvergne en pâlit de désappointement.
--Oui, messieurs, dit le roi en pénétrant dans la grande salle du château,
mon cousin de Mayenne me signifie que je n'ai pas de meilleur ami que lui,
et je déclare ici qu'il n'aura pas désormais de meilleur ami que moi.
--Grâces en soient rendues à Dieu, dit Sully en s'approchant avec un visage
rayonnant de joie.
--Et grâces surtout à madame, répliqua le roi en désignant Gabrielle, car
c'est elle qui a tout fait par son esprit, par son coeur et son amitié pour
moi. Je lui dois la paix et la fortune de mon royaume.
Puis, au milieu du silence qui planait sur l'assemblée bouleversée par un
dénoûment si imprévu:
--Allons, dit le roi, qu'on serve Mme la duchesse!
--La duchesse! demandèrent quelques gens surpris par ce titre nouveau, car
Monceaux n'était qu'un marquisat.
--Oui, répéta le roi. Mme la duchesse de Beaufort, marquise de Monceaux et
de Liancourt. C'est le nom que madame doit porter à compter d'aujourd'hui.
--Oh! sire, dit Gabrielle, où s'arrêteront vos bontés?
--Plus loin! répondit tout bas le roi. Mais nous sommes servis, donnez-moi
le bras, mon cousin. Ah! Gabrielle, quelle idée vous avez eue là de me
réconcilier avec Mayenne!
--Elle n'est pas de moi tout à fait, sire, dit modestement la jeune femme.
--Qui donc vous l'a inspirée?
--L'âme de toute bonne oeuvre, frère Robert.
--Frère Robert! s'écria le roi. Lui!... c'est lui qui vous a inspiré de
me réconcilier avec M. de Mayenne?... Oh! ce serait sublime!
--Qui donc est ce frère Robert? demanda Mayenne, surpris de l'agitation du
roi.
--Je vous conterai cela quand nous serons seuls, mon cousin; l'histoire en
vaut la peine, et plus que tout autre vous saurez l'apprécier. Oh! frère
Robert!... Et je ne lui payerais point ce service! Ventre-saint-gris!
nous y songerons!... A table, mon cousin, à table! Duchesse, invitez
notre ami Espérance, et buvons frais, car il fait chaud!
Et comme Gabrielle voyait _leur_ ami s'assombrir involontairement:
--Je comprends, lui dit-elle tout bas; vous trouvez que j'ai reçu ma
récompense, tandis que vous n'avez rien, comme à l'ordinaire. Eh bien! ce
ne serait pas juste. Venez samedi à ma maison de Bougival, nous y passerons
une belle soirée avec Gratienne.
--Avec Gratienne! Vous vous défiez donc de moi?
--Non! c'est de moi que je me défie. A samedi! Quant à ce soir, buvons à la
santé du roi et à la confusion de nos ennemis!
--Tope! dit Espérance.
XIII
CONSEIL DE FAMILLE
Le retour du comte d'Auvergne dans sa famille et les nouvelles qu'il y
apporta jetèrent la consternation dans l'intéressante société.
--Voilà, dit-il, comment vos plans ont tourné, la marquise est duchesse et
a pour allié désormais M. de Mayenne, le héros du jour. Quant au seigneur
Espérance, on se l'arrache, le roi l'a embrassé et lui confierait toutes
les clés de sa maison. Il faut avouer que vous êtes d'adroites princesses,
de m'avoir exposé à recevoir un pareil soufflet en plein visage.
A ces mots Marie Touchet fit une grimace roturière, Henriette rongea ses
ongles si beaux. Le comte d'Entragues s'en prit au peu de cheveux qui
avaient survécu à tant de déceptions.
--Alors tout est perdu, dit-il avec désespoir.
--A peu près.
--On essayera de s'en consoler, répondit Henriette, pâle de rage.
Cependant, moi qui ne suis pas un homme, je ne perdrai pas courage aussi
vite.
--Cela vous est aisé à dire, mademoiselle, dit le comte d'Auvergne, qui,
dans les bonnes veines seulement, l'appelait _petite soeur_. Vous n'avez
pas les mortifications, vous. J'eusse voulu vous y voir, hier, quand toute
l'assemblée me riait au nez, et que le roi me regardait par-dessus
l'épaule.
--Nous vous demandons bien douloureusement pardon, monsieur, interrompit le
père.
--Votre peine fait la nôtre, mon fils, dit la mère.
--Attendons la fin, ajouta Henriette, pour qui cet orage n'était qu'une
pluie d'été. Elle en avait vu bien d'autres.
--Oh! vous n'attendrez pas longtemps, dit le jeune homme avec insolence.
--Cependant, il y a toujours la prédiction de la devineresse, articula
sourdement Marie Touchet.
--Une couronne, n'est-ce pas? s'écria le comte d'Auvergne en riant. Oui,
comptez-y, vous en prenez bien le chemin.
--Si ce chemin n'est pas le bon, répliqua aigrement Henriette, nous en
choisirons un meilleur.
Les trois conseillers furent frappés de la résolution invincible qui
éclatait dans ces paroles.
--Tant que vous voudrez, mademoiselle, répliqua le comte. Mais s'il s'agit
des grands chemins, par exemple....
--Monsieur!...
--Eh! nous sommes ici en famille, et nous pouvons nous dire nos vérités.
Moi, j'ai assez de ces échecs perpétuels; à force d'être battu, le dos me
cuit. Je m'étonne que vous y résistiez; c'est de l'héroïsme.
Après cette déclaration si franche, le silence le plus décourageant régna
dans l'assemblée.
Soudain on entendit un cheval piétiner dans la cour de l'hôtel, et les
valets annoncèrent M. de la Varenne.
Jamais le porte-poulets n'était venu chez les Entragues en plein jour. Il
fallait que la circonstance fût solennelle. La frayeur de la famille s'en
augmenta. Ce fut bien pis quand le petit homme entra d'un air froid et le
sourcil froncé.
Chacun courut à sa rencontre, trois sièges lui furent offerts à la fois. Il
se laissa tomber sur le plus large avec un gémissement arraché par la
lassitude.
--Ouf! dit-il; votre serviteur, mesdames. Aïe! votre bien dévoué,
messieurs. La présence de M. le comte d'Auvergne m'annonce que vous êtes au
courant.
--Hélas! murmura le père, tandis que Marie Touchet levait les yeux au ciel.
--Nous l'avons échappé belle, dit la Varenne.
--Nous avons donc échappé? s'écria Henriette en secouant le petit homme
avec une vigueur masculine.
--C'est miracle!
--Oh! contez, contez-nous cela, demandèrent quatre voix avides.
La Varenne prit un air imposant.
--Vous savez la surprise du roi et la fête donnée à M. de Mayenne, et le
duché conféré à la marquise, et...
--Oui, oui, passez.
--J'attendais le moment des explications. Le roi en soupant me lançait des
regards farouches... J'en ai été malade, et le suis encore, mesdames.
Marie Touchet chercha des élixirs dans sa cassette, et en offrit une
collection au porte-poulets.
--Pouvez-vous continuer? demanda Henriette.
--Oui, mademoiselle. Ce matin, le moment fatal arriva. Je tournais autour
du grand vestibule, le roi me fit signe et m'emmena au jardin. «Voilà donc,
s'écria Sa Majesté, les rapports qu'on me fait! voila donc les intrigues
de la marquise...--c'est duchesse qu'il faut dire à présent!--voilà
donc...» Ah! mesdames, j'en ai entendu de cruelles pour l'oreille d'un
gentilhomme.
Les Entragues essayèrent de ne point rire en songeant à cette
gentilhommerie qui piquait des poulets chez la soeur du roi.
--Qu'avez-vous répondu, monsieur de la Varenne? demanda le père.
--Ce que j'ai pu.
--M'auriez-vous accusée? dit Henriette.
--J'ai eu l'habileté de ne le point faire. «Sire, ai-je répondu, ce n'est
pas ma faute.--C'est la faute de ceux qui vous ont instruit, alors, a
répliqué le roi....
--Voyez-vous, qu'on nous accusait! s'écria Marie Touchet.
--«Sire, ceux qui m'ont instruit croyaient ce qu'ils disaient.--Que
croyaient-ils? dit Sa Majesté avec colère.--Sire, ils savaient le départ
de M. Espérance avec Mme la marquise,--la duchesse,--et vu l'intime
amitié de Mme la duchesse et de ce seigneur...--Vous êtes un bélître, a
dit le roi.» Un bélître! à moi!... «Enfin, sire, ai-je répondu, Mlle
d'Entragues avait bien le droit de craindre que Mme la marquise--la
duchesse--ne cherchât à surprendre Votre Majesté, puisque déjà pareille
chose avait eu lieu chez Zamet.»